DE LA NOTION DE LA MATIÈRE
SUtTAIlT lA iCÉTAMISlQItt.
" On trouvera sans doute que nos recherches se prolongent^ et nous ne nous flattons pas d'avoir évité un grand péril ^ la lassitude du lecteur. Et cependant nous n^avons point réussi encore à faire une réponse positive à cette question : Qu'est-ce que la matière? La réponse risque d'être impossible.
' O^Mf. €pmpl^ T. m. Pmc. dciapM., pari, m, ^ I.
DE LX VATIÈRB. 99f
ttns henrense on plus hardie , Vvntàqmtè Ta cherdiée ssns cesse, et bien des fois elle a cm FaToir troirrée. Elle s^est trompée sans doute Inen des fois ; mais du moins elle a roxAn satirfaire à cette curiosité qui s'empare de nous dès que nous nous apercevons dt notre ignorance. Mette^E en efiet de c6té la psychologie, Fidéologre, la physique , essayez de penser à ce que c'est que la matière, non pas ses apparences , ses pliénomèncs, ses propriétés sensibles oa conce- Tables, mais son essence; demandez-Toos comment elle est possible , sans oublier les difficultés relatives k Tespace, au vide, au néant, à Pinfini , au mouvement même; et vous vous sentirez bientôt saisi comme d'un vertige intellectuel qui n'est inconnu h personne. Cest un mal pour lequel la science n'a point de remède , nous le croyons du moins ; mais elle peut ofirir à la raison quelque soubgement, et d'ailleurs, il n'est pas sans intérêt de connaître quels spécifique l'art téméraire des anciens crut avoir découverts pour cette incurable maladie de l'homme, la nature de Fesprît humain.
lS['écrivant pas une histoire de la philosophie, nous n'avons a nous enquérir des systèmes qu'autant qu'ils nous éclairent sur la question ; et ne cherchant ce qu'on a pensé que pour nous aider ii penser nousmême, nous réduirons à quatre les opinions antiques sur la matière qu'il nous convient de reproduire. Ce sera celle des Êléates y^ celle des Atomîstes , celle de Platon, celle d'Ans tote.
Les Éléates eux-mêmes ne nous intéressent ici que parce que leur doctrine a été le point de départ des doctrines postérieures , notamment de ^atomisme^
' Platon, Parm^nide, T. XII, de h traduction 4ri
Dialecticiens sceptiques , ils entamèrent ce grand procès qui dure encore contre la crédibilité de nos facultés y et surtout de nos sens . Élevant d'argutieuses objections contre le mouvement^ le changement, la pluralité, ils ramenèrent les choses à une immçbile unité. La divisibilité de la •matière attestée par les sens f est, disaient-ils, impossible; car si elle existe, elle est infinie; et si elle est infinie, elle anéantit la solidité , la. matière , l'être , et ne réalise que le vide. Le vide est impossible, car il suppose que le néant existe , ce qui implique contradiction dans les termes. Sans le vide, le mouvement attesté parles sens est impossible; et sans le mouvement, le changement; et sans le changement, la pluralité. Comment, en effet, le changement serait-il possible, c'est-à-dire comment ce qui n'est pas viendrait-il à étr6? Il ne viendrait pas de ce qui est, puisque le changement est l'annulation de ce qui est. Il viendrait donc de ce qui n'est pas; l'être viendrait du non-être , ce qui est absurde. Ainsi point de vide, de mouvement, de changement; point de divisibilité, de diversité, de pluralité. Toutes ces choses attestées par les sens , sont déclarées impossibles par la raison. Les sens mentent , et le rationalisme sceptique de Zenon et de son école n'admet qu'un principe, l'un et l'être. Or, rien n'est que l'être; donc l'être est l'un. L'être identique à l'un est un continu, immobile, immuable, immutable; en d'autres termes, il n'y a que le plein ou l'unité ab«.
Ariit., Me'ldph., liv. I, chap. V, liv. III, chap. IV, liv. XIV, chap. II. -« Cousin , Frag. philos., T. IL Xénophane , Zenon d'Élée. '■^ Essai surParmùUdef par M. Riaax. •« Dissertation sur la philosophie aiomistique , par M. LaiaisL
DE Lk MATIÈRE. 309
solae. Hors de là, tout est vaine npparence. Ce superbe dédain de toutes les perceptions et de toutes les croyances de Thumanité simplifie merveilleusement , il faut en convenir, le problème de la matière. L'identification du tout dans un quelque chose qui ne se définît et ne s'exprime que par ce nom abstrait, l'être, san^ parties, sans diversité, sans mouvement, sans espace, sans rien qui ne soit luimême , supprime toute difficulté gênante , à la condition , il est vrai , de faire violence au bon sens et de substituer l'inintelligible à l'inexplicable.
Leucippe et Démocrite , les maîtres d'Épicure , en attaquant ces conclusions , établirent des principes dont le fond subsiste , et qui sauf les détails, constituent encore la théorie de la physique moderne. Sans beaucoup insister sur les objections dialectiques dont le témoignage des sens était l'objet, ils montrèrent, à l'aide de quelques expériences pour la plupart mal décrites ou mal comprises, que l'existence du vide était indispensable au mouvement, qu'autrement il fallait admettre le plein comme infiniment pénétrable , ce qui est contraire à la notion même du plein. Il y a donc du vide comme il y a du plein ou du non-être aussi bien que de l'être. Le vide pénètre dans tous les sens la réalité ou la matière; elle est poreuse dans toutes ses parties appréciables^ mais il y. a un terme à la pénétration du plein par le vide; autrement il n'y am^ait que des pores , que des interstices , c'est-à-dire que le plein serait vide, ou l'être néant. Ce terme est dans le corps, ou plutôt dans les parties composantes du corps, lesquelles sont de petits solides impénétrables. C'est là le plein; il n'est pas un^ mais
)40 BSaiUL IX.
nmltiple; l'être n'est pas l'un; U est diTisdoiGorpis» cules invisibles , mais indestructibles^ dont le nombre est infini comme la grandeur de l'espace dans lequiel ils nagent. Us ont^ par k définition méme^lasoliditë, la forme ^ le mouvement. Leur forme èit inconnue^ m&is elle est variée; et cette variété est la cause et de mouvements divers^ les corps étant plus ou moins mobiles à raison de leur figure , et de toutes lea autres diversités matérielles que l'homme observe ou suppose. La diversité des mouvements et celle de mode d'agrégation des éléments des corps sont la double cause de la variété de l'univers; mais la condition de ces mouvements , de tout changement» de toute diversité, de toute pluralité, c'est l'existence du vide. En errant dans l'infini , les éléments s'unissent ou se séparent; de là la génération et la dissolution , la naissance et la mort.. U n'y a donc que deux choses , du plein et du vide, de l'être et da non-être , des atomes et de l'espace» Tout cela est éternel, et constitue etépuise la réalité. La philosophie corpusculaire ou l'atomisme s'appuie , comme on voit, sur le témoignage des sens oa l'observation ; mais, ce qui est plus grave, exposé comme il vient de l'être, ratomisme conduit nécessairanent à l'empi-* risme , au matérialisme , à l'athéisme ; de là sa mauvaise réputation. 11 ne l'a point perdue pour avoir ébé renouvelé par Épicure et chanté par Lucrèce. £t quoiqu'il ne paraisse nullement impossible de le délivrer de ces tristes conséquences, on doit reconnaître que chez les modernes même il a gardé quel-* que chose de ses premières alliances, et ce n'est point par hasard qu'il est devenu la doctrine favorite de ceux qui réduisent tout à la physique. Mal-
DE u. lUnteB. 311
ffi VamUmté da Descartes, la matièrs înânie «k éteroctte, le plein thêcin sont difficilea k «mcilicr aTec l'existmee de Dteu.
Quoi qu'il en soit , toÏcî deux idées fonduienUle» et coDkrairet t — Tout est plein et tout est l'étn, ou l'être est tant. — Lepteinet kride existent, le jdeiii dÎTÎaé en «tame» ou parties tnséotblee, le lide dtstri* bué entre les stonns. — Dans le premier sytfèmc', rien ne vient que- de l'être, et par conaéqoent Tetra Mtétemellenientet infiniment la même. Danslew* oond, rien ne naît on ne devient sans le non-êtn, c'estÀ-dire sans le vide, condition dn monvemeak et du changement; en d'antres termes, tout (excepté les atomes) vient dn non-^tre\
Dans les deux systèmes, l'être est rÀinctihle à la matière; seulement dans le premi^, tout étank confondu ou identifié, le matérialisme peut être un idéalisme ( Zenon , Parmémde ) , et réciprf>quaBent (Xénophane, Mélissus). Dana le second, la mati^ n'est que la collection des corpuscules étranels, solidea , fîgnrés , mus , errant en nombre infini dans l'espace infini. 11 ne résulte ni de l'un , oî de l'autve la nécessité, même la possibilité d'une autre exia» tence que celle dn monde'tnatcricl. INi DieUjp l'esprit pur ne sont de* consécjuenres, des poati ' ondes appendices de l'unité absolue tlu Zenon ^i l'atomisme de Leuoippe. L'étemllé de la iiiatièreyf[ sous le nom de matière l'être, le plein, la substaneO^, l'essence, l'existMice réunies et confoudues, poiv^ le premier, à titre de tout continu; pour le second,
' Dûtert. sur la philo*, gtomist., par LiGciTH, DiMOMiTi, ËriGDU, Lufù<^.
