‹ Essais de philosophie (volume 2)Chapitre 18 sur 42 · DE LA NOTION COMBTONE DE LA MATIÈRE · texte numérisé non relu

DE LA NOTION COMBTONE DE LA MATIÈRE

SELOIf LES P^LOSOPHSS.

$. I. Idëe générale delà matière.

Pour connaître la matière, nous avons emprunté aux sciences naturelles les notions que l'obserration et le raisonnement leur fournissent, et nous avoDs essayé seulement de nous en rendre compte et de les soumettre à une ordonnance provisoire qui ne nous a toutefois satisfait qu'imparfaitement. On a dû apercevoir encore çà et là des nuages et des lacunes ; une science plus pure et plus complète n'aurait pu être demandée qu'à la métaphysique} mais nous n'y aspirons pas, nous ne voulons que mettre en regard la notion scientifique et la notion philosophique de la matière. Or, nous n'avons fait encore que la première moitié de notre tâche; passons à la. seconde : nous avons raisonné avec les naturalistes; raisonnons à présent avec les philo-* sophes.

Quand il s'agit de rechercher ou d'exposer les

élément» philoaophîques d'une notion complexe^ on peut y procéder de deux manières : en allant du simple au composé ^ ou du connu à l'inconnu. Il s'en faut en effet que ces deux méthodes reTiennent au même. Souvent il nous arrive de connaître le composé avant le simple ; la succession de nos connaissances est relative à notre nature plutôt qu'à la nature des objets connus. Des deux procédés, le premier est le plus conforme à l'ordre que la raison établit entre les idées ou entre les choses^ le second à l'ordre de l'acquisition de nos connaissances; l'un est logique» l'autre expérimental. On sait que dans, les phénomènes confus que nous observons, dans les notions en gros que nous, nous formons, l'esprit remonte aux principes aussi souvent qu'il descend aux conséquences ; il recherche ainsi ce que supposent les faits donnés; c'est l'inverse de la déduction. Mais ce travail tetminéi la raison peut opérer la déduction , et reproduire les faits ou les idées dans l'ordre où les faits et les' idées paraissent s'engendrer les uns les autres. La philosophie, comme science d'observation, doit, pour assurer ses bases, suivre un autre procédé, et s'enquérir des choses dans l'ordre où l'esprit humain livré à lui«méme, sous le poids de la vie réelle > les aperçoit et les reproduit; c'est la méthode psychologique. Mais une fois que cette méthode nous a conduits à des connaissances éclaircies et assurées , il est possible d'en tracer un tableau rationnel, et de représenter les feits dans un ordre que j'appellerai volontiers systématique. La acience en eflet n'est pas l'histou^ de la connaissance, et la chronologie des découvertes n'est pas exactement le système des faits.

Ici 9 nous ne nous enchaînerons à aucune méthode exclusive. Cependant Tordre que nous adopterons sera plus systématique que psychologique. Nous exposerons ce que nous connaissons de la matière , plutôt que la façon dont nous acquérons cette connaissance. Sans doute le souvenir de ce mode d'acquisition pourra bien nous aider quelquefois à éclaircir^ a justifier nos idées; nous ferons, quand il le faudra , allusion aux antécédents de l'expérience ; nous en appellerons parfois à la psychologie. Mais l'ordre de notre exposition sera le plus souvent un orchre de déduction ; à la succession expérimentale de nos idées nous substituerons y autant que possible y leur hiérarchie logique. Qu'on veuille bien remarquer cependant qu'il ne s'agit ici que du procédé d'exposition , car pour le fond des idées j il sera pris à la source où puise toute philosophie d'observation y et ce n'est point une théorie a priori que nous présentons.

Sans les corps , la matière serait un continu solide; les corps sont des fragments de ce continu. Ils subsistent nécessairement dans un continu pénétrable ; ils ne peuvent être conçus hors de l'espace. L'espace se prête infiniment à une infinité de corps réels ou possibles : ainsi le corps suppose l'espace.

L'espace est donc un antécédent logique de l'idée de corps. L'espace est une conception nécessaire. Est-il un être? n'est-il qu'une idée? La question trouble la philosophie depuis qu'elle est posée. L'espace ne semble qu'une idée; car il n'est pas matière^ puisqu'il n'est pas impénétrable^ et il n'est pas esprit, puisqu'il est divisible. Comment cependant ne serait-il pas un être; puisqu'il a des propriétés, celle

par exemple de contenir tous les corps ^ et puisque nous ne pouvons nous empêcher de le croire existant^ après la suppression même des corps qui le remplissent ? grande difficulté qui n'est pas encore résolue. Sans prétendre la résoudre j nous dirons que l'idée d'être se joint à l'idée d'espace; à l'idée , remarquez-le bien^ et nous ne disons rien de plus. Soit à tort ; soit à raison y nous concevons nécessairement l'espace comme existant j comme quelque chose. L'idée d'être est donc dans l'idée d'espace.

U n'est pas l'être en général ^ car l'être en général est une abstraction qui convient indifféremment à l'esprit ou à la matière. N'étant pas l'être en général , il a des qualités j ou du moins dans l'idée d'espace se trouve l'idée de certaines qualités. Celle qui le ca» ractérise est la capacité de recevoir et de contenir tous les êtres susceptibles d'occuper un lieu y c'est-à-dire étendus. L'espace est donc le Tide ou le néant d'êtres étendus. De? deux propriétés qui caractérisent principalement la matière y il manque à l'espace l'impénétrabilité; lui manque-t-il l'étendue pure? La faculté de recevoir des lieux comme celle d'en occuper semble impliquer l'idée d'étendue. Les corps ne sont étendus que parce qu'ils occupent certaines portions de l'espace; et ils les occupent^ grâce à leur solidité ou impénétrabilité. L'étendue y sans la solidité ou impénétrabilité y ne donne donc ni le corps ni la matière; l'étendue ainsi abstraite' peut appartenir a l'espace. Quelle est en effet la définition de l'espace pour ceux des philosophes qui n'en admettent point la réalité? L'étendue abstraite ; pour les autres^ ce serait plutôt l'étendue vide. Boiv nons-notts à dire que l'étendue sans limite ; moins

SS4 BSSAI IX.

ridée de Timpënétrabilité , plus l'idée de l'être^ donne l'idée d^espace.

Cependant , comme l'étendue ne s'applique d'ordinaire qu'aux objets corporels y nous leur réserverons ce mot ; appliqué à l'espace , ce sera l'étendue fondamentale. L'étendue réelle qui se manifeste par la présence du corps sera la seule dont nous parl^ rons désormais.

