OBJET DE CET ESSAI
La philosophie n'intéressera jamais les hommes qae par ses conséquences. De tous les faits qu'elle observe , de toutes les idées qu'elle analyse , on lui demandera toujours ce qu'elle conclut. Les philosophes s'efforcent en vain d'éluder cette question. Aimant la science pour elle-même ^ ils voudraient qu'on la leur laissât cultiver sans but et sans appH- *cation. Us se trouveraient plus libres, et leur' repos serait moins troublé , s'ils restaient maîtres de décrire les facultés et les opérations de l'esprit , sans se prononcer sur son essence et sur sa destinée , sans décider s'il est immatériel et immortel. 'De même ib veulent bien étudier les qualités dé la matière, en décomposer la notion, mais non démontrer qu'elle soit capable ou incapable de pensée, ni examiner si elle est étemelle ou créée. Enfin ils consentent à exposer l'origine et les éléments de la notion de la première cause , plutôt qu'à s'expliquer sur la nature de Dieu , platôt qu'à déclarer s'il est distinct de l'univers et s'il y a une Providence. Ce qu'ils évitent ainsi de nous enseigner est pourtant ce qu'en dernière analyse la curiosité du genre humain veutsavoLi*, et les systèmes n'ont pour lui de prix
et presque d'existence qu'à raison des canclusions auxquelles ils conduisent sur les points importants pour le repos de notre raison et la conduite de notre vie. Aussi les doctrines sonV-elles désignées et clas<sées d'après le caractère que ces oonclusions leur assignent* A la vérité , les ehefs de secte et les disciples réclament; ils se plaignent de ce qu'on les inter* prête sans mission» ils s'éci^ient qu'pn dénature leurs intentîoas» et qu'on fi)roe tea conséquences de leurs principes* Ils reoowent à de subtiles distinor tions qu'ils appuient sur des réticences. Soins inu^ tiles { ils sont bon gré» mal gré déclarés sceptiques » dogmatiques» matérialistes» apiritualistes» idéalistes» panthéistes» ou athées. Le public aime ce que h science redoute » il se plait à appeler* les choses par leur nom.
Je n'ai jamais observé sans étoiinement la seosibir iité ombrageuse des philosophes à cet ^rd. Qui n'a été témoin par exemple de l'indignation que manifestent les sectateûns de la philosophie des sen^ sations, lorsqu'il leur reUraoe les conséquences po*sitives de cette doctrine? U aeB]i>le qu'on les méconnaisse ou qu'on les dénonce. On dirait que l'inquisition est eiticore là qui apprête ses lortures#t ses bûchers p et que ceux qui les réfutent les envoient au martyre. Une timidité générale rcgnedans leur école ; et elle semble ne croire jamais la liberté de penser assez assurée, la société assed tolérante pour que leur philosophie puisse se déclarw tout haut et s'avouer pour ce qu'elle est. Soit honte , soit crainte » elle veut qu'on la ménage , soupçonne quiconque la définit de vouloir la persécnter, proteste de ses bonnes intentions» et s'intimide de sa propre foi* Elle se dé-
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fend de croire uniquement aux sens^ tout en faisant de la sensation le fait universel. On pourrait dire qu'elle rougit de la matière comme les faibles dévots rougissaient de Jësus-Christ. Peut-être est-ce une preuve indirecte de la défiance quMnspire aux matérialistes leur propre cause, et comme un involontaire aveu que l'esprit humain ne leur appartient pas. Par une réserve encore moins explicable , l'école opposée évite quelquefois de se prononcer à son tour. Elle décline la responsabilité des conséquences de ses doctrines; elle circonscrit avec soin ses recherches, atténue ses solutions, en dissimule la portée. Ceux-là surtout qui ont donné à la métaphysique le nom de psychologie, ont grand soin d'avertir que cette science de l'âme ne décide rien nécessairement quant à l'âme elle-même, et subsiste indépendamment de toute conclusion, de toute hypothèse à cet égard. C'est une concession peut-être à l'exigence de leurs adversaires, et à cet esprit incrédule et sceptique que le le dix-neuvième siècle prend quelquefois pour le triomphe de la raison. Cependant, qu'on le dissimule ou qu'on l'avoue, on touche de part et d'autre aux fondements de ces croyandK positives et vulgaires qui nient ou affirment les etistences invisibles, les origines et les fins de toutes choses. La philosophie ne peut se neutraliser au point d'y devenir complètement indiffërenlc; h cet égard, son impar^tialité sera toujours affectée, et son indécision artificielle. Au fond tous les philosophes ont un avis sur ces inquiétants problèmes , et toutes les philosophies les atteignent au moins par leurs conséquences. C'est donc le sens commun qni a raison , lorsqu'il rappelle la science
à ces grands intérêts de l'homme et veut la forcer d'opiner à haute voix.