SOUS forme d'agrégats divers ; telle est l'idée fondamentale que parut adopter à leur voix l'antiquité , et dont jamais ne se dégagea complètement l'esprit d'aucun de ses philosophes.
Platon et Aristote eux-mêmes ne s'en préservèrent pas en se séparant de leurs devanciers. Tous deux réfutèrent le scepticisme éléa tique ; tous deux affranchirent de l'unité forcée de Zenon la variété et la vie de l'univers. Tous deux rejetèrent hautement le matérialisme corpusculaire. Piaton méprisait Démocrite; il ne le nomme jamais, et voulait, dit-on, brûler ses livres^ Aristote dit avec dédain que ce n'était qu'un physicien ' ; et sans doute l'anecdote d'Hippocrate visitant Démocrite, nous donne, avec l'admirable précision de l'antiquité, une fidèle image et comme le type du génie observateur du naturalisme.
Longtemps avant Démocrite, avant Zenon, Pythagore avait exposé sur la constitution du monde , sur les questions primitives, un système qu'il serait difficile d'exposer avec certitude , bien qu'on puisse avec certitude avancer qu'il contenait les principes du théisme et du spiritualisme. Py thagore est le père fabuleux de la philosophie socratique. Avant Socrate, Anaxagore avait dit une parole qu'un ancien trouve douce et sublime : ce Tout était mêlé : une intelligence survint et ordonna tout '. » Mais il ne semble pas qu'il eût tiré de cette parole religieuse qui le fit accuser d'athéisme, les conséquences qu'on en pouvait
• Metaph. liv. XUI, ch. IV.
* G^est Diogène de Laerce qui loue ainsi cette proposition dont il nous a conservé le texte (In jdnaxag., 1,6, et Plutarque, De pla-
f . pMos,, Ub. I. cap. m et YII }. Aristote revient sans cesse dans
attendre. Socrate le lui reprocha et Taccnsa d'être retombé dans la physique '• Pour lui, acceptant sans la développer cette idée d'une cause efficiente et d'une cause intelligente, il fixa l'esprit des philosophes sur ces deux points , l'universel et l'essence , et proposa en conséquence une méthode de recherche fondée sur l'induction et la définition *.
Platon ne manqua pas de croire la matière éternelle ; mais il la vit antérieure aux éléments , puisque les éléments sont faits de matière. Donc avant les éléments, avant les corps, il admit une substance vague, sans essence spéciale ou individuelle, qui n'eut d'autre propriété que l'aptitude à recevoir les formes et à subir les changements, en un mot, à devenir le monde; car le monde est né; le suprême ordonnateur « prit la masse des choses visibles qui (( s'agitait d'un mouvement sans frein et sans règle , ce et du désordre il fit sortir l'ordre. » Le monde ayant commencé, doit être corporel, visible et tangible; car tout ce qui naît périt et périt pour renaître, ce qui suppose des qualité sensibles. Tout ce qui naît doit venir d'une cause. Or cette cause , c'est l'être toujours le même qui fit le monde conformément à un modèle éternel. Quelle est donc la matière? « Ce (( qui a le pouvoir d'être le réceptacle et comme la
sa Métaphysique sur cette proposition tout était ensemble ( liv. I , ch. Vn, liv. IV, ch. IV, liv. XH, ch. H, liv. XIV, ch. IV ).
' C'est Platon qui lui fait ce reproche par la houche de Socrate (Phe'don, T. I). Aristote accuse également Anaxagore de n'avoir £iit aucun usage raisonnable de la cause intelligente et d'avoir au contraire recouru à des causes secondes très-mnltipUées (JlfeTtop A., liv. I, ch. IV, et ailleurs).
' Me'taph., liv. XIII , ch. IV. — Essai sur la Métaph. d'Arisiou, par M. Ravaisson (T. I, part. III, lit. II, ch. I).
314 ES&li IX.
<c nourrice de lout ce qui est. «C'est on principe ii^ déterminé , invisible y dénué de toutes formes^ qui n'est ni terres ni feu, ni aucun des éléments, Téri* table élément lui-même, k receyanl d'une manière c( très-obscure pour nous la participation de l'être ixt ce telligible, un éircj en un mot^ irès-difficUe à çomr « prendre , lieu étemel , ne périssant jamais et servanli (( de théâtre à tout œ qui commence d'être, ne tam* « bant pas sous les sens , mais perceptible pourtaut « par une sorte de raisonnement bâtard , et que noua « ne faisons qu'entrevoir à' travers un songe, u Bia» mide, enflammée, recevant les formes de la terre et de l'air, subissant toutes les modifications qui s« rapportent à celles-là , apparaissant sous mille aspects divers , soumise à des forces inégales , sans équilih]:^ elle-même, poussée en tous sens et irrégulièrement* telle était , avant la formation de l'univers , la ma* tière première. Tout alors était sans raison et sana mesure; tout se trouvait dans l'état où doit se trouver tout être d'où Pieu est absent* C'est Dieu qui introduisit entre toutes choses des rapports harmonieuxi^ et constitua tous les corps, dont il composa cet uni** vers ; et lui donnant une âme , il en fit un animal qui comprend tous les autres. Ce monde que Dieu fit se suffisant k lui-même, est et sera éternellement
unique. Mais il n'est pas la matière , car il en est fait. La matière est l'être qui contient tous les corps m lui-même , l'être qu'il faut toujours désigner par le même nom , car il ne change jamais de nature. Cet être reçoit perpétuellement toutes choses dans son sein, sans revêtir jamais une forme particulière» semblable à quelqu'une de celles qu'il renferme. « Il (( est le fond commun où vient s'empreindre tout ce
DE hk MiiTUniB. 31ft
ff qui oâfitey et il n'a d'antie mowrenent et d'autare ff forme cpie les oMm^enettU et les formes qu'il cen-i ce tient ; ce sont eux qui le £miI panitre divers. Ces H êtres qui sortent de son sein et qui y rentrait som tt des oopies des êtres êicmda, laçonnées sur leurs m modèles et d'une manière merveilleuse '• a
Platon a raison de dira que c'est là un être cfi^^'ie à comprendfie et sur lequel e'est une tâche pérdbla que de «'expliquer* On voit qu'il entre dans sa notion de la matière qndque dbose de l'esfiace , quelque chose de la substance, et quelque diose du chaos. L'incertitude de lang|age du philosoplie est visiUe , et elle aêté ranarquée par un hahile critique *• Ce qu'il nous semUe comme à lui^ c'est que la matière de Platon est quelqpie chose de général, siahstanœ indéfinie et invisible de tout le dé£ui et de tout le visible, pouvant dc^nir le monde j» mais non par elle-même, susceptible de chan^ments sans terme^ ce qui n'est ni ceci , ni cela , mais ce <[ui peut être toutes choses, un infini en étendue et en durée, qui n'est point un corps et qui contient la possibilité de tous les corps, source du multiple , du divers , da • périssable , de l'imparfait, du mal. Dieu a disposé et &çûoné la matière diversement en vertu de ces exemplaires étemels qui scmt les idées et que les chosea reproduisent passagèrement* L'idée est la réalité vé» ri table, la chose n'en est que la représentation. L'idée est ressence, la chose n'est que le contenant et la forme de ressence. Les essences sont étemelles , les
' Platon, Timit, Indactien de M. Goium, T. Xn,p. 116, xiS, 131, i5o et suhantes.
* M. Joies Simon, Études sur la théodieéé de Platon ci dAHt^ iotc, V.
individus périssables ; il reste que la théorie de la matière aboutit à Findéterminë pur.
Cette théorie ^ qui n'est pas peut-être suffisamment scientifique , a une grande importance en ce qui touche la théodicée. Mais elle est loin d'avoir joué dans la science de la matière un aussi grand rôle que celle d'Aristote. C'est lui qui appela par son nom la philosophie première ou la métaphysique; elle est la science de l'être en tant qu'être '. Elle comprend donc dans ses recherches ce que c'est que la matière des corps. Connaître les êtres en tant qu'êtres , c'est connaître les essences. L'essence est à la fois la première chose dans l'univers et la première des catégories , ou plutôt elle n'est la première des catégories que parce qu'elle est la première chose de l'univers. Tous les objets qui ne sont pas des essences ne sont pas des êtres réels ^ mais des qualités et des mouvements. L'essence a seule une existence réelle et séparée. La philosophie première d'Aristote est la recherche des principes et des causes des essences ; tandis que celle de Platon est la recherche des genres ou d'universaux qui , sous le nom d'idées, sont à la fois et des principes et des essences.