L'espace est pénétrable f c'est-k-dire qu'il a cette propriété inconcevable de pouvoir coexister avec l'objet qui le remplace. C'est le dernier degré de la divisibilité, la divisibilité absolue , la divisibilité sans atome. Cette divisibilité ne peut se réaliser par lé phénomène de la division : car l'espace n'est pas phénoménal; il est insensible. Nous concevons Tespace pur , nous ne percevons que l'espace garni y c'e8t«^-<lire le corps dans l'espace. Ainsi, l'espacé n'est divisible qu'en parties concevables , non en parties sensibles ; car lui-même échappe à tous nos sens , et il n'existe, pour nous , que par sa capacité d'être rempli. Si donc par abstraction nous le considérons en lui->méme , nous pouvons dire qu'il est divisible, mais c'est une propriété plutôt qu'une qualité; sa divisibilité réalisée, sa manière d'être divisé , c'est d'offrir un lieu aux existences. Il n'est pour nous que lorsqu'il est rempli ; on peut dire qu'il n'apparait que par les objets dans lesquels il s'absorbe. La possibilité de la coexistence de ces objets divers suppose l'espace; mais encore une fois, l'espace n'est que concevable, ce qui ne veut pas dire qu'il ne soit que possible. Il est une conception, mais nécessaire.

L'espace pur est le vide. Supposez maintenant qvut

DE LA MATIÂRE. 335

l'espace se remplisse, qu'il produise sur nous cet effet par lequel il cesse pour nous d'être le vide : dans l'espace pur i il n'y avait rien ; dans l'espace réel, il j aura quelque chose. Cette qualité par la* quelle la réalité extérieure nous est manifestée, porte en métaphysique différents noms dont aucun n'est heureusement choisi. On l'appelle résistance i impénétrabilité, solidité; on pourrait l'appeler encore tangibilité, extériorité^ étendue réelle. Nul doute que l'effet immédiat et distinctif de cette qualité ne soit de rendre l'être sensible au toucher; mais le nom de tangibilité a l'inconTénient de ne désigner cette qualité que par un de ses effets sur nous-mêmes. Ce nom supposant la présence d'un être qui touche l'objet^ n'exprime qu'une qualité relative. Il en est de même du mot de résistance. La matière résiste : à qui ? Toilà encore une idée de relation , et la solidité est une qualité absolue. D'ailleurs , il y a quelque chose d'actif dans l'idée de résistance, et il semble qu'à proprement parler, l'jêtre animé seul résiste. La solidité serait l'expi^essioaJa plus convenable. £Ue est le nom exact et mathématique de l'étendue avec toutes ses dimensions. L'ineonvénient, c'est que la physique donne à ce mot d&solide un sens spécial et nomme ainsi l'état des corps qui ne sont ni gazeux ni liquides. Or , l'air et l'eau sont métaphysiquement et mathématiquement solides , aussi bien que le fer ou le caillou; car l'air et l'eau ont un^volume, dé« placent d'autres corps , occupent un lieu dans l'esf pace; enfin, l'on ne peut leur refuser la réalité des trois dimensions de l'étendue, et telle est la véritable idée de l'impénétrabilité. Cette dernière expression , la plus usitée chez les métaphysiciens , a bien quel-*

236 £SSAI IX.

ques-uns des inconvénients de celle de solidité. On éprouve de Tembarras à comprendre comment les liquides , comment les gaz peuvent être dits impénétrables^ et la fluidité paraît équivaloir à la pénétrabilité. Mais il suffit de concevoir que ce serait une pénétrabilité bornée et relative^ et que c'est par illusion, hypothèse ou préjugé que le langage ordinaire fait absti^action de l'existence matérielle de l'air. Il n'est pas besoin d'être physicien pour savoir que l'air est un corps , que les liquides ne sont compressibles qu'à un très-faible degré y et la moindre machine à vapeur prouve énergiquement que ce qui est aériforme est impénétrable. Nous pourrons donc nous servir du langage usité en métaphysique y et nous conserverons ce mot d'impénétrabilité , en regrettant qu'il n'en existe pas de meilleur et de spécial. Si nous ne craignions l'innovation dans le langage et les équivoques qu'elle engendre, nous nous servirions de l'expression d'étendue réelle ou sensible. En effet , l'étendue inaccessible aux sens n'est que l'espace, étendue supposée ou seulement conçue. Dès que l'étendue devient sensible ou percevable , c'est à la condition de l'impénétrabilité , c'est-à-dire de déplacer un autre corps , ou de ne pouvoir dans un même temps occuper le même lieu qu'un autre corps. C'est l'étendue, plus la matérialité; c'est l'étendue réelle ou proprement dite. L'étendue, moins cette condition , c'est le vide. L'étendue remplissant le vide est la véritable étendue ou l'extériorité solide. Aussi, lorsque nous parlerons désormais de l'étendue, entendrons-nous constamment l'étendue ainsi conditionnée; car l'étendue, moins cette condition, se confond avec l'espace ^ et puisque nous avons ces

DE LÀ MATIÈRE i 237

deux noms , étendue et espace , pourquoi les attribuerions-nous à une seule et même chose? Nous distinguerons donc l'étendue de Fespace^ et elle ne peut en être distinguée qu'à la condition qu'on lui adjoigne la résistance. L'espace résistant^ l'espace solide , l'espace impénétrable , ce sera pour nous l'étendue; ce sera déjà la matière.

Ici^ la sensation et la perception réunies nous attestent une existence. La matière ne parait point par elle-même une conception nécessaire. Sans doute puisqu'elle est, nous ne saurions conceyoir comment elle pourrait n'avoir pas été; mais nous sommes maîtres de supposer qu'elle aurait pu ne jamais être. Ce n'est pas la raison qui nous force à concevoir la réa* lité de l'être étendu, c'est l'expérience. La sensation seule nous oblige à l'induire immédiatement; mais la sensation posée, cette induction est nécessaire.

L'espace est plus que divisible , il est pénétrable. L'étendue pénétrable , c'est la définition de l'espace. L'étendue impénétrable, c'est la définition de la ma* tière. Du moment que l'être divisible est tangible ^ ou plutôt du moment que l'étendue est sensible, elle est' divisible, car elle est divisée; l'expérience nous l'atteste. Si ce seul et même être occupait tout l'espace sans division, sans divisibilité réalisable, en d'autres termes, si l'étendue n'était comme l'espace que conçue divisible^ ce serait le plein. Cela suffi t pour démontrer par induction l'existence 4^ vide : car l'étendue est divisible et divisée. Ainsi la combinaison de l'être , de l'étendue , de l'impénétrabilité , de la divisibilité, donne tout de suite la figurabilité. La figure n'est que la manière d'être divisée.^' l'étendue. Point de division sans figure. La fi'

238 ËSSÀt IX.

et la dÎTision ne sont que deux points de vue d'un même fait.

L'étendue pourrait être égale à l'espace. La mà« tière serait alors un continu. Mais dans ce même étre^ dans ce continu qui n'est que concevable ^ il y a des divisions. Ces divisions sont terminées par des lignes. Ces lignes sont dans de certains rapports les unes à l'égard des autres. Elles sont des figures.

Ainsi de même que l'espace ne nous apparaît que l<empli , c'est'-^à-dire à la faveur de l'étendue réelle , de même l'étendue réelle ne se montre à nous que divisée , c'est-à^ltre figurable.

Or, l'être étendu , impénétrable i divisible, ce continu supposé s'appelle matière.

