I. D'abord il est incomplet
Qu'il fût incomplet pour la philosophie, ce ne serait pas un grand sujet de critique, car ce n'est point à la philosophie, c'est à la physique que nous l'empruntons. Ainsi, il est tout simple que la philosophie ne retrouve pas ici toutes ces propriétés fondamentales qui appartiennent à l'être en général , soit esprit , soit matière. Ce serait demander à la physique de faire ce que la philosophie elle-même n'a pas encore accompli d'une manière définitive , savoir un dénombrement ontologique des catégories. Parmi ces catégories ^ il y en a deux cependant que la simple raison, toute métaphysique à part, i^egrette de ne pas trouver sur cette liste. C'est la substance et la durée.
Mais la physique elle-même peut-elle trouver cette, liste complète? A la rigueur, elle peut se passer de la substance. L'idéalisme n'ôte rien a la possibilité de la physique : cette science peut tout aussi bien étudier et décrire la nature , en la considérant comme un pur phénomène. Mais peut-elle également négliger le temps, la durée? Que la matière soit durable, c'est une condition de tous les phénomènes. Ils ne se manifestent que dans le temps; ils n'ont de lien que par lui.
Ce n'est pas tout. Où trouver dans celte longue nomenclature la propriété de laquelle il résulte que
^ la matière soit soumise-à des lois stables ? Et cependant , supprimez cette propriété on ce principe , que devient la physique?
La matière est une quantité. Cette quantité ^ variable dans les diverses espèces de corps, variable dans chacun d'eux à raison de la divisibilité, est invariable dans le tout. En d'autres termes y la matière est indestructible , autant du moins que le monde subsiste. Quant à Findestructibilité absolue, c'est-àdire à l'éternité de la matière, n'en parlons pas ici y c'est une question de métaphysique plutôt que de physique.
L'étendue est mesiu^able. Grâce an temps ^ le mouvement Test aussi. Grâce à l'éteiidue et au temps, la force se mesure , par conséquent la pesanteur. Les corps sont pondérables.
Mais il est une propriété qui , bien qu'elle ait surtout occupé la philosophie , n'aurait pas dû échapper à l'attention des physiciens. Ce n'est ni la moins familière ni la moins mystérieuse de toutes. Il est di£ficile de lui trouver un nom. Elle consiste en ceci que la matière est susceptible d'une diversité qui n'est pas seulement la diversité dans l'espace, la diversité de forme ^ de couleur, de mouvement, etc. Les propriétés qui ont été précédemment comptées suffisent pour établir la possibilité et l'existence des corps, et, par suite, de nombreuses difierences. Mais une même matière pourrait être pourvue à la fois de toutes ces viugt-Ksinq propriétés ou modifications^ manifester par conséquent beaucoup de variétés , et rester cependant identique dans Sa nature 9 et, comme on dit, homogène. Or, il n'en est rien; il y à diverses matières; elles sont les unes par rapport aux II. 14
autres hétérogènes , ce qui ne parait pas sîj seulement qu'elles soient inégalement mobiles^ pesantes y chaudes j électriques | ou diversement figurées et colorées; elles sont, chose assez difficile à exprimer^ elles sont difiërentes de nature pour la science comme pour l'expérience commune. Cepen* dant, diverses matières sont toujours la matière. Des corps sont de fer^ de pierre, de bois, mais sont toujours des corps , et possèdent tous les propriétés de la matière ; ils sont donc de la matière , ils ne sont pas f comice on dit, de la même matière. Cette propriété des corps, ou plutôt cette faculté générale que possède la matière de se diversifier vaut bien la peine d'être rappelée. Elle a fort occupé les philosophes de l'antiquité y et c'est à cause d'elle que plusieurs d'entre eux ont appelé la matière le dhers ou le changeant 0 II n'est pas certain^ nous devons en convenir, que cette différence entre les matières soit radicale , et ne doive pas s'expliquer par des combinaisons diverses de mouvement, de forme , d'électricité , etc. Les propriétés générales de la matière , en constituent peut^ti^ toute la diversité par celle de leurs combinaisons et de leurs proportions. La diversité de la matière doit peut^tre se rattacher plutôt à celle des causes qu'à celle des substances; on peut soupçonner qu'il en est ainsi, et des corps reconnus identiques , selon qu'ils sont cristallisés ou noni suivant qu'ils sont à l'état solide, liquide ou gazeux , présentent déjà de telles différences que peut>«tre toutes les autres différences matérielles comporteraient des explications analogues ; mais enfin , ce n'est pas là une vérité scientifiquement prouvée ni définitivement acquise. D'ailleurs^
DB hk MATliRE*. 211
quand même ri en serait ainsi , la proprîcèë qn'iitirait la matrèfe, au moyen de Faction dWersement corn*btnëe de se« propriétés générales , de dîssimulffl* son homogénéité phjsîqtte, sa stmilarrté métaphysique^ serart h elle lenle une propriété qui , bien queplna intéressante alors pour Fexpémnee pratique que ponr la science pure, mériterait encore d'être re-* lerée et nommée par son nom.