Les corps matériels sont des essences sensibles , mobiles, périssables. Il existe en outre une essence sensible , mobile , éternelle , et une essence éternelle,
' NovLS avoDS consulté sartoat la Métaphjsiqae d'Aristote -et rintroduction excellente des traducteurs ( Pierron et Zévort , 2 vol. ï84o); VEssa^sur la Meiaph. d'Aristote y par Félix Ravaisson (T. I, iSSj); l'Essai sur la iheodicee de Platon et d'Aristote, par Jules Simon (x vol., i84o). Si Pbn voulait acquérir une connaissance plus complète, il faudrait, lire la Physique VAHstote et les publications récentes de MM. Alichelet, Vaheroty etc.
DE L4 UATIÈRB. 317
immobile : c'est là tonte ta réalité. Toute 9ubstance mobile est susceptible de cbangement; toute substance semible passe du contraire au contraire. Ce n'est pas le contraire qui change, mais elle; il y a donc un sujet qui persiste sous les contraires. Toute essence mobile, c'est-à-dire changeante, suppose donc trois termes, deux contraires et un sujet qui dure. Ce qui dure , c'est la matière. La matière a donc les deux contraires en puissance ou la susceptibilité des contraires; le changement est le passage du contraire en puissance au contraire en acte. La différence de l'être en puissance à l'être en acte explique toute la variété du monde. Ainsi, tout vient de l'être et du non-étre , c'est-à-dire de l'être en puissance et du non-étre en acte.
Tout ce qui existe corporellement nous présentera trois principes ; i" la matière de l'être, ce dont les choses sont faites, la matière qui n'existe qu'en apparence comme être déterminé, les modernes diraient qui n'est qu'une abstraction ; comme sans la forme eile est purement indéterminée, elle ne se réalise que dans les êtres déterminés. 2° La nature de l'être, c'est-^-dire cette forme spéciale , cet état déterminé auquel aboutit la production de l'être réel. 5'. I^a réunion de la substance ou matière, et de la nature ou forme; c'est l'essence individuello ou l'être rArl. C'est ce qui donne lieu à la vieille furmule ([ue tout être est composé de matière , de forme et de privation, c'est-à-dire que la notion de tutil êlre comprend ce dont il est, ce qu'ilest et ccqn'itii'csLpas. Comme indéterminée, la matière n'ii pdint ('■té prOf duite; elle préexiste à la production; clic u'a ni (01 me, ni quantité, ni aucun attribut; elle effariMUtiôre
an nsAi oc.
intégrante de Tessenee. L'essence ne se réilise qtte ptr la forme. C'est k forme qui eonstitne la SSê^ tence et donne h notion essentielle de Tobjet. Anssi f appelle-t-on la forme essentielle ( et aussi sobstan-» tidle on encore Tessenoe formdle ). Ainsi la matière cstproprement l'être en puissance y fiaisqa'elhfsstce qui peotderenir telou telétre^ reœmir telle ou telle forme. La matière est donc ce qni change^ ce qui derient , ce qui a la susceptibiUîé des contraires. La forme est l'être en acte, ou ce qui &it qne la matière passe de l'être en puissance à l'être en acte.
Lé monrement est étemel ; il est connne le temps, comme lui continu , et dont il est un mode s'il ne Ini est identique. D'où vient-jl cependant? Il lui faut un principe réel, qui ne peut être ni b matière ni la forme; et ce principe , si l'on ne Teut remonter à l'infini, doit être immobile. La cause motrice ou le moteur étemel est immobile. Entre lui et les mobiles périssables , se place une substance sensible, étemelle , qni leur transmet le monrement : c^e$t le fvremier ciel ou le motanr immédiat. L« premier mo* teur est un, unique, nécessaire, indivisible, inalténn Ue, inteHigent, heureux; ilestlNeu. Dieu ne meut le monde que comme l'intelligible et le désirable men» Tent l'écrit de l'homme. Il n'est donc pas la cause efficiente, mais la cause finale du mondequ'il ne connaît pas; il ne connaît que lui-même, il agit en 9cA et pour soi • La pensée par excdlence est la pensée de ce qui est le bien par excellence. Dieu donc se pense lui-*même et ne pense que lui ; car il est le premier intelligible , comme le premier intelligent ; il est la pensée de la pensée. U est l'actualité pure , comme la matière serait la puissance pure, si elle pourrait
BB hk vâhèhe. 319
«dster anttement qae déterminée, autrement qu'en forme et en acte* Dieu est donc immatériel.
Tdile est Pontologie d'Aristote. Le sens de cette doctrine, c^est que la substance de Fétre n^est ni dans la matière qui n'est que l'éti^e abstrait et Indéterminé ^ une Mmfjle puissance de devenir; ni dans le genre ou FuniTersel qui ne peut se retrouyer dans fiadrridu qu^ titre d'attribut universel et qui ne saurait le constitner réellement ; ni dans la forme qui n'est qu'une forme pure tant qu^elIe est sans la matière, mais qui cependant est le premier prinope de la détermination de Tétre, et par conséquent de son existence réelle. La substance n'existe donc que dans les êtres individuels , la où la forme H la matière sont unies. La matière ne se réalise qu'avec la forme; la forme ne se réalise qu'avec la matière ; mais cependant elle ne périt pas avec elle, «t se reproduit indffiniment en appelant sans cesse la matière à l'essence ou la puissance à l'actualité. Ainsi elle nait et meurt , et renaît incessamment, le cbangement ^ le mouvement étant sans terme comme fe temps»
Ha. premier aspect des systèmes de l'antiquité , une observation se présente : la matière y est nommée sans cesse , mats n'y ^t pas définie par rapport a ce qui n'est pas matière. II y est bien question de principes ipimatériels; les idées de Platon ou essences étemelles , Fintelligence pure dans Platon et dam Aristdte^ le Bien moteur d'Âristote et le Dieu cause de Platon^ la forme substantielle ellemême ^ sont dits latis matière* Mais rexislence substantielle ^mble n'y être en général affirmée que des êtres sensibles; la forme substantielle ne
s'y montre qu'unie à une matière; l'âme ^ forme substantielle, n'est que le principe qui anime le corps, et le fait passer du genre corps dans l'epèce animal; et dans l'âme, l'intelligence qui en fait partie , semble seule pouvoir exister à part ' . Enfin on conçoit difficilement dans les anciens le mode d'existence de l'immatériel réel, et plus difficilement encore que chez les modernes , on s'y rend compte de la notion de l'esprit pur, si toutefois les anciens ont eu cette notion.
Dans Aristote, le mot matière n'est point mis comme l'opposé d'esprit, mais de forme; il désigne ce dont les êtres sont faits, l'étolfe dans laquelle ils sont taillés, les matériaux plutôt que la matière, la substance ou peu s'en faut , et c'est même comme équivalant chez les anciens à la substance, que la matière est présentée par quelques-uns de leurs meilleurs interprètes *• La matière est en ce sens le fond de l'être. J'oserai dire que les anciens n'ont jamais approfondi et distingué toutes ces idées avec la dernière exactitude^ et c'est ce qui les fait paraître tantôt plus matérialistes, tantôt plus spiritual is tes que les modernes , soit lorsqu'ils ont l'air de confondre la matérialité avec l'existence, soit lorsqu'ils ne désignent l'être et la matière même que par des propriétés purement intelligibles qui la réduisent à une abstraction. L'homme est un composé de forme et de matière, c'est une proposition qui semble le dogme- du matérialisme. La matière est la puissance
' Aristote , Meiaph,, liv. XII, ch. III.
* M. Jules Simon. "Voyez aussi Turgot, articles Eljrmohgie et Existence^ dans FEncyclopédie, et T. III de ses Œuvres.
de devenir ou l'indéterminé pur; c'est une définition qui semble la profession de l'idéalisme.
Je ne sais au reste si cette confusion n'est le propre que de l'antiquité. Elle nous frappe davantage parce que la langue philosophique des Grecs n'est pas la nôtre; mais les modernes ne méritent-ils jamais le même reproche? Facile à maintenir dans la sphère de la psychologie, la distinction verbale des deux natures s'efface quelquefois dans l'ontologie générale, et les définitions de l'être, à mesure qu'elles deviennent plus abstraites, la font peu à peu disparaître. Les croyances religieuses ellesmêmes ne réussissent pas toujours a conserver le spiritualisme rigoureux du langage; et pour peu qu'on ait de familiarité avec les scholas tiques, on sait que ces théologiens, si préoccupés du cohibat de l'esprit et de la chair, n'ont pu s'empêcher de garder la terminologie d'Aristote , et ont souvent outré les expressions au point de paraître infidèles au dogme fondamental de l'or thodoxie, à la croyance de l'âme. Mais il est temps de voir ce que les modernes ont fait de la théorie aristotélique.
