DE LA MÉTHODE EXPÉRIMENTALE OU D'OBSERVATION
La philosophie peut donc sans* impropriété appeler la méthode moderne du nom it méthode expértmentalo. L'expérience ici doit être entendue dans un sens large et général. Il ne s^agît plus seulement de Tart de 4éroker par des é|NreuTes habilement combinées les seci'els de la nature et de la Ibrcer industrieusemont à se trahir; il s'agit deTart d'instruire !a raiso» par Finspeelion des phénomènes. Le premier piX>oédé est Veœpérienee savanieà^ Bacon^ le second, V inierprétation de hjL nature oxkla n^u^felie logique; il se résout dbns l'induction * .
L'homme , en eflet, est dims un certain commerce arec les choses. A mesure qu^eHes se mattifestent à lai, il les prend à h ibis comme des êtres et comme des éTénements. Pour ku e^le» arriTcnf , el puis^ qii'eUes aiTÎvent , elles sont. Etles sont , non pas seniecseist pour kn , mais pour efies-mémes. La ma* mère dont elles anrriiirent et h ma&ière dont elles apparaisseiUi^ Toilà ce qne l'expérience, it son âegré
'. La méthode que Bacon appelle ars indicii se di^iee eQ dearpây^ lies qu'il nomme, Vune^ expericntia liiierata, l'autre interprcUUm nûiurcB ou nouant organum -, c'est proprement l'induction ou la recherche des conséquences de la comparaison des £ûts. — De augm. setent., lib. I, <iap. IL — Nov, ôrgan., Uh. T, apkor. ]tlX-XXII, liB. îï, aphor. t-XV.
DE l^'fiSiWT. S7t
le plus faible -, l'expérieDâe élémentaire et coBimiiiie , c'est-à-dire le commerce de l'esprit humaîii avec le» choses, lui révèle. Ce qui se commaniqae à nous dans ce ^i arrive ou. apparaît y ce sont des modes , des qualités, des accidents , à parler exactement des phénomènes. Mais dans les choses en tant que phénomènes, l'esprit perçoit des existences, en tant qu'événements^ des effets; et dans la diversité des phénomènes et des événements, il reconnaît des élres divers et des causes diverses. Les êtres d'afM'ès leurs qualités,, les causes d'après leurs ef&ts, voilà donc ce que l'observation, c'est-à-dire la pax^eption e€ le jugement voient et étudient dans la nature. Tel est le fond, telle est la matière et la forme du monde en général. I>es jugiements inséparables de la perœptkm, on induit nécessairement de certaines connaissances générales. L'induction s'opère a posieriori; mais les connaissances générales qu'eUe fournit deviennent des règles, des principes pour l'expérience même, qui les asuggérées,, des axiomes secondaires, que l'es* périence suit et emploie dans ses observations ultérieures. Pour en donner un exemple des plus simples que nous empruntons à Herschel^ si vous observes^ une liqueur noire, telle que de l'encre, ee n'est ni une sérieuse connaissance , ni une induction scientifique, que déjuger que l'encre est fluide et qu'elle est noire» Biais de ce double jugement, si vous éonduez que la couleiur noire n'est pas un obstacle à la fluidité, que l'une et l'autre sont compatibles, voilà une induction bien modeste , il est vrai , mais enfin une rn*duction qui constitue une connaissance générale. Et vous pouvez remarquer dès à présent que la vérité conclue est d'une certitude supérieure à la vàritë ob«
s^vée. Il peut y avoir erreur dans Texpérience ; mais l'expérience donnée y la conséquence est indubitable. C'est ainsi que sur les vérités empiriques de l'observation , le raisonnement fonde des vérités nécessaires '.
Voilà comme du petit au grand , du simple au compliqué , procèdent les sciences. On voit cependant qu'il est permis de comprendre toutes ces opérations , tous ces procédés , toutes ces connaissances sous le nom d'expérience , et l'art de les diriger et de les employer systématiquement sous celui de méthode expérimentale; car tout se réduit ici à l'observation et à ses conséquences immédiates.
Telle est l'idée générale qu'on peut au premier examen se fonder de la méthode, universellement pratiquée et préconisée par les savants de tous les ordres et de tous les pays.
