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rapportent que les murs de pieire, et les épées de fer et les sangles de cuir avaient avec les maux de leurs propriétaires une secrète sympathie ; que la ceinture qu'Ajax donna à Hector s«*rvit à attacher le héros troyen aux roues du char d’Achille, et que l’épée donnée par Hector à Ajax fut précisément celle dont Ajax se jierça le sein. Ils racontent que lorsque lesTliasieiis eurent élevé une statue à Théogènes vainqueur dans les jeux, un de ses rivaux vint {leiidanl la nuit et s'oilbrça de la jeter à bas de sou piédestal, si bien que la statue, éhraiiU^ par des coups ré|)étés, tomba sur ce rival envieux et le tua.
J.a voix de la Fable a en elle quelque chose de divin. Elle se fait entendre à l’écrivain en dépit de sa volonté. La meilleure partie de l’écrivain est celle dans la<piellc il n’entre pour rien. La meilleure partie de lui-mème est celle qu'il ne connaît pas, qui découle de sa constitution, et non pas de sa trop active invention-, celle que vous découvrirez difficilemeut par l'étude d'un seul artiste, mais qu’il vous sera facile d’abstraire par l'étude de plusieurs , comme étant l’esprit général de tous. Le ii’est pas Phidias que je veux connaître , mais l’œuvre de l'homme dans cet ancien monde hellénique. l.e nom et la vie de Phidias, quoique choses excellentes (Mur l'histoire, nous embarrassent lorsque nous nous élevons à la suprême critique. Nous désirons savoir ce que l’homme tendait à faire dans une période donnée, à couuaitre la pensée qu'il cherchait à exprimer et qui fut empêchée ou, si vous aimez mieux, modiliée par les volontés de Phidias, do Dante, de ShaksiHjare, organes par lesquels l’homme s’exprima à ce moment.
Encore plus frappante est l’expression de cette loi de la compensation dans les proverbes de toutes les nations, qui sont toujours la littérature de la raison, ou rénonciation sans talent d'une absolue vérité, los proverbes, ainsi que les livres sacrés de chacpic nation, sont
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le sanctuaire de l’intuilion. Ce que le monde paresseux, enchaîné aux apparences, ne permettrait pas de dire au réaliste, les proverbes le lui diront sans qu'il songe à les contredire. Et cette loi des lois, cette compensation que la chaire , le sénat et le collège nient , est prêchée journellement dans tous les marchés, exprimée dans toutes les langues par des nuées de proverbes, dont l’enseignement est aussi vrai et aussi universel que la présence en tout pays des oiseaux et des insectes. Voyez plutôt.
Toutes les choses sont doubles : l’ime est le contraire de l'autre. — Œil pour œil, dent {lourdenl, sang pour sang, mesure jiour mesure, amour pour amour. — Donnez et il vous sera donné. — Celui qui mouille sera mouillé lui-même. — Que désirez-vous? demande Dieu; payez le prix de ce que vous demandez et prenez-lc. — Qui n’aventure rien ira rien. — Tu seras payé exactement selon ce que tu auras fait, ni plus ni moins. — Celui qui ne tiavaille pas ne mangera pas. — Mauvaise suneillaiice^ maigres profits. — Les malédictions retombent toujours sur la tête de celui qui les prononce. — Si vous passez une chaîne autour du cou d’un esclave, l’autre extrémité de la chaîne s’attache à vôtre cou. — Un mauvais conseil couvre de confusion celui qui l’a donné. —
diable est un àne.
l.es proverbes s’expriment ainsi, parce qu'il en est ainsi dans la vie. Notre action est maîtrisée et carac^ térisée en dépit de notre volonté par les lois de la nature. Nous courons vers un petit but qui soit tout à fait en dehors du bien public; mais nos actions, comme par un irrésistible magnétisme, se rangent d'ellcs-mêmes sur une môme ligne avec les pi'iles du monde.
Un homme ne peut dire une [larole sans pour ainsi dire se juger lui-même. Volontairement ou involoiitaireinent, il dessine son jjorlrait aux yeux de scs conipa-
176 l'HILO&OI'UlE AMÉRICAINE.
gnons avec ctiaque mot qu'il prononce. Chaque opinion réagit sur celui (jui l’exprime. C’est une corde jetée comme indice, mais dont l’autre extrémité reste dans la poche de celui qui l’a jeté; ou plutôt c'est un liarj>on lancé à la baleine, qui déroule en volant vers son but un paquet de cordes dans le bateau ; si le harpon 'ii 'est pas bien jeté, il risque fort de coujier en deux 1e timonier ou de faire enfoncer le bateau.
Nous ne pouvons faire du tort à quelqu'un sans en soulfrir nous-mêmes. « Un homme, disait Uurke, n'eut jamais une pointe d’orgueil qui ne lui fût injurieuse. » Celui qui est exclusif dans la vie mondaine ne voit pas qu’il se retranche tout plaisir en essayant de se l’approprier. Le fanatique en religion ne voit pas qu’il se ferme la porte du ciel en voulant la fermer aux autres. Traitez les hommes froidement comme les pièces d’un jeu d’échecs et vous souffrirez autant qu’eux. Si vous ne vous souciez pas de leur cœur, vous perdrez aussi le vôtre. Les sens transformeront en choses inanimées toutes les personnes, les femmes, les enfants et les pauvres. Le proverbe vulgaire qui dit : « J'obtiendrai ce que je désire de sa lx)urse ou je l’obtiendrai de sa peau, » est d’une solide philosophie.
Toute infraction à l’amour et à l’équité dans nos relations sociales est vite punie. Ces infractions sont punies par la crainte. Tant que mes relations avec les hommes restent simples, je n’éprouve point de peine à les rencontrer. Nous nous rencontrons comme l’eau rencontre l’eau, comme un courant d’air en rencontre un autre, avec une parfaite fusion et une réciproque pénétration de notre nature. Mais aussitôt que je m’écarte de la simplicité et que j’essaye de séparer et de diviser, que ce qui est mon bien n'est plus le sien, mon voisin sent (|ue je |)èi he envers lui ; il s’éloigne de moi comme je me suis éloigné de lui; son œil ne cherche pas plus
COMI'E.NSATIOX. 177
loiiptoiiips le mien; il y a guerre entre nous; il y a haine en moi cl crainte en lui.
Tous les vieux abus dans la société, les ^Tatuls cl universels abus comme les abus particuliers et d’une moindre importance, toutes les injustes accumulations de propriété et de puissance sont vengés de la même manière. La crainte est un augure d’une grande sagacité; elle est le héraut des révolutions. Elle nous enseigne toujours une chose : que là où elle apparail, il y a corruption. La crainte est semblable à un corbeau ou à un oiseau carnassier : quoique vous ne sachiez pas bien |M)urquoi elle plane, vous pouvez être assurés que la mort est quelque part. Notre propriété est timide, nos lois sont timides, nos classes cultivées sont timides. La crainte depuis des siècles sème îles présages et des oracles à l'endroit du gouvernement et de la propriété. Cet oiseau obscène n'est pas là pour rien. Il indique do grands torts qui devront être révisés.
L'attente du changement qui suit immédiatement la suspension de notre activité volontaire est de la même nature. La terreur d’un midi sans nuages, l’anneau de Polycrale, la frayeur que nous fait éprouver la prospérité, l'instinct ipri pousse toute âme généreuse à s'imlH)ser la tâche d’un noble ascétisme et d'une austère vertu, sont comme les tremblements de la balance de la justice cherchant à se mettre en équilibre dans le cœur cl dans l’esprit de l'homme.
].es hommes expérimentés savent bien i|u'il vaut toujours mieux payer sou écol partout où l’on va, et qu'un homme peut souvent payer cher une jietite économie. L’emprunteur passe, pour ainsi dire, dans sa propre dette. Un homme qui a reçu cent faveurs et qui n’en a rendu aucune, a-t-il gagné quelque chose en empruntant par indolence ou pur habileté les outils de son voisin, ses chevaux, sou argent? .Vussitôl que l’emprunt
178 PHILOSOPHIE AMËHICAI.NE.
est accompli, la connaissance instantanée du bienfait d’une part, de la dette de l'antre, c'est-à-dire de la supériorité et de l’infériorité, se fait sentir. I,a transaction reste dans son souvenir et dans celui de son voisin, et cliaque nouvelle transaction altère selon sa nature leurs relations nuiluelles; il s’aperçoit bientôt qu'il aurait mieux valu qu’il se cassât les os que de monter dans la voiture de son voisin, et que le plus haut prix dont il puisse payer une chose, c’est de demander à l'einprunler.
lin homme sage étend toujours les leçons de l'expérience à toutes les occasions de la vie, et sait (jue c'est le lait de la pnidence de regarder en face chaque créancier, et de payer toute juste demande avec notre temps, 9IOS talents ou notre cœur. Payez toujours, car tôt ou tard vous payerez la dette entière. Les personnes et les événements peuvent, |>endant un temps, se tenir entre vous et la justice , mais ce n’est que |»our un temps ; vous devez à la lin payer votre dette. Si vous êtes sages vous Craindrez une prospérité qui ne sert (pi'à vous enfoncer davantage. Le bienfait est la lin de la nature. Mais un impôt est levé sur chaque bienfait que vous recevez. Celui-là est grand qui rend le plus de bienfaits ; mais il est vil — et c’est même la seule chose vile qu’il y ait dans l'univers — de recevoir des faveurs et de n’en rendre aucune. Dans l’ordre de la nature, nous ne pouvons que rarement rendre les bienfaits à ceux de qui nous les recevons. Mais le bienfait doit être rendu à quelqu’un, ligne pour ligne, acte pour acte, centime tK)ur centime. Craignez de garder trop de biens entre vos mains; ils se corrompront promptement et engendreront la corruption. Payez vite, d’une manière ou d une autre.
1a; travail est protégé par les mêmes lois sans pitié. Le travail le meilleur marché est le plus cher, disent les
fiftMPRNSATIOK.
prudents. Ce que nous acJietons dans un balai, une nat te, un wagon, un couteau, c’est une certaine application du bon sens à un besoin commun. Vous payez pour cultiver votre jardin un bahile jardinier, ce que vous payez c’est le bon sens appliqué à riiorticulture ; dans le marin c'est le l>on sens appliqué à la navigation; dans les domestiques, c'est le bon sensappliqué à la cuisine, aux Irîivaux d’aiguille, au service de la maison ; dans votre bommo d’ali'aires, c’est le bon sens appliqué à vos aiïaires et à vos comptes. C’est par tous ces agents que vous multipliez votre présence, et que vous vous répandez vonsméme dans tonte votre iX)sition sociale. Mais à cause de î la double constitution de toutes choses, il n’y a nulle part d’escroquerie. Le voleur se vole Ini-mème, le filou s'escroque lui-même; car le prix réel du travail, c'est la science et la vertu, dont la richesse et le crédit sont les signes. Ces signes, comme le [lapier-rnonnaie, |ienvent être contrefaits et dérobés; mais ce qu’ils repiésentcnt, c’est-à-dire la science et la vertu, ne peut être volé.
Ces fins du travail ne |)cuvent être accomplies que par les exercices réels de l’esprit et par l'obéissance à des motifs purs. L’escroc, l’homme négligent, le joueur, no [jenvent extorquer ni les bienfaits, ni cette science de lu nature matérielle et morale que ses honnêtes soucis et ses peines apprennent au travailleur. l.a loi de la mit nie est celle-ci : Accomplis cette action, et tu acquerras le l»ouvoir qui est en elle; mais ceux qui n’accomplissent pas l’action ne conquièrent pas le pouvoir.
lo travail humain dans toutes ses formes, depuis l'ac tion qui consiste à ficher un pieu en tene jusqu'à la construction d’une cité, jusqu’à la création d’un poème épique, est une immense explication de la parfaite compensation de l’univers. Partout et toujours cette loi est sublime. L’absolue balance du prenez et du donnez, la doctrine que chaque chose a son prix, et que si le pri.\
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18 Q phii.osophik amrhi(:a(m:.
n’est pas payé, (pielipie autre (•lio.s<% sinon eelle-là, s<‘i a prise en payeinenl ; tpt’il est imitossililc d'aequérir aucune chose sans la payer; celle doclrino, dis-je, ne se montre pas moins sul>lime dans les colonnes d’un teneur de livres que dans les budgets des Étals, que dans les lois de la lumière et des ténèbres, que dans toutes les actions et réactions de la nature. Je ne puis douter que les hautes lois que tout homme voit impliquées dans les affaires qui lui sont familières, que ces lois sévères de la morale qui se reflètent sur l’acier de son ciseau, qui sont mesurées par son til à plomb et son mètre, <p«e les comptes d’une boutique manifestent aussi bien que l’histoire de tout un État, ne lui rendent son étal recommandable et n’élèvent ses alfaires à la hauteur de son imagination.
Cette ligue entre la vertu et la nature oblige toutes les choses à montrer au vice un front hostile. Les InjUes lois et toutes les substances de ce monde i)crst“cutent et fouettent le traître. Le traître trouve que toutes les choses sont arrangées pour la vérité et le bienfait, et qu’il n’y a pas sur toute la terre un repaire jxnir cacher un coquin. Iaî secret n’existe pas; commettez un crime et la terre devient de verre ; commettez un crime, et il semblequ’unmanteaudeneigeailétéétendusiir la terre, pareil à ceux que nous montrent les traces de cbacpie [)prdrix, de cbatpie renard, de chaque écureuil et de chaque taupe. Vous ne pouvez retirer le mot prononcé, vous ne pouvez essuyer la trace du pied, vous ne j)ouvez retirer l’échelle afin de fermer toute issiie et de protéger votre retraite; toujours il transpire quelque circonstance qui vous condamne ; les lois et les substances de la nature, l’eau, la neige, le vent, la gravitation, deviennent des pénalités pour le voleur.
D'nn autre côté, la loi de compensation appuie avec une égale sûreté toute droite action. Aimez et vous serez
COMPENSATION
.. ninift. Tout amour est maUiémaliquemont juste, aussi juste (jue les deux termes d'une équation alf^ébriqiie. L’homme bon possède le bien absolu, qui, comme le feu, fait revenir toute chose à sa véritable nature ; de sorte que vous no pouvez lui faire aucun tort, et que, semblables aux royales armées envoyées contre Na|X)léon , qui, à son approche, mettaient bas les drapeaux et d’en- . nemies devenaient amies , les désastres de tout genre , la maladie, les oflenses, la pauvreté, deviennent pour lui des bienfaiteurs. « Les eaux et les vents roulent et soufllenl au brave la force, la puissance, la divinité, et cependant en eux-mêmes les eaux et les vents ne sont rien. »
Iaîs bons sont favorisés même par leur faiblesse et leurs défauts. De même qu’un homme n’euf jamais une pointe d’orgueil qui ne fût injurieuse ix)ur lui-même, ainsi au- . çun homme non plus n’a jamais eu un défaut qui ne lui ait été parfois utile. Le cerf de la fable admirait scs cornes et critiquait ses pieds 5 mais lorsque vint le chasseur ses pieds le sauvèrent, et plus tard ses cornes, s’étant embarrassées dans un buisson, le perdirent. Tout homme trouve, dans le cours de sa vie, l’occ-asion de rendre grâce à ses défauts. Aucun homme ne comprend pleinement une vérité qu’après l’avoir combattue, et n’a une complète connaissance des obstacles que les autres hommes peuvent lui opposer et de leurs talents , que lorsqu’il a souffert de ces obstacles, vu le triomphe de ces talents, et senti en lui-même leur absence. A-t-il un défaut de caractère qui l’empêche de vivre en société ^ il est alors forcé de s’entretenir avec lui-même; dans cette solitude , il acquiert l’habitude de se sufiire à lui-même, et ainsi, comme l’huître blessée, il raccommode sa coquille avec des perles.
Notre force naît de notre faiblesse. Jusqu’à ce que nous soyons égratignés et piqués, jusqu’à coque les
te
Dit ■
PIIILOSOPHIK AMÉIUCAINE.
puissances ennemies aient fait feu sur nous, l’indication (|ui s'arme de forces secrètes ne s'éveille pas. Un gi-and homme veut toujours être {)ctit. Tant qu’il reste couché sur les coussins d'une avantageuse commodité, il s’assoupit et se laisse entraîner vers le sommeil. Mais loi'srju’il a été harcelé, tourmenté, battu, ses misères l'ont instruit ; il a été replacé par elles dans son assiette, dans sa virilité; il a acipiis la connaissance des faits et la connaissjince de sa propre ignoiance ; il est guéri des folies de l'illusion; il a acquis là modération et une réelle habileté. L'homme sage s'élance toujoui’s sur stui assaillants. Trouver son |X)int faible est encore plus son intérêt que celui de ses ennemis. Ses blessures se cicatrisent et tomljcnt, |X)ur ainsi dire, comme une peau desséchée; et lorsque ses ennemis s'apprêtent à triompher, ils s'aiKirçoivent qu'il est devenu invulnérable. Le Idâme est plus sain que la louange. Je ne puis soullrir d’être défendu par un journal. Tant que tout ce qui se dit sur moi m’est hostile, j’ai le sentiment d'un certain succès; mais aussitôt que les mots emmiellés de la louange me sont adressés, je me sens comme sans protection en face de mes ennemis. En général, tout mal auquel nous ne succombons pas est i)our nous un bienfaiteur. ^ous gagnons la force de la tentation à la(pielle nous résistons, comme riiabitanl des îles Sandw ich croit <pi(! la force et le courage de renuemi qu’il lue passent en lui.
l.es mêmes gardes qui nous défendent contre le désastre, les inimitiés et nos projires iiniîcrfcctions, nous [U’otégent aussi conti-c l’égoïsme et la fraude. Les prisons et les tribunaux ne sont pas les meilleures de nos institutions, et la subtilité dans les aifaircs n'est pas une marque de sagesse. Tout le long de leur vie les hoinmes soutirent, en proie à cette folle siqMjrstition qu'ils |)cuvcnl être IromiMjs, Mais il est aussi impossible à un
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lionimc d’être trompé par persoiiiuy autre f|ue par luimême, qu’à une chose d'êt re et de ii'êti’e pas en même temps. Il y a une tierce personne silencieuse présente à tontes nos affaires. La nature et Pâme des choses prennent sur elles-mêmes d'accomplir les obligations de chaque contrat, atin que tout honnête service reçoive sa juste rétribution. Si vous servez un maître ingrat, servcz-le le plus longtemps possible. Intéressez Dieu à vo- . tre dette, et chaque action sera payée; plus le payement de cette dette sera l'et.ardé, mieux cela vaudra pour vous, car cette justice divine a l'usage de grossir la somme en accumulant intérêts composés sur intérêts composés et de la payer en entier.
L’histoire des persécutions est l’iiistoire des efforts tentés pour tromper la nature, jx)ur faire couler l'eau du bas au haut de la colline, ix)ur hier des cordes de sable. Il importe peu que les persécuteurs soient nombreux, qu’ils soient un seul tyran ou une multitude. Une foule (!st une société d'hommes qui, volontairement, sortent de la raison et passent sans s’arrêter au travers de scs œuvres. La multitude est comme un homme descendant volontairement jusqu’à la nature de la brute; pour elle l'heure d’agir est toujours proche ; ses actions sc»nt insensées comme sa constitution tout entière ; elle persécute un principe, volontiers elle fouetterait un droit, elle voudrait supprimer la justice en faisant supj)orter le feu et les outrages aux demeures et aux j>ersonnes qui ont en elles ces divines choses. Leurs folies ressemblent à cette niaiserie des enfants qui courent avec des brandons |X)ur éclipser l'éclat de la rouge aurore descendant des étoiles. Mais l’esprit sans tache et incapable d’être violé tourne contre les malfaiteurs leur propre méchanceté Iaî martyr ne peut être déshonoré ; cliaque coiqi de verge qui lui est donné a comme une voix pour la renommée; cha(pie prison est un plus illustre st\jour ; clnupie livn*
PHILOSOPHIE AMÉUICAINË
lin'ilé ol chaque maison incendiée illumine le monde; ciiiique mot supprimé et eiïacé retentit d’écho en écho sur toute la terre. A la lin, les esprits des hommes sont éveillés; la raison se manifeste et se justifie; et la malice s'aperçoit que toute son œuvre est vaine : c’est le fouetteur qui est fouetté, et le tyran qui est renversé'.