Elle n'est peut-être pas aussi différente de celle de Platon que l'espérait le philosophe de Stagyre. Souvent, en eflTet, ce dernier semble n'avoir d'autre but que de se distinguer de son maître, comme, vingt^ siècles plus tard. Descartes parut se faire un point d'honneur de se séparer d'Aristote. Dans la notion de la Divinité, une différence éclatante se manifeste entre le fondateur du Lycée et celui de l'Académie; c'est celle qui existe entre un moteur fatal et une cause volontaire. Mais quant à la tl^éorie de la matière, elle ne diffère pas aussi essentiellement entre n. ' «
3^ ESSM 1%.
les deux philosoplies que d'abord il le semble : l'un et l'autre voient en elle un principe néces3aire k to^t être, mais n'ayant aucune des formesde Vêtçe etdeyemaint indéfiniment ce qu'essentielleiipient et pa^^ luimême il n'est pas. C'est à cette théorie que penjdant \putle m^oyen âge s'est principalement ratta,cbëe la physique comme la métaphysique. Seulement,, la question se présentait alors sous forme de recherche logique; c'était le genre de l'époque. De notre temps, pour savoir ce qu'est la matière x on recherche comment l'esprit acquiert et forme l'idée de matière. Au moyen âge, on étudiait la natUJ^e dea ^tres en. étudiant les règles de la définition,, qui ^rvait communément de principe à 1^ démoi^trat;ion par syllogisme. Mais, sous cette foripe ou, sous une autre , comme^ sous celle de la psychiologie.i. Vhomme^ quoi qu'il en ait, s'occupe toujom^s du fond des choses, et il est dans le vrai plus qu'il ne
croit.
Les scholastiques furent conduits à h question qui
nous occupe comme à tjoutes les autres , par la fameuse controverse des genres et des espèces. 5ui-, vant Arîstote , les genres, et les espèces n'existent pas d'une existence réelle. L'universel n'a point à-e/^^ sencc , mais il semble en prendre pour ainsi dire à; f^esure qu'il devient moins général , et se réaliseiir en se particularisant. Ainsi être, animal^ homme j font des abstractions. Mais animal est plus près qa'étre de l'existence réelle, homme plus qa'animul. Vindmduj Soa'ate ou Platon, est seul une essence,, ou seul en possession de l'existence réelle. Ain^i la matière première est un indéterminé pur, qui se détermine de plus en plus de genre çn espèce , jus-
DE Uk SUTlàRE. 3S3;
qu'a ce qu'il se concentre (ïan» l'Individu , et arrive ainsi à la substance propranent dite sous l'apparence et par la vertu de la forme. Entre ces deux extrêmes^, le principe indéterminé et Tessence individuelle, il y a des inOermédiaires qui présentent chacnn> les deux conditions de Tétre, à savoir^ une matière et une forme; ainsi la matière indéterminée, qui e^t comme le fond de Tétre , semUe prendre une forme en devenant le genre animal y elle passe k l'essence onjmtf/ y celle-ci,, déterminée par rapport à l'être, indéterminée par rapport à Tespèce hnmme^ reçoit à son tour une forme en devenapt l'espèce homme. Cette nou?velle essence semblela matièredont telle ou telle individualité sera la f(H*me. Ainsi dana cette échedlederèlre, cfcaquedegré serait, pour ainsi dire, essence ou* matière et forme par rapport au. (fegré supériev^ matière seulement par rapport au degré infécieni:. Gë n'est qu'au premier de tous le» degrés^ au* phift ëls vé , qu'on trouverait la matiàie première, dfeslîncte de la forme pure. Il snit qu'au w&ins dious lorpensée et k langage^ coi peut admettre: de» essencaea génériques y puis de& essences^ spéciales, puis des^ esseiEtceSf individuelles;, il est même impo»* sible de raîsenner sans, entrer au moins dans ocite sqppositieoi. fitaîa n'es^-ce qu'une supposition ?. Arisliote lui^môma,. bien qat di^iosé à ne reconrnaitre en général d'existence substantielle qu'à l'individu , ne paraît pas constamment refuser d'une manière absolue toute.existence au genre ' . U accorda
' OiLlit dansla^Jiiâniepage'de la MétapliyMqae d'AriatDte : <« La. a-geope est plutôt sahBtatnce'qiifi les espèeeset l'nimer8d'.qiie Le pais- « ticolier. »•— m< Nonaavons.'vuqiieiii ItuaiTenelni le genre notaient ff des substances. » -^ « Il est donc évidaot qn» la matièr&'est une
probablement une certaine existence à la^ matière; or la matière n'a rien d'individuel; et en présence de Platon , qui semblait réserver la réalité par excellence aux essences universelles , il était difficile que la philosophie n'hésitât point. Elle hésita en effet, et suivant qu'elle attribua ou retira l'être aux universaux, elle fut réaliste ou nominaliste. Une controverse s'émut sur ce point au onzième siècle , laquelle remplit toute l'histoire de la scholastique. Cette controverse, ontologique de sa nature puisqu'elle intéressait les existences, fut introduite par la logique, et conserva presque constamment les apparences d'une discussion de pure dialectique. Il ne faut pas s'en étontier. On montre en logique qu'aucun syllogisme ne rend raison de sa majeure. La majeure ou première proposition d'un syllogisme est posée a priori par rapport au raisonnement dont elle est la base. Si elle n'a été déduite à titre de conclusion d'un autre syllogisme, il faut donc qu'elle sojt un axiome a priori (supposé qu'il y en ait de tels dans l'esprit humain), ou une induction immédiate de l'expérience, un jugement particulier. Quoi qu'il en soit et sans égard à son origine, cette première proposition suppose nécessairement une connaissance du sujet, et cette connaissance, si elle n'est une perception immédiate et simple, suppose
a sobstance (liv. III, ch. I}. » Ces idées ne sont jamais amenées, par Aristote , à une concordance parfaitement claire ; et il reste constant qu'en général il n'admet comme substantiellement réel que les essences individuelles , et que cependant il admet une certaine réalité de la matière , puisqu'à son indétermination même il attribue de certains effets. « La cause de l'accidentel, c'est la matière. » — « L'être accidentel c'est Tindéterminé (liv. YI, ch. II
etUI,liv.XI, ch. yui).»
une définition. Or tonte définition suffisante d'un objet , ou , comme parle l'Êcolé , toute définition substantielle d'un objets comprend sa matière et sa forme; sa matière , ce qui est indéterminé ou général ; sa forme , ce qui est déterminé ou particulier ; en d'autres termes , le genre et la différence ; car c'est là , comme on l'a vu , l'essence de l'objet. La science des définitions tient donc à la science des essences^ et comme toute recherche sur le syllogisme est nécessairement une vérification de la définition^ la logique^ ne fût-elle que l'art du syllogisme, ramène h la question des essences , partant au problème des existences , partant à l'ontologie. Il n'y a rien d'isolé dans la philosophie, et la pensée ne peut être étudiée sans que la réalité le soit avec elle.
Peut-être serait-il mieux de montrer avec détail comment la scholastique , tout en remontant l'échelle. idéologique des genres et des espèces, était amenée à s'occuper des questions réelles, et à statuer sur le fond des choses. Mais pour rendre la scholastique un peu claire, il faut un développement infini, et le temps nous presse. Bornons-nous à dAiner en peu de mots une idée de la manière dont procédait en présence de ces grands problèmes le plus célèbre des maîtres de l'École , Abélard \
On sait ce que sont les genres et les espèces. Socrate est l'individu j V homme est l'espèce ; I'ût/ïiwxil est le genre. La doctrine aristotélique veut que tout être, toute essence soit composée de matière et de forme. Ainsi dans l'individu, l'espèce isst la matière
* Voyez Pétri jâbœlardi/ragmentum de generibus et speciebus; Oavrages inédits d'Abélard, publiés par M. Coasin dans la collection des docnments relatifs à Thistoire de France , a* série.
3K xBSis IX.
dont rindividuallté est la forme. L'espèœ qui s'nh»dividualise est la matière qui se farmalrâe. Bans Socrate , Y humanité est la matière , la forme est la socratité. De même dans l'essence homme , V€inimal est la matière et V kumtinité la forme. En remontant toujours, on arrive au genre oorps, dont la ma;tière est la substance et la forme la corporéité. Et la substance elle-même , le plus général des genres , est tme matière qui peut indifféremment prendre la forme de la corporéité comme de XincorporéUé. Elle peut donc elle*méme encore se diviser en pure essence , ce sera sa matière, et en susceptibilité des contraires , ce sera sa foime. On remarquera que cette distinction est la définition même de la ma* tière première. Puisque la définition doit, en bonne logique, contenir le genre et la difierence, l'un qui correspond à la matière, l'autre à la forme, et puis^ que la matière première est une notion, c'est-à-dire un défini , il faut bien que l'on puisse distinguer idéalement sa matière de sa forme , et la considérer au moibç fictivement comme un genre dont la diâ^ rence consiste uniquement dans la propriété d'engendrer des espèces. La susceptibilité des contraires, propriété de la pure matière, n'est pas en effet une forme réalisée, c'est la simple possibilité de la forme,, c^est l'acte en puissance. L'indéterminé ne se réalise qu'en se déteiminant. La définition ci-dessus ne donne h l'indéterminé d'autre détermination que d^étre déterminable. Ici la forme qui de sa nature est actuelle ,. n'est que la possibilité de l'acte ; l'acte indéterminé, mais possible, est en effet la seule différence qu'il y ait entre l'indéterminé pur et le néant. La matière ou l'essence qui ne serait pas dé-
DE LA. MA.TlèRE. tV7'
termmable^ ne contiendrait plus rien de l'être et né setait que le néant soiis un faux nom.