Nous avons dit qu'elle s'appliquait à la philosophie. Et en effet il est peu de philosophes qui n'aient fait gloire d'affilier leur science a la méthode de
'J'ai appelé avec sir John Herschel induction le raisonnement qu'il cite poar exemple : ce n'est pourtant pas une induction comme l'entendent les logiciens , ainsi qu'on le verra plus bas ; c'est un raisonnement qui, tel que l'induction, fonde un jugement général sur une perception particulière. Mais ce raisonnement est rigourenx parce que d'un fait il déduit une possibilité ; et l'induction n'est jamais rigoureuse, ou si elle Test, elle ne l'est que dans ce cas. L'induction proprement dite consisterait à conduire de la perception de l'encre que les matières fluides sont toujours ou ordinairement noires, ou les matières noires souvent fluides. En bonne règle, il ne faudrait donc pas appeler induction l'exemple cité dans le texte, ou bien il faudrait distinguer, comme une induction particulière, l'induction ab actu ad posse, celle-ci a les formes de la déduction ou du syllogisme. Nous reviendrons sur la différence qui peut exister entre l'induction des logiciens et l'induction de Bacon et en général des écrivains anglais et écossais.
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toutes les sciences. Nous arons souvent remarqué que la philosophie moderne était éminemment psychologique. Or, la psychologie peut sans inexactitude être appelée l'observation de l'esprit humain. De même qu'il y a des phénomènes externes , il y en a d'internes. L'observation interne ou l'observation par la conscience est aussi expérimentale que l'autre ; elle conduit comme l'autre a percevoir l'existence et la cause; comme l'autre, elle donne naissance à des inductions qui deviennent les éléments composants de la science philosophique. On conçoit donc que les philosophes en général , et ceux qui se piquent d'être les plus observateurs de tous , les Écossais, n'aient pas fait difficulté d'assimiler à la philosophie naturelle la philosophie de l'esprit humain. Nous ne contredirons positivement rien de tout cela; nous soutenons, toutefois, que si l'on se bornait à cette idée encore vague de la méthode générale des sciences, on s'exposerait à de grandes erreurs ^ et surtout à de grandes omissions. C'est pour s'être contentés de cette idée non pas fausse, mais , on peut le dire, incomplète et superficielle, que les naturalistes ont souvent méconnu la philosophie, et que des philosophes l'ont souvent affaiblie oo mutilée. L'idée que nous venons de donner de la méthode générale des sciences , d'abord ne rend pas compte de tout ce que cette méthode opère et contient, même réduite aux parties des sciences auxquelles elle suffit; en second lieu, elle exclut, ou du moins elle omet plusieurs parties importantes des sciences tant physiques que philosophiques , notamment les mathématiques et la logique ' .
' « 11 y a des exemples assez considérables des démonstrations hors
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Hendons-nons raison par une analyse plos sétère thi contenu et de la portée de la méthode expêri** mentale.
Sapposons-Ia pour plus de simplicité appliquée aux phénomènes externes y c'est-à-dire emploj^ée à l'avancement des sciences pbysicpes. Il Ta sans dira que la sensation et la perception sont les moyens indispensables , les données primitives de l'observation. On sait qu'en bonne métaphysique la sensation et la perception^ dans leur mouvement le plus simple^ donnent nécessairement naissance à de certains jugements d'abord particuliers ^ puis de plus en plus généraux , qui ipapliquent eux-mêmes d'an* tres jugements plus généraux encore dont Tesprit n'a pas toujours la connaissance abstraite , ni même la conscience explicite, mais qui sont les axiomes virtuels de l'intelligence en action. Les jugements fondés sur ces lois de la pensée sont dans la pratique à l'état de croyances irrésistibles. Cest le début de la raison; c'est^ en fait de raison, le nécessaire de l'esprit humain. Quiconque ne forme pas ces jugements f quiconque les forme mal ou trop incomplètement, est insuffisamment raisonnable ; il est idiot, on tout an moins il est encore enfant. Tout cela est vrai de la méthode instinctive, de la science involontaire et naturelle que nous devons à la pratique de la vie. Combien cela sera-t-il plus vrai encore de
a des mathématiqaes, et on peut dire qa'Aristote en a donné déjà ff dans ses Premiers analytiques. En effet la logique est aussi suic ceptible de 4émonstnition que la géométrie, et l'on peat dire cpm « la logique dés géomètres , ou les manières d'argamenter qu'£a- (c clide a expliquées et établies en parlant des propositions, sont une (t extension ou promotion particulière de la logique générale. » Lâbnitz, Naw. essais, Uv. IV, âi. II.