Ainsi tontes les choses prêchent que les circonstances sont indiflérentes. L’homme est tout. Chaque chose a deux côtés, un Ixni et un mauvais; chaque avantage a son inconvénient, et j’apprends par là à savoir être content. Mais la doctrine de la compensation n’est pas la doctrine de riiidiflérence. Les gens sans pensée s’écrient, on écoutant cés observations, à quoi me sert-il 'de bien agir? il y a égalité entre le bien et le mal; si je gagne quelque bien, je dois en payer le prix; si je perds quelque bien, j’en gagne quelque autre; toutes les actions sont indillérentos.
11 y a dans l’ànie un fait plus profond que la compensation, c’est sa propre nature; l’àme n’est pas une compensation, un équilibre, c’est une vie; l’àme est. Audessous de cette mer llottante des circonstances, dont le flux et le reflux sont réglés par une balance parfaite, se cache l’abîme originel de Vêlre réel. 1^’existencc , ou autrement dit Dieu, n’est pas une relation ni une partie; elle est le tout. Vétre est l’affirmation infinie qui repousse la négation , s’équilibre par elle-même, et engloutit en elle toutes les relations, tous les temps, toutes les contrées. La nature, la vérité, la vertu sont comme les flots qui découlent de l’être ; le vice est l’absence de l'être ou la séparation d’avec lui. Le néant, le mensonge
' Il est assez curieux que ces reproches s’adressent dans Emerson à li vile multitude {^mob)i chez nous, pays monarchique par tradition, républicain par occasion, de semblables reproches s'adressent aux réactionnaires et aux aristocrates ; en Amérique, ils s’adressent aux masses ; muiaio nomiiie de te, etc.
COMI'KNSATlüiN. 185
(Xiuvcnt ctro regardés comme la gi'andc nuit ou l'ombre sur laquelle, comme sur un fond de toile noircie, l’univers étale ses couleurs; mais le néant ne peut engendrer aucun bien, il ne peut produire, car il n'est pas; Une peut produire aucun bien , il ne peut produire aucun mai.
Nous croyons à une fraude dans les rétributions dues aux actes mauvais, parce que le criminel acquiesce à son vice et à sa condamnation par contumace , que jamais lejugement ne s'exécute pour lui extérieurement, que jamais la crise ne se manifeste au sein de la nature visible. 11 ne fait entendre devant les hommes et devant les anges aucune réfutation de ses folies. Mais plus il porte en lui de malignité et de mensonge, plus il étouffe en lui la nature. D'une façon ou de l'autre, la démonstration de ses torts se fera sentir aussi à l'intelligence ; mats quand bien môme nous ne la verrions pas, cette mortelle conséquence n’en rendrait pas moins exacts, les comptes éternels de l’être.
D’autre part, on ne peut pas dire que nous achetions par quelque perte ce que nous gagnons en rectitude. Il n’y a pas de pénalité pour la vertu, il n'y a pas de pénalité pour la sagesse ; la sagesse et la vertu ne sont simplement pour l’homme que des additions de l'être éternel à son être particulier. Je suis, à proprement parler, lorsque j’accomplis une action vertueuse ; par celte action j’agrandis le monde ; je plante ma tente dans les déserts conquis sur le chaos et le néant, et je vois les ténèbres qui reculent à l’horizon. Il ne peut pas y avoir d’excès dans l’amour, dans la science, dans la beauté, lorsque ces attributs et ces dons sont considérés dans leur sens le plus pur. L’âme se refuse à limiter tous ces attributs; clleaflirme dans l’homme toujours un optimisme, jamais un (x^ssimisme.
La vie de l’àme est un progrès et non une station; son
186 PHILOSOPHIE ANÉniCAIN'E.
instinct est la confinncc; plus on moins, dans tons scs rai)|M)rts avec l’hominc, notre instinct se sert toujours de la présence de l'âme, jamais do son absence. L'homme hrave est plus grand rpie le Utche; l'Iiommc vrai, sage, liienveillant, est beancoii]i plus un homme que le fou et le ccHpiin. Il iry a pas d’impOt qui pèse sur les hieus de la vertu \ car ces biens sont le patrimoine de Dieu luiniAine, de rexistence absolue qui ne soutire aucune comparaison. Au contraire tout bien extérieur a son iiu|)ôl, et si ces biens me sont arrivés sans sueurs et sans que je les aie mérités, ils s’évanouiront au moindre souille du vent. Mais tous les biens de la nature apparticniumt à l’Ame et peuvent être acquis au prix d’une bonne et légale monnaie, marquée au coin de la nature, c'est-à-dire j)ar un travail rpie puissent avouer notre cœur et notre tète. Je ne désire acquérir aucun bien , et i>ar exemple je ne souhaite pas découvrir «m [)Ot d'or enfoui, sachant bien que sa possession me chargera d’une nouvelle res- ])onsabilité. Je ne souhaite pas de biens extérieurs, je ne désire ni pensions, ni honneurs, ni ])uissancc, ni amour des personnes. Le gain n’est qu’apparent, mais l’impèt est certain. Mais il n’y a pas d’im|)èt qui soit frappé sur la connaissance de ces faits que la loi de comjKînsation existe, et qu’il n’est pas désirable de trouver un trésor. Possesseur de cette science, je vis dans la joie et dans une sereine et éternelle paix. Je rétrécis les bornes et les limites des malheurs qui peuvent m’advenir. J’apprends à comprendre les sages paroles de saint Bernard : « Bien ne peut me causer du tort que moimême ; le mal que je défends, je le gagne et je l’cmitortc avec moi 5 je ne souffre jamais réellement que joar ma proi)re faute. »
La nature de l’âme cache et contient en elle les moyens de compenser l’inégalité des conditions. La tragédie radicale de la nature semble être la distinction
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compensation. , 187
établie entre le inning et le plus, (ioiiimenl le moins u’apiioi terait-il pas la souniaiicc, comiiicnl ne pas ressentir indignation ou malveillance à l'égard du plus? Contemplez ceux qui ont moins de facultés que vous, et vous vous sentez triste, et vous ne savez trop comment vous conduire avec eux. Ils oiïeusent presque votre œil et vous redoutez presque qu'ils n'insultent Dieu. Que |K)urraient-ils faire? 11 semble cpi'il y ait là une grande injustice. Mais alfmntez les faits, expérimentez-les, voyez-les de près, et toutes les inégalités colossales s'évanouissent. L’amour les égalise toutes, comme le soleil fond les glaçons sur la mer. Le cœur et Tàme de tous les hommes étant un, cette amertume du mien et du tien disparaît. Ce que cet homme poss«‘de m'appartient. Mon frère est moi , je suis mon frère , et nous échangeons |K)ur ainsi dire nos personnalités. Si je me sens dominé et surpassé par des voisins plus grands que moi, je puis encore les aimer et les accueillir, car celui qui aime rend siennes les qualités et la grandeur qu'il aime. Alors je découvre que mon frère est tout simplement mon gardien, qu'il agit )X)ur moi avec le dessein le plus amical et que sa position et son caractère que j’ai tant admirés et enviés m’appartiennent. Il est dans réternelle nature de l’àiiie de s’approprier et de faire siennes toutes les choses. Jésus et Shakspearc sont pour ainsi dire des fragments de l’ème, et par l'amour, je puis les conquérir et les incorporer dans les domaines de ma propre conscience. Leur vertu n'est-elle pas la mienne ? Leur intelligence, si elle ne peut devenir la mienne, n'est i>as une intelligence.
Telle aussi est l'Iiistoire naturelle des calamités. Les changements qui, à de courts intervalles, brisent la prosiiéi’ité des hommes, sont les avertissements d’une nature dont la loi est la croissance. Toujours il est dans l’ordre régulier de la nature de se dévclopi)cr et de gran-
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l•IIILOSOI>HIË AMËIIICAINK.
ilir, ot cliaciiic Ame, poussée par celte nécessilé intrinsèque, quitte l’ordre habituel de la vie, ses amis, sa maison, ses lois, sa foi, comme le poisson à coquilles abandonne sa belle mais pierreuse demeure, parce que celte demeure gênerait désormais sa croissance, et lenleinenl se forme une nouvelle maison. Iæ fréquence de ces révolutions est en rapport de la vigueur dos individus ; elles sont incessantes dans quelques heureux esprits, et toutes les relations mondaines qui les entourent s'étendent alors et deviennent une sorte de membrane transparente et fluide qui laisse toujours voir la forme, au lieu d’être comme chez la plupart des humains un dur et hétérogène édifice construit à différentes épocpies, sans caractère précis etdélerminé, dans lequel l'homme est emprisonné. 11 peut y avoir ainsi élargissement et élasticité dans la nature humaine, et alors l'homme d’aujourd'hui reconnaît à peine l'homme d'hier. Telledevrait être la biographie de l'homme dans ses rapports avec le temps, un déjwuillement, jour par jour, des circonstances mortes semblables à ses changements quotidiens de vêtements. Mais pour nous, dans l’état ini|)rudent où nous vivons, pour nous qui demeurons et séjournons obstinément au lieu d’avancer, qui résistons au lieu d’entrer en coopération avec la divine expansion, c’est par secousses que s’opère cette croissance.
Nous ne pouvons nous séparer de nos amis ; nous ne voulons pas laisser partir nos anges, et nous ne voyons pas qu’ils ne disparaissent que pour céder la place aux archanges. Nous sommes idolâtres du vieux. Nous ne croyons pas aux richesses de l’Ame, à son éternité, à son omniprésence. Nous ne croyons pas qu'il y ait dans le monde une force qui puisse rivaliser aujourd'hui avec ce qui était beau hier et le recréer. Nous ne pouvons nous décider à quitter ces vieilles tentes en ruine sous lesquelles nous trouvions abri, nourriture, plaisir et vie;
COMPENSA riOX.
nous no pouvons croire que l'esprit puisse de nouveau nous abriter, nous nourrir, nous fortiücr. Nous ne pouvons imaginer quelque chose d'aussi cher, d'aussi doux, d’aussi aimable. Mais c’est en vain que nous nous asseyons et que nous pleurons. La voix du Tout-Puissant nous dit: Debout et en avant! Nous ne pouvons habiter parmi les ruines, et nous ne nous coulions pas davantage au nouveau, de sorte que nous marchons toujours la tête retournée comme les monstres dont la tête regarde le ' dos.
Cependant, après de longs intervalles, l’intelligence arrive à comprendre, elle aussi, ces compensations du malheur. Une lièvre, une mutilation, une perte d’amis ou de richesses semblent au premier abord un mal sans remède possible et sans soulagement efficace. Mais les années nous révèlent infailliblement la force profonde du remède qui se cache sous tous les faits. La mort d’un cher ami, d'une femme, d’un frère, d’un amant, qui ne semblait d’abord que privation, prend, quelque temps après, l’aspect d’un guide et d’un bon génie; car ces pertes opèrent ordinairement une révolution dans la vie, terminent une époque d’enfance ou de jeunesse qui attendait le moment favorable pour être close, brisent des occupations habituelles, certaines manières de vivre, certaines habitudes et permettent d’en former de nouvelles plus conformes au développement du caractère. Elles engagent ou forcent à former de nouvelles connaissances, à recevoir de nouvelles influences qui se trouvent être de la plus grande importance pour tes années à venir; et alors l’homme et la femme qui seraient restés semblables à un petit jardin couvert do fleurs et éclairé par le soleil, mais n’ayant pas assez d’espace pour étendre les racines de ses arbustes et ayant trop de soleil pour leur cime, grâce à la chute de ses murailles et à la négligence du jardinier, deviennent semblables au
190 PHILOSOPHIE AMÉHICAINE.
bananier de Fa forêt qui étend son ombre et penche scs fruits sur de vastes multitudes d'hommes
' Nonit feront lar cet estai nne olttervalion d’une philotopliie toute d'actualité. Nout auriont bien betoin du croire A cette compensation dans notre triste époque et d'espérer que la récompense de nos souffrances actuelles se manifestera un jour. Malheureusement, dans les temps de changement l’homme est moins philosophe que jamais, et les bienfaits que certains changements peuvent apporter aux générations lui semblent une médiocre compensation de ses souffrances actuelles.
LOIS SPIRITUELLES
Lorsque l'acte de la réflexion prend place dans l'esprit, lors(]ue nous nous observons à l'aide de la lumière de la |»ensée , nous découvrons que notre vie est enveloppée dans la l)cauté. Üen’ière nous, à mesure que nous marchons, toutes les choses prennent des formes charmantes, comme les nuages de riiorizon loinlaip. Nonseulement les choses familières et anciennes, mais encore les choses tragiques et lerrihles, sont les bicmvemies et prennent place parmi les peintures de la mémoire. Le lx)rd de la rivière, les joncs suspendus au flanc des eaux, la vieille maison, les folles personnes, quoique négligéesautrefois, prennentgrùceau passé une forme gracieuse. Le cadavre lui-même, qui a été revêtu du linceul dans cette chambre, a ajouté à lu maison un solennel ornement. L’àme ne connaît ici ni la dirformité, ni la peine. Si dans nos heures de clafre raison nous pouvions exprimer la sévère vérité, à coup sûr nous dirions que nous n’avons jamais fait un sacrifice. Dans ces heures, l’esprit semble si grand, qu’il semble que rien d’important ne puisse nous être enlevé. Toute perte, toute souffrance est particulière; l'imivcrs reste intact jMvur notre cœur. Que jamais la détresse et autres semblables bagatelles n'abattent votre confiance. Jamais aucun homme n’a exposé ses chagrins aussi gaiement et aussi légèrement qu'il l'aurait pu. .\vouez qu'il y a de l'exagération, même chez les plus patients et les plus tristement
éprouvl^s par la tlcslinéc. (lar ce n’est après tout que le fini qui a travaillé et souHerl en nous; l’infini est resté coiuliéet enveloppé dans son souriant re|)OS.
La vie intellectuelle doit être conservée saine et brillante de propreté , si riionime veut vivre la vie de la nature et ne pas embarrasser son esprit de difiicultés qtii ne lui appartiennent pas. Aucun boinme ne doit être troublé par scs sjiéculations. Qu’il fasse et dise ce qu’il lui appartient strictement de dire et de faire, et, quoique très ignorante des livres, sa nature ne lui apjwrtera aucuns doutes et aucuns obstacles. Nos jeunes gens sont tourmentés par les problèmes tliéologiques du péché originel, de l'origine du mal, de la prédestination et autres problèmes semblables; mais ces problèmes n’ont jamais présenté une difliculté pratique, n'ont jamais obscurci la route de ceux qui ne sortent pas de leur voie pour les trouver. Ces problèmes sont les humeurs, les rougeoles et les rhumes de l'éme, et ceux qui n’ont pas eu ces maladies ne peuvent affirmer (ju’ils sont en Ijoimc santé et prescrire les remèdes convenables. Un simple ne connaît pas ces maladies. C’est une tout autre chose, d'être capable de rendre compte de sa foi et d'ex|X)ser à un autre homme la théorie de sa liberté et de son union avec luimême; pour cela il faut de rares dons. Néanmoins il peut y avoir, lorsque cette connaissance personnelle fait défaut, une certaine force rustique et une intégiité de nature originale qui suffisent et remplacent la science. Quehpies instincts vigoureux et quelques règles simples nous suflisent.
Ce n'est pas ma volonté qui a distribué aux images que je trouve dans mon esprit le rang qu’elles y occujient maintenant. Le cours régulier des études, les années d’éducation académiiiue et professionnelle ne m’ont pas enseigné de meilleurs faits que ceux que m'ont appris quehpies livres oiseux cachés sous les bancs
LOIS SPIRITUELLES
à l’école latine. Coque nous n’appelons pas étlncation est pins précieux que ce que nous nommons ainsi. An moment on nous recevons une pensée nous ne nous amusons pas à faire des conjectines sur sa valeur relative. Souvent l’éducation épuise tous ses efforts à essayer d’empêcher et de tromper ce magnétisme naturel qui choisit ce qui lui est propre avec une infaillible sûreté.
Notre nature morale est pareillement viciée par chaque intervention de notre volonté. Les hommes représentent la vertu comme un combat, et prennent de grands airs en racontant les résultats de leurs luttes, et partout cette question est agitée : I homme le meilleur n’est-il pas celui qui lutte avec la tentation? Mais il n’y a, dans cette affaire, aucun mérite. Ou bien Dieu est présent ou il ne l’est pas. Nous aimons les caractères en proportion de leur spontanéité et de leurs impulsions. Moins un homme pense à ses vertus, moins il lès connaît, plus nous l’aimons. Les victoires dcTimoléon qui, au dire de Plutarque, coulaient et couraient comme des vers d'Homère, sont tes meilleures. Lorsque nous voyons une Ame dont toutes les actions sont royales, gracieuses et charmantes comme les roses, nous devons remercier Dieu puisqu’il a permis que de telles choses existent et puissent exister, au lieu de nous tourner brusquement du côté de l’ange et de dire : « Crump est un homme meilleur que celui-là, lui qui lutte en grognant avec tous les diables qui l’assiègent'. »
Cette pré[)ondérance de la nature sur la volonté n’est pas moins manifeste dans tonte notre vie pratique. Il y a moins d’intentions dans l’histoire que nous n’en supposons. Nous attribuons des desseins profondément ca-
' Noua avoua laiasé aubaiater en françaia le mol anglaia crump (|tii aignllle boaau, mal bàli, el dont Emeraon fait un nom propre avee intcnlion, |M)iir opposer celle réaislaiicc sans harmonie à la grâce du hé.; ros aponlané. ’ '
PIÜLOSOPHtE AMÉRICAINE.
cliés, tics plans préinûdilcs et suivis à ttsar et à Kapoléuii-, mais le meilleur de leur puissance était, non pas en eux, mais dans 1a nature. Les hommes d'une piosl>érité extraordinaire et d'un grand génie ont toujours, dans leurs moments honnêtes, répété le refrain : h Ce n'est pas par nous, ce n'est pas en nous. » Selon la foi de leur époepic ils ont toujours élevé des autels à la Fortune, à la Destinée ou à saint Julien. Leur succès consistait dans le parallélisme de leur conduite et de leurs pensées, ({ni ne trouvait en eux aucun obstacle, et les merveilles dont ils n'étaient ({ue les conducteurs et les guides semhlaicntleurs |)ro|)res actions. Est-ce que ce sont les iilsmétalliqucsscnantde conducteurs qui engendrent le galvanisme? il(3st même vrai dedirequ'ilsavaienten eux moins de sujets do réilexion (|ue tout autre homme*, c’est ainsi ({ne 1a vertu d'une fli'ile est d'ètra douce et creuse. Ce c{ui semblait en eux volonté et obstination immuable n'était qu’absimce de volonU; et annihilation de soi. .Shaks|>eare aurait-il pu jamais j)U nous donner une théorie de Shaks[)care? Un homme d’un {prodigieux génie mathémati({iie {M)urrait-il communiquer aux autres hommes l’intuition de ses {uopres méthodes? S’il communiquait son secret, immédiatement il {lerdrait toute sa valeur exagéiée, et étant ex|K)sé au grand jour, il ne serait phis({ue rinslrumcntde l'énergie vitale, du {louvoir d'agir ou ne pas agir.
La leçon que toutes ces observations nous enseignent invinciblement, c’est que notre vie {lourrait être {dus sinqdeet plus aisée que nous ne la faisons, que le monde {lourrait être un lieu plus heureux ({u'il ne l'est, qu’il ne serait {las besoin de tant de combats, de convulsions, de déses{)oirs, de grincements de dents, et de mains tordues de rage, et que nous créons nous-mêmes nos pro{>res maux. Nous mettons évidemment obstacle à l’optimisme de la nature en intenenant hors de {)ro{)os{ car, toutes les fois que nous touchons à ces terres bénies
LOIS SPIRITUELLES
du passé, ou que, dans le présent, nous approchons d'un sage esprit, nous sommes capables d’observer que nous sommes entourés par des lois spirituelles qui s’exécutent d’elles-mcmes.