L'être étendu, impénétrable, diviâé, figurable ou figuré , c'est le corps.

Les notions de matière et de corps sont de» notions ontologiques. Mais la matière n'existe efiTectivement que dans les corps et par les corps. Elle ne peut être considérée indépendamment des corps que par abstraction.

On pourrait représenter les notions d'espace , de matière, de C(H*ps, ainsi qu'il suit :

Espace = être -4- étendue + pénétrabilité.

Matière = être + étendue + impénétrabilité + divisibilité.

Corps = cb*e + étendue + impénétrabilité + divisibilité. + division + figuration.

Et d'après les explications que nous avons don-* nées sur l'idée d'étendue, ce savaient des définitions suffisantes que celles-ci : t< I>a matière est l'être éten- IV du. — Le corps est la matière divisée ou l'étendue (( figurée. »

DE LA matière: SSO

. C'est aa fond le sens de la dëfinition d'Arbtotei savoir qu'un corps est une substance composée de matière et de forme.

j. n. TaUean des propriétés de la matière.

Toutes les notions qui Tiennent d'être exposées nous sont originairement suggérées par le toucher. Le toucher est le garant de l'existence du monde.

Aussi n'hésîtons-uous pas à regarder toutes les qualités que nous Tenons d'attribuer à l'être comme réelles , comme existant absolument dans l^ corps. Nous ne pouvons concevoir les corps autrement : il n'y aurait rien dans l'espace f si ce qui y est n'y était pas ainsi. Il faut bien que ce qui y est ait la propriété d'occuper un lieu, c'est-à-dire soit impénétrable; autrement ce qui y est n'y serait pas. 11 faut bien que ce qui est impénétrable soit divisible; autrement le monde serait un continu similaire, immobile, illimité, dans lequel aucune distinction, aucune relation ne serait possible, par conséquent aucun phénomène physique, aucune perception, aucune sensation. 11 n'y a point de sensation de l'infini : toute sensation suppose le fini , par conséquent, dans l'ordre matériel, la division.

La.diviaLbilité de l'étendue, aTons*uous dit, donne naissance à ses divisions et pur Va même aux figures. L'étendue divisée est nécessaiiement lifjurce. Point de parties impénétrables qui ne soient des figures. La figuration n'est pas la division ; mais elle est inhérente à la division.

Les divisions ou parties fîguices coexistent dans l'e^ce. Elles le divisent simultanément. Elles occBpent en même temps des (icux divers, i

peut occuper le même lieu qu'une autre avec cette autre; rimpéuétrabilité s'y oppose; cependant l'une peut remplacer l'autre. Si donc une même portion d'étendue est dans un lieu et dans un autre lien, comme la nature de l'étendue ne permet pas qu'elle soit dans l'un et dans l'autre simidtanément^ il faut qu'elle y soit successiTement. Le tout divisible dans lequel les corps coexistent simultanément, c'est l'espace : le tout divisible dans lequel les corps coexistent successivement , c'est le temps.

L'occupation successive d'un. même lieu par diverses portions de matière ^ ou de divers lieux par la même portion , c'est le mouvement. Or, les mêmes corps peuvent être observés en des lieux divers , des corps divers aux mêmes lieux. Donc les coi^s sont doués de la propriété de changer ou d'être changés déplace, c'est-à-dire d'être mus; ils sont mobiles. Le mouvement existe , l'expérience l'atteste. Tandis que la localisation n'a besoin que de l'espace, le changement de lieu ou le mouvement a besoin du temps. Ce n'est pas le mouvement qui constitue le temps ; mais le mouvement n'existe qu'à la condition du temps. Il faut pour le mouvement , l'espace^ plus le temps.

Le mouvement est une nouvelle qualité , la mobilité , une nouvelle propriété de la matière. Mais ici se place une remarque importante. L'observation nous montre le mouvement comme une qualité générale des corps ; point de coips qui ne soit mù ou mobile. La matière ne peut être observée sans le mouvement. Mais peut-elle être conçue sans le mouvement? oui, elle le peut. Peut-elle être conçue sans l'étendue I l'étendue réelle et impénétrable? non^

DE LA MATIERE. 24l

elle ne le peut. Le mouvement existe^ il est expërimentalement Inhérent à la matière. Lui est-il essentiellement inhérent? rien encore n'autorise à le soutenir.

Il est évident de soi que l'étendue est essentielle à la matière. L'étendue, hors de la matière, est une abstraction ; la matière sans l'étendue est un nonsens. Leur relation n'est pas celle du mode et de la substance : le mode ne peut que par supposition être conçu hors de là substance : mais la substance sans tel ou tel mode peut être conçue existante. Or, la matière sans l'étendue n'est plus la matière , elle n'est rien, ou elle n'est que la substance, c'est-à-dire pas plus la matière que l'esprit; car la matière, c'est la substance étendue. Ce n'est donc que par analogie qu'on peut appeler Tétendue une qualité. On a eu raison de le dire, elle ne qualifie pas seulement la matière^ elle la définit.

Il semble au contraire que le mouvement peut disparaître sans que la matière s'anéantisse. Supprimez le mouvement, l'ordre actuel du monde est détruit, ce dont est fait le monde subsiste. La ma-* tière ne sera plus ni pesante, ni chaude, ni lumineuse, elle ne sera plus combinée ni organisée, soit ; mais cela veut-il dire qu'elle ne sera plus ? non, elle sera encore; elle sera la matière inerte.

Voilà ce que nous enseigne la sensibilité bien observée; on verra plus basque la raison peut aller plus loin et identifier des choses que nous sommes forcés de distinguer encore.

Les qualités de la matière qui viennent d'être énumérées^ paraissent être les qualités premières de la matière. En voici le dénombrement : rdiMidne ,

24a B8S4I IX.

rimpënëlrabilité , la divisibilité y la figare , le mouvement. Mais comme la figure résulte de la divisibilité p et que Tétendue sans l'impénétrabilité n'a rien de réel , on peut les réduire à trois , l'étendue , la divisibilité et le mouvement.

De ces trois qualités y la divisibilité est nécessaire à l'existence des corps et à celle du mouvement. Étendue indivisible^ c'est étendue immobile. Mais la matière peut être conçue sans les corps et le mouve* ment : donc la seule qualité nécessaire à la matière, c'est l'étendue , en comprenant sous ce nom l'éten*-» due impénétrable* Ainsi l'on a eu de bonnes raisons pour regarder l'étendue et l'impénétrabilité comme les seules qualités rigoureusement premières ^ c'està-*dire nécessaires y de la matière ( Royer-GoUard).

Mais la division , d'où Ton induit la divisibilité , est nécessaire au mouvement* Car le mouvement est moins une qualité de la matière^ qu'une qualité des corps. De la divisibilité naît la possibilité des corps et par suite celle du mouvement.

Ainsi les qualités premières de la matière qui se présentent d'abord ^ seraient :

L'étendue (réelle^ c' est-a-dire comprenant l'im* pénétrabilité ) y qualité nécessaire.