Enfin , h ditersité combinée avec la stabilité donne un fait cnrieux, Texisten^e des essences ou la différence et la permanence des natnres des corpa. C'est ce fait qui permet de les comparer , de les classer, de prévoir les phénomènes, et il ne paraît résulter dh:*ectement d'aucune des propriétés de la ma^ tière que nomment les physiciens. Les* différents corps sont ou des matières substantiellement hété^ rogènes, quoique également matérielles, ou dea résultats jrfiénoméntques des différentes oireonstancias d'une matière homogène; mais dans tous lea cas, la constance et la r^ularité de ces difiërences sont nécessaires aux relations actuelles des phénomène» phy* siques , et par conséquent à Tharmonia du système du monde.
Voilà plusieurs des lacunes que voua trouyere£ dans là plupart des traités de physique générale un peu récents. On semble avoir cm que le précepte de Newton de proscrire les hypothèse» métaphysiques ' allait jusqu'à Tinterdiction de rendre raiscm des notions et des mots qu'on emploie.
IL Ce tableau est incohérent.
En effet , il se compose d^articles to«it à fait bélé-
* Princip., m m; ^ âdtoL ffénêfoi*
rogènes ; les choses qu'il met sur la même ligne ne sont pas de la même classe. Des notions qu'il contient , les unes se déduisent des autres , les unes sont des intuitions sensibles, les autres des inductions immédiates. Xà je vois des faits certains , ici des suppositions hasardées. Les unes sont des genres , les autres des espèces, et il y a telle propriété qui peut être considérée comme un principe, dont telle autre n'est que la conséquence. Enfin ce nom de propriété est donné tantôt à des causes , tantôt à des effets , tantôt à de simples possibilités.
Ainsi , tandis que l'étendue est une qualité essentielle ou constitutive au moins de la matière, et sans laquelle la matièi*e n'est plus concevable, la pesaQteur est une propriété générale , qu^ l'expérience du moins fait juger telle, mais que l'on peut considérer comme accidentelle , puisqu'on suppose facilement que la matière aurait pu en être dépourvue , puisque même de temps à autre la physique admet à tort ou à raison des corps impondérables qu'elle distingue de tous les corps graves.
La couleur tombe sous les sens , l'atome est par sa définition insensible. La tangibililé exprime plutôt une sensation de l'homme qu'une qualité du corps ; c'est un effet de l'impénétrabilité, plutôt qu'une propriété particulière. La porosité, au contraire, ne rappelle aucune impression de l'homme, et elle est conçue et nommée, abstraction faite de tout sujet sentant.
La cohésion désigne un fait qui comprend dans l'étendue l'impénétrabilité et la forme, ou bien l'effet que produisent sur nous ces ti'ois propriétés réunies , ou bien enfin la cause de cet effet. Alors
DE LA. MÀTièRB. 213
elle suppose la force; elle n'est même qu'mie espèce de force, un des noms ou une des formes de Tat^ traction.
Quant à la force elle-même , si elle est une des propriétés des corps , le mouyement n'en est pas uhe; car il n'est que l'effet de la force ^ il la manifeste; il ne coexiste pas avec elle et sur la même ligne. S'il est une qualité des corps, il n'y a plus de force distincte , c'est le corps qui produit le mouvement et qui se montre mû , comme il se montre étendu* Ou bien enfin la propriété du corps ^ c'est la mobilité, c'est-à-dire le pouvoir d'être mis en mouvement par une cause externe ou inhérente qui s'appelle force.
L'inertie est un état ou la cause d'un état. Si elle est la cause de cet état , on ferait bien de l'appeler force d'inertie; sinon, l'inertie n'est que le nom des intervalles du mouvement.
Comme l'inertie, comme la force, l'atome est invisible. Ce sont autant d'explications de certains phâiomènes , autant de causes ou de moyens de certains efiëts. Ces causes peuvent être supposées, soit dans leur nature, soit dans leur existence. Celles dont l'existence est supposée ne sauraient être assimilées à celles dont la nature seule est inconnue. Il faut distinguer les intuitions expérimentales, les inductions naturelles et les suppositions scientifiques.
