‹ Essais de philosophie (volume 2)Chapitre 22 sur 42 · DE LA MÉTHODE EN GÉNÉRAL · texte numérisé non relu

DE LA MÉTHODE EN GÉNÉRAL

AHALYSJL ET STlfTHÈflE.

Depuis que Descartes a intitulé Discours de la méthode un de ses plus beaux ouvrages , la méthode joue un des premiers rôles dans la philosophie. On trouve son nom à chaque page de nos écrits. Toutes les écoles ont célébré la méthode. Malebranche après Descartes en a fait l'objet du VI* livre de la Recherche de la vérité. Wolf après Leibnitz a soutenu qu'il n'y avait qu'une méthode commune à toutes les sciences. Gondillac après Locke a réduit toute la métaphysique à une langue bien faite^ après avoir posé le principe que toute langue est une méthode analytique et que toute méthode analytique est une langue. Les Écossais se sont vantés d'avoir observé les lois de la méthode plus fidèlement que leurs devanciers. La méthodologie est pour les Allemands une partie considérable de la science, et elle occupe. la dernière partie de la Critique de la raison pure. M. Cousin lui-méme,a dit : « La philosophie n'est qu'une méthode ' • »

Tandis que les systèmes varient, les méthodes

* Introduction à ïhistoire dt la philosophie morale ^ Cours de 18209!'* leçon; et Cours d* histoire de la philosophie, 1828,1? leçon.

semblent peu différer entre elles. Depuis la chute de la scholastique , depuis l'époque qui fut pour la philosophie une renaissance , en ce sens que la philosophie du moyen âge fit place à la philosophie moderne y les mêmes préceptes méthodiques remplissent les livres, que ne remplissent pas les mêmes principes philosophiques. LMnfluence de la méthode serait-elle donc plus bornée qu'on ne le dit? Si , quand elle est la même^ elle ne conduit pas à des résultats identiques ^ elle est nécessairement moins importante et moins efficace, elle est un guide moins sûr que ne Tavouaient ceux qui nous vantent ses mérites et sa puissance; ou bien il faut croire qu'il est rare et difficile de la suivre exactement, une fois même qu'on Fa connue ; et alors elle perdrait beaucoup de sa valeur. Que doit être en effet la méthode? un procédé, une recette pour rencontrer le vrai. Si elle-même fait difficulté, si elle est un problème de plus, elle ne vient quVjouter aux chances d'erreur. (Test ce qu'on serait tenté de penser, lorsqu'^on entend si souvent réduire à dfes erreurs de méthode les en^urs philosophiques. U est sans doute peu de systèmes défectueux , de conclusions fautives , qu'on ne pût ramener à quelque vice dans la conduite des recherches et des raisonnements qui y ont entraîné l'auteur que Ton critique. ((Un système, dit avec raison M. Cousin', n'^est guère que le développement d'une méthode appliquée a certains objets. » En général, pour qu'une proposition ait été soutenue , il faut qu'elle ait oSert quelque apparence de raison, disons mieux, qu'elle

' Fragments philosophiques, T. I, préface de là première édition.

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ait été raisonnable par quelque côté; or, s'enquérir de ce côté raisonnaMe j chercher comment il se fait qu'on Tait considéré à Texclusion de tout autre> c^est une investigation qui se réduit à ceDe de la méthode observée* On peat toujours supposer que celui qui s'est trompé ou n'a pas tout vu^ ou n'a* pas compris ce qu'il a vu^ on n'a pas su tirer de ce qu'il a compris tout ce qui y était renfermé , en d'autres termes, qu'il a manqué aux prescriptions de la méthode. Mais, dans le fait> telle n'est pas toujours la cause déterminante de l'erreur philoso* phique. Celle-ci Uent souvent à des fiiiblesses de l'esprit, contre lesquelles il n'existe pas de règles écrites , de préservatifs certains. On peut avoir suivi les procédés de la science et s'être trompé; on a tenu compte de tous les faits, mais on a mal distribué entre eux la valeur et l'importance. On a pesé toutes les raisons , mais le jugement est à la fois la balance, le poids, l'étalon , le peseur et le vérificateur des poids et mesures. Une partialité involontaire, que déterminent les habitudes de resi»*it, les passions, les goûts , égare notre attention , et nous fiiit pencher à notre insu vers tel <»i tel côté des questions. Les causes de l'erreur sont profondément enfoncées dans les mystères de cette union du libre arbitre et de la raison, union singulière qui fait tout ensemble la grandeur et l'infirmité de l'homme. Presque toujours il j a préméditation dans la conclusion à laquelle im aatenr semUe conduit par la &talité l<^que de son système. U n'est pas très«fré» quent qu'un philosof^ pense ce qu'il pense par des circonstances indépendantes de sa volonté, telle que le serait la dictée in^périeuse de sa méthode* On