La divisibilité, propriété contingente.

La divisibilité se réalise par la division. De là une propriété expérimentale y celle de la division de la matière en portions de matière y c'est--à*dire en pai> ties étendues et impénétrables : ce sont les corps. L'existence des corps peut jusqu'à un certain point être considérée comme une qualité de la matière ; car celle-ci ne nous apparaît que divisée en corps. Mais la matière, moins cette division ; n'est qu'une

DE Là BlATlàRE. S43

ff

conception ; car dile n'existe pas ainsi ; elle est conçue comme le fond même et comme TétofTe de la réalilé.

Ainsi et pour s'arrêter à une rédaction définitive ^ voici les éléments de la notion de m9tière.

Étendue et impénétrabilité, qualités première» nécessaires. C'est la condition de la matière, c'est ce qui constitue la matérialité.

Divisibilité^ propriété et non qualité, c'est une idée dérivée et non une perception.

Division en portions on corporificaUcin , qualité première expérimentale de la matière*

La matière ainsi qualifiée donne le corps , qui est la matière à son état réel.

Le corps ne diffère de la matière que comme le particulier du général. U a donc toutes les qualités de la matière; il est étendu et impénétrable, ^est^à* dire matériel.

Mais ^e plus, comme matière divisée, il est figuré, il lie peut pas ne pas l'être. Autremient^ il serait la matière, o'eslr«-dire un continu indivis.

Ainsi l'étendue et l'impénétiid>ilité qui constituent la matérialité, plus la figure qui résulte de la divisibilité de la matière, sont les attributs essentiels des corps.

Etendue, impénétrabilité, figure, qualités pre« mières nécessaires, non de la matière, mais des corps i elles constituent la corporéiié» Sans l'une de» trois , le corps n'est pas le corps. La figure sans l'étendue implique. L'étendue sans la figure est la matière sans l'impénétrabilité, ou l'espace. L'impénétrabilité sans l'étendue n'est rien , ou n'est qu'une supposition contradictoire. La figure avec l'étendue

sansTImpénéti^abilité^ c'est le fantôme, le spectre; et même à prendre le spectre comme possible, c'està-dire à croire aux revenants, la conception en exclut le corps. Une figure incorporelle est la définition du spectre ou de l'ombre. Il est donc démontré que nous ayons atteint les éléments de la corporéité, c'est-à-dire les qualités nécessaires des

corps.

Une qualité ou plutôt une propriété qui se déduit immédiatement des précédentes , c'est la divisibilité. Le corps est divisible, puisqu'il est la matière. C'est le propre de la divisibilité que le terme n'en puisse être conçu. Le corps étant une division de matière divisible, est donc divisible également , c'est-à-dire qu'il peut toujours être conçu divisé. Quant à la division réelle ou physique qu'il subit ou peut subir, c'est objet d'observation , c'est affaire d'expérience. Nous y pourrons revenir. Pour le moment, il suffit de dire que la divisibilité, la divisibilité, bien entendu , et non la division , est une propriété qui se conclut nécessairement de la natiu*e delà corporéité.

Les qualités nécessaires sont celles sans lesquelles leur sujet n'est pas conçu. On peut, si l'on veut , réduire aux qualités nécessaires les qualités premières. Ce qui est certain , c'est que les qualités nécessaires sont premières.

Après les qualités nécessaires, conditions logiques du corps, viennent celles qui ne sont pas moins générales, mais sans lesquelles le corps peut être conçu. Celles-ci en sont les conditions expérimentales. Elles sont contingentes.

La première des qualités générales des corps , c'est le mouvement; du mouvement se conclut la pro*

DE LK MATTÈRB. 245

pricté da mouTctnent, ou la mobilité. De cette propri<^té se dérÎTe la possibilité de presque toutes tes propriétés physiques de In matière. L'obseryation semble nous représenter la matière comme un composé d'éléments en mouvement ; mais il ne s'ensuit pas en bonne logique que le mouvement soit essentiellement inhérent à la matière. Le mouTement est essentiel au monde, c'est-à-dire à l'ordonnance des corps; mais il ne semble que la condition expérimentale des corps. Nous parlons ici le langage de l'observation ou de l'expérience.

Le mouvement existe; il existe indépendamment de nous. U n'est point uniquement relatif à notre manière de sentir. Far le mouvement au à la condition du mouvement, les corps agissent les uns sur les autres, ou du moins changent de relation les uns à r^prd des autres. Il y a donc un mouvement absolu, c'est-à-dire indépendant de notre sensibilité; mais un mouvement absolu, c'est-à-dire indépendant de toute relation , aucune expérience ne le constate.

Toutes ces qualités sont sensibles. Mais le sens qui nous les faltconiinitrc distinctement, est le toucher. U serait téméraire de dire que la TUfrï en donnerait aucune idée. Mais cette i^ moins complète, car la vue ne nous rév^ fait de ta résistance solide , et serait plus f suspecte de ne pas nous donner quelque choi solu. Enefltt tes objets de la vision peuvent »(^^ < de» représentations du moi , des alTections ii^ rienres, si te toucher ne Tin^£Ontrôlcr , oa rràs, fier et guider tes opératîiâ^^^^^^^^Lft toticlià\ est le sens doininateui-.JI^^^^^^^^HkÉBele-naV

146 USAI vc:

est un homme; on ne sait oe que serait im être kiir main à qui le toucher n'aurait pas été donné ; on ne le ooQçoit pas. Aussi la nature n'a«-t*elle pas permis qu'un tel être existât. Nous ne connaissons réellement le monde que parce que le monde est tangible. On peut même ajouter que c'est la tangibilité qui nous donne toutes les sensations; car tous nos sens ne sont que des touchers particuliers, et nos diverses affections sensibles ne sont provoquées que par de certains contacta entre les objets et nos or« ganes.

Le toucher est donc le sens des qualités premières \ La vue le seconde et le complète; avec le temps même, elle le supplée. On se contente de voir^ et l'on se fie à la vue, sans confirmer par le tact ce qu'elle enseigne, car cela prendrait trop de temps , et quelquefois cela serait impossible. Mais jamais la

' Nous parlons ici le langage de la plupart des psychologistes. Suivant eux , le toucher donne directement la perception de Fétendae, qaatifë alMolae de» corps, tandis que le goût on l'odorat né donne qae des affections relatives à une cause inconnue. ( Yoyes TËssai III, p. ao5, et surtout M. Royer*Collard , Reid, T» III, p. 4^8.) Je sais que la prérogative des qualités tactiles a été contestée, et qtie l'on a ^vouln mettre sur le même pied tontes les sortes àt qualités accusées par toutes les sortes de fensatious. Cesl la négaticm de la distinction des qualités secondes et des qualités premières. Mais ceux qui la rejettent ne contestent pas que l'étendue ou la force impi^nÙrabU ne soit une qualité première , au sens de nëces-^ «ùreet d'absolus; ils nient seulement qu'elle sât connue eonune telle à titre de qualité tactile, et ne veulent pas qu'elle doive à la sensation sa certitude et sa réalité. L'étendue pure est, suivant eux, conçue indépendamment de la tangibilité. C'est une question de psychologie, plus que d'ontologie. M. Garnicra attaqué d'une ma-» nière très-forte la distinction que nous conservons ici sans la défendre, soit dans son Précis de psychologie (liv. I, ch. I, sect. II, §. 3 ), soit-dans son édition de Descartes ( T. ï, p. cxtni, et T. IIJ, p. III, et p. i32.)

vue ne remplace absolument le toucher; elle le suppose toujours , et elle est en elle-même ^ comme les autres sens, une nouvelle forme de toucher.