Ces réflexions > qu^on pourrait étendre en comparant chacune des vingt-cinq notions à toutes les autres, suffisent pour démontrer l'incohérence du tableau que nous venons de dresser et la nécessité d'en étudier de nouveau les éléments.
ni. Ce tableau renferme un trop grand nombre d'ëlëmento.
En effet , puisque ces éléments sont tous mis sur Ja même ligne 9 il faut supposer qu'il n'y en a aucun qui en comprenne d'autres. Or, c'est ce qui n'est pas. On y remarque , par exemple f un asses^ grand nom<bre de propriétés ^ qui devraient être ramenées sous le titre génàral de forces » qui sont appelées des forces dans le langage usuel de la physique. Telles sont évidemment la cohésion i la capilhrité, la pesanteur, l'affinité. Telles sont encore l'électricité , la polarité, le calorique, considérés comme causes de certains mouvements* La force, au sens purement mécanique du mot, la force d'impulsion n'est que l'idée la plus commune et la plus simple du principe inconnu qui produit le mouvement , du principe dynamique en général. Mais des mouvements spé-ciaux semblent réclamer des forces spéciales^ ou du moins manifestent la force sous des aspects trèsdivers. Le premier de tous après l'impulsion , qui , de molécule à molécule dans la constitution des corps, s'appelle répulsion , c'est la tendance qui parait ou z^pprocher, ou unir, soit les corps , soit les parties des corps. Elle semble une attraction , quoiqu'elle pût à la rigueur être une impulsion réciproque. Toutefois, la physique admet au moins par hypothèse l'attraction ; et la cohésion , la gravitation , la capillarité, l'affinité, sont des attractions. La grande attraction, l'attraction newtonienne, celle des masses , est la plus importante des forces qui animent la nature; car elle est le principe immédiat de l'ordre du monde; elle explique et maintient le système ; elle agit par voie de combinaison sur la
force impuIsiTe 9 qu'elle déifie et accélère en même temps. Les autres attractions sont moléculaires ; elles sont en général relatives et opposées aux forces de répulsion qui sont causes de la distinction soit des corps 9 soit de leurs éléments constituants. Telle est la cohésion I telle est Taffinité. L'attraction capillaire^ qui vient peut-être de la même source que l'affinité^ ressemble à l'attraction des ma^es, et in*« dique peut^étre^ par la nature de ses phénomènes intermédiaires i qu'il y a unité dans la cause de tous les phénomènes d'attraction; mais ce n'est encore là quune conjecture un peu hasardée. L'électricité ^ agissant d'une manière continue à la manière de Fat* traction 9 présente des phénomènes attractifs et répulsifs ; la pobrisation au fait en est un ^ et elle est commune à l'électricité , au magnétisme ^ à la lu-« mière. Enfin l'atome n'est admissible que comme pourvu de forces attractives et répulsives; Vatomité les suppose. Il semble donc que si la force est placée au nombre des éléments du tableau des propriétés physiques de la matière^ elle ne devrait l'être que cwnme signe d'une idée abstraite ^ ou pomme nom commun des divers principes de mouvement. Une ^ bonne partie des vingt^ûnq propriétés ou phénomènes que nous venons d'empruntei* k la science , comme éléments de la connaissance de la matière ^ sont des forces , ou supposent des forces. Les uns sont compris dans les autres ; quelques-uns peuvent être confondus et identifiés entre eux. Ils ne sauraient donc être ainsi enregistrés à la suite les uns des autres qu'à titre d'observations détachées, de phénomènes particuliers , d'expressions diverses, sans que cette réunion sm^ la même liste présage
216 ËSSill IX.
rien sur leurs rapports mutuels et leur valeur respective,^ Ne voyons donc dans le tableau qu'un recueil y non un système.
/ IV. Les éléments du tableau étant admis ^ il manque une classification.
C'est ce qui déjà vient d'être montré. Dès le premier examen il est manifeste que la force est une notion inductive, l'étendue un objet de la perception^ le mouvement un phénomène sensible ^ l'atome une forme réelle de la substance, mais conçue et non perçue; rien n'est semblable^ rien presque n'est analogue dans ces éléments de connaifôance rapprochés sans choix, et dont la principale relation est de contribuer tous à la notion scientifique de la matière.