On t(emar(|uera que cette lexpressîon matière de là substance ne doit pas être comprise dans le setai de rètre matét'iel ou étendu, opposé à l'être imma^ lériel ou inétendu. Le mot de matière est ici lé nom du fond de l'être, et dans le langage d'Àbélard, conforme en cela à fcelui d'Aristote , on pourrait dire que la substance est indifféremment la matière de l'esprit et la matière du corps. Cette manière de s'exprimer n'a de gi-avîté que s'il s'agit d'un dénoràbrement de réalités, non d'une analyse d'idées. V^t-on que nous ayons non défini des mots, mais décomposé les choses, le genre substance est un seul et mêtoae être réel , susceptible de formes contradictoires, accessible également à deux différences opposées, la corporéité et l'incorporéité. De là bien des difficultés, qui disparaissent si l'on rejette la réalité des genres et des espèces , tout se réduisant alors à une ontologie fictive et verbale. On voit par ce seul exemple le seils et la portée de la controverse du réalisme et du nominalisme.
11 faudrait se jeter dans les profondeurs de cette controverse pour résoudre toutes les difficultés qu'on doit pressentir; relevons seulement tine.distinctioti que pose Âbélard et qui le soustrait aux conséquences de toute opinion extrême. Il pense que , dans cette échelle de la catégorie de l'être, qui commence à l'individu et finit à la substance, le corps marque une limite au-dessus ou au-dessous de laquelle les prin* cipes ne sont plus les mêmes. Au-dessus du corps , la science ne considère plus que des idées qui peuvent être vrnies sans correspondre à aucune réalité dis»
tincte. Au dessous du corps , les genres et les espèces peuvent être encore des abstractions , mais corres«pondent à des collections de réalités* Dans la partie supérieure de cette série, les mots de matière et de forme sont encore employés , mais par induction , par symétrie, et comme pour ordre. C^est une des marques les plus frappantes de ce besoin et de ce pouvoir d'unité qui signale la raison.
Il reste cependant qu'en idéologie scholastique, la matière du premier degré de Tétre ou la pure essence pourrait, en acquérant la susceptibilité des contraires , devenir également la matière de deux formes qui s'excluent^ et que le support de l'incorporel pourrait être le même que celui du corporel. Cela est resté vrai dans l'abstraction et dans le langage. L'idée de substance s'accorde avec celle de corps aussi bien qu'avec celle d'esprit. Descartes parle de la substance étendue et de la substance inétendue. Mais est-ce la même substance? Non, assurément, même pour les scholastiques ; car du moment qu'elle prend une forme, elle contracte une différence , et comme toute essence suppose une matière et une forme , en donnant pour différence à la pure essence la suscep* tibilité des contraires , Âbélard a bien entendu que la substance corporelle et la substance incorporelle constitueraient deux essences co/z^rair^^. Maintenant en quoi consiste la contrariété? Qu'est-ce que la corporéité? C'est ici que la scliolastique est faible, et qu'elle répond des mots à qui demande des choses. La corporéité, c'est la différence du genre substance, c'est la forme qui, en s'adjoignant à la matière substance , constitue l'essence corps. Au fait, tout cela ne nous apprend rien de la nature du corps.
C'est pour savoir quelque chose de plus , que de grands esprits ont renversé la scholastique. Voyons si nous serons avec eux plus avancés. Les notions sur lesquelles ont roulé tous les systèmes de l'antiquité sont le vide^ le plein , les atomes^ l'être , la substance, Fessence, la matière , la forme / le mouvement. Retraçons brièvement ce qu'ont pensé de toutes ces choses depuis la philosophie du moyen âge, Descartes 9 Newton , Leibnitz et Kant. Cela nous suffira pour arrêter enfin nos idées : nous ne dirons rien dé Locke ni de Reid ; l'un se bornant en général à nous enseigner comment nous acquérons ' toutes ces idées y l'autre quelles croyances se forme naturellement l'esprit humain h l'occasion de toutes ces choses : nous cherchons une science plus ontologique et plus rationnelle à la fois.
Tout est plein , dit Descartes , l'espace n'est pas distinct de l'étendue , et l'étendue est l'essence de la matière. Le plein, l'espace, l'étendue, la matière , l'infini sont une seule et même chose. Dieu a créé la matière dans les espaces imaginaires sous forme de parcelles égales, également dures, et de figures diverses. Ce sont là les atomes cartésiens. Dieu appliqua les particules matérielles les unes contre les autres sans interstices; il ne laissa point de vide, car le vide eût été impossible. Puis il imprima à toutes ces parcelles un double mouvement : d'abord un mouvement autour de leur propre centre , puis un mouvement en ligne droite. Voilà les tourbillons. En sQ rencontrant, en se communiquant leurs mou-' vements, ces masses changent de vitesse; en se brisant , elles changent déforme, et ainsi se produisent
3S0 fissAt ix.
tous les phénotùèïies de Tuniveri. De ces parcelles primordiales inégalement mues qui sont là matière commune de tout et qui ont une parfaite indifféreiicè à devenir une chose ou une aulre , sortent trois ëJè*ments : le premier, le plus fin, ou la matière sub» tile, qui fonne le soleil et les astres lumineux; lô second, qui se compose des corps usés et arroncRs par le frottement, ou la mîitièi'e des cieux; le tiioîsièmc, formé des parties les moins usées et les plus massives, ou la matière terrestre et planétaire. Dfe là un système dans lequel le monde se serait oixlonné de lui-même avec les données divines de la ipatière et du mouvement. De là le mot célèbre.
Ainsi, la matière est quelque chose dont l'étendue est Tessence , et l'étendue est l'état d'une substance dans laquelle on peut distinguer diverses parties et diverses grandeurs. Le plein est l'être, et l'être seul existe; le monde est unique, et la matière est infinie. Les particules qui la constituent, bien qu'inaccessibles à nos sens , sont étendues et ne sont pas, à pro^ prement parler, des atomes, n'étant pas de leur' nature infrangibles, et n'étant séparées par aucun vide.
Elles sont créées , et le mouvement leur est donné prîmordialement par un acte de la volonté de Dieu, seule cause du mouvement.
La substance de la matière a pour essence l'^ten* due , comme la substance de l'esprit a pour essence la pensée.
L'essence ( la forme substantielle d'Aristote ) fesl la base de la distinction réelle entre les substances , l'attribut principal qui constitue la nature dt la chose , et sans lequel elle ne peut être pensée.
DE LU HAtTÈRE. Ht
Les qualittfs de la matière sont les accidents produits dans ses ibrmes et ses apparences par sa constitution et son mouTement.
La ferme, en tant qu'ëquitalente à ]a figure, n'est elle-même qu'un résukat du mouvement; au sens d'Aristote, elle se confond avec Tessence.
Newton reconnaît Texistence de l'espace pur et de rëternelle durée. Puisque Dieu, l'être infini, existe, et puisque l'être infini est en tout lieu et dure éternellement, l'espace et le temps sont nécessaires comme lui : aussi l'un et l'autre sont-ils conçus par Newton de telle sorte, que Clarke les a présentés d'après lui comme des attributs de Dieu même. Mais la matière qui n'existe que par la libre Tolonté du Créateur, n'étant pas nécessaire , ne saurait être infinie. En essence, elle est indifierente à tout> unifoime et capable de toutes les formes; telle est la matière première, être étendu et impénétrable, que Dieu peut diviser comme il peut l'anéantir, et dont les parties qu'il maintient insécables , servent de base à toutes les productions de l'univers. Le mouvement ne lui est pas essentiel. Dieu est la cause du mouvement, du mouvement en ligne droite, qui emporte les astres, comme dtt mouvement central qui les détourne, en un mot de l'impulsion et de l'attraction. Tout autre mouvement est l'effet de la force active qui a été placée dans les êtres organisés.
Ainsi , la matière créée est finie; elle est divisible, composée d'atomes actuellement insécables. Ses parties solides sont plongées peut-être dans une matière plus subtile , dans un fluide qui en pénètre tous les intervalles et tous les pores : mais néanmoins le vide
existe, il est la condition du mouvement; il est ce qu'il reste d'espace pur en dehors de la matière. Peut-être dans les corps les plus durs y a-t-il plus de vide que de plein. Aux conséquences près, qui intéressent la religion ^ la constitution atomique du monde matériel, comme l'a décrite Gassendi à l'école de Démocrite et d'Épicure, ne répugne point à Newton.