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recherche , non ce.qui est vrai , mais ce qui ddlt être vrai, souvent même ce qu'on désire trouver vrai. Cela n'est pas philosophique , mais cela est souvent inévitable. Et Ton ne doit pas toujours regarder comme un mauvais guide cette anticipation d'une conclusion future. Lorsque ni l'entraînement de la routine, ni le parti pris de Famour-propre , ni la séduction d'une passion, mais la divination de la raison libre choisit a priori son idée dernière, les chances sont pour la vérité; et nul ne sait combien de grands principes ou de découvertes précieuses les sciences positives elles-mêmes , rivales en cela des arts d'imagination , ont dus à cette inspiration du génie.

Il faut cependant résister à la tentation d'être inspiré. II faut se défendre des opinions préconçues et des prédilections spontanées pour certaines idées. Il faut tout soumettre au contrôle de la méthode, et se laisser gouverner, autant que possible, par l'évidence , l'expérience , le raisonnement. L'erreur n'a que trop de sources cachées qui nous échappent; et les moyens scientifiques de l'éviter, les procédés techniques qui assurent notre marche dans la recherche du vrai , pour n'être pas infaillibles , ne laissent pas d'être utiles. Le plus sage est de s'y appuyer; La méthode qu'enseignent les philosophes est une des plus précieuses parties de leur enseignement^ et l'accord à peu près constant qui se montre entre eux, lorsqu'ils en exposent les règles et les avantages^ est un préjugé puissant, une recommandation en faveur de l'objet de cette unanimité inattendue.

Mais lorsque déposant ses opinions antérieures et même ses inclinations excusables > l'esprit fait vœu

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de s'abandonner en esclave à la méthode philosophique, il rencontré tout d'abord nue difficulté grave. La méthode ne lui parait plus ni aussi invariable, ni aussi reconnaissable, qu'on la lui avait faite. Toute cause d'indécision n'a pas cessé; une seule route ne semble pas s'ouvrir devant lui, et il peut'hésiter, dès les premiers pas. Oti doit se rappeler en effet que, dans la critique de quelques philosophes, nous avons remarqué que l'un avait trop négligé l'observation, que l'autre avait trop accordé a la dialectique^ qu'un troisième avait confondu] les procédés d'une science avec ceux d'une autre ; enfin nous avons signalé des erreurs de méthode qui ont conduit aux erreurs de système. Comment donc choisir entre les voies diverses qui s'offrent à l'inventeur, et faire la juste part des divers moyens de connaître et des divers ordres de faits à connaître? II est des vérités auxquelles on peut parvenir par phisieurs routes ; il en est qui sont au terme d'un seul chemin. Le procédé qui vous a bien dirigé dans un cas. Vous égarera dans un autre. Les géomètres, les naturalistes , les métaphysiciens, prétendent en général , depuis Bacon , qu'il n'y a qu'une méthode, et qu'elle est commune h toutes les sciences; cependant elle ne les a pas amenés tous au même point, et ils ne s'entendent pas dans leurs conclusions. Ne serait-il donc pas vrai que la méthode des modernes fût unique, et y aurait-il en effet phisieurs méthodes différentes? Ou plutôt ne serait-ce. pas que dans la même méthode, il y a^ suivant les faits et les questions, des procédés divers à employer, et dont l'emploi successif ou simultané doit être dirigé par une raison supérieure aux mé-

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