La classification qui manque ici a été essayée plus d'une fois par la science. Mais elle a généralement eu pour but de faciliter l'étude et de seconder la méinoire. Elle a visé à l'ordre plus qu'à la connaissance, et presque toujours elle a été faite arbitrairement. Ainsi, un habile physiologiste qui se montre disposé à généraliser les principes des sciences physiques f ou à les identifier dans une seule science , admettant seize de ces propriétés des corps , les distingue en trois catégories , selon qu'elles se rapportent aux atomes simples , aux atomes réunis en particules , et aux assemblages de particules ou corps proprement dits*' ; mais il néglige la propriété même qu'aurait la matière d'être constituée atomiquement; il omet le mouvement qui appartient aux trois catégories , et ne donne une idée complète ni
' Cours de physiologie générale et comparée, par M. de Blaia- Tille, m* leçon.
de Tabstrait appelé matière, ni du concret appelé corps. En admettant tous les éléments dont nous avons composé notre tableau , peut-être devrait-on s'arrêter à une distinction qui semble importante. Ce sei^it d'abord celle des propriétés qui en supposent un certain nombre d'autres , et des propriétés qui ne supposent qu'elles-mêmes. Ainsi l'étendue^ considérée comme nous l'avons considérée jusqu'ici^ ne suppose rien d'autre que l'atome; mais l'atome n'est pas tant une propriété qu'une induction , une hypothèse j à laquelle force de recourir l'inspection de certains phénomènes; au contraire, toutes, ou presque toutes les autres propriétés supposent l'étendue.
Parmi celles qui en supposent d'autres , les unes en supposent un grand nombre, les autres une seule; celles-ci doivent donc précéder celles-là. (.Ainsi l'impénétrabilité qui iie suppose que l'étendue doit précéder la densité qui suppose l'étendue, l'impénétrabilité, la cohésion.)
Les unes ne sont pas déduites de celles qu'elles supposent ; les autres en sont déduites. (Ainsi la densité se déduit des propriétés qu'elle suppose , l'élasticité ne s'en déduit pas; le mouvement matériel suppose l'étendue , il ne s'en déduit pas. )
Les unes sont liées comme efièts aux propriétés qu'elles supposent; les autres les supposent sans leur appartenir comme efiets. (Ainsi la tangibilité se déduit de l'impénétrabilité, de la cohésion, etc., et proprement elle n'en est pas l'efiet, tandis que le mouvement est l'effet de la force. )
Enfin parmi celles qui ne sont pas déduites, il en est qui sont induites, c'est-à-dire qui sont supposées
par d'autres comme leurs causes ou leurs condittom. (Ainsi du mouvement se conclut la force.)
On doit entrevoir déjà les éléments d'une dassifi^ cation. Seulement pour la dresser, il faudrait avoir soin de ne pas confondre l'ordre de la connaissance avec l'ordre des choses. De certains phénomènes nous sont nécessaires pour en connaître d'autres. Il ne s'ensuit pas que dans la réalité ceux-là précèdent ceux*-ci f ni que les premiers soient l'antécédent lo« gique des seconds. C'est le mouvement qui nous fait concevoir la force. Cependant la force ^ si elle existe^ précède assurément le mouvement. Noift avons ridée de la forme , avant d'avoir celle de la divisibilité. Cependant si la matière n'était divisible, elle ne serait pas figurable. Enfin quoique l'atome Boit une des dernières notions que nous puissions acquérir y il est évident que les atomes; s'il y en a, sont conçus comme rendant seuls possibles la plu-» part des propriétés physiques que nous constatons, avant de concevoir les atomes.
De tout cela , il résulterait que la classification des propriétés de la matière est une cpiestion de méla« physique plutôt que de physique, et que ce n'est pas encore en ce moment que nous pouvons la fixer d'une manière définitive. Mais dès a présent, nous pouvons mieux ordonner notre tableau , au moyen d'une division raisonnée.
Parmi les propriétés cÎMlessus énoncées, quelquesunes sont des causes conclues des phénomènes , et doivent être mises à part. Telle est la force , tel est même l'alome , supposition destinée à expliquer la possibilité des qualités apparentes : mettons il part la force et l'atome.