La physionomie de la nature extérieure nous enseigne la même leçon avec une calme supériorité. La nature ne souflre pas d’agitation ni de fumée. Elle n'aime pas notre bienveillance ou notre science, plus que nos fraudes et nos guerres. Lorsque nous sortons de la Banque, ou de la convention abolitioniste, ou du meeting de tempérance, ou du club transcendcntal pour aller dans les champs et dans les liois, elle semble nous dire : que d'ardeur et d’agitation, mon petit monsieur !
Nous sommes pleins d’actions mécaniques. Par nécessité nous nous mêlons aux affaires du monde jusqu'à ce que les sacrifices et les vertus de la société nous deviennent odieux. L’amour ferait notre joie, mais notre bienveillance est malheureuse. I>es écoles du dimanc he, les églises et les sociétés des pauvres finissent par être pour nous de véritables fardeaux. Nous nous ennuyons et nous souffrons pour ne plaire à personne. Il y a des moyens naturels d’arriver aux fins auxquelles tendent ces institutions, mais nous ne les suivons pas. Pourquoi toutes les vertus travailleraient-elles d’une manière uniforme et marcheraient-elles dans le même sentier? Pourquoi, toutes, donneraient-elles de l’argent? Pour nous, gens de la campagne, cela est très incommode, et nous ne fænsons pas qu'aucun bien puisse sortir de cette gêne. Nous n’avons pas de dollars; ce sont les marchands qui en ont; qu’ils en donnent. Les fermiers donneront le blé; les poêles chanteront; les femmes fileront; les laboureurs prêteront leurs bras ; les enfants apjiorteront des ficiirs. Et pourquoi donc traîner ce mortel ennui d’une école du dimanche à travers toute la chrétienté? Il est naturel et il est beau que l’enfance cherche à sa-
196 I-IIILOSOI’HIE AMÉlUCAI.Ni:.
voir, cl que l'Age mûr enseigne; mais il est toujours assez temps de réi)ondrc aux questions lorsqu’elles sont posées. Ne fermez pas les jeunes enfants contre leur volonté dans un banc d’église ; ne les forcez pas à vous interroger dans un moment où ils n’en ont pas la volonté.
Si nous élargissons l'horizon de nos vues, nous apercevons que toutes les choses sont égales; les lois, les belles lettres, les croyances, les manières de vivre, semblent un travestissement de la vérité. Notre société est encombrée par de pesantes machines qui ressemblent aux aqueducs sans lin que les Romains bâtissaient audessus des collines et des vallées et qui ont été mises de côté’ après la découverte de cette loi, que l’eau s’élève au niveau de sa source. Notre société est un mur chinois que tout léger Tartare peut franchir. C’est une armée permanente qui ne vaut pas la paix. C’est un empire gradué, titré, richement doté, qui devient tout à fait supcrllu loi-squ’il est une fois reconnu que les meetings de nos villes valent tout autant.
Tirons une leçon- des enseignements de la nature qui jjrocède toujours par de courts moyens. Lorsque le fruit est mûr, il tombe. Lorsque le fruit est cueilli , la feuille tombe. Le circuit des eaux est une simple chute. La marche des hommes et de tous les animaux est une chute en avant. Tous nos travaux manuels, toutes les œuvres de notre énergie , les actions de fouiller, de fendre, de creuser, de ramer et ainsi de suite, sont accomplies par la force d’une chute perpétuelle, et la terre, les globes, la lune, les comètes, le soleil, les étoiles n’existent qu’en vertu d’une chute éternelle.
La simplicité de l’univers est très différente de la simplicité d’une machine. \j& pédant est celui qui cherche en dehors de lui, et ici ou là, comment le caractère est formé et la science acquise. La simplicité de la nature
LOIS SI'llUTUELLES.
n’est pas telle parce quelle |)out être aisément comprise, mais parce qu'elle est inépuisable. La dernière analyse de cette simplicité ne peut jamais être achevée. Nous jugeons de la sagesse d’un homme par ses espérances, car nous savons bien quela perception des trésors inépuisables de la nature constitue une immortelle jeunesse. Nous sentons la force de fertilité de la nature lorsque nous comparons nos noms et nos réputations précises avec notre flottanteet fluide conscience. Nous passons dansle monde |X)ur appartenir à des sectes et à des écoles, pour pieux et |)our érudits, et nous ne sommes toute notre vie que de jeunes enfants. On voit bien comment le pyrrhonisme a pu SC développer, (iliaque homme aperçoit qu’il est placé sur le point intermédiaire d’où chaque chose peut être alfirméeet niée en même tempsavec autant de raison. Il se voit vieux et jeune, sage et ignorant à la fois. Il entend et comprend à la fois ce que vous dites des séraphins et ce que vous dites du chaudronnier. Il n’existe pas d’homme perpétuellement sage; cette sagesse iicrmanente n’existe que dans les fictions des stoïciens. Lorsque nous lisons ou que nous peignons, nons nous rangeons du côté des héros contre le lâche et le voleur; mais nous avons été nous-mêmes celàcheet cevoleur,et nous le serons encore, non par de triviales circonstances, mais par la comparaison de notre vie avec les grandeurs possibles de Tàmc.
La courte inspection des circonstances qui , chaque jour, prennent place dans notre vie, nous montrera que c’est une loi plus haute que celle de notre volonté qui règle les événements; que nos pénibles travaux sont stériles et sans nécessité; que nous ne sommes forts que par nos actions aisées, simples et siiontanécs, et que c’est en nous contentant d’obéir que nous devenons saints. La croyance et l’amour, ou plutôt l’amour croyant nous soulage du poids immense des soucis. O mes frères. Dieu
198 PHILOSOPHIE AMÉIUCAINE.
existe. Il y U nue iiinc au centre de la nature qui domino si bien la volonté des lionnncs, qu'uiicnn de nous ne IHîiit |)orler atteinte à l'ordre de runivers. Elle a rempli si bien la nature de scs cndiantcnncnts inlinis, que nous prosfH'‘rons lorsque nous écoutons s<;s avis, et que, lorsque nous essayons de blesser ses créatures , nos mains s'attacbent à nos côtés ou frappent nos pro|trcs |K)itrines. Ee cours entier des choses nous enseigne la foi. Nous n'avons licsoin que d’obéir. Il y a un guide |K)ur chacun de nous, et en écoutant attentivement nous en- 'tejidrons les |>aroles «pii nous concernent s|>écialement. Pourquoi choisiss(!Z-vous si {téniblcinent votre place, votre occupation, vos associes, vos modes d'action ou de {>asse-temps? Certainement, il y a ix)ur vous un dieit possible qui [eut vous dis|enser de l'hésitante délibération et du choix volontaire. Pour vous, il existe (|ueli|ue [tari une réalité, une place convenable, et des devoirs en ra[>[Mn t avec votre nature. Placez-vous au milieu liu courant de puissance et de sagesse (|ui coule en vous et <[ui est votre vie ; [)lacez-vous au [»lcin centre de ce Ilot, et sans ciforts vous serez [lortés vers la vérité, vers le droit, vers la parfaite félicité. Si nous ne gâtions [tas toute chose [lar nos misérables interventions, le travail, la société, les lettres, les arts, la science, la religion des hommes s'organiseraient mieux quemaintenant^ et le paradis prédit depuis le commencement du monde, le paradis dont le désir est toujours |)résenl au fond du conir, se dévoilerait de lui-même et s'organiserait comme le font aujourd'hui la rose, l'air et le soleil '.
Je dis ne choisis pas; mais ceci est une ligure de rhétorique dont je me sers [)our distinguer ce que les hom-
' Voilà le iK)iiil crilk|iic de la philosophie d'Rmerfon; voilà par où elle se rallache à nos mo<lernes s.ysièines d'al)aiidnn de soi cl d'altraclion extérieure, elle qui leur échappe sur lani d'autres points. Du reste, le paragraphe suivaul eurrige ut explique celui-là, .
LOIS SPiniTUELLES. 190
mes appellent oommunément choîT et qui n'esl qu'iiii acte partiel, qui n’esl que le choix des mains, dos yeux, des ap[H!lils, au lieu d’Atre un acte complet de riiomme entier. .Mais ce que j'appi'lle le droit ou le bien, c’est le choix de ma constitution-, ce que j’appelle paradis, c’est l’étal de circonstances désirables et favorables à ma constitution; l’action que, toute ma vie, j'ai désiré faire est le travail propre à mes facultés. Un homme est res|M)iisable envers la raison du choix de son métier ou de sa profession. Ce n’est pas excuser scs actions que de se rabattre sur riiabitude de son métier. Qu’a-l-il à faired’un mauvais métier? N’a-l-il pas une vocation dans sou caractère ' ?
Chatpic homme a sa vocation ; un talent particulier qui le .sollicite et lui commande. Il y a une direction dans laquelle tout l’espace lui est ouvert. Il adesfacullésqui l'iiivilenl silencieusement à un exercice sans fin. Il est comme un bateau qui sur une rivière rencontre des obstacles de toutes parts, excepté d’un seul côté; l’obstacle n’existant pas du ce côté unique, le bateau Hotte sereinement sur les eaux profondes. Et l'homme aussi en suivant sa voie navigue sur une mer infinie. Ce talent et celle vocation dépendent de son organisation, ou du mode selon lequel l’àme générale s’incarne en Iqi. L'homme incline à faire une chose qui lui soit aisée , qui soit bonne une fois achevée, mais qu’aucun autre homme ne |Hmt faire. Il n'a pas de rival ; car plus il consulte sa pro(»re puissance avec véiité, plus son œuvre se montre dissemblable de l’œuvre des autres. Lorsqu’il est vrai et fidèle, sou ambition est exactement proportionnée à sa puissance. L'élévation du sommet est déterminée exac-
' Le mol calliiig, à proprement parler, eigiiine appel : c’est la traduction anglaise du mot biblique qui sert à désigner l'appel que Dieu fit A Abraham ; nous avons conservé le mol vocation, bien qu’un peu détourné aujourd’hui de son sens primitif et direct.
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PHILUSÜI'IIIE AMEUICAI.NE.
Icmcnl i»ar la largeur de la base. Chaque homme a cette luiissancc de faire quelque chose A'unique et d’original, et aucun homme n’a d’autre vocation que celle-là. La prétention qu’il a une autre mission que celle-là, qu’il a été appelé par son nom, choisi personnellement, et marqué de signes visibles pour faire quelque chose d’extraordinaire qui le sépare du lot commun des hommes, s’appelle fanatisme, et trahit l’imbécillité qui l’cmpêchc d’apercevoir qu’il y a un même esprit pour tous les individus, et que cet esprit n’a aucun respect des personnes.
En remplissant sa tâche, il fait sentir aux hommes le besoin qu’il est capable de satisfaire. Il crée en eux le goût qui renchantc. Il provoque en eux les nécessités dont il peut être le ministre. En faisant son œuvre, il se réalise lui-même. Le vice de nos discours publics, c’est qu’ils n’ont pas d’abandon. Quelquefois , non-seulement l’orateur, mais tout homme quel qu’il soit pourrait lâcher les rênes entières, pourrait trouver ou créer l’expression franche et cordiale de la force et de la pensée qui sont en lui. L’expérience commune montre que l'homme s’accommode comme il peut des détails inhérents au métier ou au travail dans lesquels il a été jeté, et qu’il remplit son devoir comme un chien qui tourne une broche. Alors il devient lui-même une partie de la machine qu’il remue et l'homme est perdu. Jusqu’à ce qu’il puisse se communiquer pleinement aux autres, se présenter à eux dans toute sa stature et dans toutes ses proportions comme un homme sage et bon, il n’a pas encore trouvé sa vocation. Il doit trouver une issue par laquelle il puisse laisser échapper son caractère, afin de justifier son œuvre à leurs yeux. Si le travail est trivial, que, par sa pensée et son caractère, il le rende libéral. Qu’il communi({ue aux hoimnes ce ipi’il sait et ce qu’il pense, ce qu’il suppose digne d’être accompli; sans cela les hoimnes ne le connaîtionl pas et
(^l K iu[c
LOIS SI'IKITLKLLES.
ne rhonoreront pas droilement. Fou, qui vous en tenez à la vulgarité et à la formalité de l'action que vous ac> complissez au lieu de la transformer par votre caractère et vos élans.
Nous n'aimons que les actions qui, depuis longtemps, ont obtenu les louanges des hommes, et nous ne nous apercevons pas que quelque chose que l'homme puisse faire, elle peut être divinement faite. Nous pensons quC la grandeur est fixée et organisée dans quelques places ou par quelques devoirs, dans certains offices et dans certaines occasions, et nous ne voyons pas que Paganini peut tirer d’infinis ravissements d'une simple corde de violon, Eulenstein d’une guimbarde, un enfant adroit de découpures en papier, Landseer d’un cochon, et le héros de la pitoyable habitation et de la compagnie au milieu de laquelle il est cache. Ce que nous appelons obscure condition et société vulgaire, ne sont que la condition et la société dont la poésie n’a pas encore été écrite, et que vous pouvez rendre aussi enviables et aussi renommées que les autres. Acceptez votre génie, et dites ce que vous pensez. Prenez des leçons des rois, d’après la mesure de votre état. Les devoirs de l’hospitalité, les unions de familles, l’hypothèse de la mort et mille autres choses sont l’objet des pensées et des préoccupations de la royauté ; que tout royal esprit s'en préoccupe aussi. Faire de ces choses une appréciation toujours nouvelle, voilà l’élévation.
Un homme agit d’après ce qu’il a en lui. Qu’a-t-il à faire de l’espérance et de la crainte? En lui est sa puissance. Qu’il ne regarde comme solide aucun autre bien que celui qui est dans sa nature, et qui peut grandir en lui pendant toute son existence. Les biens de la fortune peu-
' Landseer, peintre anglais contemporain et rncorc vivant, très renomme pour les peintures d’animaux.
202 PHILOSOPHIE AM^.IUCAINK.
'vent poussscr et tomlior comme les fenilles de l’été; qu'il joue avec eux, et qu’il les jette à tous les vents comme les signes momentanés de son infinio puissance de production.
Un homme doit être lui-même. Le génie d’un homme, la qualité qui le sépare do chaque autre, sa susccjvtihilité impressionahle à l'endroit d'une certaine classe d'influences, le choix de ce qui lui est convenable, le rejet de ce qui lui est contraire, déterminent jxiurlui le caractère de l’univers. Un homme existe d'après ses pensées, d’après ses déterminations, et ces pensées et ces déterminations façonnent la nature sur leur moule. U/i homme est une méthode, un arrangement progressif, un principe de division et de choix recueillant ce qui lui est sympatiiique et semblable, partout où il va. Il glane co qui lui est propre au milieu de la multiplicité qui fait lù'uit et tumulte autour de lui. Il est semblable à ces longues bah'es de bois qui sont lancées du rivage dans les eaux des rivières pour atteindre et saisir le bois flottant, ou encore comme la pierre d’aimant parmi des fragments d’acier.
Ces mots, ces faits, ces personnes qui habitent sa mémoire sans qu’il lui soit possible de dire pourquoi, n’en ont pas moins une existence aussi réelle que s'il pouvait rendre compte des causas de leur présence dans son souvenir. Ils sont les symboles de sa valeur personnelle, et lui interprètent certaines pagcis de sa conscience dont il chercherait vainement l’explication dans les images conventionnelles des livres et dans d'autres esprits. Ce qui attire mon attention l’obtiendra; je vais droit à l'homme qui frappe à ma porte, tandis que mille personnes, aussi honoraliles |)cut-êtreque celui-là, passent à côte sans que je leur accorde aucune attention. Il suffit que ces particularités me parlent. Quelques anecdotes, quelques traits de caractère, de mceiirs, de physionomie, ont, dans notre
LOIS SPIRITUELLES. 203
souvenir, une valeur exagéitie, hors de toute proportion avec leur signilication ap|)arente, si vous les mesurez avec les mètres habituels. Ils se rap|K)rtent à nos dons propres. Qu'ils [)èsent leur [loids tout entier; n'essayez pas de les rejeter et de les mépriser j>our accordei’ toute votre faveur à d’autres illustrationsci à d’autres faits plus usuels en littérature. Res|>ectez-les, car ils ont leur oiigine dans le plus profond de votre nature. Ce que votre cœur croit grand est grand. L'enthousiasme de ràmc ne se trompe Jamais.
L’homme a les droits les plus élevés sur tout ce qui est agréable à sa nature et à sou génie. Partout il peut s’approprier ce tpii appartient à son état spirituel; il ne |Kîut s’approprier davantage, quoique toutes les imi tes de la nature soient grandes ouvertes, et toute la forcÆ des hommes ne peut l'emiiêcher de prendre moins. C'est en vain qu’on essayerait de cacher un secret à celui (pu a uu droit à le connaître ;cc secret se dira de lui-même. L’immeur dans lacjuelle un ami peut nous jeter révèle justement l’espèce de domination qu’il a sur nous. Il a droit aux |)cnsée6 de cet état de l’esprit. Il peut contraindre à se montrer toutes les |K>nsées cpii se ra|)|)ortent à cette situation de notreesprit. C’est une loi (pie les hommes d'Ltat mettent en pratique. Toutes lc*s ternuirs de la république française, (lui tenaient l’Autriche en respect, furent incapables de commander à sa di|»lomatie; mais Najxiléon envoya à Vienne M. de Narlionne, homme de vieille noblesse, porteur d’un nom aristocratique, et doué des manières et des mœurs du parti de la noblesse, disant (pi’il était indispensable d'envoyer comme ambassadeur à la vieille aristocratie de l'Luro|)C des homnuîs sortis de son sein, parce (pi’elle constitue en fait une sorte de franc-maçonnerie. Lu moins d'une quinzaine, M. de iNarbonne [Mniétra tous les secrets du cabinet ini|>érial.
Un entciidcmènt muluel est toujours la plus ferme des chaînes. Rien ne semble si aisé que de parler et d’être compris. Cependant un liomme arrivera tôt ou tard à voir que le plus fort des liens et le plus vigoureux moyen de défense c’est d’avoir été compris, et en revanche ce-; lui qui a accepté une opinion qui lui a été communiquée, ne tardera pas à s’apercevoir que c’est le plus insupportable des liens.
Si un maître a quelque opinion qu’il désire cacher, ses élèves ne tarderont pas à en être aussi pleinement instruits que de celles qu’il enseigne. Si vous versez de l’eau dans un vase d’une forme à angles multiples, c’est en vain que vous direz : Je veux verser l’eau dans cet angle ou dans cet autre ; l’eau prendra son niveau également dans tous les angles. I.es hommes pressentent les conséquences de vos doctrines et les transforment en actes, sans qu’il leur soit possible d’expliquer pourquoi. Montrez-nous un arc d’une courbe, et un bon mathématicien va reconstruire la figure entière. Nous raisonnons toujours en allant du visible à l’invisible-, de là la parfaite intelligence qui existe entre tous les hommes sages et les plus séparés par les temps. Un homme ne peut ensevelir ses pensées si profondément dans son livre, que le temps et les hommes d’un génie égal au sien ne puissent bien les découvrir. Platon avait-il une doctrine secrète ? Quel secret a-t-il pu dérol>er aux yeux de Bacon, de Montaigne, de Kant? C’est pour lamême raison qu’Aristole disait de ses œuvTes : Elles sont et ne sont pas publiées.
Aucun homme ne peut apprendre ce qu’il n’est pas préparé à apprendre, quelque’ proche que l’objet soit de ses yeux. Un chimiste peut sans crainte dire ses plus précieux secrets à un charpentier, ses secrets que pour un empire il ne livrerait pas à un autre chimiste 5 le charpentier n’en sera pas plus sage. Dieu nous met à l’abri des idées prématurées. Nos yeux sont ainsi faits qu’ils
LOIS SPIRITUELLES
iKî |»eiivont aporccvoir les objets qui sont vis-à-vis de nous justjii'à ce que notre esprit soit préjiaré; alors nous les contemplons, et le temps pendant lequel nous ne les avions pas vus nous semble un rêve.