D'où viennent les formes de la matière? quelle est son essence? quelles sont ses qualités? Newton en dit peu de chose r il n'a étudié, il n'a découvert que la mécanique au moiide. Les formes que le mouvement seul imprime à la matière, comme celles de la terre ou des astres , ont pu seules l'intéresser , et il les détermine et les explique; mais les figures diverses, les variétés innombrables de la nature visible, ne touchent point sa science, et nous ne lui demanderons pas ce qu'il dédaigne de nous apprendre.
Leibnitz fut constamment l'adversaire de Newton , même quand il ne fut pas son rival. La réalité de l'espace ne le convainquit pas : il lui parut que l'espace n'était qu'une relation entre les corps , et que les corps seuls étaient des phénomènes réels , non qu'ils fussent véritablement étendus et impénétrables comme ils le paraissent, mais parce qu'ils représentent de véritables substances. C'est dans la nature même de ces substances, abîme où jusqu'à lui nul regard n'avait plongé, qu'il chercha l'explication des choses. Ainsi , tandis que Newton rapportait beaucoup à la volonté de Dieu et voyait dans la spontanéité divine la cause et la source des phénomènes les plus généraux; tandis que Descartes
réunissait dans la main de Dieu toutes les forces de la nature , celle même qui meut le corps humain , Leibnitz osa limiter et constituer à la fois la Toute- Puissance par un axiome célèbre : rien n'existe qui n'ait une raison suffisante d'exister. Dieu étant la raison méme^ la raison absolue et suprême, ce n'était pas au fond attenter aux droits du Créateur que de lui donner pour loi sa propre essence , et il faut convenir que le principe de Leibnitz, plus philosophique et plus hardi, ouvre un plus vaste champ aux investigations de la scienç^jjSous le contrôle de ce principe, l'étendue n'est p^o une définition suffisante de la matière* Tous les corps sont divisibles, et la division , poussée à l'infini, ne rendrait jamais que l'étendue. C'est donc la raison, la cause de l'étendue qu'il faut trouver. Elle est en des êtres qui ne sont pas étendus, mais intangibles, infrangibles; sujets au changement, mais qui ont en euxx^émes le principe dé leurs changements, c'est-à-dire la force ou l'action. Des êtres simples et actifs, tels sont les éléments ou les atomes de Leibnitz; il les a rendus fameux sous le nom de monades. Tout être au fond est monade ou assemblage de monades, depuis la monade suprême ou Dieu, jusqu'aux monades actives, mais sans idées, qui sont les principes de la matière. Les substances ou monades sont donc toutes simples et diverses, et l'étendue ne résulte que des rapports de plusieurs monades entre elles. Elle n'est qu'une continuité de points résistants, ou le phénomène pour nos sens d'une série d'unités réelles et actives. Comme ces unités différent sans cesser d'être analogues, comme elles sont, à différents degrés , douées d'action et de perception , elles
a^fi M^BM In-
forment çntre elles une' chaiae coutîuae, dont ViS' divera aaneaux sont les diverses substances.^ depuis la plus luatérielle jusqu'à la plus spirituelle*, la^ kii dje con<tinuitë ue souSre pas d'interruption.
L^'idée fQjptdamentale de ce sjstème est que tqut phénomène suppose une force ;. ou pour donner à la pensée ujie forine,plus g(éné):a|e , e'est la pvédo-^ minance de l'idée de cause sur celle de^ substance. L'étendue et la solidité ne s'expliquent donc plus par la seule inertie. L'io^énétrabilitaé n'exista pas ,, ou du moins die n'est que l'eâet sensible de l'ofibi^t interne de toute substance.. Etre > pour Leibnitz^ c'est; agir, («es corps ne sont que des groupes de forces, et 1» matièi:e, la collection do tous les grou*^ pcjs. On devine quelles sont les conséquen^ces , d'une telle théorie^ ILlle donne à Tappairence phénomé^ n^ une telte part en ce monde,* que le: nM)nde det la perception est un symptôme trompeur en touA* sauf en ce point q^'il aqcuse ^lejque chose. AinM» U perception et ses conséquences, naturelles ne donr nerai en t qu'un vain idéalisme, si rintelligence, ppee« nonl? en elle-même la notion, de la cause, ne r^ia^it par elle à l'univers, unc^ réalité nouvelle, et ne n^ constituait par le iraison^nement oe que la sensation a laissé crouler. Leibnilz fait le iKionde di^pheo^ m^is animé^ et à) 1a place de la matière, il ixou^i dxDuiiiie la vie. On doijt entrevoir dans le monadisme l'origineide l'esthétiq^^ trapscandantale*
Tout cela est hypothèse , et la théorie des monadtî» ne supprime ni un problème ui un mystère. Elle traduit les faits dans un langage arbitraire , et die serait la vérité quje nous n'en saurions pas davantage. Mais l'hypothèse n'estr-elte pas 1^ caractère de toute
Stçience Vumaine^ çt l'hoançie» obligé toiyours de prendre sa rauson pour çiesure des choses 9 n'est-U paa çODStanuneiat réduit dans sQn savoir à une si^pposition cpii ne lui prouve que ^ui-iiiéine? C'est l'idée 4e la subjectivité universelle , élevée presque au rang d'un, dog^lie pour la philosophie critique*. Kant n'af-* firune rien de hi matière et du inonde, h^ physique transcend^te^ est impossible; v^k& il consent à étudier cçUe que se (orge presque nécessairement Fesprit humain , et daQs l'espace et le* temps ^ fprmes nécessaires et lois, perspectives du théâtre de la, sensibilité^ il aperçoit des phénomènes qu'il i^apr porte à un je ne sais quoi intelligible qui les. soutient ou Iqs produit. Ce noumène de la substance et de la cause est une conception nécessaire qui ne tombe point SQU5 l'œil de la conpaissan.ee. Mfiis la matière, ou rétof!è des corps dont W se^ibilité donne l'inrtuition dans l'espace f se ramène à Tidée d'une force, dès qu'elle est Conçue» coçopie essentiellement impénétrable. Le phénomène d^ l.'éteçdue solide est contradictoire avec Vineirtie absolu^.
R;i^semblonis maintepaat nos, idées sur toutes ces choses., Fétre, 1^ substance^ l'essence | la oaatière, la forme-, l^ mouvement^ le plein , le vide, l'espace et les atoogiQs. Nous, nous compreQdrons mieux après avoir compris nos maîtres.
Rien n'existe que l'être ( Parméujde )• — Le néant n'ex^iâte pas. •?-. Chacune de ces deui^ propositions est en elle-même une proposition identique, et toutes deux sont l'expression d'une même vérité ,^ l'un^ affirmant ce dont le contraire est nié par Fautre. Car Qxi&ter,. c'est être Fêlre, et être le néaut, c'est ne. pas exister.
L'être, c'est ce qui existe. L'existence est la première forme de l'être, son premier attribut, sa première qualité, son premier mode, sa première différence, sa première condition; elle est tout cela à peu près comme l'unité est l'exposant de toute première puissance , facteur qui ne modifie pas^ a proprement parler, la quantité qu'il affecte, mais qui la réalise actuellement ; seulement , si on les sépare^ la quantité devient nulle , et l'unité n'est plus qdfune puissance possible, une forme pure. Si tous considérez a comme une puissance a ' , c'est-à-dire comme un produit, et que vous retranchiez l'exposant, a disparait, a est nul dans a"". De même l'être sans l'existence est le non-être ou le néant; il n'est pas, et l'existence devient un attribut possible, une forme pure. L'existence est donc comme l'exposant de l'être; elle n'en est distincte que pour l'esprit ; dans la réalité , elle n'en est pas séparable. Elle est sa définition et son essence. Elle le réalise en acte.
Tout être est substance, car la substance est le sujet existant, le support, le soutien, le soustrat de l'existence. Elle n'est également séparable de l'être que par la pensée ; car elle est ce qu'Aristote eût appelé la matière dont l'existence eût été h/orme. Mais si l'esprit peut distinguer ces trois choses, être, substance, existence, elles ne se séparent point dans la réalité,ellessontuniespar un lien nécessaire. Refusez l'une des trois à l'une des trois, celle-ci s'anéantit. Elles se posent à la fois , elles sont la même chose, la , chose même.
Toute idée implique un jugement. C'est ainsi que dans l'idée d'être on peut trouver les éléments de cette proposition : l'être est la substance existante.
C'est une définition , définition apparente , car elle ne fait que déplier des idées enveloppées les unes dans les autres^ et exprimer la connaissance du sujet. C'est une définition à peu près semblable a celle-ci : .
C'est un privilège et un besoin de la nature humaine que de pouvoir décomposer toute idée ^ ou plutôt tout nom en un sujet et un attribut. Ainsi ^ substance est sujets existence est attribut; et c'est même pour cela que nous avons parlé de l'existence avant la substance, d'après cette loi de l'esprit humain qui veut qu'il connaisse toujours l'attribut avant le sujet , et le sujetpar l'attribut. Mais encore une fois , tout cela c'est de la pensée , de l'analyse , et non du fait , de la réalité. La réalité est synthétique.