DE LA MànàRB. 219
DiTerses propriétés portent «n nom équivoque ; ainsi l'électricité signifie quelquefois le fluide électrique ou la cause supposée de l'état électrique; quelquefois cet état lui-même^ comme dans cette proposition : « Ce corps est électrique, n Pour être fidèle à l'idée de cause , il faudrait dire électrisé. JHous entendrons l'électricité dans le dernier sens , c'est*4i-*dire qu'elle exprimera la possibilité où sont les corps d'être électriques ou électrisés. Quant à J'électricité cause, elle doit, au cas qu'elle existe, être réunie à la force dont elle est une forme, une es^ pèce , ou un degré. La pesanteur est également le nom ou du phénomène ou de sa cause. Elle ne signifiera pour nous que le fait d'être pesant, la propriété d'avoir un poids. La cause de la pesanteur sera, comme l'attraction qui n'est qu'un de ses noms ou propre, ou métaphorique, réunie à la force; et la pesanteur continuera de figurer au tableau des^propriétés.
Dans ce tableau ainsi réduit, nous remarquerons que parmi les propriétés admises , si l'on remonte la série de celles qui se supposent les unes les autres^ on trouve qu'elles se partagent en deux classes. L'une composée de celles qui supposent l'étendue et qui semblent, pour ainsi dire, de même nature qu'elle, l'autre comprenant toutes celles qui , en supposant l'étendue , se rapportent plutôt au mouvement , et jusqu'à un certain point n'en sont que des modifica*tions.
A rétendue peuvent se rattacher l'impénétrabilité, la divisibilité, la porosité, la formalité, la densité, la tangibilité, la coloricité, la visibilité/ la cohésion et l'inertie.
An mouvement semblent appartenir la pesanteur , la dilatabilité , la corapressibilité , l'élasticité ^ la lumière^ la sonoréité, la caloricité, l'électricité.
U faudrait une analyse très-longue pour justifier cette division. Nous nous bornons à l'indiquer , et même en l'indiquant devons-^nous rappeler qu'elle est purement méthodique , fondée sur les apparences sensibles^ et n'a peut-être pas de fondement ontologique. Quoi qu'il en soit, en tête de chaque classe^ nous placerons là l'étendue, ici le mouvement; l'étendue qui ne suppose aucune autre propriété , le mouvement qui suppose l'étendue.
On remarquera également qu'entre l'atome et la force que nous avons mis à part, l'atome parait con*cemer l'étendue , et la force le mouvement.
Enfin, ce qui achève peut-être de désigner le mouvement et l'étendue comme deux choses dominantes dans l'étude de la matière , c'est que l'une et l'autre peuvent seules être les objets des sciences exactes; et ce n'est qu'en tant que ramenés à des phénomènes d'étendue et de mouvement , que les autres phénomènes peuvent être soumis au calcul.
U nous serait difficile de porter plus d'ordre et de rigueur dans cette classification , sans invoquer des considérations trop métaphysiques pour être de mise dans cette partie du présent Essai. Mous voudrions, autant que possible, ne rien ajouter aux idées qui courent dans les livres de physique.
Quoi qu'il en soit, c'est de toutes ces idées que se compose la notion scientifique de la matière; et maintenant il nous serait aisé de la soumettre à la déduction. Nous dirions, par exemple : La matière
est étendue et mobile. Comme étendue , elle est divisible^ c'est-àrdire susceptible de se partager en corps^ lesquels sont^ comme elle , impénétrables, poreux , etc. Comme mobile , elle est pesante , dilatable, etc. Pour qu'elle soit tout cela^ il faut que sa constitution soit atomique. Tous les phénomènes de mouvement sont dynamiques; ils Supposent la force. Ainsi l'étendue et tousses dérivés aboutissent à l'atome ; le mouvement et toutes ses dépendances^ à la force.
Il ne resterait plus qu'à examiner si l'atome et la force dont la double notion semble précéder y non pas psychologiquement 9 mais ontologiquement , rétendue et le mouvement , sont des choses séparâbles Tune de l'autre; et la tendance de la physique moderne qui ne voit partout que des forces, porterait à supposer que la force est la clef du monde et la cause même du phénomède de l'éten* due. On trouverait dans Bacon , dans Nevrton , dans Leibnitz, des citations qui concorderaient sur ce point, et qui mèneraient à cette conséquence. Mais les physiciens , qui se disent pourtant leurs élèves , se taisent là-dessus, et nous interdiraient une question qu'ils délaissent à la métaphysique.