Ce n’est pas dans la nature , c'est en lui-même qu'existent toutes les beautés et tous les biens que voit riiuinme. Le monde est peu de chose, en vérité, et doit tous scs ornements à Tàme qui fait son orgueil. Le sein de la terre est plein de splendeurs, mais ces splendeurs ne lui appartiennent pas. La vallée de Tempé, Tivoli et ' Home, ne sont que de la terre et de l’eau, que rochers et ciel. Il y a d'aussi bonne terre et d’aussi bonne eau dans mille autres lieux 5 cependant, combien celles-là nous touchent moins !
Le soleil et la lune, l'horizon et les arbres, ne rendent point les hommes meilleurs. On n’a pas observ'é (pie les gardiens des galeries romaines ou les domestiques des prêtres eussent plus d’élévation de pensée, et que les libraires fussent des hommes plus sages que les antres. Il y a d(*s grâces dans la conduite d’une personne noble et |K)lie qui sont perdues pour les yeux des rustres. Toutes ces choses sont comparables aux étoiles dont la lumière n’a pas encore atteint notre globe.
L’homme pent voir ce qu’il fait. Nos rêves sont le cortège d'une science vacillante. Les visions de la nuit sont toujours en proportion des visions du jour; les rêves hideux ne sont que les exagérations des péchés de la veille. Nous voyons nos mauvaises affections personnelles incarnées dans de vilaines physionomies. Sur les Alpes, le voyageur voit quelquefois son ombre s'étendre juscpi’aux dimensions d’une stature de géant, si bien que chaque geste de sa main est terrible. « Mes enfants, disait un vieillard à ses fils effrayés par une figure à l’entrée d’une obscure habitation, mes enfants, vous ne verrez jamais pire (pic vous-mêmes. » Hans les événemenfs les moins
206 PHFLOSOPHIR AMÉRICAINE.
(louants, les moins fngitifs du monde, aussi bien que dans les rêves, l’homme se voit comme un colosse, sans savoir que c'est lui-même qu’il voit. Le bien qu’il voit comparé au mal (ju’il voit est dans les mêmes proportions (pie son projire bien à son propre mal. Chaepic (pialilê de son esprit est magnitiquement rehaussée dans quel(|u'unc de ses connaissances, chaque émotion de son cœur dans (jueh|ue autre. Il est comme un quinconce d’arbres qui compte cinq côtés, est, ouest, nord et sud, ou comme un acrostiche qui se répète au commencement, au milieu et à la (in. Et ix)un|uoi non? il s'attache à une jHirsonne et en évite une autre, selon leur ressemblance ou leur dilférence d’avec lui ; il se cherche lui-même dans ses associés, et puis par degrés dans son commerce, dans ses habitudes, dans ses gestes, dans ses mets, dans ses boissons; et à la lin il en vient à être tidèlement représenté par n'imiwrle laquelle des circonstances qui lui sont (iimiliêres.
l/homme peut lire ce qu'il écrit. Que jxnivons-nous voir ou ac<piérir sinon ce que nous avons? Vous avez vu un homme habile lisant Virgile. Bien ; mais ce livi’c unique entre les mains de mille |>ersonnes dil£éi'(‘ntes devient mille livres dillérents. Prenez le livre à votre tour, lisez-le avec vos pro[)res yeux et vous n'y trouverez pas ce que j'y trouve. Si (juelque lecteur ingénieux voulait s'attribuer le mono[X)le de la sagesse et du plaisir que ce livre procure, il serait aussi sûr de le rendre anglais et de défigurer sa signification ipie s’il était emprisonné dans la langue des sauvages, il en est des bous livres comme de la bonne conqiagnic. Introduisez une personne commune jiaiini des ycnlle- 7>ien, elle n’est |)oint de leur conqiagnie. Toute société se protège et se sauvegarde pai faitement ; I homme malappris n'ap[)artient pas à la société dos (jenllemen, bien qu'il soit dans le même salon qu'eux.
LOIS SPIRITUELLES
A <|iioi sert de combattre avec les lois éternelles de l'esprit qui assortissent les relations de tontes les personnes par la mesure mathématique de leur ai'oir et do leur être ? Gertrude est éprise de Guy ; combien ses manières et son maintien sont élevés, aristocraticpies, romains! Vivre avec lui, ce serait vivre en vérité; on ne saurait acheter trop cher un pareil bonheur, et le ciel et la terre sont remués à cette lin. Bien , (îerlrude [tossèsle Guy; mais à quoi lui servent le maintien et les manici'es élevés, aristocratiques et romains de sou époux dont la jxiisée et le cœur sont au siuiat, au Ihéàire, dans la salle de billard, si elle n'a pas d'élans, ni de conversations capables d’enclianlcr son gracieux maître?
l/bommc doit faire de lui-mème sa propre société. Nous ne pouvons aimer que la nature. lœs plus merveilleux talents, les actiops les plus méritoires ne nous intéressent que très peu ; mais la proximité et la ressemblance de la nature avec nous-mêmes, combien aisées et belles sont les victoires qu’elles remportent sur nous ! Des [Hirsonnes fameuses par leur beauté, par leur [wrfection , dignes de toute sorte d'admiration par leurs charmes et leurs dons, nous approchent et déploient toute leur beauté et tout leur talent {Kuir la société où elles se trouvent et pour les courtes heures qu'elles ont à passer avec cette société, mais sans résultat et sans succès complet. Assurément ce serait de l'ingratitude de notre part de ne pas les louer à haute voix. Puis lorsque tout ce bruit est fini, une personne d’un esprit en rapport avec le nôtre, un frère ou une sœur de notre nature propre, vient à nous si doucement et si aisément, s’approche si près de nous et si intimement, qu'il semble que son sang soit le même qui coule dans nos veines; nous nous identifions si bien, qu'il semble qu'au lieu d'avoir comiuis un compagnon il y ait l'un de nous de
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parti ; nous sommes soulagés et rafraîchis, et celte relation est une sorte de joyeuse solitude. Dans nos jours de péché, nous pensons follement que nous devons être affables envers nos amis à cause des coutumes de la société, à cause de leur toilette, de leur naissance, de leur éducation, de leur valeur personnelle.
, Plus lard, si nous sommes assez heureux pour cela, nous apprenons que Tâme qui seule peut être mon amie, c’est l’âme que j’ai rencontrée sur la route où je marchais, l’âme à laquelle je ne me refuse pas, qui ne se refuse pas à moi, et qui , née sous la même latitude céleste que moi, répète en elle-même toutes mes expériences personnelles. Le scholar et le prophète s’oublient eux-mêmes cl imitent les coutumes et les costumes de l’homme du monde pour mériter les sourires de la licauté. Ils deviennent fous et suivent quelque fantasque jeune fille, au lieu de chercher avec une religieuse et noble passion une femme à l’âme sereine , belle et prophétique. Qu’ils soient grands et l’amour ne leur fera pas défaut. Rien n’est aussi fortement puni que la négligence des affinités par lesquelles la société peut seulement être formée, et la légèreté insensée dans le choix de nos associés.
L’homme peut déterminer sa propre valeur. C’est une maxime universelle digne d’être pleinement acceptée, qu’un homme peut acquérir la valeur qu’il s’attriluie. Prenez la place et mettez-vous dans la position où vous voyez que votre droit ne peut être mis en question , et tous les hommes acquiesceront à vos prétentions. Le monde est obligé d’être juste. Toujours il laisse avec une profonde indifférence chaque homme établir lui-même sa propre valeur : que cet homme soit un héros ou un niais, le monde ne se mêle pas de ses affaires. Il acceptera certainement la mesure que vous établirez vous-même pour vos actes et jxiur votre être ; soit que lâchement vous
LOIS SIMIUTUELLES.
rampiez et que vous niiez voire propre nom, soit que vous lui montriez votre œuvre unie dans la concave sphère des deux avec la révolution des étoiles.
La même réalité pénètre tous les enseignements. Iv’homme peut enseigner par acte et pas autrement. S'il peut se communiquer aux autres, il i>eut enseigner, mais que ce ne soit pas par des mots. Celui qui enseigne donne; celui qui apprend reçoit. L’enseignement est nul jusqu'au moment où le disciple est arrivé au même état que vous et a reconnu les mêmes principes; alors il s’opère une mutation de plus; il est vous, vous êtes lui ; voilà renseignement, et il n’y a pas de hasard malheureux ou de mauvaise compagnie qui puisse jamais faire i>erdre entièrement à votre disciple les bienfaits intellectuels qu’il a reçus de vous. Mais vos leçons sortent par une oreille lorsque vous vous contentez de les faire entrer par l’autre. Nous recevons l'avis que M. (hand prononcera un discours le 4 juillet, et que M. Hand en prononcera un autre devant l’auditoire de l’association mécanique, et nous ne nous dérangeons pas pour aller les entendre, parce que nous savons bien d’avance que ces gentlemen ne communiqueront pas à l’auditoire leur caractère et leur être. Si nous pensions recevoir quelque communication de ce genre, nous irions malgré toutes nos afl'aires et toutes les importunités qui nous assiègent. Les malades eux-mêmes s'y feraient transporter en litière. Mais un discours public est une méprise, un mensonge, un manque de conüance, une apologie, un bâillon ; ce n’est pas une communication, un discours, un homme.
Une semblable Némésis préside à tous nos travaux intellectuels. Nous devons apprendre que la chose <|iii est ex|)riméc en paroles n'est pas pour cela afiirméc. Llle doit s'afliriner d’elle-inême et par sa valeur iulriiisèque, car il n'y a pas de formes de grammaire, de [dau-
sibilité, ni de méthode d'argumentation qui puissent lui imprimer les caractères de l’évidence. 'La sentence doit contenir en elle son apologie, qui l’excuse pour ainsi dire d’uToir,été exprimée, et qui manifeste le droit qu’elle avait-d’êtré exprimée.
• L’effet de tout écrit sur l’esprit public peut être mesuré mathématiquement parla profondeur dépensée renfermée dans cet écrit. Quelle quantité d’eau contient le vase ? Si cet écrit éveille en vous la pensée, si par la griuide voix de l’éloquence il vous fait tressaillir et vous fait lever et sortir de votre repos , son effet sur l’esprit des hommes sera large, lent, permanent; si ces pages, au contraire , ne vous instruisent pas , elles mourront comme les mouches au bout d’une heure. La manière de parler et d’écrire qui ne passe pas de mode, c’est parler et écrire sincèrement. L’argument qui n’a pas la puissance d’atteindre à ma vie et à ma manière d’être atteindra difficilement, je le crains, à celles des autres. Prenez pour devise le mot de Sidney ; Descends dans.ton cœur et écris. Celui qui écrit pour lui-même écrit pour un public éternel. Cela seul est digne du public (pii a été’ fait en vue de satisfaire votre propre curiosité. L’écrivain qui prend son sujet dans tout ce qui bourdonne à ses oreilles, au lieu de le prendre dans son cœur, devrait savoir qu’il a perdu autant qu’il semble avoir gagné, car lorsque le livre a recueilli toutes scs louanges et que la moitié du public a crié suffisamment : quelle poésie ! quel génie ! il se trouve que ce livre n’a pas encene assez de flamme pour propager une abondante chaleur. Il n’y a que ce qui est profitable qui profite. 11 n’y a que la vie qui puisse engendrer la vie, et, malgré tous nos éclats , nous ne serons jamais mesurés que d’après la mesure que nous aurons fournie de nous-mêmes. 11 n’y a pas de hasard dans la réputation littéraire. Ce ne sont pas les bruyants et individuels
LOIS SPIRITUELLES.'
lecteurs du livre nouvellement paru qui rendent sur ce livre iHi verdict détinitif. C’est un public, comparable à un tribunal céleste, qu’il est impossible de corrompre, de séduire, d’intimider, qui décide des titres de cbacpie bomme à la renommée. Il n'y a que les li\Tes qui méritent de rester qui restent. Toutes les éditions sur vélin, reliées en marotjuin, dorées sur tranche, le grand nombre d'exemj)laires répandus dans toutes les bibliothèques ne feront pas vivre un livre au-delà de la date intrinsèquement contenue en lui-même. Ce livre s'en ira à sa destinée avec tous les annuaires royaux et toutes les éditions splendides des livres passés. Blackmorc, Kotzebue, Pollock peuvent bien subsister une nuit-, mais Moïse et iiomère subsistent jxtur l'éternité. Il n'y a pas U la fois dans le monde plus d’une douzaine de |>ersonnes qui lisent Platon et qui le comprennent; il n’y en a jamais assez pour j)Ouvoir publier une édition de ses œuvres; et cependant, grâce à ces queU[ues personnes, les œuvres de Platon se présentent à cbacpie nouvelle génération comme si elles étaient apportées par les mains de Uieu lui-même. Aucun livre, disait Bentley, n'a jamais été consei'vé ou etfacé que par lui-même. l.a |>ermanence et la durée de tous les livres ne sont |)us établies par des elforts hostiles ou amis, mais par leur propre gravité, par riiiq>ortance intrinsè(}ue des choses qu’ils adressent à ce qu'il y a de constant et d'éternel dans l’esprit de l’homine. <i Ne vous inquiétez pas trop de la lumière sous laquelle vous devez placer votre statue, disait Michel-Ange à un jeune siolpleur; la lumière de la place publique saura bien faire valoir son véritable mérite. »
De même, l’elfet de chaque action jKJut être mesuré par la profondeur du sentiment dont elle dc'îcoide. Le grand homme ignorait qu’il fût grand; il a fallu un siècle ou deux [x>ur que sa grandeur apparaisse. Il a fait
ce qu’il a fait parce qu’il était de son devoir de le faire; il. n’avait pas le choix. Ses actions étaient pour lui la chose la plus naturelle du inonde et naissaient des circonstances de l'heure présente. Mais aujourd’hui toutes ses actions, môme un geste de sa main, même sa manière habituelle de prendre ses repas, semblent larges, ont d’infinis rapports avec l’universalité des choses et sont devenues des institutions.
Voici quelques démonstrations du génie de la nature, données par quelques simples détails ; ils nous montrent la direction du courant. Mais ce courant est de sang, chacune de ses gouttes est vivante. I.a vériténe remporte pas de victoires individuelles ; toutes les choses sont ses organes, non-seulement la poussière et les pierres, mais ' même les erreurs et les mensOnges. Les lois de la maladie, nous disent les médecins, sont aussi belles que les lois de la santé. Notre, philosophie est affirmative et n’en ' accepte pas moins avec empressement le témoignage des faits négatifs; c’est ainsi que toute ombre indique le soleil. Par une nécessité divine, chaque fait dans la nature est forcé de venir apporter son témoignage.
Le caractère humain doit en outre se manifester de lui-même aux yeux des autres hommes. 11 ne peut pas se cacher, il déteste les ténèbres, il court après la lumière. L’acte et le mot les plus fugitifs, la simple apparence d’agir aussi bien que le plus intime dessein expriment le caractère; si vous agissez, vous manifestez votre caractère ; vous le manifestez par votre repos ; vous le manifestez par votre sommeil. Vous croyez que parce que vous n’avez rien dit pendant que les autres parlaient, et parce que vous n’avez pas exprimé votre opinion sur les temps actuels, sur l’Rglise, sur l’esclavage, sur les collèges, sur les partis et les individus, votre verdict est encore attendu avec curiosité comme la voix d’une sagesse attardée. C’est tout le contraire, votre silence
LUIS Sl'lUnUliLLKS.
parle liaul. Vous n’avez pas d'oracles à exprimer, et vos compagnons ont appris que ^•ous ne pouviez leur être d’aucun secours, car les oracles parlent. La sagesse ne crie-t-elle pas, l’intelligence ne fait-elle pas entendre sa voix?
De terribles limites sont posées dans la nature au pouvoir de la dissimulation. La vérité tyrannise les membres rebelles du corps. La physionomie ne ment jamais, dit-on. Il n’est aucun homme qui puisse être trompé, s'il étudie les changements de l'expression. Lorsqu’un homme exprime la vérité, avec l’esprit et l’accent de la vérité, son œil brille de la clarté des deux. Lorsqu’il a un but vil jct qu'il parle faussement, son œil est trouble et même louche quelquefois.
J’ai entendu dire à un magistrat plein d’expérience qu’il ne craignait jamais reffel que pouvait produire sur un jury un avocat qui, dans son cœur, n’était pas convaincu que son client méritait un verdict de non culpabilité. S’il ne le croit pas, son incrédulité apparaîtra, en dépit de toutes ses protestations, aux yeux des jurés, et deviendra leur propre incrédulité. C'est une loi universellement reconnue, qu’une œuvre d’art, de quelque genre qu’elle soit, doit nous placer dans l’état d’esprit où était l’artiste lorsiju'il la fît. Nous ne pouvons exprimer d’une manière adéquate et exacte ce que nous no croyons pas, quand bien môme nous répéterions mille et mille fois les mots qui servent à l’exprimer. C'est cette |)enséc que Swedenborg a voulu rendre, lorsqu'il nous décrit un grou(ie de personnes appartenant au monde spirituel, s’efforçant en vain d’articuler une proposition à laquelle elles ne croient pas; mais elles ne peuvent l’exprimer, bien qu’elles plissent et mordent leurs lèvres et leur fassent grimacer même l’indignation.
Un homme passe pour ce dont il est digne. Toute curiosité louchant l’estime que les autres hommes font de
PHILOSOPHIE AMÉIUCAIXE.
nous est oiseuse, aussi bien que toute crainte de rester inconnu. Si un liomme sait qu’il peut faire quelque chose, (|ue cette certaine chose il peut la faire mieux que personne, il a rassurance que ce fait est connu de tout le monde. Le monde est rempli de jours du jugement, et dans toute assemblée où un homme entre, par chaque action dans laquelle il s'essaye, il est pour ainsi dire sondé et timhré. Dans cette troujK: d'enfants qui galope dans l'allée et sur la place, un nouvel arrivant est aussi vite et aussi bien i)csé au bout de queh|ues jours, son numéro d’ordre parmi ses compagnons lui est assigné avec autant d'infaillibilité que s’il avait essayé de donner d’une manière complète et formelle les preuves de sa forcer, de sa vitesse. Un enfant étranger vient d’une écoleéloignée avec un plus bel habillement que n'en ont ceux d'ici, avec des joujoux plein ses poches, aveedegrands airs et des prétentions; un des anciens le llaire et se dit en lui-mème : « Tout cela ne signilie rien, nous verrons bien demain malin. » Qu’a-t-il fait? telle est la divine question (|ui inU'rroge les hommes et qui met en pièces toute fausse réputation. Un faipiin s’assied sur quelqu’un des trônes du monde; jwur le moment, on j:m;uI bien ne pas le distinguer d’Homère et de Washington; mais lorsque nous cherchons la vérité, nous n’éprouvons aucune diflicullé à établir l'habileté resiieclive des êtres humains. Ia;s prétentions doivent rester calmes et se condamner à ne pas agir. Les prétentions n'ont jamais fait un acte de grandeur réelle, l.a prétention n’a jamais écrit V Iliade, ni chasse Xercès, ni soumis le monde à 1a religion chrétienne, ni aboli l'esclavage.
Il apparaît toujours dans un homme autant de vertu qu’il en a, et le resjwct que commande le bien est toujours en rap|)Oi l avec le degré de Ixjnté qui est manifesté. Tous les diables respectent la vertu. Ixs sectes élevées, généreuses, dévouées instruiront et communderoul toujours le
LOIS SPiniTCELLES.
gfitirc humain. Jamais un mol sincère n’a été entièrement lærdu. Jamais une magnanimi lé n’est tombée à terre. Le cœur de l'homme rencontre les mots et les actes sincères et magnanimes et les accepte, d’une manière inattendue. Un homme passe pour ce dont il est digne. Il grave lui-mème son être en caractères lumineux que tous les hommes peuvent lire, excepté lui-même, sur sa physionomie, sur sa forme, sur ses aventures. Iæ secret ne lui sert de rien, non plus que la vanterie. Il y a des confessions dans les regards de nos yeux, dans nos sourires, dans nos saints, dans nos serrements de main. Les péchés souillent l’homme que voilà, et corrompent toutes ses l)onnes impressions. Les hommes ignorent pourquoi ils ne se lient pas à lui, mais enfin ils se défient de lui. Son vice rend son œil vitreux, couperose sa joue, amincit son nez, imprime les marques de la bestialité sur le derrière de sa tête et écrit ô fou, ô fou jusque sur le front d'un roi.
