DE LA NOTION COMMUNE DE LA MATIÈRE
SELOir LES PBTSICIElfi.
$. I. Idée générale de la matière.
Lss sciences physiques sont ^ d'après l'étymologiey les sciences de la nature; mais la nature dont elles traitent est la nature phfsique, étymologiquement la nature naturelle ^ en français la nature corporelle. Si la nomenclature des sciences était rigoureuse, ce sens^ exclusif du mot nature ( comme dans cette expression sciences naturelles ) déciderait dès à pré* sent qu'il n'y a dans la nature que des corps. Mais on ne l'entend pas ainsi ; les plus francs matérialistes parlent sans cesse du physique et du moral ; or le moi^I est apparemment dans la nature. On appelle souvent du nom de nature l'universalité des choses» moins Dieu. On parle aussi de la nature morale, de la nature de l'esprit, de celle même de Dieu. C'est donc spécialement et par exception que les sciences naturelles sont une expression à peu près synonyme de sciences physiques j et c'est encore par exception que le physique est le nom de tout ce qui est cor-» porel dans la nature , ou plutôt dans l'universalité des choses. L'usage , la nécessité ou le hasurd oat ra^
DE Là MATIÈRE. 1S7
mené ce mot phfjdque du «etis originaire et général ( nature ) au sens usuel et particulier ( corporel ) par uiie transformation inverse de celle qui a fait du mot spécial de géométrie ( mesure de la terre ) le nom général de la science de la mesure de l'étendue ^ et quelquefois même de toute la science mathéma-^ .tique.
Quoi qu'il en soit , on peut dire que les sciences physiques sont les sciences des corps. Les corps sont à la matière ce que le particulier est au général ; les corps sont la matière divisée. Les sciences physiques sont donc les sciences de la matière.
Les corps, suivant une division aujourd'hui triviale, et cependant contestée, sont les uns inorga-* niques ou bruts ( r^^e minéral ) , les autres organiques (règnes végétal et animal).
On peut dire que les sciences physiques considèrent d'abord les corps inorganiques sous trois points de vue, celui de la mécanique, celui de la physique proprement dite, celui de la chimie. Ces sciences étudient les corps d'une manière générale , et plus ou moins abstraite , c'e8t**à-dire en les séparant plus ou moins des conditions actuelles où ils sont placés. Mais elles les replacent ensuite dans ces conditions; alors elles les observent dans leur état naturel^ dans leur réalité actuelle, on pourrait dire historiquement; et elles forment ainsi un ensemble qu'on ipeut nommer histoire naturelle, et qui les comprend toutes avec les sciences physiques appliquées aux corps oi ganiques ; car les deux physiologies peuvent être difficilement séparées de l'histoire naturelle proprement dite.
La mécanique est de toutes les sciences physiques
188 BS8AI IX,
celle qui possède au plus haut degré la faculté de s'ériger en science abstraite. Sous ce rapport ^ elle diffère à peine des pures sciences mathématiques. Dans les corps , la géométrie ne voit que l'étendue et la figure; la mécanique abstraite, que la force et le mouvement. Elle ne voit rien de plus , tant qu'elle demeure abstraite. Mais la force et le mouvement ne peuvent se réaliser sans l'espace et l'étendue, ce qui donne, suivant les uns, ou suppose, selon les autres, l'impénétrabilité. Des corps étendus, figurés , mobiles , et partant impénétrables daiis l'espace, voilà ce qu'admet tout au moins la mécanique, dès qu'elle revient à l'observation. Qu' observe- t-elle? Les phénomènes de la force. Ce sont déjà des faits de physique. Elle devient la physique même, dès que lui empruntant une seule observation , celle de la pesanteur , elle s'en sert pour construire tout le système du monde. Car, à parler exactement , la mécanique céleste est une partie de l'astronomie^ et l'astronomie une partie de la physique générale. La physique proprement dite se définit elle-même la science des propriétés générales des corps (D'Âlembert) ', ou plutôt elle est la science des modifications- diverses qui sont produites dans les corps matériels (Biot), et qui ne dépendent ni de l'affinité moléculaire, ni de l'organisation. Or, ces
' Les définitions et tontes les notions scientifiques insérées dans cette partie de cet Essai, sont tirées des ouvrages les plus répandus et les plus classiques sur la physique, etc., etc. On u'a pas en gén^ rai indiqué les sources ni cité les auteurs, pour ne pas surcharger les pages; mais le lecteur peut se fier à l'exactitude des termes, et s^assurer que les idées que nous empruntons aux savants sont, sinon toutes justes, au moins toutes authentiques. On peut consulter au reste tous les livres élémentaires.