Ainsi la matière ou l'étendue résistante n'eat pas seulement tangible > elle est visible. Est-ce ïk une nouvelle qualité de la matière ? non } o'est plutôt ime nouvelle qualité, une nouiFelle faculté de la nature humaincr Dire que la matière est visible , c'est j à proprement parler , dire que nous sommes constitués de façon à percevoir par un certain organe les qualités ci«dessus énuméréesj avec une autre affection que Taflèction occasionnée par le toucher. Sont- ce d'autres qualités? ce sont les mêmes; mais c'est une autre manière de les perce*voir. I^ous voyons de l'étendue^ de la division ^ de la figure, du mouvement. Toutes ces choses dif«f èrent-elles de ce qu'elles étaient pour le toucher ? Elles ne diffèrent nullement en elles-mêmes. Elles diffèrent en un seul point , en ce qu'elles sont vues et non touchée»; c'est nous qui différons et non pas elles* Être vu, en quoi cela Gonsiste-t*il ? Pour nous mêmes ^ dans la différence de la modification qui nous est propre et que nous appelons vision. Pour les choses ou extérieurement, cela consiste en ce que, bien que ce soit la même étendue, la même figure, etc., il y a un élément nouveau, un seul , la coloration. Elle est le moy^n et la condition de la manifestation pour ia vue des qualités tangibles.

Or, maintenant la couleur ou.coloration est-elle une nouvelle qualité première , la coloréké une nou* velle propriété première? Représentons-nous la matière telle qu'elle est , et même munie de tous ses attributs secondaires : nous pouvons la concevoir

ainsi avec tous , hors un seul, dans la nuit profonde. En effet, pour que la coloration existe, il faut deux choses , sa cause extérieure et la vue. Si la vue n'existait pas , s'il n'y avait pas d'yeux au monde , la cause extérieure subsisterait seule , c'est-a-dire qu'il existerait une certaine disposition de molécules, ou pour n'emprunter que des expressions de métaphysique, une certaine figure de parties, qui se combinerait avec la lumière d'une certaine façon. Telle est en gros la cause de la couleur ; mais ce n'est point là la couleur; c'est de la figure et du mouvement, rien de plus. Eh bien, cette cause même de la couleur n'est pas une qualité première , en tant que cause de la couleur; car elle suppose une condition accidentelle, une donnée contingente, l'existence delà lumière. Or, on peut concevoir le monde sans la lumière; que le soleil s'éteigne, la matière subsistera complète dans les ténèbres. Quant a cette disposition de parties qui , en admettant le soleil , plus la lumière, y>l^",: l'oeil, plus la vue, est la visibilité ou la couleur, elle n'est, à proprement parler, que de la figure et de la division. Bien analysée, elle se réduit donc à des qualités premières qui nous sont déjà connues. Pour que le phénomène de la vision s'accomplisse, il faut encore du mouvement. Division , figure, mouvement, impliquent l'étendue solide; Nous n'avons donc point fait un pas hors du cercle que nous avions précédemment tracé.

Ce que nous venons de dire de la visibilité ou de la couleur , on prévoit que nous le dirons à bien plus forte raison du son , de la saveur et de l'odeur. Ce sont là des qualités secondes de la matière, qualités relatives à nous; et dont les causes extérieures

prises absolnment^ se réduiront à de l'ëtendae, de la division y da mouvement y et n'en différent qu'à raison de nos organes. Les qualités secondes ne sont que certains effets des qualités premières sur certains de nos sens.

Mais avant de développer davantage cette idée , rappelons-nous que nous suivons un ordre plus rationnel que psychologique, et que les révélations expérimentales de nos sens ne doivent venir qu'après les idées nécessaires et leurs inductions logiques. Oublions donc que la matière est sapide et colorée ^ même qu'elle est palpable , et revenons pour les contempler plus attentivement aux qualités premières, que nous lui avons assignées.

L'étendue est cette qualité qui distingue la matière soit de l'être divisible ou l'espace , soit de l'être indivisible ou l'esprit; le mot manque pour la bien désigner, mais quelle que soit l'imperfection du langage, l'étendue est un fait; elle a une existence absolue ; elle est même la condition d'existence de la matière. Je n'hésite pas à dire , après Descartes , que pour la perception du moins, elle est l'essence de la matière; caria matière sans l'étendue , c'est la substance , et la substance n'est pas plus spirituelle que matérielle. Au contraire la substance étendue est. déjà la matière.

$. ni. Obfleirations et conséquences.

De la contemplation de ces qualités naissent deux co?î séquences : l'une importe aux mathématiques, l'autre à la métaphysique.

1. Combinez la matière avec la division , vous avez des corps ou parties de matière. Les corps se di-

2âa i&&$jli jx.

Tisent à leur tour, et donnent des parties ou de moindres corps* Sans opérer cette division ^ prenezla comme possible, conceTez*la seulement : vous vous représenterez la matière comme un tout divisible; un tout divisible est une quantité ou grandeur. Les divisions de l'étendue sont avec eUe dans la relation des parties au tout, c'est-à-dire du moindre au plus grand. et de la pluralité à l'unité. Chaque division , à son tour , peut être conçue comme un tout divisible en parties, et ainsi de suite à l'infini , de même que dans la réalité tous les corps possèdent toutes les propriétés de la matière • Us la divisent et se divisent comme elle.

Or , maintenant dire que l'étendue divisée vous donne l'idée du tout divisible, et l'idée de tout divisible le rapport du plus grand au moindre, de l'unité à la pluralité , c'est dire que Tétendue est une . quantité ou grandeur; grâce à la divisibilité , elle se compte et se mesure. Et ce que nous disons de l'étendue prise abstraitement, au mojen de la division prise comme possible , nous le disons de la matière qui est l'étendue concrète avec ses divisions réelles. £t ce que nous disons de la matière , nous le disons des corps , ils sont également numérables et mesurables* Ils sont les parties d'un tout, et peuvent à leur tour être considérés comme des touts qui ont chacun des parties , et ainsi le nombre et la mesure s'y appliquent également.