Si vous ne voulez pas qu’on connaisse vos actions, n’agissez jamais. Un homme joue le fou au milieu des déserts ; il se croit seul , mais chaifue grain de sable le verra. Il veut vhTC en solitaire épicurien , mais il ne peut continuer longtemps son fou monologue. Une complcxion brisée, un regard troublé, des actes sans générosité, l'absence de science nécessaire, toutes ces choses parlent. Un cuisinier et un Jachimo peuvent- ils être pris jx)ur un Zénon et pour un saint Paul? Confucius s’écriait : « Comment un homme peut-il être caché! comment un homme peut-il être caché! »
D'un autre côté, le héros ne craint pas qu’en retenant l'aveu d'un acte brave et juste, oet acte reste sans témoins sympathiques. Un homme au moins le connaît et se tient pour assuré que cet acte, grâce à la douceur du silence et à la noblesse du dessein qui l’a inspiré, ira à meilloure lin que s'il était raconté 5 cet homme est l'an-
216 PHILOSOI'HIE AMÉiUr.AINE.
tour (In l'aclo liii-mômo. La vertu consiste à adhérer par l'action à la nature des choses et la nature des choses en revanche lui donne la suprême domination. La vertu consiste dans la substitution àa.Vètre, cette sublime propriété que Dieu décrivait en disant : je suis, avi paraître.
La leçon que nous enseignent toutes ces observations est : sois et ne parais pas; obéissons, et écartons du .sentier des divines régions notre néant gonflé d’orgueil. Oublions notre sagesse mondaine. Courbons-nous sous la puissance de Dieu et apprenons de lui ces, vérités qui donnent seules la richesse et la grandeur.
I.orsque vous visitez votre ami, qu’avez-vous besoin de vous excuser pour ne l’avoir pas déjà visité? Pourquoi lui faire perdre son temps et déflgurer vos actes? Visitezle maintenant. Laissez-lui sentir que le plus haut amour, représenté par vous son plus humble organe, est venu pour le voir. Pourquoi tourmenter à la fois et vous et votre ami en vous reprochant secrètement de ne pas l’avoir assisté par des dons, ou complimenté et accablé de louanges antérieurement? Soyez vous-mêmes ces dons et ces bénédictions. Brillez d’une lumière réelle et non de la lumière empruntée des dons et des louanges. Les hommes vulgaires sont des apologies vivantes pour les autres hommes-, ils inclinent la tête, ils s'excusent avec des raisons prolixes, ils accumulent les apparences, parce que la substance n’est pas en eux.
Nous sommes pleins des superstitions des sens; nous avons le culte des grandes dimensions. Dieu ne connaît pas de mesures; la baleine et le ver ont à ses yeux les mêmes dimensions. Nous appelons le poêle inactif, parce qu’il n’est pas président , marchand ou porteur d’eau; nous adorons une institution et nous ne voyons pas qu’elle est fondée sur une pensée qui est en nous. Mais l’action réelle existe dans les moments silencieux.
Lois SPIRITUELLES'. " 217
Les époques de notre vie ne consistent pas dans les faits visibles du choix de notre vocation, de notre mariage, de notre acquisition d’une charge et autres choses semblables, mais dans une i>ensée silencieuse née dans une promenade, sur le bord d’un chemin, dans une pensée qui révise et modifie toute notre manière de vivre et nous dit : « Tu as agi ainsi , mais il aurait mieux valu agir de cette autre façon. » Toutes nos années postérieures, comme des serviteurs, escortent cette pensée, lui obéissent et exécutent sa volonté dans la mesure de leur pouvoir. Celte révision ou mieux cette correction est une force constante qui, semblable à une impulsion donnée à un corps, traverse notre vie et va jusqu’à ses dernières limites. Le devoir de l'homme, et aussi la fin de ces instants suprêmes sont de faire briller autour de sa personne la lumière du jour, de laisser la loi traverser sans obstacles tout son être, afin que, sur n’importe quel point de ses actions que votre œil toml)e, ces actions rendent un compte fidèle de son caractère , qu’elles concernent son hygiène , sa maison , sa religion , sa société, sa gaieté, ses votes, son opposition. Tout à l’heure, il n’est pas homogène, mais hétérogène; aussi le rayon ne le traverse pas, la lumière ne l’illumine pas, et l’œil de l’observateur se fatigue en découvrant en lui mille tendances diverses et une vie qui n’a pas encore trouvé son unité.
Pourquoi nous piquerions-nous d’une fausse modestie, pourquoi mépriserions-nous l’homme que nous sommes et le mode d’être qui nous a été assigné? Un homme bon est toujours content de son lot. J’aime et j’honore Épaminondas, mais je ne désire pas être Upaminondas, et je tiens pour plus juste et plus utile d’aimer le monde de notre temps que le monde de son temps. Et si je suis vrai et fidèle à moi-même, c’est en vain que vous essayerez de m’embarrasser en disant : « 11 a agi, et toi tu
SI 8 PHILOSOPHIE AMEKICAINE. , , •
demeures dans riiiuction. » Je vois que l'action est bonne lorsqu'il est besoin d’agir et que l’inaction peut être bonne aussi. Si Épaminondas était en réalité l'homnie que j’ai toujours supiKisé qu’il était, certainement il serait resté inactif si son lot eut été le même que le mien. Le ciel est vaste et contient assez d’espace pour tous les genres d’amour et de courage. Pourquoi serions-nous des êtres affairés, actifs et sei’viables à l’excès? L’action et l’inaction sont égales devant la vérité, ün morceau de l’arbre est ■ coupé pour faire une girouette, un autre pour construire la loge du gardien d’un pont 5 la vertu du bois est apparente dans l’un et dans l’autre emploi.
Je ne désire pas manquer envers Pâme. Ce simple fait que je suis présent ici à cette place indique que l’émo a besoin d’un organe jx)ur s’exprimer en ce même lieu. Lui refuserai-je cet office? Est-ce que je vais me défendre, chicaner, m’esquiver, faire servir mes apologies hors de saison et ma vaine modestie de moyens d’excuse, et m’imaginer qu’un tel honneur n’appartient pas à mon être? que cet honneur lui apppartient moins qu’à l’ôlro d’Épaminondas et d'Homère? Est-ce que je vais penser que l’àine ne sait pas ce qui lui convient? Mais si je no raisonne pas sur ce sujet, je n’éprouverai aucun mécontentement. L’àmc excellente me nourrit toujours et chaque jour renferme en moi de nouveaux trésors de puissance et de joie. Je ne refuserai pas mesquinement rimmensité de ces biens sous le prétexte qu’ils se sont accordés à d’autres sous une forme dilîércnte.
En outre, jxiurquoi serions-nous intimidés par le mot d’action? C’est une tromperie des sens, rien de plus. Nous savons qu’une pensée est la mère de chaque action. L’esprit qui est pauvre et dénué s’imagine qu’il n’est rien s’il ne possède pas quelques signes extérieurs : un habit de quaker, une réunion religieuse calviniste, une société philanthropique, une grande donation, un cm-
LOIS SPlIUir ELLES.
ploi élevé, ou quelque autre chose semblable, en un mot quelque action différente de lui qui témoip;ne qu'ii est quelque chose. Mais l’esprit riche habite le soleil, sommeille et possède la nature. Penser c’est agir.
Si nous avons vu de grandes actions, efforçons-nous de rendre les nôtres telles. Toute action est d’une élasticité infinie et la moindre de toutes est susceptible d’être pénétrée parla lumière céleste de manière à éclipser le soleil et la lune. Cherchons quelquefois la paix, pat fidélité envers nous-mêmes. Faisons notre devoir. Qu’aije besoin d'aller fureter dans les actions et la philosophie de riiistoirc grecque et italienne, avant^de m’être lavé la ligure, pour ainsi dire, et de m’être justifié envers, mes propres bienfaiteurs? Comment oserai-je lire les campagnes de Washington si je n'ai pas ré|Kjndu au.x lettres de mes correspondants? Est-ce que cela n’est pas une juste objection à de trop nombreuses lectures? C’est une pusillanime désertion de nos affaires que de trop . regarder chez nos voisins. C’est une véritable duperie, IJyron dit de Jack Runting : « 11 ne savait trop quoi dire, et alors il jura. » Je puis bien dire de l’us,age insensé que nous faisons des livres : « 11 ne savait quoi faire, et alors il se mit à lire. « Je ne sais à quoi remplir mon temps, et alors je prends immédiatement un livre, par exemple la vie de Brant. Mais c’est un compliment extravagant que nous faisons à la mémoire de Brant, ou du général Scheyler, ou du général Washington. Mon temps est aussi bon que leur temps; le monde auquel j’appartiens, mes actions, toutes mes relations sont aussi bonne» que les leurs, qu’aucune des leurs. Laissez-moi plutôt remplir si bien mes devoirs que d’autres paresseux lecteurs, en comparant ma vie avec la vie de ces hommes, la trouvent identique à la meilleure partie de la leur.
Cette estimation exagérée des dons da Périclès et d«
220 , l'IlILOSOI'HlE AMÉIUCALNE. .
Paul, celle dcpiccialion des dons qui nous son l personnels vienl d’une négligence à observer les fails qui nous découvrent ridentité do la nature. Bonaparte ne connaissait qu’un seul mérite et récompensait également le bon soldat, le bon aslionome, le bon poêle, le bon comédien. 11 témoignait ainsi qu’il avait le sentiment instinctif d’un grand fait naturel. Le ix)ctescsertdes noms deCésar, de Tameilan, de Bonduca, do Bélisaire ; le peintre se sert do riiistoire traditionnel lo de la vierge Marie, de saint Pierre et de saint Paul. 11 ne doit pas toutefois avoir un respect trop exagéré pour la nature de ces hommes accidentels, de ces héros qui servent de modèles communs. Si le poëlo écrit un véritable drame, il est César et non pas l’homme qui met César en scène; alors le même courant de pensée,des émotions aussi pures, un esprit aussi subtil, desinou^ vements aussi vifs, aussi hardis, aussi extravagants, un »cœur aussi grand, aussi confiant en lui-même, aussi intrépide, capable, par son amour et son espérance, de conquérir tout ce qui est solide et précieux dans le monde, les palais, les jardins, l’argent, les navires, les royaumes, et manifestant sa dignité par le dédain qu’il fait de toutes les joies des hommes, toutes ces qualités de César sont dans le poêle, cl, par leur puissance, il enthousiasme les nations. Mais les grands noms ne lui senent de rien, s’il n’a pas la vie en lui-même. Que l’homme croie en Dieu cl non pas aux noms, aux lieux et aux personnes. La grande âme incarnée dans la forme de quelque femme triste, pauvre et solitaire, de quelque Dolly ou dequelquc Jeanne qui vient prendre du service, qui balaye les chambres et nettoie les parquets, ne peut cacher ou éteindre l’éclat de ses rayons ; le balayage et le lavage apparaissent immédiatement de belles et suprêmes actions, paraissent pour un moment le sommet et l’éclat de la vie humaine; si bien que celte pauvre femme fait la gloire et l’envie de tout le monde; mais subitement la grande âme, s’étant
LOIS SPIRITUELLES
incarnée dans une autre forme, a accompli Une autre action, qui maintenant a pris la place de la première et semble à son tour la fleur la plus accomplie de toute la nature vivante.
Nous sommes les photomètres, l’irritable feuille d'or qui mesure les accumulations de rélectrique et subtil clément. Nous savons reconnaître tous les effets authentiques de la vraie flamme au travers de chacun de scs mille déguisements.
CERCLES
L’œil est le premier cercle, l’iiorizon qu’il forme est le second, et cette figure primaire est répétée sans fin à travers toute la nature. Le cercle est le plus haut emblème de la sphère du monde. Saint Augustin décrivait Dieu comme un cercle dont la sphère est partout et la circonférence nulle part. Pendant toute notre vie nous épelons le sens abondant de cette première de toutes les formes. Nous avons déjà précédemment déduit toute une philosophie morale en considérant le caractère circulaire ou autrement dit le caractère de compensation de chaque humaine action. Nous expliquerons aujourd’hui une autre analogie en montrant comment chacune de nos actions peut être surpassée. Notre vie n’est qu’un apprentissage de la vérité; autour de chaque cercle on peut en décrire un autre ; il n’y a pas de fin dans la nature, chaque fin est un commencement. A chaque jour succède invariablement une nouvelle aurore et sous chaque profondeur s’ouvre une profondeur plus grande.
Ce fait, tout autant au moins qu'il symbolise le fait moral de la perfection fugitive et impossible à atteindre, que les mains de l’homme ne peuvent jamais rencontrer, tout autant qu’il est à la fois l'inspirateur et le critique frondeur de chaque succès, peut très bien nous servir à rassembler différents traits caractéristiques de la puissance humaine dans chacune des provinces où elle s'exerce.
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CERCLES
Il n’y a pas de Hxilé dans la nature. L’univers est fluide et volatil. La [jcrmanence est un mot dont le sons n’est que relatif. Notre globe vu par Dieu est une loi transparente et non pas une masse opaque de faits. La loi dissout le fait et le rend fluide. Notre culture individuelle est la domination d’une idée qui entraîne après elle toute l’escorte des cités et des institutions. Élevons-nous vers une autre idée, et cités et institutions vont disparaître. La sculpture grecque est tout entière fondue, absolument comme si ses statues eussent été dp glace; ici et là restent seulement quelque figure solitaire ou quelque débris isolé semblables aux monceaux et aux traces do neige que nous rencontrons encore aux mois de juin et de juillet dans les fraîches vallées et dans le creux des montagnes; car le génie qui créa cette sculpture crée maintenant d'autres choses dans d'autres lieux. Les lettres giecques ont résisté davantage à l'action du temps, mais subissent déjà la même sentence fatale et tombent dans le goulfre inévitable que la création de nouvelles pensées ouvre pour tout ce qui est ancien. Les nouveaux continents sont bâtis avec les ruines d'une vieille planète ; les nouvelles races se nourrissent avec les débris des races précédentes. Les nouveaux arts détruisent les anciens; les macliines hydrauliques ont rendu inutiles les aqueducs; la poudre à canon, les fortifications; les chemins de fer, les roules .et les canaux; les bateaux à va|)eur, les vaisseaux à voiles; l’électricité, les bateaux à vapeur.
Vous admirez cette tour de granit, qui a essuyé et surmonté les coups que lui ont portés tant de siècles. Cependant, une faible petite main a bâti scs larges murailles, et l’ouvrier est meilleur que l’édifice. La main qui l’a construit peut plus vite encore le renverser. Préférable à la main et plus agile qu’elle fut l'invisible pensée qui le construisit cl le façonna, et ainsi der-
rièl’c l'im]iarfait et rugueux eflbt se cache une belle cause qui, considérée d’une manière restreinte, n’est ellemême que l’effet d’une cause plus belle. Chaque chose reste permanente jusqu’à ce que son secret soit connu. Une riche condition semble aux femmes et aux enfants un fait solide et permanent ; mais pour le marchand elle Ti'est qu’un comiioséde quelques matériaux, composé facilcà dissoudre. Un jardin, un bon labourage, de bonnes terres semblent à l’habitant des villes dCs choses fixes comme une mine d’or ou une rivière ; mais un bon fermier sait qu’il ne faut pas plus se fier à ces choses qu’aux promessesde la moisson. La nature nous semble séculaire et stable et al’air denous railler avec ces qualités dedurée; mais ce fait a une cause comme tous les autres faits, et une fois que j’aurai compris cette cause, l’étendue de ces champs ne me paraîtra plus aussi immuable, ces arbres ornés de feuilles ne m’apparaîtront plus avec autant de solennité. La permanence n’est qu’un mot relatif et qui implique des degrés infinis. Toute chose n’est qu’un intermédiaire. Les globes célestes ne sont pas des limites plus fortes pour la force spirituelle que les yeux d’une chauve-souris.
La clef qui ouvre à riiomme toutes les portes du monde est la pensée. Quoique brusque et défiant , il a un gouvernail auquel il se fie, c’est l’idée qui lui sert à classifier tous les faits. Il ne peut se réformer que par la rencontre d’une nouvelle idée qui commande à l’ancienne. La vie de l’homme est un cercle dans lequel il tourne, qui, partant d’un rayon imperceptible, s’étend de tous côtés en cercles nouveaux et plus larges, et cela indéfiniment. L’espace qu’embrassera cette génération de cercles naissant les uns des autres déiiend de la force ou de la véracité de l’àme individuelle. Car chaque pensée qui est née d’une certaine vague de circonstances , par e.xemple d’un empire, des règles d’un art, d'un usage
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CERCLES
local, d'un rite religieux, fait un effort inerte' pour rester au sonnnet où elle s’est placée, pour s’y solidifier et y prendre racine. Au contraire, si l’âme est vive et forte, elle brise ses limites de tous côtés, trace un autre orbite dans le profond infini et se précipite dans un plus grand, flot de circonstances, qui, à leur tour, s’efforcent 'de s’arrêter et de s’enchaîner. Mais le cœur refuse de s’em* prisonner dans ses premières et dans ses plus faibles impulsions ; il tend déjà avec une grande force à aller plus avant, il tend à des expansions immenses et innom' brables.
' Chaque fait extrême n’est que le commencement d’une nouvelle série de faits. Chaque loi générale n’est qu’un ‘-fait particulier d’une loi plus générale qui va bientôt se découvrir. Il n’y a pour nous ni portes fermées , ni murailles, ni circonférences. Cet homme a fini son histoire ; voyez comme elle est belle, achevée ! comme elle imprime à toutes choses une physionomie nouvelle. Cet homme remplit le ciel entier. Maisvoilà que d’un autre côtése lève aussi un homme qüi trace à son tour un cercle autour de celui que nous venons de déclarer le dessin exact de la sphère. L’homme qui a parlé le premier n’est déjà plus riiommc parfait ; il est simplement celui qui a parlé le premier. Le seul moyen qu’il ait de se réhabiliter, c’est de tracer immédiatement un cercle encore plus large que celui de son antagoniste. .Ainsi agissent les hommes, les uns avec les autres. Le résultat de la science d’aujourd’hui, qui hante notre esprit, qui nous tourmente et auquel nous ne pouvons échapper, sera renfermé simplement comme exemple dans une généralisation plus hardie. Dans la pensée de demain, il y aune force qui enlèvera et i^èsera toutes tes croyances, les croyances et les littératures de toutes les nations, et qui t’arrangera et t'ouvrira un ciel qu’aucun rêve épique n’a encore décrit. Chaque homme n’est pas tant un travailleur dans le
PHILOSOPHIE AMEHICAINE.
monde, qu’uiie suggestion et ' un pressentiment , dé ce qu'il pourrait être, l^s hommes marchent comme de vivantes prophéties d'un âge prochain.
Degré après degré, noué montons l'échelle mystérieuse \ les degrés sont nos actions ; l'horizon qu'elles nous découvrent est une nouvelle force. Chaque résultat séparé est jugé et refoulé par celui qui suit. Chacun de -nous semble être contredit par les faits nouveaux; il n’est en réalité que limité par eux. Le nouveau est toujours haï par l'ancien , et semble à ceux qui vivent dans le vieil état de choses un abiine de scepticisme. Mais l'oeil s’habitue bien vite à un nouvel état de choses, car l'œil et le nouveau phénomène qu’il contemple sont les effets d’une même cause ; alors apparaissent l'innocence et la bienfaisance de ce nouvel ordre, qui luimême, lorsqu'il aura dépensé toute son énergie, pâlira et s’évanouira 'devant les révélations d’une nouvelle heure.
Ne craignez pas les nouvelles généralisations. Ce fait que voilà semble épais et matériel, et menace de dégrader tes théories sur l’esprit. Ne lui résiste pas, car il ira en se raffinant, et élèvera tes théories sur la matière au niveau de tes théories sur l'esprit.