Peut-être le scepticisme piir n'est-il jamais qu'une fiction. S'il est quelquefois réel, au moins annoncet-il toujours un état de transition; et même alors ^ il laisse apercevoir une tendance déterminée , il penche au matérialisme ou bien à l'idéalisme. J'enteiids par ces deux mots les doctrines dont les conclusions dernières peuvent se rédiger ainsi : tout est matière ou rien n'est matière. De ces deux erreurs , la première est encore celle qui fait le moins de violence au bon sens de l'humanité. Elle lui interdit de certaines pensées; elle enchaine sa raison; elle l'enferme dans les ténèbres. Mais elle ne se plait pas, comme l'idéalisme , à la fausser , à la torturer, à la condamner à de perpétuels tours de force, à créer un homme selon la science de. tout point opposé à l'homme selon la nature. L'une attriste, mais Tautre trouble l'esprit. Entre l'une et Tautre, il y a un juste milieu; et ce n'est pas le scepticisme. Tout est matière, dit le matérialisme. Tout est esprit, ou idée, ou phénomène, dit l'idéalisme. Tout est-il quelque chose, dit le.septicisme? Oui, répond le spiritualisme ; tout est quelque chose, l'esprit est quelque chose , la matière est quelque chose , tout est l'es-» prit et la matière. »
Matière, esprit, voilà donc les éléments, et, ce semble , les seuls éléments des existences connues et concevables. Où donc trouver des mots , des idées qui aient plus de di'oit à l'attention et à l'examen de la raison? Lorsqu'on en parle, lorsqu'on y pense, n'est-fce pas un devoir intellectuel que de savoir de quoi 1 on parle , et a quoi l'on pense? La science n'est
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pas seule à concevoir Tespritel la matière; ce sont de ces idées communes a tous les hommes et qui peuvent, sous ce rapport, être envisagées par la philosophie comme des faits généraux qu'elle ne saurait se dispenser d'observer. Essayons de l'aider à rem-* plîr ce devoir.
Des philosophes ont fort mal traité Fintelligence commune. Us ont soutenu que le langage usuel était si peu précis et les idées courantes si mal dé* terminées qu'en général le monde ne savait ni ce ' qu'il pensait ni ce qu'il disait. Parce que les hoi;nmes se servent habituellement des termes sans les avoir définis, parce que l'intérêt et l'entrainement de la vie pratique ne leur permettent pas de se rendre compte de toutes leurs idées et de les disposer dans un ordre méthodique , il semble qu'ils ne sachent rien i et que le sens commun ne soit que la commune ignorance. Mais le sens commun contient tous les éléments de la raison ; il n'est point d'intelligence où ne se i^encontrent tous les principes et toutes les questions. Chaque homme est l'esprit humain, et les hommes savent de tout. Cette science n'est ni réfléchie , ni explicite; elle n'est pas exempte de confusion ni d'incohérence; mais entre le philosophe qui igno^, rerait ce que sait le vulgaire, et le vulgaire étranger à ce que sait le philosophe , l'avantage ne serait pas pour le philosophe qui risquerait fort de n'être qu'un idiot. Mettes d'un cdté toutes les lumières ex^ clusivement propres à la science > et de l'autre toutes les notions qu'elle partage avec le sens commun , et vous serez effrayé de voir combien la part de la science sera petite. Si de telles quantités pouvaient s'évaluer en chiffres , je ne sais si 5 pour roc ne se-
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rail paa mie e$tiinatîon exagérée de Ja mise de la science dana le fonda aocial de la connaissanœ ha«^ maine.
U ne faut donc paa n^liger les idéea Tulgaires ; •I rechercher ce que penae généralement le genre humain , c'est peut^tre rechercher ee qu'il y a d'efrt éenliel dana la pensée ^ c'est-à-dire les fondements mêmes de la acienoe. Ainsi ^ lorsque les hommes parlent si souvent de la matière et de Tesprit , gar»» dona-nous de croire qu'ils n'attachent à ces mots au* cnn sens y et de dédaigner l'analyse de leur commune pensée. Ces noma de la matière et de respritexi«> stent à peu près dans toutes les languea , se retrouvent dans toutes les bouches^ et répondent apparemment à des idées inséparables de l'esprit humain.
Ces idées ont sans doute ^ dans tous les temps et dans toutes les intelligences , un fond commun. Mais la définition scientifique n'en est pas toujours la mémo. Elle change suivant les époques et les sys<tèmes ) à la longue la notion commune en est quelquefois altérée. Celle*ci dépend en partie dej'état des opinions 9 de la religion dominante, du progrès des sciences, enfin du degré de développement intelleotuel de la société. Les sciences physiques ne sont que l'étude des propriétés de la matière ; la philosophie n'est en général que l'étude de l'esprit humain. Les progrès des sciences physiques et de la philosophie doivent donc modifier , au moins ches les gens in* atrnits, les idées de matière et d'esprit. Pour ehaqot époque , et presque dans chaque système , il y a une notion scientifique de l'une et de l'autre. Il est bon de l'étudier et de la connaître, afin de voir en quoi elle en confirme ou dément, étend ou limite la not