propriétés ou ces modifications ne paraissent pas différer en elles-*mémes des objets de la mécanique; car elles peuvent toutes se réduire à des mouvements, et les causes ovl principes actifs (Biot) qui les produisent^ à des forces. De toutes les propriétés physiques de la matière^ le mouvement étant la plus apparente et la plus féconde en phénomènes , peut être considéré comme le fait générateur de la science. Mais ce fait prend diverses formes^ ou s'accomplit dans diverses conditions. De là divers objets pour la physique, ou diverses sciences ;^ns la physique; savoir, celle de l'attraction sous ses différentes espèces , celle du son , celles de la chaleur^ de la lumière 9 de l'électricité, du magnétisme. Ces mots indiquent autant de rapports sous lesquels la physique considère les corps, ou autant d'états dans lesquels elle les observe. Que l'attraction, et en généra) le jeu des forces que l'on conçoit dans les corps pour représenter leur constitution naturelle , puisse être ramené à des faits mécaniques, c'est chose évidente au premier coup d'œil. Que le son se rapporte également aux phénomènes de mouvement, puisqu'il dépend de l'élasticité de la matièi^e, c'est encore un point incontestable. Quant aux quatre propriétés ou états que la physique étudie en outre dans les corps , c'est-à-dire la température et les états lumineux, électrique, magnétique/qui ne sait qu'en général et depuis assez longtemps on les a considérés comme des effets dont les causes ont été converties en abstractions sous les noms de calorique, lumière, électricité, magnétisme? Et ces ab-^ stractiops, soit qu'on y ait vu de simples noms ou des êtres, soit qu'on les ait crues réellement des forces^
190 EBSÀI IX.
OU des substances , ou des principes actifs^ ou des qualités occifltes^ ont été, au moins par hypothèse, représentées comme des corps impondérables ou des fluides particuliers. Ainsi parlent les traités de physique publiés depuis quarante ou cinquante ans. Puis enfin ces fluides , ou les états des corps qu'on leur attribue, n'ont point paru aussi différents entre eux qu'on l'avait d'abord pensé. L'expérience corn* mune nous porte à réunir la cause de la chaleur et celle de la lumière , et aucune expérience scientifique n'est absolument inconciliable avec la théorie qui attribue ces deux phénomènes à un principe corn*mun ; on peut dire que l'identité de l'électricité et du magnétisme n'est plus contestée, et l'unité du principe inconnu auquel on pourrait rapporter ces quatre ordres de faits se laisse elle-même entrevoir. Du moins les principes distincts auxquels on les attribue ont*ils bien des caractères communs, sui'vent-ilsbien des lois communes, et semblent-ils dans beaucoup de circonstances se manifester comme s'ils n'étaient qu'un. En tout ca3, ils se rapprochent en ceci qu'ils ont été successivement ou indif^emment considérés comme des corps spéciaux, ou comme des causes inconnues , ou comme des propriétés des corps naturels; et si, faute d'en pénétrer la nature, on s'en tient au système tant soit peu idéologique qui les donne pour des causes inconnues de changement, on ne voit en eux que des forces, et dans leurs effets que des mouvements qui différent par leurs apparences sensibles. Toute théorie mise a part, il serait difficile de trouver dans tous ces mots, dilatation, propagation, radiation, vibration, réflexion , réiraction , attraction , répulsion , polarisa-
DE Lk MITIÂRE. Ifti
tkm^ enfin dans tous les phénomènes qae les quatre fluides impondérables , Trais ou prétendus , offrent è la physique^ autre chose que des phénomènes de nouTement. Cda justifie l'idée qu'il nous suffit d'établir pour le moment , que la physique expérimentale est essentiellement une mécanique.