Bornons-nous donc à la notion de la matière, telle que nous venons de l'établir analytiquement. Car si cette notion n'est point parfaitement ordonnée , du moins semble-t-elle assez complète. Cependant elle ne parait immédiatement applicable qu'à la matière dans le règne minéral. On ne voit point, . en effet, comment de toutes ces idées il peut résulter que la matière soit susceptible d'être organisée. C'est là cependant encore une propriété remarquable}
et la matièi^ei une fois organisée ^ présente des propriétés nouvelles. Toutefois , si Ton veut regarder de près les phénomènes organiques^ on reconnaîtra qu'ils ne ^diffèrent pas matériellement des phéno^ mènes physiques. Je ne veux pas décider la question controversée maintenant, s*il y a deux natures ^ la nature organisée et celle qui ne Test pas , et par conséquent deux mécaniques y deux chimies, etc.^ si les forces vitales sont tout k fait spéciales^ exceptionnelles ^ soumises à des lois particulières ^ ou ne difièrent des autres forces que par la complication des phénomènes. Cette question écartée > il reste que les forces vitales sont des forces ^ les mouvements organiques des mouvements; qu'on ne peut voir, dans les plantes ou dans les animaux , que des so« lides , des liquides et des gaz , et que ; par conséséquent , il y a encore là des phénomènes comparables à ceux de la chimie , de la mécanique , tle la physique. Soit qu'on puisse les ramener tous à des phénomènes d'électricité , soit que des affinités moléculaires président à tous les jeux de l'organisme, soit enfin que des causes spéciales et distinctes doî** vent être admises , il n'y a en dernière analyse dans l'organisme animal ou végétal que- des phénomènes de mouvement. Exhalation , sécrétion , absorption, fluxion I inflammation , irritation , contraction , condensation, etc., autant de noms divers du mouvement sous différentes apparences. Avec des forces et des portions d'étendue impénétrables , je ne dis pas qu'on explique , mais on représente tous les phénomènes de l'organisme. Il suffirait donc , pour, compléter la notion scientifique de la matière, d'ajouter qu'elle est susceptible d'être organisée ,
c est--fiHlire de présenter sous de nouvelles formes et dans un nouvel arrangement , les mêmes phénomènes rappelés déjà dans le dénombrement de ses propriétés. Mais ces formes et cet arrangement^ qui constituent la différence sensible de l'organique à l'inorganique, ont pour caractère éminent^ que dans l'organique, il y a tout à la fois plus d'unité, de constance et de diversité que dans l'inorganique. Ici des parties similaires sont arbitrairement juxtaposées et cohérentes : exemple , un morceau de fonte ou de marbre. Là, des parties différentes de formel d'aspect, de fonctions, de substance, sont unies dans un ordre permanentet constituent un individu à peu près indivisible. C'est là, indépendamment de toute cause , le trait saillant de l'organisation. C'est donc bien le moins que d'ajouter aux propriétés générales delà matière qu'elle est organisable.
Deux questions alors se présenteront, dont la aolntion peut faire appréder la valeur de là différence entre la physique organique et la physique inorganique.
i<». Les mouvements vitaux sont spéciaux ; ils ont une cause spéciale qu'on appelle force. Qu'est-ce que la force Vitale 7
Cette question comprend les questions suivantes : La force est-elle un mot, une figure de langage , ou bien une réalité ; en d'autres termes , est-ce le nom supposé d'un ensemble de phénomènes , ou bien une cause effective ? Si c'est une cause , est-ce un être ^ on un phénomène de l'être ? Si c'est un être , de quelle nature est-il , distinct ou non de la matière ? Y a-t-«il une ou plusieurs forces vitales ? Et dans tous le» cas» la force vitale concourtrelle avec les antres
5tt4 ESSAI IX.
forces générales; en differe-t-elle en nature ^ ou seulement en degré?
Ce sont là les plus hautes questions des sciences naturelles. Avant de les résoudre pour la physiologie^ il faudrait les avoir résolues pour la physique. Or^ elles ne le sont pas encore. Aucune partie de la science n'est moins avancée. On a mesuré presque toutes les forces de la nature , on n'en a pas même constaté une seule; mais on en parle, et l'on s'en sert' comme si on les avait constatées.
2"*. La seconde question nous entraînerait en pleine philosophie , et ce n'est pas le moment encore : indiquons-la.
Nous demandions tout à l'heure si la force était distincte ou non de la matière ; c'était demander si la force existait; car à moins de réduire la matière a n'être qu'une force , il est clair que la force , qui serait y comme la matière , étendue , divisible , colorée, etc. , ou ne serait pas, ou ne serait qu'une des propriétés de la matière. Or, si la force existe , et que la matière existe aussi , la force , qui alors n'est ni impénétrable, ni tangible, ni visible^ ni étendue, est un êti^ nouveau de la nature duquel ce que nous avons vu jusqu'ici de la matière ne nous donne aucune idée. C'est donc l'être sans la matière, l'être non matière, l'immatériel. Y a-t-il , peut-il y avoir de tels êtres ? On pressent apparemment, sans que nous ayons besoin d'insister, quelle est la portée d'une telle question. Mais, en même temps, il faut rappeler dès à présent que cette question n'est admissible que dans l'oixire d'idées où nous sommes placés en ce moment, et où l'étendue est prise comme le caractère dominant, comme la propriété
essentielle de la matière. Il est évident en de telles conditions que la force ne peut être ramenée à l'étendue ; il Test moins que l'étendue ne puisse être ramenée k la force. Renvoyons encore ce point à lamétaphysiqpie.