Tout être qui est est , c'est-à-dire toute substance déterminée a une existence déterminée. Être ou ' exister est indéfinissable ; mais ce n'est pas quelque chose d'absolu; l'existence suppose l'espace et le temps. Etre , c'est durer ; être , c'est être quelque part.
L'espace et le temps paraissent donc des conditions de l'existence. Mais si l'espace peut être une réalité, le temps n'est qu'une conception. La durée n'est qu'une vue de l'existence. Dire que le temps existe , c'est dire que les existences durent. Lorsqu'on dit : s'il n'y avait rien , il y aurait encore du temps, on raisonne comme s'il y avait quelque chose , et l'on dit : s'il n'y avait rien , le rien durerait. On pense ainsi le néant existant ; car penser , c'est supposer l'être; mais au fond, ce qu'on dit alors revient à ceci : s'il n'y avait pas d'existence, il y aurait de l'existence. Que signifient ces hypothèses , ces inn. 22
ductioDSy ces raisonnements? Elles attestent la puissance de la raison , comme les quantités imaginaires la puissance de l'algèbre. L'homme raisonne du non-existant comme de l'existant, du possible comme de l'actuel, de l'impossible comme du possible : tel est l'absolutisme de la pensée. Mais la raison doit distinguer ce qu'elle suppose de ce qu'elle affirme, ce qu'elle conçoit de ce qu'elle croit , et la k^que de l'ontologie. Le temps n'est pas une substance; il n'a pas une existence déterminée; il est un élément, une forme nécessaire , non de la sensibilité, comme le dit Kant, mais de l'existence. Le temps abstrait n'est que la condition des existences possibles. S'il n'j avait rien , il y aurait du temps, mais ce temps ne serait rien comme tout le reste ; s'il n'y avait rien, il y aurait rien. Le temps est donc inséptrable des existences.
L!espace est le lieu des existences. Mais se con- £Dud-il avec l'existence? Entre les existants corporels qu'y a-t-il? de l'espace. L'espace est rempli par les corps; sans les corps, l'espace est vide; il n'est pas anéanti. L'espace pourrait donc être le vide, il n'est pas le néant. L'erreur des anciens était de confondre le plein avec l'être, le vide avec le non-être. Mais le vide n'est qu'une idée négative; le vide n'est que l'absence de corps. L'espace n'est donc le vide qnesî le vide est ce qui ne contient aucun corps, et non ce qui n'est pas. Le vide n'est qu'un état relatif, et non une existence.
Mais l'espace est-il une existence? Sans Fespace ,'il n'y aurait ni mouvement, ni étendue , ni lieu. Moins le mouvement et l'étendue, l'être pourrait encore être dans l'espace : car l'esprit pm* n'est par bors de
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l'espace* Mais il y rëside, sans j jprodnire le phénomène d'étendue ^ c'e8t-a<lîre sans faire cesser le TÎde^ c'est-à-dire eticore sans substituer l'itepénélrabilité solide à la pénétrabilitéabsolue. L'espace, je le répète^ est donc le lieu de tous les éti^^ une condition dâ toutes les existences. U n'y a rien^ s'il n'y a de l'espacé , car où serait ce qui serait? Mais s'il n'y a^ait rien, y aarait-ilencorederespace?Moinsle monde, moins l'esprit pur y moins Dieu^ l'espace demeure} il est nécessaire. S'ensuit-^il qu'il ait existé, qu'il puisse réellement exister, qu'il soit même concevable, ne contenant rien? Nullement. L'espace n'est pas le contenant du néant; il contient quelque choses et il est quelque chose» Quoi? je ne sais. Mais cotdr^ ment ne serait-il rien? Il est divisible ^ p^nélrable^ homogène^ infini^ incréé | étemel, nécessaire | tant de modes sont-^ils possibles sans la substance ? Quelle est son essence ou sa qualité essentielle? D'être actuelleuent infiniment divisible. Neirtoil et Clarke ont prétendu Tidentifief atec DieU| Leibnit£ le réduire à une conséquence des eti-« stences, partant à une abstraction. Peut-il être ramené au même principe d'existence que la ma-^ tière? N'esl^tl que le phénomène d'une force expansive, ou bien une manifestation infinie de l'être infini , seul eflffet de Dieu sous ce rapport qui serait infini comme lui^-méme^ et qui rendrait ainsi l'univers, où ce qu'on appelle ta création, moins inégale au créateur? Questions profondes qui ne peuvent être résolues que par et pour la science spéculative j et qui dépassent même la portée commune de la métaphysique. Encore une fois f prenons 1' pace comme existant.
La matière est la substance étendue y c'est-à-dire qui se limite dans l'espace par Timpénétrabilité. Elle est divisible pour la pensée, elle est divisée pour la sensation en parties qu'on appelle corps. L'ensemble des corps est un et divers. Ce qu'il y a de divers, ic'est la pluralité des corps ; ce qu'il y a d'un, c'est leur essence commune. Cette essence porte le nom abstrait de matière. La matière sans les corps n'est donc qu'un abstrait ; elle n'existe pas réellement en cet état , car il faudrait qu'elle fût illimitée comme l'espace. Elle serait alors infinie et nécessaire. Ce serait le plein absolu^ l'unité matérielle et immobile des Éléates matérialistes' Mais comme essence , elle existe dans tous les corps. Frise' isolément, c'est-à-dire par abstraction , c'est-à-dire par hypothèse , elle serait le principe des corps, c'est-àdire une substance étendue à l'infini , divisible à l'infini , fîgurable dans une infinie diversité, sujette au mouvement, au changement, à l'infini, déterminable à l'infini, diverse ou diversifiable à l'infini ; et cependant elle ne serait pas l'un ni le divers. Elle ne serait pas l'un, car elle serait multiple et susceptible de divisions et de changements sans terme; elle ne serait pas le divers , car elle serait ce qui est commun à tous les corps ou leur essence universelle. Mais la matière n'est pas le nom d'un être réel, * existant en soi; elle n'existe nulle part pour son propre compte , et elle est le nom abstrait de l'essence commune des corps.
Tous les corps sont de substance divisible et im-
' « L'anité de Parménide semble être Tatiité rationnelle , celle <i de Mélissus, au contraire, Tanité matérielle. » Âristote, Mttaph, liv. I, ch. V.
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pénétrable. C'est ainsi qu'ils sont matérieb ; c'est ainsi qu'il faut concevoir l'étendue réelle ou l'essence de la matière prenant la forme de corps. Le corps est mobile, composé, figuré. Ce ne sont pas là de simples qualités accessoires ou variables. D'abord elles sont inséparables des corps; puis elles sont nécessairement liées ensemble. Si le corps n'était mobile, il ne serait pas composé; car des parti es immobiles n'adhéreraient pas; il serait divisé infiniment, il serait impossible. La force qui unit les parties constitue le corps ; l'impénétrabilité elle-même la suppose. S'il n'était composé et mobile, il ne serait pas limité, il serait sans figure; et s'il était sans figure et sans limite, il serait la pure matière, et il retomberait dans l'abstraction de l'immobile indivisible ou du plein absolu. Ces attributs qui dérivent . de la mobilité, sont donc de l'essence du corps, et en ce sens il y a du vrai dans la maxime que la matière et le mouvement constituent le monde (Descartes). Telle est donc l'essence du corps. Mais les corps • étant limités sont plusieurs, on numériquement divers. Étant mobiles et figurés, ils sont sujets à la diversité des mouvements et des figures ; et de là sans doute toutes leurs autres diversités. La diversité numérique donne l'individualité. La .diversité de mouvement et de figure donne les genres , les espèces, les dififérences individuelles. De là des essences nouvelles. Il y a autant d'essences génériques ou spéciales que d'attributs ou de groupes d'attributs communs et persistant en plusieurs individus , autant d'essences individuelles que d'identités numériques persistant sous des attributs divers. Mais tout ceci ne s'applique qu'aux corps apparents, 8e^|îi>les,
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tela qu^ils sont connus. Sous oe point dcTue^ ils sont des composés délimités ou des touts : à ce der^ nier titre, ils ont des parties. Ces parties nécessaire^ ment mobiles et figurées sont nécessairement de petits corps, mais non sensibles et seulement concevables.
Le corps total est divisible. Par la pensée , la divisibilité est infinie; en puissance, elle est infinie. En fait ou actuellement, elle est finie ou elle s'arréte nécessairement. Les petits corps auxquels elle s'arrête seraient les éléments ou les atomes.