La chimie a pour objet la constitution intime des corps , 90U8 le rapport non de la disposition de leurs parties , mais de la nature , autant qu'elle est appréciable^ des matériaux qui les composent. Les molécules de ces matériaux paraissent susceptibles d'être unies non-sçulement par adhérence, mais par combinaison. La cause ou le principe d'action qui les combine , prend le nom d'affinité. Les changements produits par cette cause, les mouvements produits par cette force , sont les phénomènes chimiques , et c^e^ aujourd'hui plus qu'uitte conjecture qu'ils se rattachent à la même cause que i^eux de Tâectricité. Ciette conjecture, au reste, serait reconnue téméraire, que la différence très-^cce^ible aux sens des propriétés chimiques comparées aux propriétés physiques , n*«i traînerait pas la nécessité <le multiplier les qualités constitutives de la matière , et , sous ce rappoit du moins, la chimie pourrait toujours se réduire aux mêmes termes que la j^ysique.
L'hi^oire naturelle des corps bruts ne nous conduirait pas davantage à découvrir quelque élément de pjus dans la constitution générale de la matià^. Des formes et des couleurs , des états différents de cohésion , de densité , de pesanteur, la cristallisation, le gisement^ la stratification, sont des phénomènes qui se rapportent tous aux pix>priétés chimiques, physiques, mécaniques des corps; et la minéralogie
ainsi que la géologie ne font qu'étudier ces propriétés dans de nouvelles conditions.
De tout ce qui vient d'être dit, il me parait résulter que la mécanique prédomine dans les sciences physiques. La force et le mouvement sont la cause et l'efïet qui font que l'étendue matérielle devient l'objet de leur étude ^ et elles n'ont au fond rien à observer^ rien à concevoir de plus dans la nature inorganique.
Le monde organique parait séparé du rè^ne inorganique par un vide^ par ce que la science appelle un hiatus j et l'on hésite à continuer la chaine des êtres du minéral au zoophyte. On a dit souvent que les lois de la physiologie dérogeaient essentiellement à celles de la physique générale. Entre les unes et les autres on a cru apercevoir un véritable antagonsime. Il est certain que la physiologie animale ou végétale est la physique de la vie, et la vie ne parait pas réductible aux seules forces que nous avons indiquées jusqu'ici. Cependant , en laissant une place à part au principe inconnu de la nature vivante, en tant que vivante, on doit reconnaître que les phénomènes matérieb de la vie, c'est-à-dire les faits sensibles, ne se distinguent pas dans leurs caractères généraux des phénomènes qui occupent la physique. A mesure que l'examen avance, que les expériences sont plus délicates et l'analyse plus subtile , les différences s'affaiblissent, les premiers paraissent se confondre avec les seconds, au moins dans leurs causes immédiates, et la* part de la chimie, de la physique, de la mécanique, dans la physiologie, augmente aux yeux des observateurs.
Nous ne voulons pas dire assurément que, dans
DE LA matière; 193
l'organisation animale par exemple > tout s'explique par la simple mécanique , et que le corps animé ne soit qu'un système de leviers, de poulies, de résistances et de contrepoids. Les idées de Borelli n'ont plus grand crédit en médecine. Les organes ne sont pas non plus des composés soumis aux seules a£Gl« nités dont les produits se déposent dans les creusets et les cornues de nos laboratoires, et là^chiniie ^;^i^ante , comme l'appelle un grand physiologiste , ne saurait être complètement assimilée à cette chimie que gouvernent nos expériences. Mais il est certain qu'en observant de très-près quelques phénomènes fondamentaux , tels que la contractilité et l'innervation , on est conduit à penser que l'électricité y joue un grand rôle ; et ainsi un agent impondérable unique, soit force, soit matière, source de la chaleur, de la lumière et de la vie, semblerait à quelques bons esprits le principe commun de tous les phénomènes mobiles de la nature, de tous ceux qui décèlent soit l'action des masses, soit l'action moléculaire, soit l'irritabilité des parties. Parmi les altérations, les transformations qu'éprouvent les liquides et les solides organiques, il en est déjà beaucoup qui se ramènent à des variations visiblement dépendantes des éléments constituants de ceux-ci; des combinaisons parfaitement conformes aux lois de la chimie s'opèrent sous l'influence de certaines fonctions ou de certaines maladies ; et tandis que la chimie et la physique se rejoignent, et jusqu'à un certain point se confondent par l'électricité, destinée peut-être à devenir leur principe commun , la physiologie se rapproche de l'une et de l'autre, en leur empruntant ce même principe, et il semble en II. 13