Des parties ou quantités, des portions ou grandeurs, des corps ou divisions sont figurés. L'étendue ne peut être divisible sans être figUrable ; la division de la matière donne la figure. Ses divisions ût sont pas seulement des pai'tiesi mais des figures* Or, les

figure» 8(Hit oomposées de lignes qui sont le& parties de oe touti et qui ont eotre elles des rapports néces^ sairea , des rapports de quantité ou do grandeur; el ooound composées de lignes numérables et mesurables , ce sont des touts qui ont entre eux 5 comme leurs parties entre elles , des raj^iorts de quantité ou de grandeur. Ces rapports , qui sont constants | sont des pixiprtétés« Ces pro^Nriétés sont absolues f mais absolues ait sens rigoureux du mot , car elles sont certaines indépendamment de l'existence substantidle des choses figurées* Les corps n'existeraient pas^ la matière n'existerait pas j que l'étendue con«* sidérée comme possible s^ait* nécessairement supposée divisible et figurable , et présenterait néce^ sair^oaent toute» les {»ropriétés qu'on pourrait appder avec les Anglais qucuiiitcuis^es .

Mais si nous rentrons dans le monde réel 1 noua trouvons que b matière eiFeclive est une grandeur , et que les matières divisées et figurées sont numérables et mesurables. Xje |^us et le moins s'appliquent ainsi à la matière 1 inais la quantité ^ o'est4i-dire la susceptibilité de plus ou de- moins f n'est pas un attribut particulier de la matière , ni de la notion de matière. C'est une idée plus générale que cela^ c'est une condition universellement applicable, ou comme on dit^ une eatégorie. Ce qui est la propriété de la matière^ c'est la forme que prend en elle la catégo* rie de quantité. Cette forme consiste dans les pro-* {H*iétés mathématiques de l'étendue* Qu'ont-elles de particulier ? Ce n'est pas qu'on puisse dire que telle étendue est moindre ou plus grande; le plus, le moins en général s'appliquent à tout. Ce n'est pas <iu'on puisse compter ses parties ; tout se compte >

252 BSSAt IX.

les anges y les esprits , les pensées; le nombre aussi est général. Mais voici ce qui n'appartient qu'à l'étendue ou à la matière^ c'est qu'elle soit plus ou moins grande à raison du nombre de ses parties. Elle se mesure en elle-même par la numération. C'est ce qu'on exprime en disant qu'elle est une quantité extensive.

Remarquons encore que les propriétés de la quantité extensive peuvent être considérées dans l'étendue abstraite , ou dans l'étendue existante ou corporelle. Elles ne se manifestent pas dans le second cas avec la même exactitude avec laquelle elles sont conçues dans le premier ; mais elles n'en sont pas moins absolues en elles-mêmes ; et l'arithmétique a des résultats qui ne sont pas moins rigoureux et moins exacts pour les quantités concrètes que pour les quantités abstraites.

En disant que les propriétés mathématiques que présente la matière , sont absolues , on n'entend point qu'elles soient l'objet d'une intuition directe et immédiate. Le moyen par lequel le calcul s'applique à l'étendue n'est pas quelque chose d'absolu. Quoique les vérités mathématiques soient absolues , la science des mathématiques est relative à la constitution de l'esprit humain. Lorsqu'elle applique aux objets même abstraits de son étude ses moyens d'observation , elle est expérimentale à sa manière. Dans ce qu'on appelle en géométrie les constructions , on doit voir des expériences pensées ; et avant la science proprement dite, l'observation des propriétés mathématiques des corps réels n'est à beaucoup d'égards qu'un acte d'empirisme. Si les coi'ps sont actuellement numérables et mesurables , ce n'est point là

une qualité première , maïs une relation de leur nature avec nos facultés > comme la sapidité ou la sonoréité est quelque chose de relatif à nos sens; Mais par quelque procédé que nous les connaissions^ il est certain qu'à côté des qualités premières , après elles dans l'ordre de la découverte , même de la déduction, à leur rang pour le moins dans l'ordre delà nécessité^ nous sommes obligés de placer les propriétés mathématiques. Ce qui est certain j^ c'est que la inatière ne pouvait pas être créée sans les avoir. Elles étaient les lois de la matière possible. Mais comme propriétés constatées , elles ne sont pas indépendantes de l'expérience , et prennent dans l'expérience un caractère mixte , une apparence physico-mathématique , mieux en rapport avec la conplexité obscure de la réalité , avec l'imperfection et l'approximation qui sont les conditions de la connaissance pratiqué.

n. Une seconde conséquence sort de l'examen des qualités premières.

Si l'étendue^ plus la division , donne les grandeurs qui sont diverses^ chacune est elle-même et non pas l'autre. L'unité et l'identité de chacune rendent seules le mouvement possible. L'unité ou l'identité du corps dans la diversité de l'espace et du temps vous donne le mouvement.

Identité ou diversité sont des noms relatifs , j'en conviens^ de faits absolus. Comme pour les propriétés mathématiques, c'est nous, j'en conviens encore, qui concevons les idées d'identité, de diversité; mais ce ne sont pas seulement des abstractions, de pures idées qui n'ont de réalité qu'autant qu'elles nous sont nécessaires, Nul doute qu'indépendam-^

354 BSSAI IX.

ment de'nous y les portions diTiséesne soient pas les mêmes les unes que les autres , et ne soient hors les unes des autres. Ce fait, qui est celui de la division même, est une conséquence immédiate des qîiaUtés premières de la matière. Il existe hors de nous , il n'est ni un produit ni un artifice de rintelligence. Nous trouvons ici la base de ces propriétés de la ma« tière y que nous pourrions appeler métaphysiques , parce qu'elles ont donné naissance à beaucoup de problèmes métaphysiques. Il est évident qu'on ne peut raisonner sur l'infinité de la matière , sur sa durée limitée ou illimitée^ sur la coexistence de ses parties dans un même temps et un même espace , sur l'être et le néant, le vide et le plein , s^ns avoir bien approfondi comment s'appliquent à la fnati^ les diverses conditions possibles de la catégorie de l'être, et par suite celles qui se rapportent à la rela*tion. Toute relation suppose la pluralité, et la liaison de cause et d'ef&t est une relation. Toute relation suppose la diversité, et la diversité est impliquée dans le changement. Dans l'expérience, on arrive à ces notions par l'observalion du mouvement. Les propriétés métaphysiques, si l'on nous permet de continuer à employer ce terme , se rattachent donc en un certain sens au mouvement , comme les pro* priétés mathématiques à l'étendue. Seulement ici encore l'ordre de la connaissance n'est pas celui de la nature des choses; car dans la raison, seul miroir à nous donné de la nature des choses , les propriétés métaphysiques, les idées d'identité, d'unité, de diversité^ de relation , etc., sont antérieures au mouvement. Mais ce n'est pas la première fois que ce oui est absolu • universel « obîectif dans son foodie--

DE Là M4TIÈRE. 265

ment , est relatif et subjectif dans les recherches de l'analyse^ et^e k science remonte où la raison pnre descendrait. Nous pourrons traiter ailleurs des propriétés métaphysiques.

Au point où nous en sommes^ voici le tableau ré» sumé des idées qui entrent dans la notion philoso« phique de la matière.