Existent^ils ? Il n'y en a qu'une preuve, c'est qu'il faut un terme à la divisibilité. Car du reste les sciences physiques qui les admettent ne les démontrent pas. La chimie, en découvrant la loi des proportions multiples et des équivalents a pensé un moment avoir découvert les atomes ou du moins la preuve des atomes. Mais la théorie n'exige pas, pour être exacte, l'existence d'atomes proprement dits , c'esl-à-dire de particules absolument insécables ; il suffit qu'il y ait des atomes chimiques , savoir, des molécules qu'aucune force chimique ne puisse diviseï^, sans préjudice de l'action plus puissante d'autres forces d'une autre nature. On avait espéré démontrer l'existence des atomes par une série très-ingénieuse d'inductions qui aurait eu pour base le fait d'une réfraction atmosphérique autour du soleil ou de la planète de Jupiter; mais cette réfraction ne s'est pa<s trouvée, et bien qu'il n'en résulte rien de décisif contre ta théorie atomique , celle-ci est restée sans preuve et à Tétat d'une conjecture non démentie , mais fondée sur une seule idée, la nécessité d'un terme physique à la divisibilité métaphysique de la matière. L'existence de
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l'atome physique^ c'est- à^re de la particule excessivement petite, mais étendue, physiquement in-frangible, mais divisible pour la pensée, peut satisfaire aux exigences des sciences naturelles; elle laisse subsister toutes les difficultés métaphysiques de la constitution de la matière. Si l'on va plus loin et que l'on pousse l'atome physique jusqu'à l'atome métaphysique, c'est-à-dire jusqu'à l'indivisible absolu , un grand problème s'élève : comment des indivisibles constituent-ils le divisible? comment des points inétendus donnent-ils l'étendu?
Mais les atomes physiques ne peuvent euxrmémes constituer le continu matériel qu^à la condition d'être réunis par des forces qui sont entre eux et dans lesquelles ils sont mus , ou qui sont en eux et par lesquelles ils se meuvent. \ies atomes métaphysiques, parfaitement purgés de toute éteodue solide, laisseraient subsister la force et ne donneraient plus lieu à l'alternative d'une force ambiante ou d'une force interne. Il est clair que des points inétendus et mobiles ne peuvent être que des principes de mouvement ou des forces, et, dans un certain sens, k monade de Leibnitz réalisée.
Les atomes d'Épicure se rencontraient par hasard, et en se joignant créaient le monde. Ainsi l'atomisme niait la providence. Les atomes des physiciens modernes s*unissent en vertu de leur nature suivant de certaines lois. Ainsi l'atomisme ne donne que la cause instrumentale de l'univers; la première cause reste intacte. Quant aux atomes actifs ou forces sub* stantielles, ils n'agissent que par impulsion ou attraction , et se modifient réciproquement. Cette action aréciproque s'élève jusqu'à la sensation et à la vie dans
les êtres sensibles , jusqu'à la perception et à la volition dans les êtres intelligents. Mais la relation universelie des atomes constitue l'harmonie universelle f et soit qu'ils se divisent en classes de natures différentes y soit qu'en se combinant d'une manière diverse et r^ulière ils constituent les diverses natures y l'existence et l'immutabilité relative des essences ne permettent pas de tout ramener aux causes immédiates constituées dans Tatomisme. Ainsi l'atomisme en lui-même n'est pas nécessairement lié à l'athéisme et au matérialisme. Il n'est ja* mais tout au plus que l'explication seconde de la nature des choses.
Voilà où conduirait l'atomisme considéré a ^rior/y a posteriori y c'est-à-dire du point de vue de l'expérience scientifique ,. l'induction mène à quelques conséquences dans le même sens. La cosmologie newtonienne , en effet, s'accommode des atomes; la chimie et la physique les demandent; il est facile de leur enlever toute conséquence fâcheuse pour la philosophie; rien donc ne les interdit. Seulement on remarquera que pour qu'ils soient les éléments utiles du solide , il faut qu'ils soient les moyens de l'agrégation ; il faut , en d'autres termes , qu'ils soient sujets à des forces , c'est ce que nous avons entendu par mobiles. La diversité des mouvements qui correspond à la diversité des forces , est une expression générale des phénomènes de ôohésion, d'attraction , d'expansion , d'affinité y dont s'occupent les sciences naturelles. Aucune des propriétés sensibles des corps , considérés soit dans leurs masses, soit dans leurs atomes , fût-ce même l'impénétrabilité ou l'étendue, n'est concevable sans la conception
de la force. L'existence dans l'espace, c'est-à-dire le remplacemeot du -vide par le corps, réclame autant la supposition de la force ou toute supposition équivalente, que la vibration la plus rapide ou la projec- . tion la plus énergique. Sous ce rapport, Leibnitz a eu raison. Le mouvemeot est dans l'origine de tous les phéntmiènes matériels. L'existence matérielle est i'exertion d'une force; j'entends par là une seule chose , c'est que, actuellement et ph^siqueiïient , l'inertie et l'existence sont incompatibles. Toute existence est en acte; les mots même le disent, l'être actuel ne va jamais sans l'agir; dans la réalité la substance est toujours cause en un certain degré. Si cela est vrai de la situation dans l'espace du simple corps solide , ce doit l'être a fortiori de tout mode de l'existence. Je sais que ce point ne passera pas sans contestation; mais je prie de remarquer qu'en ce moment du moins je ne parle que de l'état actuel des choses, et je dis que dans le monde, dans le tout ordonné que nous appelons ainsi , aucun phénomène absolument n'est possible dans la supposition de l'immobilité' absolue actuelle de toutes les parties de la nature. Les diSérences que présentent tous les corps, soit entre eux, soit dans le cours de' leur durée, pouvant être ramenées à des phénomènes de' monvement , il suit que ce n'est cjue par .ibsiractioa c'est-à-dire par supposition , que nous isolous T mouvement de l'éteadue; et une certaine action 6 comprise et enveloppée dans toutes les manifestations de l'être.
Ces considérations ne se rapporteraient qu'aux qualités les plus générales de l'être matériel; maïs il ' Immobilité, impouibilité d'èbe mii.
en est une dont elles ne donnent aucune idëe : c'est la propriété que possède la matière d'être diversifiée en essences, A la rigaeur, on pourrait réduire, pour la simple matière, cette propriété à la susceptibilité des contraires; mais resterait à savoir d'où procèdent les essences. Elles ne peuvent en effet provenir des qualités générales des corps , car elles seraient toutes les mêmes, ou plutôt il n'y aurait qu'une essence, l'essence de corps. Or, il y a certainement des essences diverses. Que les phénomènes qui les caractérisent se réduisent essentiellement à des phénomènes de figure et de mouvement, que la mobilité en soit conséquemment la cause immédiate, c'est, on l'a vu, ce que nous sommes fort dist)Oséà admettre; mais cela n'explique nullement d'où viennent la différence et la permanence des essences. L'essence, la forme, ainsi que l'appelle Aristote, peut s'établir par le moyen physique de l'agrégation et du mouvement des atomes ; mais le fait général de l'immutabilité des essences ne s'explique pas uniquement par là. Il faut ou admettre un plus ou moins grand nombre d'espèces d'atomes substantiellement hétérogènes, diversement combinés, comme «sont les molécules chimiques, groupes secondaires ou tertiaires d'atomes; ou n'attribuer encore une fois qu'à la diversité des figures , accompagnée de la diversité des mouvements^ ou même provenant de cette diversité, la différence des genres et des espèces. Mais dans le premier cas, il est radicalement impossible de se figurer une diversité substantielle matérielle quelconque qui soit essentiellement autre chose que de la figure et du mouvement , et nous n'avons hors de là aucune pensée quand
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nous [Hvno&çons ces mots d'héuSrogéaéit^ des éléments primitif et constitutifs des corps; et dans le second, il reste tonjonrs à expliquer, oa du moins à rapporter à une cause la constance des différences de genre et d'espèce. Dans les deux cas, il faudrait toujours recourir à une cause spéciale de l'existence des formes essentielles. Cette cause , moule oa type de toutes les constitutions des êtres, cette nature générale, origine ou principe de toutes les natures, cette force qui façonne , spécifie , caractérise toutes les sortes d'êtres , ne peut se concevoir comme une propriété constante de l'être , puisque c'est de leur diversité qu'elle doit rendre compte ; ou elle n'est , au plus mauvais sens du mot , qu'une qualité occulte. Là est à mon avis la plus grande preuve de la présence d'une volonté et d'une intelligence exerçant leur pouvoir dans toute la nature. Tout indique là un rapport entre le choix des moyens et une conception primitive, entre une exécution et un plan, la réalisation d'une pensée en un mot. Quel que soit l'intermédiaire ou l'instrument de cette réalisation, il est impossible ici de ne pas recourir à une cause efficiente, et de ne pas attribuer à cette cause l'intelligence (Anaxagore).Desforcesavriiglts,iiiaissimple3, l'expansion^ la cohésion suffiriiîetit, en supposant qu'elles existassent de toute éternité , potir expliquer la simple mécanique de l'univprs , c'est-à-dire le mouvement et l'équilibre d'un sjstcnic di mais comment expliquer partit seulement, comment croire ou paraître expliquor la vniiétô immuable des êtres? Tout exemple d'cnltr ihms lu \,iriéti' ramène nécessairement à ce type s\ connu de ruitité dans la variété, l'intelligence que noni
toute force relève plus ou moins d'une volonté intelligente. Il est impossible de concevoir la force primitive autrement qu'intelligente ou subordonnée immédiatement à une intelligence. Ainsi la contemplation de la matière dépose que tout n'est pas matière. Le monde physique décèle une intelligence.