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la seotatioa et de la perwptîofi attcntÎTes, dîHgées pv larëflexiQii » telles qu'il les faut pour l'obBerva^ iicm propraBHsnl dite , pour l'obêeiiralion sciecttifi* cernent e^qpérmtfenlalo I
Si l'on veut appeler gënéralemeiit induction la fiM»dté ou Topération par laquelle la perception est développée en jugements généraux d'expérience ^ soitmtureU et élémentaires, sdit réflédiis et déjà acîentifiques, que suppose déjà la simple induction? 1^ Les jugements ou notions primitives et Impb^ cites dont nous avons parlé, les notions dWistenoe et de cause, inséparables des notions de qualités et d'effets qui les suggèrent seules dans la pratique; a*, les notions de temps et d^espace , et les axiomes qui en dértTem^comme ceux<<ù : -^Deux ne peuvent être en même temps au même lieu* -*- Un ne peut 6tre en même temps en lieux divers ; 5** les lois générales dunisonnement; c'està«dire toutes cdles qui lient la conséquence au principe dans tout e»* prit raisonnable; 4*. le principe de contradiction » savoir que la même chose ne peut pas être et n'êtx^ pas; et le principe de la raison suflbante, savoir que rien n'arrive sana raieon ; deux principes qui se np«» portent l'un u l'idée de substance , l'autre à l'idée de cause; 5^ l'autorité de l'expérience, c'est-à-dire la croyance naturelle que b chose arrivée dans dès circonstances données se reproduira dans les mêmes circonstances, ou la conviction de la stabilité des phénomènes de la nature , qui n'est au fond que la notion de l'immutabilité des essences, notion qui ressort elle-même fiorcément de l'application à l'univers réel des notions impératives de substance et de cause*
Est^îl besoin de démontrer de nouveau que tout cela n'est ni la sensation transformée, ni la perception simple, ni une induction purement expérimentale? La sensation ne peut se transformer qu'en |ine autre sensation. Un son succédant à une odeur, la mer qui de verte devient bleue , voilà les seules choses qu'on puisse à la rigueur appeler sensations transformées^ ou plutôt substituées. La perception simple/ conséquent immédiat et pour ainsi dire fatal de la sensation , est un état que nous ne pouvons distinguer et fixer que par abstraction; c'est une sorte de moment mathématique par lequel l'esprit passe , quand il est touché de la sensation , et auquel il s'arrête probablement chez les enfants, mais qui aboutit aussitôt aux divers jugements dont la sensation est la source. La perception dans sa plus grande simplicité n'est que la distinction mentale de l'objet de la sensation. Car la sensation des phénomènes ne renferme pas la notion d'existence; la sensation des faits successifs ne contient pas la notion de cause ; le temps et l'espace sont conçus et non sentis , conçus à propos de la perception et non perçus; le raisonnement s'ajoute à la perception, et l'organisme logique de l'esprit joue sur les matériaux qu'elle lui fournit et ne provient pas d'elle. Quant à la croyance enfin que nous prétons à ces notions nécessaires, à la stabilité de leur application , enfin à ce qui constitue l'expérience, on ne peut dire qu'elle vienne tout entière de l'expérience; car pour naître elle n'a pas besoin d'une expérience fréquemment répétée; et l'expérience ne pourrait jamais l'être assez pour répondre de tous les cas. Ce n'est pas d'ailleurs l'expérience elle-même , mais la
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constitution de la raison qui veut qu'une expérience^ en se répétant^ devienne de plus en plus probante ; et cette conviction émane de l'idée de stabilité au lieu de la produire. Enfin Texpérience la plus fréquente et la plus durable, n'engendrerait pas l'idée de quelque chose de nécessaire , comme par exemple qu'il n'y a pas de qualités sans sujet, puisque nous ne voyons pas plus le sujet à la dix-millionième fois où nous voyons des qualités, qu'a la première. La stabilité des lois des choses n'est pas une déduction de l'expérience, car en pratique même nous ne renouvelons l'expérience que pour nous assurer qu'un fait a été bien observé, et non pour nous con* vaincre qu'un fait bien observé se reproduise indéfiniment dans des circonstances identiques. Si nous pouvions , la première fois qu'un fait nous frappe , avoir la certitude qu'il est comme nous le voyons , nous n'attendrions aucune expérience nouvelle pour pondure sa permanence dans tous les points de la durée et de l'espace, les circonstances demeurant les mêmes. L'expérience a pour but de garantir et de rectifier nos sensations et nos perceptions , et nullement les convictions qui, nos sensations et nos perceptions une fois données, en sont les con-^ séquences inséparables.