Si nous observons le domaine de la conscience humaine, nous voyons que là non plus il n’y a jias de fixité. Aucun homme ne suppose qu’il peut être entièrement compris et qu'il peut se comprendre entièrement luimême. Si je découvre en lui quelque vérité, si je le vois reposer enfin au sein de fàme divine, je ne conçois pas comment il aurait pu en être autrement. Il sent que la dernière chambre, le dernier cabinet de son âme ne furent jamais ouverts ; qu’il y a toujours en lui un résidu inconnu, impossible à analyser. Tout homme croit qu’il y a en lui des possibilités plus grandes que les actes précédents et actuels de son existence.
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Nos humeurs no/i’arrordenl pas entre elles. Aiijourtl'hui, je suis plein île pensées, et je puis écrire ce qui fait la joie de mon intelligence. Je ne vois aucune raison pour ne pas avoir demain la même pensée, la môme puissance d'expression. Ce que j’écris, pendant que je l'écris, me semble la chose du monde la plus naturelle; mais hier pourtant je voyais un vide elfrayant là où je vois aujourd'hui tant de clioses, et je suis sûr que dans un mois d'ici je me demanderai quel est celui qui écrivait tant de i>ago8 d’un seul jet. Hélas! quelle foi infirme! quelle volonté timide ! quelles vas.les oscillations d'un flot immense! je suis un dieu dans la nature, je suis une .herbe au pied d’un mur.
L’effort continuel pour s'élever auilessus de soi-même, pour atteindre un sommet supérieur à celui que nous avons atteint en dernier lieu , se traduit de lui-même dans les relations de l'homme. Nous avons soif d’ajiprobafion ; cependant nous ue pouvons pardonner à celui qui nous approuve. L'amour est ce qu’il y a de plus doux dans la nature ; cependant si je {lossède un ami , je suis tourmenté par le sentiment de mes imperfections. Cet amour de moi accuse mon compagnon ; car s’il était assez élevé pour pouvoir me dédaigner, alors je l'aimerais, et je ferais servir mon affection à m’élever vers des hauteurs nouvelles. On peut suivre les progrès d’un homme dans les chœurs successifs de ses amis. Pour chaque ami qu’il abandonne en vue de la vérité, il en gagne un meilleur. (!omme je me promenais dans les bois en rêvant à mes amis, je me demandais pourquoi je jouerais avec eux à ces jeux idobàtres. i.orsqtie je ne m’aveugle pas volontairement, je connais et je sais très bien quelles sont les limites où s'arrêtent les mérites des personnes haujes et dignes. Kilos sont riclics, nobles et grandes, grâce à la libéralité de nos discours; mais la vérité est triste. O esprit béni que j’abandonne pour
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les'iKirsonnGS qui n’approclicnl pas de loi ! Oliaquc fois que nous cédons à une considération personnelle, nous perdons un état divin : nous vendons les trônes des anges pour un court et turbulent plaisir.
(Combien de fois ne devons -nous pas apprendre la même leçon! Iæs hommes cessent de nous intéresser aussitôt que nous trouvons leurs limites. Le péché n'est que limitation. Aussitôt que vous avez rencontré les limites d’un homme, vous en avez fini avec lui. Peu importent scs talents, scs entreprises, sa science. Hier encore, il vous attirait et vous séduisait singulièrement ; il était pour vous une grande espérance, une mer dans laquelle vous pouviez nager ; mais aujourd’hui, vous avez trouvé les rivages de cette mer, vous avez reconnu qu’elle n’est an plus qu’un petit étang, et vous ne vous en inquiétez pas davantage que si vous ne l’aviez jamais vue.
Chaque pas que nous faisons dans la pensée réconcilie vingt faits contraires en apparence, et nous les montre comme des expressions différentes d’une loi unique. Aristote et Platon sont considérés comme les chefs de deux écoles respectives. Un homme sage verra qu’Aristotc platonisc. En entrant d’un pas plus avant dans la pensée, les opinions discordantes se réconcilient et ne nous apparaissent plus que comme les deux points extrêmes d’un même principe, et nous ne iwuvons pénétrer jamais assez avant dans les sphères de l’Ame pour toucher le point extrême où de plus hautes visions ne se présenteront plus à nous.
Tremblez lorsque Dieu envoie un penseur sur notre planète. Toutes clioses sont en péril alors. C’est comme lorsqu'une conflagration a éclaté dans une grande cité : personne ne sait quelles choses sont en sûreté, et comment finira rincendie. Il n’y a aucune partie de la science qui ne doive être retouniée de tous côtés; il n’y a pas une réputation littéraire, un de ces noms que nous aii-
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pelons les noms éternels de la renommée qui ne soient en péril d'ôtre réexaminés et condamnés. Les espérances les plus enracinées de l'homme, les pensées de son cœur, les religions des nations, les manières et les mœurs du • genre humain sont toutes à la merci d'une nouvelle généralisation. La généralisation est toujours une nouvelle vague de la Divinité pénétrant dans l’esprit de l’homme.
De là les frissonnements avec lesquels 4es hommes la voient arriver.
..La valeur consiste dans la puissance que l'honune a de se relever, de ne pas se laisser abattre, de ne pas se laisser dominer par celle nouvelle généralisation, de se tenir droit dans quelque lieu et au milieu de quelques circonstances qu’il soit placé. L’homme ne peut arriver à cette valeur qu’en préférant la vérité à ses opinions d’autrefois sur la vérité, que par une prompte acceptation de la vérité de quelque côté qu’elle lui arrive, que par l’intrépide conviction que ses lois, ses relations avec la société, la chrétienté et le monde auxquels il appartient seront un jour dépassées et mourront.
Il y a des degrés dans l’idéalisme. Nous jouons d’abord académiquement avec l’idéalisme, de même qu’on s’est servi d’abord de l’aimant comme d’un jouet. Puis, dans la. chaleur de la jeunesse et de la poésie, nous sentons qu’il peut être vrai, que déjà nous surprenons sa vérité par fragments et par rayons ; puis il prend un maintien sévère et imposant, et nous soupçonnons alors qu’il doit être vrai •, enfin il se montre sous une forme morale et pratique, et nous apprenons que Dieu existe, qu’il est en nous, que toutes les choses ne sont que des ombres de lui-même. L’idéalisme de Berkeley n’est que l’expre%sion crue de l’idéalisme de Jésus, et ce dernier n’est à son tour que l’expression de ce fait, à savoir, que la nature tout entière est la rapide émanation du bien agissant et s’organisant de lui-même. Mais l’histoire et
Total (lu monde, à un moment donné, dépendent bien plus directement encore de la classilicalion intellecluello qui existe dans les esprits des liomnu*s. Les choses qui sont chères aux hommes à une certaine heure le sont k (îause des idées qui se sont levées autrefois k l'horizon de leur esprit et qui ont produit le présent ordre do choses comme un arbre porte ses fruits. Un nouveau degré de culture révolutionnerait aussitét le système entier des désirs et des poursuites de l’homme.
La conversation est un jeu circulaire. Dans la conversation nous brisons les limites qui nous enferment dans un cercle silencieux. Les personnes ne doivent pas être jugées par l’esprit auquel elles participent et môme qu’elles expriment sous Tinlluencc de celle penlecôle de la conversation; le lendemain nous les trouverons bien éloignées des improvisations de la veille, nous les trouverons chevauchant encore à pas lents sur leurs vieux héts. Et pourtant, sachons jouir de cette flamme i>cndant qu’elle se suspend en brillant au-dessus de nous. Lorsque chaque nouveau causeur jetant sur nous de nouvelles lumières, nous émancipant de la tyrannie du dernier causeur, pour nous opprimer à son tour par la grandeur et la tyrannie exclusive de sa propre pensée, nous abandonne à un nouveau rédempteur, nous senihlons recouvrer nos droits, devenir des hommes. O quelles vérités profondes et seulement exécut aides dans les siècles futurs sont contenues dans la simple pn'nliction de chaque vérité! Dans les communes heures, la société reste froide et impassible comme une statue. Nous sommes lè attendant avec frivolité quelque chose qui puisse nous remplir et n’ayant d'autre science que celle du peuW-tre, et ces puissants symboles (|ui nous entourent ne sont pas pour nous des symboles, mais des bagatelles prosaïques et triviales. Mais voici venir le dieu qui convertit les statues en hommes, qui par la flamme de ses regards
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va bn'ilci’ le voile qui jenvelopj>e toutes choses et rendre manifeste à tous les yeux le sens intime de chaque objet de raineuhleinent, de la coupe, du vase, du fauteuil, de l’horloge, des drapci’ies. Les faits qui, vus à travers les brouillards dVn’er, nous semblaient si gigantesques, la propriété, le climat, l'éducation, la beauté personnelle et autres choses semblables ont singulièrement changé de proportions. Toutes ces choses que nous tenions pour bien assises craquent et remuent; les littératures, les cités, les climats, les religions tremblent sur leurs fondements et dansent devant nos yeux. El ccixuidant voyez comme ])romptement tous ces élans se circonscrivent. Le discours est bon, mais te silence est meilleur et le couvre de confusion. l.a longueur du discours indique la distance de ixuisée qui existe entre celui (|ui parte et celui qui éœute. S'ils étaient en pai fait accord d'intelligence sur quelque point, les mots leur seraient inutiles. S'ils étaient parfaitement d'accord sur tous les points, les mots leur seraient insupportables.
La littérature est un point extérieur du cercle de notre vie moderne, autour duquel un autre cercle peut être décrit. Le senice que nous rend la littérature, c’est de nous fournir une plate-forme, grâce à laquelle nous pouvons observer de plus haut notre vie présente. Nous nous nourrissons de science ancienne, nous nous installons du mieux que nous pouvons dans les maisons grecques, puniques, romaines, afin de voir plus sagement et de mieux compi endre les demeures et les manières de vivre françaises, anglaises et américaines. De la môme façon, nous voyons mieux la littérature du milieu de la nature sauvage, du milieu du tourbillon des afliiires, du haut d’une grande religion. Le champ ne peut pas être bien vu si pour le voir on entre dans le champ même. L'astronome doit se servir du diamètre de l’or-
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Lite de la terre comme dô base, pour trouver la parallaxe de chacpie étoile.
C’est pourquoi nous estimons le poète. Tous les arguments et toute la sagesse ne sont pas dans les encyclopédies, dans les traités métaphysiques, dans les sources théologiques, mais sont aussi dans le sonnet ou la comédie. Dans mon travail journalier, je suis enclin à .répéter mes anciens pas, je ne crois pas qu’il y ait de remède à cela, qu’il y ait aucune puissance capable de me changer et de me réformer. Mais quelque Pétrarque ou quelque Arioste, ivre du nouveau vin de son imagination, m’écrit une ode ou un vif roman pleins de pensées et d’actions audacieuses. Ses notes aiguës m’enthousiasment et m’enflamment, brisent la chaîne entière de mes habitudes et m'ouvrent les yeux sur ma propre puissance, et sur toutes les possibilités latentes qu’elle cache. Il attache des ailes à tous les vieux et solides objets qui nous étaient familiers, et une fois do plus je suis capable de choisir un droit chemin dans la théorie et dans la pratique.
La même nécessité nous impose le devoir de choisir un point d'où nous puissions observer la religion. Nous ne pouvons pas toujours voir le christianisme d’après le catéchisme; mais peut-être pouvons-nous l’observer du milieu des pâturages, d’un bateau voguant sur le lac, et écouter sa voix au milieu des chants des oiseaux des bois. Purifiés par la lumière élémentaire et le vent, baignés dans la mer de belles formes que nous offrent les champs, peut-être nous pourrons jeter sur la vie un regard juste et droit. Le christianisme est cher à juste titre aux meilleurs des individus qui composent le genrè humain ; cependant il n’y a pas un jeune philosophe élevé dans une école chrétienne qui n’ait spécialement admiré ce courageux passage de saint Paul : « Et alors le Fils aussi sera soumis ù celui qui tient toutes
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choses sous sa domination, afin que Dieu puisse être tout entier dans tous. » Les vertus et les mérites des per- ' sonnes ont beau être grands et reconnus; Tinstinct de rhornme n’en tend pas moins passionnément à l’impersonnel et à l’illimitable, et s’arme joyeusement de cotte parole contre le dogmatisme des bigots.
Le monde naturel peut être conçu comme un système de cercles concentriques ; par moments nous décou- ■ vrons dans la nature de légères dislocations qui nous apprennent que cette surface sur laquelle nous marchons n’est pas ferme, mais glissante. Ces qualités tenaces et multiples, cette végétation et ces affinités chimiques, ces métaux et ces animaux qui semblent exister pour eux-mêmes, ne sont que des moyens et des méthotles, que des mots employés par Dieu, et aussi fugitifs que les autres mots. A-t-il appris son métier le naturaliste ou le chimiste qui a étudié la gravitation des atomes et leurs affinités électives, mais qui n'a pas encore découvert la loi plus profonde dont les affinités ne sont qu’une application partielle et extérieure, cette loi qui enseigne que le même attire le même, que les biens qui vous appartiennent gravitent autour de vous, et n’ont besoin pour être atteints ni de dépenses, ni de peines ? Cependant cette loi , elle aussi, n'est qu’une application plus directe et plus voisine de la fin , mais n’est pas la fin elle-même. L’omniprésence est un fait encore plus haut. Ce n’est pas à travers des routes subtiles et souterraines que l’ami est amené à son ami, que les faits vont trouver tes faits qui leur servent de contrepartie ; en bien considérant , on voit que toutes ces choses sortent de l’éternelle génération de l’àme. La cause et reffet ne sont que les deux cotés d'un môme fait.
La même loi d’éternelle progression assigne leur place à tout ce (jue nous ai)pclons vertus, et les éteint dans
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la lumière du mieux. Le grand homme ne sera pas prudcnl dans le sens |X)pulaire, mais c’esi de sa grandeur elle-même qu'il déduira toute su prudence. Mais il est nécessaire lorsqu’on sacrifie sa prudence de savoir à (|uel dieu on la voue-, si on la sacrifie à rnisanec ou au plaisir, il serait meilleur de continuer à être prudent; si c’est à un grand clan de confiance et de foi, on ixîut l’abandonner sans jieine; car il peut bien mettre de côté sa mule et scs paniers, celui qui, pour les remplacer, [lossèdc un char ailé. Geoflroy met ses bottes jK)ur aller dans les bois, afin de préserver scs pieds de la morsure des serpents ; Aaron ne. pense pas un instant a un semblable péril. Pendant bien des années, ni l'un ni l’autre n'ont à soulfrir de pareils accidents. Cei>endant il me semble qu’à chaque précaution que vous prenez contre le mal, vous vous jdacez sous la juiissance du mal. Je pense (pie la i>lus haute prudence est aussi la plus basse. N’cst-cc pas un retour trop soudain et trop précipité du centre à l'extrémité de notre orbite? Pensez combien de fois vous êtes tombés dans des calculs mesquins avant de trouver votre repos dans les grands sentiments et de pouvoir faire du point d’aujourd'hui un nouveau centre. En outre, vos sentiments les plus courageux sont familiers aux hommes les plus humbles. Les pauvres et les humbles ont leur manière d’expi ’mer aussi bien (pie vous les faits Uîs plus, récents de la philosophie. (( Bienlicurcux ceux qui ne sont rien,» et « j*ircs sont les choses mieux elles valent,» sont des proverbes qui expriment le transc-endcntalismc de la vie ordinaire.
La justice d’uu homme est l’injustice d’un autre; la beauté d’un homme, la laideur d'un autre; la sagesse d'un homme, la folie d’un autre, selon que nous contemplons les nu'mcs objets d'un plus haut [>oinl de vue. Un homme pense que la justice consiste à payer ses dettes, et il ne met pas de mesure dans son horreur do
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celui qui remplit nonchalamment ce devoir et fait attendre scs créanciers jusqu'à les ennuyer. Mais peutêtre que ce dernier a sa manière de considérer ce devoir et se demande ; quelle dette dois-je payer d’abord, mes dettes envers les riches ou mes dettes envers les pauvres? mes dettes d’argent, ou mes dettes de pensée envers le genre humain et de génie envers la nature? Pour vous, ô courtiers ! il n’y a pas d'autres princijÆs que l'arithmétique. Pour moi , le commerce est d'une importance triviale ; l'amour, la foi, la vérité du caractère, l’aspiration de l’homme, voilà les choses qui me sont sacrées •, je no puis, comme vous, détacher un devoii’ de tous mes autres devoirs et concentrer mécanicpicment mes forces sur la pensée du payement de l’argent. Laissez-moi continuer de vivre, et vous verrez que, hieii (jue plus lentement, par le progrès de mon caractère, je licpiiderai toutes ces dettes, sans pour cela avoir besoin de faire tort à de plus hauts devoirs. Si un homme se dévouait entièrement au payement de ses notes, est-ce qu'il ne commettrait pas d'injustice? ne doît-il rien que de l’argent? et toutes 'les réclamations qui peuvent lui être adressées lui sont-elles faites par le projiriélaire ou le banquier?
Ainsi, il n’y a pas de vertu qui soit finale; toutes ne sont qu’initiales. Les vertus de la société ne sont que les vices du saint. La terreur des réformes, c’est la découverte que nous devons rejeter nos vertus ou ce que nous avons estimé tel dans le même gouffre (pii a déjà englouti nos vices les plus grossiers.
La plus haute puissance des divins moments , c'est qu’ils peuvent abolir nos contritions. Je m’accuse journellement de paresse et d'insouciance; mais lorsque les vagues de la Divinité coulent en moi , je ne regrette ni ne m’inquiète pas plus longtemps du temps perdu. Je ne calcule pas davantage mcsquiiicm(>nt mes progrès
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possibles, par ce qu’il me reste encore du mois ou de l’année à parcourir, car ces divins moments nous confèrent une sorte d’omniprésence et d’omnipotence qui ne demande rien à la durée, mais voit que l’énergie de l’esprit est en rapport exact avec l’œuvre à accomplir, sans le secours du temps.
Mais j’entends d’ici qucbiuc lecteur s’écrier : Et ainsi donc, ô philosophe des cercles, vous voilà arrivé à un beau phyrrhonisme, à une équivalence et à une indifl’érence de toutes les actions, et vous nous apprendriez volontiers que si nous sommes vrais, nos crimes eux-mômes peuvent être les j)icrrcs vivantes qui serviront à construire les temples du vrai Dieu.
Je ne me soucie pas de me justifier. J’avoue que je suis réjoui en voyant la prédominance du principe du sucpe à travers toute la nature végétale, et que je ne le suis pas moins en voyant cette inondation invincible du principe du bien dans chaque coin et dans chaque fente que
• l’égoïsme a laissé ouvert, et bien plus, dans l’égoïsme et dans le péché eux-mêmes ; si bien qu'aucun mal n’cst pur du bien et que l’enfer lui-même n’est pas sans scs satisfactions. Mais puisque j’ai encore ma tête sur mes épaules et que j’obéis à mes élans , je ne laisserai i^ersonne rappeler à ma place au lecteur que je ne suis qu’un
• expérimentateur. N’accordez pas la moindre valeur à ce ({ue je fais, ne jetez pas le moindre discrédit sur ce que je ne fais pas, comme vous pourriez le faire si je prétendais établir la vérité ou la fausseté de quelque chose. Je déplace toutes choses; aucuns faits ne sont sacrés IK)ur moi , aucuns ne sont profanes ; comme un chercheur sans fin , j’expérimente simplement sans me rattacher aucunement au passé.
Cependant cet incessant mouvement, celte progression que partagent toutes les choses ne peuvent devenir sensibles pour nous que par le contraste de quelque
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principe de stabilité et de fixité dans Tàme. Tandis que se poursuit l’éternelle génération des cercles, l’éternel générateur reste immobile. Cette vie ceutrale est supérieure à la science et à la pensée et contient en elle tous ses cercles. Ce générateur central s^eflbree de créer" une vie et une pensée aussi larges et aussi excellentes que lui-même , mais en vain", car ce qui est créé nous enseigne à créer mieux.