Ces deux questions seulement indiquées^ nous voilà , ce semble , en possession de toutes les idées générales que les sciences naturelles puissent nous donner sur la mtatière.
Avant de comparer à cette notion de la matière celle que nous donne la philosophiei les naturalistes nous permettront de leur demander si rien 'dans cette notion autorise à attribuer à la matière une certaine propriété assez importante et qu'on appelle la pensée. Que ceux d'entre eux qui croient que la matière pense^ veuillent biçn s'expliquer. Disent-ils : La matière est étendue , impénétrable / divisible , mobile, etc., donc elle est pensante? ou bien : La matière est tout ce qui vient d'être dit; et puis , en outre, elle est pensante?
Dans le premier cas ( et c'est la position véritable du matérialisme ) , il faut qu'on nous apprenne de laquelle des propriétés de la matière se déduit la pensée. Est-ce delà porosité ou de la dilatabilité , de la coloricité ou de l'électricité? Il faut au moins qu'on ramène la pensée à être soit un phénomène d'étendue^ soit un phénomène de mouvement. Or, c'est ce qu'on ne peut faire par aucune intuition, procédé naturel pour reconnaître le mouvement ou l'étendue. Jamais on ne sent , oh ne perçoit une pensée étendue ou mobile, c'est-à-dire occupant un lieu ou changeant de lieu, c'est-à-dire encore déplaçant ou remplaçant un autre corps. Jamais on ne sent, on ne per- II. 15
çoit l'étendue pensante ou le mouvement pensant. Aucune expérience n'a été faite y aucune expérience n'est possible , qui procure un pareil spectacle. Qr, si la pensée matérielle ne peut être une intuition, il faut qu'elle soit une déduction. Mais cette déduction est impraticable } car elle ne peut partir que d'un principe impossible à établir, savoir, il n'existe que ce qui tombe sous les sens. Or, ce principe n'est pas démontrable; il est gratuit; il n'est ni nécessaire, ni naturel. Il n'est pas naturel : car la grande majorité de l'espèce humaine i v/ic aisément à l'existence de Dieu et des âmes. Il n'est pas nécessaire : car le contraire du principe ne répugne qu'aux sens et n'est point contradictoire avec la raison. Par quelle argumentation pourrait«-on donc réduire la pensée à être un phénomène de mouvement ou d'étendue l un mouvement qu'on n'a pas vu, une étendue qpi'on n'a pas vue , sont choses qu'on ne saurait prouver que de deux manières , ou en démontrant que le contraire impliquerait, ou en établissant que l'hypothèse rend raison de tous les faits. Dans le premier cas , qu'on nous cite dans la pensée quelque pi*opriété, quelque caractère qui soit contradictoire avec le défaut de mouvement ou d'étendue. Le contraire seul peut être soutenu. Dans le second cas , il faudrait montrer que la pensée , à l'exemple de quelques mouvements des corps célestes qu'on ne peut suivre, mais que l'on calcule par une hypothèse dont les résultats cadrent parfaitement avec les faits visibles, est quelque chose dont on peut rendre hy* pothétiquement raison avec de l'étendue et du mouvement. Un de ces Essais a été consacré à eu monr Xxtc la palpable io^possibilité.
Les propriétës de la matière, telles qu'elles nous sont manifestées , ne suffisent pas K nous rendre raison de tous les phénomènes physiques. Nous sommes, pour ainsi dire , obligés d'aller chercher au delà de ces phénomènes la cause du mouyement. La force est une induction ou une supposition indispensable. Gomment donc ces propriétés doniferaient^-elles la pensée? La f<»*ce elle-même ^ fût-elle certaine, ne peut donner la force pensante. La force vitale , organique 9 etc. y ne àç }) après tout que des changements de formé /des mouvements, ou plutôt des déplacements. Or , la pensée est à coup sûr quelque autre chose que tout cela.