Il est donc évident déjà que l'observation, même purement externe, contient beaucoup plus que des intuitions sensibles; et que si elle trouve dans cellesci l'occasion actuelle et la matière indispensable de nos connaissances, ces mêmes connaisances n'existent qu'à la condition d'un complément qui vient de la constitution même de l'esprit humain. La raison , on si on l'aime mieux , l'intelligence en
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acte 9 ex€Î4ë6<Mi remplie pttr let intuitions sensibles^ les conçoit dans une certaine forme i les dispoœ dans un certain ordre ^ les combine et les dértelo]^ vivant certaines lois, qu'elle puise dans sa nature même, et qui sont successivement pour elle i*. kft conditions objectives des choses ; a^. les lois subjectives de son action implicitement ezseroée; S"*, de» notions abstraites , dérivées a posteriori de Texpérience; 4''«<1^^ vàrités primitives retrouvées dans cet abstractions mêmes.
Il est donc vrai que lobservation est quelque chose de plus que la sensibilité ^ et suppose dans rhomme un moi plus compliqué, plus riche que le moi du sensualisme ; et que par conséquent la mé> tbode expérimentale ou d'observation, quoique originairement fondée sur l'intuition sensible 9 conune toute l'éducation du f;enre humain , comme la vie même , contient , emploie , nécessite dans ses pro*^ cédés plus de moyens intellectuels et rationnels que ne le supposent les naturalistes.
On les voit l'exalter et la rabaisser tour à tour* S'agit-il de montrer sa puissance, elle n'a point de bornes; cette méthode ouvre tes cieux^ elle pénètre l'infini ; elle seule donne au gén ie et les ailes et le flam* beau ; elle est la gloire de l'esprit hmnain ; tout œ qui ne relève pas d'elle semble illusion et misère. Mais dès qu'ils veulent la caractériser, par opposition a ce qu'ils appellent la métaphysique, ils la réduisent an terre-a-terre de l'expérience sensible ; ils ne lui dé* cernent d'autre certitude que celle qui résulte des impressions de la réalité sur les sens , et la ravalent à une simple théorie de l'empirisme, par crainte de donner trop d'avantages aux prétentions de la raison
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spéculative. Raisonneurs eiix-mémes quaud ils étn-^ dienl pour leur compte, pleins de confiance dans œs notions ,^'ils ne doivent pas certainement à l'observation ^ensitive, hardis a les imposer à ia na« tui*e pour en retrouver les lois^ ils s'imaginent sentir et observer encore, lorsque depuis longtemps ils spéculent 9 et refont le monde à l'image de leur raison* Semblables aux héros des poëmes antiques, ils se croient guidés pai* une mortelle , quand déjà depuis longtemps ils suivent les pas d'une déesse, et marchent entoures du jom* divin qu'elle répand autour d'ell^
Ambrosùeque e^nug dmnitm verike odorant Spiravere,,.
Mais les libertés que les savants prennent^ quel-* quefois il est vrai sans s'en douter, ils nous les refusent. Incapables de se renfermer eux-mêmes dans l'observation sensitive , ils voudraient nous y emprisonner, et récusent leur proj»^ exemple quand on le leur oppose. Dans la controverse avec les sciences rivales, ils s'effiuxent de leur interdire les ressources mêmes dont leur science a besoin , et jettent du poison dans les fontaines, ils réduisent alors pour tout le monde l'induction, l'idée, le jugement, le raisonnement, la science à la sensation; ils défigurent ainsi la méthode après s'en être servis, apparemment pour qu'on ne la tourne pas contre eux.
On a vu que nous ne pouvons leur accorder qu'un point, c'est que la méthode, telle qu'ils la conçoivent et la pratiquent, est une méthode d'observation, en ce sens qu'elle revient sans cesse à l'inspection des phénomènes j et qu'au rebours du sage d'Horace ^ elle cherche à se conformer aux choses, non à se
soumettre les choses, qu'elle puise par conséquent dans l'expérience phénoménale sa certitude originaire, et qu'ayant pour objet de comprendre le monde, et non de le feindre, elle doit sans cesse contrôler les idées par les intuitions , et relire constamment les mots de la nature, cette langue dont la science doit retrouver le sens. Mais il ne s'ensuit nullement que les succès , les caractères ou les procédés de la méthode expérimentale donnent à l'expérience purement sensible tout avantage sur la réflexion rationnelle et le monopole^ la vérité a l'empirisme de la sensation, encore mJiis la victoire complète et définitive à la philosophie matérialiste. Car dans la sphère même des sciences physiques , l'esprit ne se contente pas de ce qui parait suffire à cette philosophie , et la physique même dépasse le sensualisme.
Allons plus avant, montrons que la méthode expérimentale , ainsi agrandie , et telle qu'elle suffise aux sciences naturelles , proprement dites , ne suffit pas à toute science y et qu'il y a dans le savoir humain quelque chose de plus que l'observation et l'induction même largement entendues.