La matérialité comprend Fétendue et la solidité, qualités {premières nécessaires que donne la perception directe. La divisibilité est une propriété contingente ou expérimentale dont l'idée est dérivée de la division. La division et le mouvement sont des qualités premières contingentes qui constituent la possibilité du corps j et la corporéité comprend Féten* due , la solidité , la figure , qualités premières nécessaires du corps , comme le mouvement en est la qua* lité première contingente ou expérimentale.

Des qualités premières , il se déduit certains attributs qui sont premiers aussi , en ce sens qu'ils sont inséparables des qualités premières.

I*. Ainsi de l'étendue se déduit cette propriété qu*on pourrait appeler la dimension ou la valeur extensive.

a°. De la divisibilité, soit conçue , soit réelle, en parties , se déduit la propriété que nous appellerons numérique, celle qui feit que le nombre est applicable k la matière.

5"*. De la figure, celle qu'on pourrait appeler la propriété géométrique et qai comprend les propriétés absolues des figures.

4*. Du mouvement^ la propriété mécanique, odle de laqudle résultent tous les phénomènes mé* casiiques.

SS6 KSSài IX.

5^. Ces phénomènes supposent des relations entre les parties de la matière y et même une action des unes sur les autres. Diversité, relation, action des corps, tout cela donne une propriété générale qui engendre, qui comprend tous les phénomènes physiques, et qui sera appelée en ce sens propriété physique.

6^. A ces propriétés générales il faut en ajouter une spéciale.

Dans la variété singulière des corps, il en est qui jouissent de propriétés physiques que n'expliquent pas, au moins jusqu'ici , les propriétés générales de la matière; ils sont organisés. La matière n'a que la propriété d'être organisable. Encore ne l'est-elle que dans certaines conditions , et ne parait-elle pas l'être en vertu seulement de ses propriétés générales. L'organisation jusqu'ici n'a pu être rapportée aux propriétés mathématiques ou physiques. Elle le serait même que la vie ne le serait pas. Il y a donc une propriété spéciale qu'on pourrait appeler organique , ou avec M. de Blainville, biologique; et la science n'est point parvenue à la déduire des propriétés connues de la matière. E<lle paraît supposer la relation de la matière avec un inconnu quelconque. Quoi qu'il en soit, posons que la matière est susceptible de devenir vivante par l'organisation.

Voilà ce que donnent les corps considérés en euxmêmes ou entre eux. Mais il faut aussi les considérer par rapport à l'homme. De là naîtra un ordre de propriétés que l'on pourrait nommer sensibles ou psychologiques. Ces propriétés ne sont pas absolument nouvelles , ce sont plutôt celles que nous avons déjà vues, mais présentées sous un nouvel aspect, et dans leurs effets sur notre nature; c'est à ce

titre surtout qu'on les nomme qualités de la matière.

Parmi les relations que soutiennent les corps ^ il en est qui les mettent en communication avec les êtres animés et sensibles. Les corps produisent sur certains corps appelés organes, de certains mouvements, et les êtres organisés en sont diversement affectés. On a vu plus haut comment l'étendue se fait connaître par le toucher. Mais bien que percevable par le toucher, et relative à nous par la sensation qu'elle nous cause, l'étendue est quelque chose de soi ; en ce sens, elle est absolue; elle est une qualité première. Accessible à la vue , indispensable à la visioif, la couleur n'est point cependant une qualité première. Elle est une qualité seconde, mais la première des qualités secondes , comme la vue est après le tact le premier des sens. Il est d'autres qualités qui se rapportent à nos sens ; et les corps , mis en présence de nos facultés, vont nous suggérer de nouvelles connaissances.

Ces facultés sont de différentes sortes. Mais la grande et vulgaire division qui les partage est celle des facultés pensantes ou internes et des facultés sensibles ou externes. Nous les appellerons seulement ici, sans prétendre leur donner un nom définitif, l'intelligence et les sens.

La matière existe telle que nous venons de la décrire, indépendamment de l'intelligence et des sens. Mais il est vrai que nous n'arrivons à la connaître ainsi qu'au moyen de l'intelligence agissant ellemême au moyen des sens, et particulièrement du toucher. C'est là une grande vérité psychologique.

Le toucher, suivant les psychologistes , introduit II. 17

dans iMntelligence ou plutôt fait apparaître dans l'intelligence les notions fondamentales de la matière^ telles que nous Tenons de les exposer. Entre les objets et nous le toucher jette un pont sur Tabîme. En tant qu'ils sont touchés, les corps prennent le nom d'objets : les objets^ témoignés à nous par leurs qualités ; sont perçus : l'intelligence^ en les sentant étendus au moyen du tact, les tient pour existants : l'étendue est leur mode d'existence. Ce qui existe ainsi, ce qui est étendu, est un être dont l'étendue est la qualité éminente, et qui en tant qu'il supporte des qualités s'appelle substance. Ces notions sont triviales en psychologie.

Mais tandis- que la tangibilité est une si* riche source de connaissance, la visibilité n'est qu'un supplément qui complète et ne crée pas. Les corps visibles et palpables sont odorants, sapides^ sonores; c'est-à-dire qu'à leur occasion et par certains organes, nous éprouvons les sensations de l'ouïe, du goût et de l'odorat : mais le son, la saveur, l'odeur, n'existent ni absolument^ ni nécessairement. Les corps n'offriraient pas l'arrangement de parties qui produit en nous les sensations de son , de saveur et d'odeur, qu'ils n'en seraient pas moins des corps; et même avec cet arrangement de parties, Todeur, le son , la saveur sont liés à l'existence des organes sensitifs, et sans ces oignes il y aurait seulement des arrangements de parties, c'est-à-dire essentiellement de l'étendue figurée. Sans doute si vous supprimez l'organe du tact, la tangibilité disparaît, mais l'étendue solide demeure; l'étendue solide est quelque chose, tandis qu'aucun mot n'exprime, aucune notion ne représente ce que c'est que la

DE LA MÀTIÀRE. 359

sapidité sans la saveur^ la sonoréîté moins le son, l'odorance moins l'odeur : tous ces mots , comme celui de tangibilité, n'ont un sens qu'à condition que l'homme existe. Il n'en est pas de même de l'étendue; elle existerait en l'absence de l'homme. Si vous faites abstraction de l'être animé et sensible, comment concerez^TOus le son, l'odeur ^ la saveur» la couleur même? Les corps inanimés entre eux n'en ont que £iire; au lieu qu'ils sont étendus les uns par rapport aux auti*es ; l'un déplace l'autre p le dur perce le mou , le solide travei^e le liquide. On ne saurait concevoir que^ hors de notre présence ^ l'étendue et le mouvement ne sortissent pas leur plein et entier effet. Four les corps inorganiques au contraire y la couleur et lodeur ne sont rien. Qu'on n'objecte pas que la lumière décompose la 'couleur^ car ce n'est là qu'an phénomène relatif au mouvement et à l'étendue* De même le son agite l'air; cela veut dire que le son résulta pour nos sens de l'agitation de l'air ; en d'autres termes^ la conuno* tion des corps sonores , combLDais<Hi de mouvement et d'étendue, produit dans l'atmosphère des phéno-* mènes de mouvement et d'étendue. Il est évident que nos sens ne sont que des moyens d'aborder dif-* féremment les qualités premières de la matière et d'en être différemment affectés pour notre instruction, notre conservation ou notre bonheur. Mais le toucher seul passe pour nous donner des connaissances absolues, et pour nous révéler directement ces qualités premières* Tous les autres sens supposent bien Téten* due et le mouvement : la vue y ajoute la couleur; l'ouïe, le son; le goût, la saveur; l'odorat, l'odeur; mais le toucher reste k fondement de tous kt sens.