On objectera peut-être que dans la recherche des propriétés physiques de la matière, nous avons admis des causes sans ressemblance avec leurs efiëts. Quelle ressemblance entre la force et un corps dur, entre rattraction et un corps pesant? Pourquoi doac la matière étendue et mobile ne serait>-eUe pas la cause de la pensée?
Répondons d'abord que Ton nous propose une induction inverse de celle qu'on nous donne en exemple. Ainsi, pour expliquer un corps qui résiste ou qui pèse , nous sommes forcés de concevoir une cause que nous avons peine à supposer corporelle. La force en effet n'est conçue ni étendue, ni impénétrable. Et pour expliquer comment se produit quelque chose qui n'a aucune des apparences de la matière, la pensée, nous serions obligés de remontera un principe matériel? L'analogie est loin d'être exacte.
En second lieu, il est vrai que l'attraction n'a nul rapport de similitude avec la sensation de du-'
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reté ou de pesanteur. Aussi , ne s'agit-il pas, dans la description de la matière, de la sensation qu'elle produit. Nous avons fait abstraction du sujet sentant; mais d'accord en cela avec tous les naturalistes, nous avons pris comme données inébranlables et indémontrables, les jugements immédiats attachés inséparablement aux sensations simples, tels , par exemple , que la conception de l'étendue comme existante, à propos de la sensation de l'étendue touchée. Si nous avions incidente ^ur ce point, nous aurions élevé l'objection des sceptiques, et ce n'était pas le lieu. Or, si l'on fait abstraction de la sensation, il n'est pas vrai^que l'attraction, considérée comme cause de la pesanteur, soit toute différente de son effet : on n'en sait rien, on n'en peut rien dire. L'attraction n'est pas chose dont nul ait prétendu soupçonner la nature. On veut dire seulement, en se servant de ce mot, que si un corps était attiré vers le centre de la terre, il exercerait dans le trajet sur les corps interposés la pression que nous appelons pesanteur : par conséquent , peser ressemble à être attiré. Une vertu attirante supposée dans les coi^s peut donc être l'idée de la cause inconnue de la pesantem*; et les phénomènes, notamment la loi générale que suit la pesanteur , autorisent à supposer plutôt une force qui attire qu'une force qui pousse. Cela étant, on appelle cette force attraction ; et l'hypothèse admise, comment dire que la cause n'a point de rapport avec son effet? De quel droit affirmer quelque chose d'une cause dont la conception peut être rendue aussi ressemblante a son effet qu'on le voudra, puisqu'elle n'est conçue qu'à liaison de cet efiet et pour le
besoin des phénomènes? J'en dis autant de la cohésion. Si de la cohésion comme fait vous induisez la cohésion comme cause, c'est-h-dire si de l'état de continuité résistante des parties de la matière vous concluez une force qui les unit, comment affirmer quelque chose de la nature d'une force dont TOUS ne savez guère que cela^ qu'elle vous parait une conception nécessaire?
En raisonnant par analogie, s'il fallait inférer de là ce qu'on doit croire de la cause de la pensée ou du sujet de la faculté pensante , je dirais que cette faculté ne pouvant être déduite ni du mouvement ni de l'étendue , n'ayant dans ses manifestations rien de semblable, rien même d'analogue aUx phénomènes matériels^ puisqu'elles échappent aux sens, ne peuvent être représentées par aucune image, et se signifient d'une manière spéciale et directe au sens intime, il parait conséquent et naturel de la rapporter à une cause ou à un sujet sans rapport avec les causes ou les sujets sensibles. En effet, comme le mot pesanteur, qui se prend tantôt pour l'efTet, tantôt pour la cause, le mot pensée signifie alternativement ou le produit, ou ce qui produit; on dit une pensée et la pensée. Une pensée, attestant une cause pensante, comme un mouvement, une cause mouvante; et aucune expérience ni aucune déduction ne pouvant rapporter la cause pensante à aucune cause physique jusqu'ici connue, à aucune propriété soit perçue, soit supposée logiquement dans les corps, les règles du raisonnement obligent de mettre à part la cause pensante, et, jusqu'à nouvel ordre, de la poser comme un principe sui generis dont nous ne sa-
TOUS encore rien qae son ezisteàce et sa nécessite.
N'allons pas plus loin ^ et disons seulement que rien dans tout ce qui Tient d'être dit sur la matière ne fonde le droit de réduire à la matière Fmâyersalité des existences, et que le fait de la pensée ne ressort ni directement ni indirectement des pr<^iétés des corps. Jusqu'ici le piatérialisme est donc une hypothèse gratuite.