î>e sommeil, le repos, la conservation n’existent pas j ^toutes les choses se renouvellent, germent et fleurissent. Pourquoi dans un temps nouveau porter des reliques et des haillons? La nature abhorre l’ancien ^ la vieillesse semble la seule maladie qui existe, toutes les autres maladies se fondent dans celle-là. Nous appelons celle-là de noms bien divers, fièvre, intempérance, folie, stupi;^ dité, crime ; toutes les maladies sont des formes de la vieillesse , sont le repos , la conservation, l’appropriation, l’inertie, et non pas la nouveauté, l’élan qui nous lK)usse en avant. Nous grisonnons chaque jour ; je n’en vois pas la nécessité. Tandis que nous conversons avec ce qui est au-dessus de nous, nous devenons jeunes au lieu de devenir vieux. L’enfance et la jeunesse pleines d’aspirations et ouvertes à toutes les impressions, l’œil élevé religieusement vers le ciel, se comptent pour rien et s’abandonnent à l’instruction qui leur arrive de tous côtés. Mais l’homme et la femme qui ont passé la soixantaine s’arrogent le droit de tout connaître, ils foulent aux pieds leurs espérances, ils renoncent à leurs aspirations, ils acceptent l’actuel comme nécessaire et inévitable et parlent aux jeunes gens d’un ton cassant et impérieux. Qu’ils se fassent les organes de l’Esprit saint, qu’ils soient encore des amants, qu’ils contemplent la vérité, et leurs regards s’élèveront, leurs rides seront effacées et ils seront parfumés encore d’espérance, ils seront encore puissants et forts. La vieillesse
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ne doit pas être pour l'esprit humain un temps de torpeur. Dans la nature, cliaque moment est nouveau; le passé est toujours englouti et oublié ; l’avenir seul est sacré. Rien n’est sûr que la vie de transition, les énergies de l'esprit passant indéiiniment d'un point à un autre< Aucun serment, aucun contrat ne peuvent assez fortement cncliainer notre ànjc de manière à nous préserver d’un nouvel amour. Il n’y a aucune vérité, aussi sublime qu'elle soit, que la lumière de nouvelles pensées ne puisse demain faire paraître triviale. Les hommes souhaitent de trouver leur point d'appui; cependant U n'J a pour eux d'espérance qu'autant qu'ils ne l’ont pas ti'ouvé.
La vie est une série de surprises. Tandis qu'aujour- . d'hui nous sommes pour ainsi dire occupés à construire notre être, nous ne devinons pas l'humeur, le plaisir, la puissance de demain. Nous pouvons balbutier quelques mots sur les conditions plus basses de notre âme, sur des actes de routine et de sensation ; mais les chefsd'œuvre de Dieu, la complète unité, les universels mouvements de l’àme sont cachés et incalculables. Je puis bien savoir que la vérité est divine et secourable, mais comment elle me secourra, je ne puis le deviner. L’bomine qui avance et progresse conserve dans sa nouvelle position toutes les puissances de l'ancienne. Seulement elles se présentent avec un aspect nouveau. Il porte (ians son cœur toutes les énergies du passé et pourtant elles sont en lui fraîches comme le souille du matin. X l'entrée de cette nouvelle période qui s'ouvre jiour moi, je rejette comme vaine et creuse toute ma science pesante d’autrefois. Maintenant pour la première fois, il me semble comprendre droitement toute chose. Nous ne savons pas ce que signilient les mots les plus simples, excepté lorsque nous aimons et que nous sont- ' mes pleins d'aspiralious,
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La dilTérence cuire les talents et le caractère est la même qui existe entie l’adresse à réparer la vieille roule battue et la puissance et le courage de creuser une nouvelle route en vue de fins nouvelles et meilleures. Le caractère donne au présent une suprême puissance, em- . bfcllit , remplit de joie et précise l’heure actuelle , fortifie toute la société en lui faisant voir qu’il y a beaucoup de choses possibles et excellentes auxquelles elle n’avait pas [lensé. Le caractère amoindrit l’impression des événement» particuliers. Lorsque nous voyons le conquérant, nous ne pensons pas beaucoup à la bataille et au succès. Nous comprenons que nous avons exagéré les difficultés ; ses actions lui furent aisées. Le grand homme n’est pas convulsif, ni facile à émouvoir. 11 est si éminent, que les événements passent sur lui sans lui faire beaucoup d’impression. Les hommes disent quelquefois : « Voyez comme j’ai vaincu^ voyez combien je suis joyeux; voyez combien j’ai triomphé complètement de tous les noirs événements.» Mais si leurs personnes me font souvenir d’un événement néfaste quelcompie, ils n’ont encore rien compiis. Est-ce une conquête (|ue d’être un sépulcre gai ou orné, ou une femme à (lemi-folle riant d’une façon hystérique? La vraie conquête consiste à forcer les événements néfastes à se fondre et à disparaître comme un nuage du matin, comme nu but d’un résultat insignifiant dans l’iiistoirc si large et si infinie déjà et qui avance toujours.
La seule chose que nous cherchons avec un insatiable ■ désir, c’est de nous oublier nous-mêmes, d’être étonnés de notre proj)riété, de perdre notre embarrassante mémoire, de faire quelque chose sans savoir comment ou pourquoi, en un mol de tiacer un nouveau cercle. Iticn de grand ne fut achevé sans enthousiasme. Les voies de la vie sont merveilleuses; la vie procède par abandon. Les grands moments de l’histoire sont ceux
240 PHILOSOPHtE AMÉRICAINE.
OÙ s’accomplissent facilement, grâce à la force irrésis- tiblc (les idées, les actions comme les œuvres d’art et la religion. Un homme, disait Olivier Cromwell, ne s’élève jamais si haut que lorsqu'il ne sait pas où il va.
Les rêves et l’ivresse, l’usage de l’opium et de l'alcool sont les ressemblances et les contrefaçons de ce génie prophétique; de là leur dangereuse attraction pour les hommes. C’est, par la même raison, que les hommes demandent le secours de sauvages passions, telles que le jeu ou la guerre, pour imiter de quelque manière les flammes et les générosités du cœur.
INTELLIGENCE
Chaque substance est électrique négativement pour la substance placée au-dessus d’elle dans les tables chimiques, positivement pour celle qui est au-dessous. L’eau dissout le bois, la pierre et le sel ; l’air dissout l’eau-, le feu électrique dissout l’air, mais l’intelligence dissout le feu, la pesanteur, les lois, la méthode et les relations les plus subtiles et les plus inconnues de la nature, dans son foyer sans repos. L’intelligence se cache derrière le génie qui est l’intelligence constructive. L’intelligence est le simple pouvoir antérieur à toute action ou à toute construction.’ Joyeusement voudraisje expoèer, et dans une calme mesure, une histoire naturelle de l’intelligence; mais quel homme a jamais été capable de marquer les traces et les limites de cette transparente essence? Les premières questions sont toujours posées et le plus sage docteur est embarrassé par la curiosité d’un enfant. Gomment parlerons-nous de l’action de l’esprit, sous quelqu’une de ses divisions que ce soit, de sa science, de sa morale, de ses œuvres, puisque cette action fond la volonté dans la perception, la connaissance dans l’acte? Chacune de ses qualités se transforme en une autre ; seul il est par lui-même dans son unité. Sa vision n’est point semblable à la vision de l’œil, mais est l'union avec les choses vues.
Intelligence et intellcction signifient ordinairement considération de la vérité abstraite. La considération du
Mlll.OSOPlIIK AMÉRICAINE.
temps et du lieu, de vous et de moi, du profit et de la |)crle, tyrannise les esprits ilc tous les liouunos. L'intelligence sépare le fait considéré, de vous, de tout rapport local et personnel, et le distingue comme s’il existait par lui-même. Iléraclite considérait les affections comme des brouillards denses et colorés, fl est difficile à l’homme de suivre nue droite ligne dans ce brouillard des affections bonnes et mauvaises. L'intelligence est vide d'affections et voit un objet froidement et sans amour, tel qu’il apparaîtsous la lumière de la science. L’intelligence va au-delà de l'individuel, flotte au-<lessus de sa propre personnalité et regarde l’individuel comme un fait qui n'est pas moi, qui n’est pas mien. Celui (pii est plongé dans les considérations de lieux et de personnes no peut voir le problème de l'existence. C'est ce problème que pèse sans cesse l'intelligence. La nature nous mont ro toutes les choses formées et unies. L'intelligence [>erco la forme, saute par-dessus l’obstacle, découvre les ressemblances intrinsèques entre les objets éloignés et réduit toutes les choses en quelques principes.
L’intelligence s’éveille quand nous faisons d’un fait le sujet de la pensée. Toute cette multitude de phénomènes spirituels et moraux qui ne font pas l'objet de la pensée volontaire tombe sous la puissance du hasard ; ces phénomfînes constituent les circonstances de la vie journalière; ils sont sujets au changement, à la crainte, à l’espérance. Chaque homme contemple sa condition humaine avec un certain degré de mélancolie. Comme un vaisseau échoué battu des vagues, rhomme est soumis à la merci des événements. Mais une vérité séparée par l’intelligence n'est pas jdus longtemps soumise à la destinée. Nous la voyons pareille à un dieu élevé aiinlessus du souci et de la crainte. Et ainsi chaque fait dans notre vie, chaque souvenir de nos imaginations ou do nos réflexions, débarrassé de l'échcvcau embrouillé de
LNTELI.IGEKCE.
notre pensée involontaire, devient un objet impersonnel et immortel. C’est le passe, mais restauré et embaumé. Un art préférable à celui de la vieille Égypte l’a préservé de la corruption. Il est dét>ouillé de tout ce qu'il avait de matériel'. Il est propre à servir d’objet de méditation à la science. Lorsqu’il s’offre à nous pour que nous le contemplions, il ne nous effraye pas, mais fait de nous des êtres intellectuels.
La croissance de l’intelligence est toute spontanée. L’esprit qui se développe ne peut prédire d’avance le temps, les moyens, le mode de cette spontanéité. Dieu entre dans chaque individu par une porte différente^. L’action de penser est do beaucoup antérieure à l'action de réfléchir. Elle échappe aux ténèbres et arrive insensiblement à la merveilleuse lumièi'c du jour présent. Audessus de cette |jensée règne une inflexible loi. Dans la période de l’enfance, la pensée acceptait toutes les impressions du monde environnant et s’en servait à sa manière. Toutes les actions et toutes les paroles de l’esprit dépendent d’une loi. Il n’y a pas d’acte de hasard, ni de mot d’occasion. Cette loi native règle l'esprit jusqu'à ce qu’il se soit élevé à la réflexion ou autrement dit à la pensée dont il a conscience. Dans la vi(^a plus tourmentée, la plus pédantesque, la plus analysée, le malheureux qui se fatigue à s’observer lui-même voit que la plus grande partie de cette vie échappe à ses calculs, à scs prévisions, à sesimaginations, et que cela doit continuer qu’à ce qu’il se tâte lui-même et se demande : Qui suisje? Quelle part ma volonté a-t-cllc prise dans la formation de l’ètrc que je suis maintenant? Aucune. J’ai flotté sur une mer de pensées, d’heures, d’événements, poussé par une puissance et un esprit sublime, et la naïveté.
' Le le\te porte evixceraied, mot à mot, éviscéré, Emerson çoiitinuo I» cooi(Kiraiiioii avec l'url J'cinbauiDcr les morU.
244 PHILOSOPHIE AMÉniCAINË.
la volonté ne m’ont pas aidé et secouru du plus petit degré.
Nos actions spontanées sont toujours les meilleures. Vous ne répondrezjamais aussi bien à mes questions par toute votre attention et toute votre délibération que par » votre intuition spontanée qui tous a saisi ce matin à votre lever, qui ce matin est venue vous trouver dans votre promenade appelée par votre méditation d’avant le sommeil. Notre pensée est toujours une pieuse réception. C’est pourquoi la vérité de nos pensées est viciée tout autant par une trop violente direction donnée à notre volonté que par une trop grande négligence. Nous ne déterminons pas ce que nous pensons. Tout ce que nous pouvons faire, c’est d’ouvrir nos sens, de les débarrasser, pour ainsi dire, de tous les obstacles qui empêchent leur communication avec le fait, et de mettre l’intelligence à môme de voir. Nous n’exerçons sur nos pensées qu’un léger contrôle. Nous sommes les prisonniers des idées. Elles ^nous emportent par moments dans leur ciel et s’emparent si pleinement de nous que nous restons ébahis et regardons comme des enfants, sans avoir aucun moyen de les conquérir et de les faire nôtres. Mais ce ravissement cesse peu-à peu; alors nous nous interrogeons, nous nous demandons où nous avons été, ce que nous avons vu, et nous faisons avec autant de vérité que nous pouvons le récit du spectacle que nous avons contemplé. Mieux nous pouvons nous rappeler ces extases, plus l’inclfaçable mémoire met en lumière leur résultat que confirment tous les hommes et tous les âges. Ce ré- 'sultat se nomme vérité. Mais la vérité cesse du moment que nous cessons de nous rappeler et que nous essayons de corriger notre récit et d’inventer.
Si nous considérons les personnes qui nous ont stimulés et qui nous ont instruits, nous apercevrons la supériorité du principe spontané et intuitif sur les princijies arith-
INTELLIGENCE
métiqucs ou logiques. Le principe spontané contient toujours le principe logique, mais seulement en virtualité et en puissance. Nous demandons à tout homme une forte logique 5 nous ne pouvons lui pardonner l’absence de cette qualité, mais elle ne doit point trop parler et trop se manifester. La logique est le revêtement progressif et proportionné de l’intuition 5 mais sa vertu est do rester une méthode silencieuse 5 , des l’instant où elle apparaît avec scs propositions, et où elle cherche à avoir une valeur séparée et particulière, elle n’en a pas plus aucune.
Quelques images, quelques mots, quelques faits que d’autres oublient restent dans l’esprit de chaque individu sans qu’il fasse effort pour les y imprimer et lui sersont ensuite à expliquer des lois importantes. Tous nos progrès sont un enveloppement semblable au bourgeon végétal. Vous avez d’abord un instinct, puis une opinion, puis une connaissance, comme la plante a sa racine, scs bourgeons, scs fruits. Coufiez-vous à l'instinct jusqu'à la fin, bien que vous ne puissiez donner la raison de cette confiance. Il est inutile de trop se presser; en vous confiant à l’instinct jusqu’à la fin, il mûrira en luimême la vérité, et vous saurez alors pourquoi vous croyez ; la connaissance sortira de la croyance.
Chaque esprit a sa méthode qui lui est propre. Un homme vrai ne se conduit jamais par les règles du collège. Ce qqe vous avez réuni d’une manière naturelle nous surprend et nous réjouit lorsqu’il nous est montré ; car nous ne pouvons pénétrer nos secrets mutuels. De là il résulte que les différences entre les dons naturels des hommes sont insignifiantes, en comparaison de leur richesse commune. Pensez-vous que le porteur d’eau et le cuisinier n'aient pas d'anecdotes, d’expériences étonnantes pour vous? Chacun de nous en sait autant que le savant. Les murailles des esprits grossiers sont couvertes défaits et de pensées. Un jour ils lucndront la lanterne
i!t liront les inscriptions. Ciiaqnc homme, selon son degré d'esprit et de culture, sent s.a curiosité s'enllammer en songeant à la manière de vivre et deiKuiser des autres liommes, et surtout de ces classes dont les esprits n’ont pas été domptés par la férule de l'éducation de l’école.
Cotte action instinctive ne cesse jamais dans un esprit sain, mais devient au contraire plus riche et plus fréquemment informée de tous les divers états de culture. Enfin, vient l’ère de la l'éflexion, épo(|ue où non-seulement nous n’observons pas, mais encore où nous |)renbns de la peine pour observer, où de propos délibéré nous nous asseyons et considérons une vérité abstraite, où nous tenons ouvert l’œil de res|»rit dans toutes les occupations ou tous les modes d’existence que nous traversons, en conversant, en lisant, en agissant; désireux (pie nous sommes d’apprendre la loi secrète de chaque classe de faits.
Quelle est la lAche la plus dure qu’il y ait au monde? l’cnser. Je voudrais me placer dans l’attitude préférable pour considérer une vérité abstraite, et je ne puis. Je ‘m'écarte, je me penche de ce côté ou de celui-là. Il nie sensble comprendre la pensée de celui qui disait qu’aucun ne pourrait voir Dieu face à face et vivre ensuite. Par exemple : un homme examine les bases du gouvernement civil. Qu’il tende sans répit, sans repos, son esprit dans une direction unîcpie; toute son attention ne h'ii profitera pas longtemps. Ses pensées flottent devant lui. Nous ne faisons qu’apercevoir, que prévoir obscurément la vérité. N’ous disons : je marcherai, et la vérité prendra pour moi forme et clarté. Nous marchons, et nous ne la trouvons pas. Il nous semble alors ({u’il est nécessaire de la tranquillité et de l’attitude conqioséedu cabinet pour saisir la pensée. Mais nous entrons, et nous sommes aussi loin d’elle qu'auparavant. Enfin, à un certain moment et sans s’annoncer, la vérité se
INTELLIGENCE
montre. Une certaine lumière errante apparaît, c'est le principe que nous cherchions. Mais si l’oracle arrive, c’est qu’aupàravant nous avions mis pour ainsi dire le siège devant le sanctuaire, 11 semble que la loi de l’intelligence ressemble à cette loi de la nature selon la- . ’ quelle nous aspirona-d’abord pour respirer ensuite, selon laquelle, le cœur, tantôt attire, tantôt repousse le sang ; la loi des ondulations. Ainsi, tantôt vous devez faire travailler votre cerveau, et tant(H vous devez suspendre toute activité et regarder simplement ce que vous montre la grande ûme.
Nos intellections sont simplement perspectives, l.’im- ’ mortalité, de l’homme est aussi légitimement prêchéc par nos intellections que par nos voûtions morales. Chaque *
intellection est simplement perspective, sa valeur présente est la moindre. C’est une petite semence. Examinez ce qui vous réjouit dans Plutarque , dans Shakspeare, dans Cervantes. Chaque vérité qu’un écrivain acquiert est une lanterne qu’il tourne aussitôt sur les faits et les |)cnsces qui se trouvaient déjà dans son esiii'it. Et voyez, tous les vieux meubles, tout le rebut (jui encombraient son grenier deviennent précieux. Chaipie fait trivial de sa biographie particulière devient une , explication de ce nouveau principe, revient au jour, et réjouit tons les hommes par son piquant et son charme nouveau. Les hommes disent, où a-t-il trouxé cela, et l>cnsenl qu'il y quelque chose de divin dans sa vio. Mais non, ils ont en eux des myriades de faits qui seraient tout aussi beaux s'ils avaient une lampe pour fouiller les recoins de leur esprit.
Nous sommes tous sages-, la difTérenCe entre les personnes ne consiste pas dans la sagesse, mais dans l’art.
Je connaissais dans un club académique une personne qui avait toujours pour moi beaucoup de déférem e, qui, me voy ant du goût pour écrire, s’imaginait que mon cx-
piiricncc él.'iit supérieure à la sienne, tandis que moi je voyais que son cxi)érienco valait tout autant que la mienne. Donnez-moi son expérience et j'en ferai le 1 même usage que de la mienne. Il s’attacliait à l’ancien, cl puis au nouveau, tandis que moi j’avais l'habitude de réunir l’ancien cl le nouveau, qu’il n’avait pas appris à marier ensemble. Ce fait peut se vérifier par de grands exemples; peut-être si nous rencontrions Shakspeare, n’aurions-nous conscience d’aucune grande infériorité de notre part, mais au contraire d’une grande égalité;, seulement il possédait une étrange habileté à classer les faits et à s’en servir, habileté dont nous manquons. Car, nonobstant nos incapacités absolues à produire des œuvres comme Hamlet et Othello, voyez comme cet esprit, cette immense connaissance de la vie et cette limpide élorpicnee trouvent facilement entrée dans notre âme.