Ainsi mise en contact avec les sens, la matière manifeste d'abord ses qualités premières, qualités absolues et indépendantes des sens^ puis ses qualités secondes, qualités relatives à nos sens^ simples causes de sensation. Celles-ci , bien que très-importantes dans l'ordre physiologique, n'ont qu'une place secondaire dans la classification rationnelle des qualités de la matière.

Par la vue et le toucher, l'intelligence constate toutes les conséquences des qualités premières que nous avons établies a priori. Telles sont la divisibilité et la figure.

Et l'une et l'autre lui donnent tous ces points de vue sous^lesquels apparaissent les objets. Par la division et la figure, ils sont uns et divers, et c'est ainsi qu'ils sont comparables; c'est ainsi qu'ils se comptent et se mesurent : de là les sciences mathématiques. Par la division, la figure et le mouvement, ils sont les uns à l'égard des autres dans de certains rapports, et dans de certains rapports d'action les uns sur les autres : de là les sciences physiques.

L'énumération des propriétés que ce double mode d'observation , l'observation physique et l'observation mathématique, découvre, nous mènerait trop loin ; il suflBt d'en avoir montré la source.

Mais sans suivre toutes les découvertes que constate l'observation externe , sans rechercher les phénomènes dans l'ordre de la perception, pour en faire l'énumération suivant la méthode psychologique, nous devons poser encore quelques conséquences qui naissent des qualités fondamentales que nous avons attribuées à la matière. .

• Les qualités^ autres que les qualités premières, peuvent se diviser en deux classes : l'une comprend les qualités secondes proprement dites ^ les qualités secondes des auteurs ; l'autre se compose de ces pro»priétés expérimentales^ qui sont les conséquences des qualités premières et les différentes formes sous lesquelles elles se produisent.

C'est au moyen des sens que l'intelligence les découvre : mais elle ne pourrait lès systématiser^ pas même les concevoir et les constater, si elle ne les combinait à l'aide d'autres notions qui lui sont propres , et dont l'observation externe lui suggère l'application.

Les deux principales de ces notions se concluent des deux principales des qualités premières.

Lorsque vous percevez l'étendue réelle, vous concluez invinciblement que quelque chose existe qui est étendu. C'est un jugement naturel par lequel vous attribuez l'étendue à une substance. Là est le gage de la réalité extérieure. Le monde visible n'est point un spectre; il n'y a point de spectre; ce qui parait est.

Lorsque vous percevez le mouvement ; vous lui supposez une cause. C'est encore là une conclusion involontaire, un jugement naturel. L'ordre du monde extérieur le veut ainsi. Le monde ne serait pour nous qu'une sensation stérile, sans la notion de cause et d'effet. La cause du mouvement nous l'appelons force. La force est le nom de la cause de tous les phénomènes d'action du monde physique.

Substantialité et causalité sont deux notions fondamentales qui vous donnent la substance de l'étendue et la cause du mouvement; la substance de

S8S CS84I n.

retendue ou la matière y h cause da mouvement on la force.

Mais nous devons remarquer que malgré des noms spëcianxi la substance et la force n'appartiennent pas spécialement à la matière. Ce sont, pour ainsi parler, des attributs de l'être. Elles sont donc au-dessus des qualités premières; elles sont au rang des catégories des anciens.

La substance de la matière est la matière en tant qu'existante. Elle est une, sous des qualités différentes. De là l'unité ". Elle est une en des temps divers ; elle dure. L'unité qui dure , c'est l'identité. L'identité en des temps et en des lieux divers se manifeste par le mouvement. La division donne la pluralité et la diversité.

Dans la matière, la cause prend le nom de force. Ses effets sont des changements , des mouvements. La relation est de deux sortes : la relation d'un objet à un autrCi sans action de l'un sur l'autre ^ est une catégorie qui ne suppose que l'être ; comme la qua* lité une catégorie qui suppose la substance. La relation avec action d'un objet à l'autre est une cat^ gorie qui relève de la cause, et elle ne se manifeste, ne se réalise dans l'ordre matériel que sous la forme du mouvement.

Unité et pluralité, identité et diversité, tout et partie, relation d'action et de passion ; sont des notions voisines de la substance et de la cause. On peut dire que ces notions en sont les conséquences prochaines. Dans leur application à la matière, elles la rendent en quelque sorte intelligible, et nous

' LUuîté de nature ou d'essence , et non pas l'unité absolae ou simple qui ne peut appartenir qu'à ce qui est sans parties.

mettent à même d*en porter tous les jugements qui forment le tissu des sciences physiques.

On conçoit au reste que nous ne donnons pas cette étude pour complète ; car elle appartient plutôt à la science deTétre qu'à celle de la matière» et nous ne tentons pas l'entreprise périlleuse de dresser la table des catégories. Celles-ci, sous le nom d'attributs ou conditions de l'être, précèderaient le tableau que doit offrir cet Essai.

Ce tableau, tel que nous venons d'en présenter les éléments, contiendrait donc, ainsi qu'on vient de le voir , dans l'ordre scientifique ou déductif :

i°* Qualités premières de la matière tant nécessaires que contingentes.

a"*. Ihropriétés générales ( en elles-mêmes ), savoir: mathématiques, mécaniques, physiques.

S"*. Propriété spéciale ( organique ).

4!* • Propriétés générales ( par rapport à rhomme)| qualités sensibles.

5^. Propriétés rationnelles ou catégoriques* Celles-ci , quoique nous les placions les dernières , parce que la raison ne les découvre que par la réflexion, sont telles qu'elle les reconnaît pour des conditions sapérietures , pour des lois essentielles dç tout ce qu'elle a précédemment observé ou déduit | et fermant le cercle de la connaissance , elles nous font retourner aux catégories qui sont censées^ ainsi que nous l'avons vu, précéder même le premier article du présent tableau.

Telle est dans son ensemble la notion de la matière; mais c'est la notion des philosophes qui cherchent dans l'intelligence humaine ce que sont les objets extérieurs par rapport à l'intelligence hu-

264 sssAi IX.

maine. Les philosophes^ qui prétendent établir jusqu'à un certain point ce que sont les choses absolument, c'est-à-dire ceux qui font de la métaphysique proprement dite, ne se contenteraient pas de cette notion ; ils la trouveraient encore trop idéologique ou trop psychologique. C'est ce qui nous reste à examiner.

Page 1