Si vous cueillez des pommes au milieu des rayons du soleil, si vous faites le foin ou si vous sarclez la moisson, et que vous vous retiriez ensuite dans votre chambre, que vous fermiez les yeux en les pressant avec la main, vous verrez encore des pommes dorées par la brillante lumière, pendant aux branches des arbres avec leurs bourgeons et leurs feuilles, ou bien le gazon, ou les glaïeuls, et cela cinq ou six heures après que ces objets auront disparu de vos yeux. Dans le cerveau, sans que vous le sachiez, se trouvent les impressions de l’œil. De même votre mémoire conserve la série complète des images naturelles que votre vie vous a présentées, bien que vous ne le sachiez pas davantage ; qu’un frissonnement de passion jette la lumière dans leur chambre noire, et l’active puissance de cette passion va directement et immédiatement chercher l’image qui lui convient, comme étant l’expression de sa jicnsée momentanée.
Nous restons longtemps avant de découvrir combien
INTELLIGEXCE.
nous sommes riches. Noire histoire, nous l’affirmerions presque, est entièrement dépourvue d’intérêt. Nous n’a* vons rien à écrire, nulle conclusion à donner Mais nos années plus sages nous rappellent aux souvenirs méprisés de notre jeunesse ; nous péchons toujours dans ce lac quelque merveilleux objet, jusqu’à ce que nous arrivions à nous convaincre de plus en plus que la biographie- de cette folle personne que nous connaissons n’est, en réa^ lité, que la paraphrase en petit des cent volumes de l’histoire universelle.
Dans l’intelligence constructive que nous nommons génie, ordinairement nous observons la même balance de deux éléments que dans l’intelligence réceptive. L’intelligence constructive produit des pensées, des sentences , des poèmes , des plans , des projets , des systèmes. C’est la génération de l’esprit, le mariage de la pensée avec la nature. Dans le génie doivent toujours se trouver deux dons, la pensée et l’expression. La première est toujours une révélation, un miracle, avec lesquels aucune habitude , aucune occasion , aucune étude incessante ne peuvent nous familiariser, qui frappent toujours d’étonnement le chercheur et le laissent stupide. C’est l'avénement de la vérité dans le monde, une forme de la pensée qui à ce moment même se produit pour la première fois dans l’univers , un enfant de la vieille âme éternelle, un lambeau de la grandeur incréée et infinie. Celle révélation semble pendant un instant hériter de tout ce qui a jamais existé et dicter des lois à ceux qui ne sont pas encore nés. Elle remue chaque pensée de l’homme, et s’apprête à remanier chaque institution. Mais, pour qu’elle puisse être utile, il lui faut un instrument ou un art qui la rende propre aux hommes. Être communicable, c’est devenir un objet sensible et extérieur. Nous devons apprendre le langage des faits. Les plus merveilleuses inspirations meurent avec leur sujet
250 PHILOSOPHIE AMÉIUCAINE.
s'il n’y a pas de main capable de les peindre aux sens. Le rayon de lumière passe invisible à travers l’espace, et n’est vu que lorsqu’il tombe sur un objet. Lorsque l’énergie spirituelle est dirigée sur un objet extérieur, alors naît la pensée. La relation qui existe entre vous et cct objet fait apparaître à mes yeux votre véritable valeur. IjC riche et inventif génie du peintre peut être ctoulféet perdu par l’absence de science du dessin, et, dans nos heures licurcuscs, nous serions d’inépuisables jK)ëtcs si nous pouvions rompre le silence jiour nous exprimer en rhythmes adéquats à nos sentiments intérieurs. Tous les hommes approchent dans une certaine mesure de la vérité première^ ainsi ilsont tousdans leur têtequelipie art ouquehpic puissance de communication. Mais ce n’est que chez l’artîste que cette puissance descend jusTpi’à la main. Il existe une inégalité dont nous ne connaissons pas encore les lois, entre deux hommeset deux moments du même homme à l’égard de cette faculté. Dans nos heures ordinaires, nous avons sous les yeux les mêmes faits que dans nos heures extraordinaires ou inspirées ; mais alors ils ne posent pas devant nous comme des modèles ; ils ne sont pas détachés, mais enveloppés et entortillés comme dans un lilct. La pensée du génie est spontanée; mais la puissance de peinture ou d’expression dans la nature la plus riche et la plus abondante nécessite un emploi de la volonté, un certain contrôle exercé sur les élans spontanés, sans lequel aucune j)ioduction n’est possible. C’est une traduction de toute la nature dans la rhétorique de la pensée, sons l’œil du jugement, faite avec un choix hardi. Et ceiiendant le vocabulaire imaginatif semble être aussi spontané; il ne découle pas principalement et simplement de l’expérience, mais d’une source plus riche. Ce n'est pas par une consr ciencicuse imitation de formes particulières que le jxîin- Ire exécute les grandes œuvres, mais c'est eu remoit-
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tant à la source de toutes les formes dahs son esprit. Quel est le premier maître de dessin? Nous connaissons très bien sans instruction l’idéal de la forme liumaine. Lin enfant comprend très bien si une jambe, un bras sont disloques dans un tableau, si l'attitude est naturelle, grande ou vile, bien qu'il n’ait reçu aucune leçon de dessin, qu’il n'ait entendu aucune conversation sur ce sujet, et qu’il ne puisse de lui-même dessiner correctement un simple trait. Une exacte forme frappe plaisamment tous les yeux longtemps avant qu'ils aient acquis aucune science sur ce sujet, et une belle ligure fait palpiter vingt cœurs avant qu’aucune considération sur les proportions mécaniques des traits et de la tête ait pu avoir lieu. Peut-être devons-nous aux rêves quelques lueurs de cette habileté, car aussitôt que nous donnons congé à notre volonté, et (jue nous rentrons dans notre état spontané, quels habiles dessinateurs nous sommes ! Nous concevons de nous-mêmes de merveilleuses formes d'hommes, de femmes, d’animaux, des jardins, des bois et des monstres ; le pinceau avec lequel nous dessinons n’a ni maladresse, ni inexpérience, ni maigreur, ni pauvreté; il peut bien dessiner et bien grouper ; scs compositions sont pleines d’art, ses couleurs bien jetées, et toute la toile qu'il j>cint est semblable à la vie et capable de nous émouvoir de tendresse, de terreur, de désir et de chagrin. Les copies que l'artiste tire de l'expérience ne sont pas non plus de simples copies, mais sont toujours illuminées et adoucies par quelques teintes de cette idéale contrée.
Les conditions essentielles à un esprit constructif ne paraissent pas si souventet si bien combinées qu’elles puissent conscn Gràunvcreouàunbonscntiment la durée ou la lraich(!ur.Ucpcndant lorsque nous écrivonsavcc aisance et que nous entrons dans l’air libre de la pensée, nous semblons certains que rien n'est plus aisé que de continuer
à volonté ces communications. Le royaume de la pensée n’a pas de murs d’enceinte et de limites, et la muse nous fait citoyens libres de sa cité. C’est bien ; le monde a un million d’écrivains. On pourrait croire d’après cela que les bonnes pensées nous sont aussi familières que l’air et l’eau , et que les dons de chaque nouvelle heure vont exhausser les anciens. Cependant nous pouvons compter nos bons livres ; bien plus, je me rappelle exactement tous les beaux vers qui ont été faits depuis vingt ans. Il est xTai que l’intelligence qui discerne est toujours de beaucoup en avance sur l’intelligence qui crée ; qu’il y a plus de juges compétents des bons livres que de Iwns écrivains. Mais les conditions de la construction intellectuelle ne se rencontrent^ partiellement que dans de rares occurrences. L’intelligence est un tout et demande l’intégrité dans chacune de ses œuvres. La piété exagérée d’un homme envers une seule pensée et son ambition à en combiner un trop grand nombre sont contraires également à cette intégrité intellectuelle.
La vérité est notre élément vital; cependant si un homme attache son attention à un aspect particulier de la véri té et se consacre à cet aspect seul pendant longtemps, la vérité n’est plus elle-même, elle se disloque et prend un air mensonger ; elle ressemble à l’air, qui est notre élément naturel, qui est le souflle que nous respirons, mais qui cause la fièvre , le froid et même la mort, si nous restons troj) longtemps exposés à un môme courant. Combien sont ennuyeux le grammairien, le phrcnologiste, le fanatique politique et religieux, ou même tout mortel possédé d’une idée fixe et à qui l’exagération d’un même sujet a enlevé l’équilibre de l’esprit! C’est là le commencement de la folie. Chaque pensée est aussi une prison. Je ne puis plus voir ce que vous voyez, parce que je suis poussé si fortement dans une même direction par un vent violent que je suis en dehors du cercle de votre horizon.
INTELLIGENCE. 2.).‘i
Vaut-il mieux qu'un écolier, jx)ur éviter ec malheur et se libéraliser lui-meme en quelque sorte, s’eiïorce de faire un tout mécanique de 1 histoire, de la science, de la philosophie par une addition numérique de tous les faits qui tombent sous sa vüe ? Le monde répugne à être analysé par addition et par soustraction. Lorsque nous sommes jeunes, nous dépensons beaucoup de temps et de i)eine à remplir nos livres de notes de toutes les définitions de la religion, de l’amoiir, de la poésie, de la politique, de 1 art, dans res[)oir que dans le cours de quelques années nous aurons condensé dans notre encyclopédie la valeur nette de toutes les théories auxquelles le monde est arrivé. Mais les années et les années se passent, nos tables ne se complètent pas et à la fin nous découvrons que notre courbe est une paiidjolc dont les arcs ne se rencontreront jamais.
L’intégrité de l’intelligence n’est transmise à ses œuvres ni par la séparation, ni par l’agrégation, mais par une vigilance qui amené l’intelligence à sa grandeur culminante et au meilleur état decréerà chaque moment donné. Scs œuvres doivent avoir la même plénitude que la nature. Quoiqu’il n’y ait pas d’activité qui puisse reconstruire le monde sur un nouveau patron par la meilleure accumulation ou la meilleure disj)osition des détails, cc|)endant le monde réparait en miniature dans chaque événement, si bien que toutes les lois de la nature peuvent être lues dans le plus petit fait. L’intelligence doit avoir dans sa conception la même perfection que dans scs œuvres. C’est par cette raison que la marque du progrès intellectuel est la perception de l’identité. Nous causons souvent avec des personnes si accomplies qu’elles semblent étrangères à la nature. Le nuage, 1 arbre, le gazon, l’oiseau ne leur disent rien, n’ont rien qui réixmde à leur nature; le monde n'est que leur logement et leur table. Mais le iioële, dont les
vers doivent être complets comme la forme de la sphère, est un homme que la nature ne peut tromper, quelque masque étrange qu’elle prenne. Il sent qu’il a avec elle une stricte parenté , il découvre dans tous ses changements plus de ressemblance que de variété. Nous nous sentons portés par le désir vers une nouvelle pensée; mais lorsque nous la recevons, nous voyons qu’elle n’est qu’une ancienne pensée avec une forme nouvelle, et bien que nous en fas^ns notre propriété, nous sentons immédiatement revenir notre soif intellectuelle; nous ne nous sommes pas enrichis en réalité, car la vérité était en nous avant qu’elle nous fût renvoyée par les objets naturels, et ainsi le génie profond mettra dans chacune des iiroductions de son esprit l'identité de toutes les créatures.
Mais si le pouvoir constructif est rare (et il n’est donné qu’à quelques hommes d’être poètes), cependant chaque homme étant un sanctuaire où descend cet Esprit saint peut très bien étudier les lois d’après lesquelles s’effectuent les visites suprêmes. La règle du 'devoir intellectuel est exactement parallèle à la loi du devoir moral. Une annihilation de soi-même non moins austère que celle des saints est demandée au scholar. Il doit adorer la vérité, abandonner pour elle toutes choses, choisir la peine et la défaite afin d’augmenter par là le trésor de sa pensée.
Dieu offre à chaque esprit lé choix entre la vérité et le repos. Prenez celle de ces deux choses qui vous convient, car vous rie pouvez avoir les deux. Entre elles, l’homme oscille comme un pendule. L’homme dans lequel prédomine l’amour du repos acceptera la première croyance, la première philosophie, le premier parti politique qu’il rencontrera; le plus ordinairement il suivra la philosophie, la croyance, le parti de son père. Il acquiert ainsi le repos, la commodité, la réputation, mais
IXTELLK’.EXCE.
il ferme la porte à la vérité. L'homme au contraire chez qui prédomine l’amour de la vérité se préserve de l’amai rage et navigue. Il s'abstient du dogmatisme et reconnaît toutes les négations opposées, murailles entre lesquelles son être est rejeté en double sens. 11 se soumet à l’inconvénient du doute et de l'opinion imparfaite, mais il est candidat 5 la vérité, tandis que le premier ne l’est pas, et il respecte les lois les plus hautes de son être.
Il doit mesurer le cercle de la terre avec scs souliers, afin de trouver l'homme qui peut lui enseigner la vérité. Il apprendra qu’il est plus précieux et plus grand d’écouter que de parler. Heureux est l’homme qui écoute ! mîilheureux l'homme qui parle! Pendant tout le temps que j’écoute la vérité, je me sens baigné comme dans un bel élément et je n'ai pas conscience des limites de ma nature. les suggestions que m'apportent ce que j'entends et ce que je vois sont innombrables. Les eaux du gouffre infini entrent et sortent dans mon âme. Mais si je parle, je définis, je limite et je m’amoindris moimême. Lorsque Socrate parle, Lysis et Ménexène sont accablés de honte parce qu'ils ne peuvent parler ainsi. Mais eux aussi sont bons. Socrate a des déférences pour eux, il les aime puisqu'il leur parle. Un homme vrai et naturel contient en lui et est la même vérité qu’exprime un homme éloquent; mais l'homme éloquent semble avoir quelque chose en moins précisément parce qu’il exprime la vérité, et alors il se tourne avec plus d’inclination et de respect vers ces belles personnes silencieuses. L’ancienne sentence disait ; soyons silencieux, car ainsi sont les dieux. Le silence est un dissolvant qui détruit la personnalité et nous ouvre l’accès du grand et de l’universel. Le progrès de chaque homme s’opère par une succession de maîtres; chacun d’eux à un certain moment a semblé avoir une suprême hilluencc,mais il a''été
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256 IMIILOSOI-HIE AMÊltlCAlXE.
obligé à la lin de céder la place à iin nouveau. Qu’il les accepte tous frauclienient. Jésus dit : Abandonne ton père, ta mère, la maison et tes terres et suis-moi. Celui qui abandonne tout reçoit davantage. Ceci est vrai intellefctuellement aussi bien (pie moralement. Chaque non- ' vel esprit que nous approchons semble exiger l’abdication de toutes nos possessions passées i»résentes. Cne nouvelle doctrine semble au premier alwrd une subver- ^ sion coiuplète de toutes nos opinions, de nos goûts, de notre manière de vivre. Telles ont semblé les doctrines de Swedenborg, de Kant, de Coleridgc, de Consin à plus d’un jeune homme de cette contrée. Prenez cordialement tout ce qu'ils vous donnent et remerciez -les. Cpuisez-les, luttez avec eux, ne les laissez pas échapiær jusqu'à ce que leurs heureux dons soient vaincus, et en peu de temps la terreur se sera évanouie, l'excès d’inllucnce aura disparu ; ils ne seront pas plus longtemps un alarmant météore, mais une claire étoile brillant avec sérénité dans votre ciel et versant sa lumière sur chacun de vos jours.
Mais tandis que l’homme se donne sans réserve à tout ce qui l’attire, parce que cela est sien, il se refuse à ce qui ne l’attire pas quelles qu’en soient la réputation et l’autorité, parce que cela n’est pas sien. L’entière confiance en soi appartient à rintelligence. Une âme est un contrepoids jwur toutes les âmes, comme une colonne d’eau capillaire est une balance de la mer. Elle doit traiter les choses, les livres et le génie souverain, comme elle doit se traiter elle-même en souveraine. Si Eschyle est en réalité l’homme que nous pensons, il n’a pas rempli encore complètement son oftice parce qu’il a instruit les lettrés de l'Europe pendant mille années. Maintenant il doit montrer sa valeur en devenant pour moi aussi un maître, de plaisirs. S'il ne le peut pas, toute sa réputation ne lui servira de rien avec moi.
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Je serais un fou de ne pas sacrilier mille Ksdiyles ù mon intégrité. Placez-vons surtout sur ce même terrain pour considérer la vérité abstraite, la science de l'esprit. Bacon, Spinosa, Hume, Sclielling, Kant et quiconque vous propose une philosophie de l'esprit ne sont plus ou moins que de maladroits traducteurs de choses qui sont dans votre conscience, que vpus avez craint d’ohscrvcr, jxînl-êtrc môme de nommer. Au lieu de Irop chercher à pénétrer leur texte obscur, dites-vous qu'ils n’ont pas été heureux à vous ramener vers votre conscience. Si l'im d’eux ne l’a pu, pourquoi essayer d’un autre? Si Platon ne l’a pu , peut-être Spinosa 1 e pourra, disonsnous ; s’il ne le peut davantage, peut-être ce sera Kant. Mais lorsque tout ce travail est terminé, alors vous découvrez qu’ils n’ont pas de secret, et qu’ils ne font que rîuncncr votre esprit dans un état simple, natund, ordinaire, au lieu de le conduire vers des lieux inconnus. -
Mais finissons-cn avec ces matières didactiques. Quoique le sujet soit provoquant, je ne parlerai pas du débat ouvert entre la vérité et l’amour. Je n’aurai pas assez de présomption pour me mêler de la vieille politique des cieux 5 « Les chérubins savent davantage 5 les séraphins aiment plus » : les dieux décideront leurs propres querelles. Mais je ne puis exposer même froidement les lois de l’intelligence, sans donner un souvenir à cette classe élevée et solitaire d’hommes qui ont été scs prophètes et scs oracles, les grands prêtres de la raison pure, les trismégistes, les promulgateurs des principes de la pensée de siècle en siècle. Lorsqu’à de longs intervalles nous jetons les 'yeux sur leurs pages abstruses, merveilleux semblent le calme et le grand air de ces rares et grands souverains spirituels qui se sont promenés dans le monde, — ceux de la vieille religion, — adorateurs d'une sagesse qui rend les saintetés du christianisme comme parvenues
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et populaires : « Car si la persuasion est dans l’iimc, la nécessité est dans l'intelligence. « Cette suite de grands hommes, Hermès, Héraclite, Kmpédoele, Platon, Plotin, Olympiodore, Proeliis, Synésius et les autres, ont quelque chose de si vaste dans leur logique, de si primordial dans leur pensée, qu'elles semblent être antérieures h toutes les distinctions ordinaires de la rhétorique et de la littérature, et être à la fois poésie, musique, danse, astronomie et mathématiques. Avec eux, j’assiste à la iiaissauec du monde. Avec la géométrie de quelques rayons de soleil, l'Ame jette les fondements de la nature. I,a vérité et la grandeur de leur pensée sont prouvées par son horizon et par sa facilité d’application ; car elle ordonne à la variété infinie des choses et à leur totalité de comparaître pour lui servir d’interprètes, pour la commenter et l’expliquer. Mais ce qui marque son élévation, et ce qui même a pour nous quelque chose de comique, c'est l'iimoccntc sérénité avec laquelle ces Jupiters, semblables à des enfants, babillent entre eux et se parlent de siècle en siècle, sans parler à leurs contemporains. Bien convaincus que leur discours est intelligible et la chose la plus naturelle du monde, ils entassent thèse sur thèse, sans s'inquiéter un seul instant de l'étonncmcnt universel de la race humaine, qui, placée au-dessous d’eux, ne (orniucnd pas leur plus simple argument; ils ne ralentissent pas leur travail d’une minute pour inscrire quelque st'ulencc populaire ou qui puisse servir de commentaire à leur pensée ; ils ne témoignent pas le moindre déplaisir et la moindre pétulance à la xaie de la stupidité de leur auditoire ébahi. Les anges sont tellement amoureux du langage parlé dans le ciel, qu'ils ne veulent pas faire grimacer leurs lèvres en employant les dialectes sifflants et inharmoniques des hommes, mais qu'ils se servent du leur sans s'inquiéter de savoir s'ils seront compris ou pon,