‹ Essais de philosophie (volume 2)Chapitre 3 sur 42 · BROUSSAIS · texte numérisé non relu

BROUSSAIS

JBroiusaîs était un esprit hardi. Au génie de Tob» servation il .unissait un dou précieux^ il osait con^ dure; courage peu commun ai^ourd'hui que le double abus dé Texpérienoe et de la critique a si profondément intimidé les sciaaces, et rabaissé leur essor. U sut donc , lorsque pesèant de la médecine k la philosophie il embrassa l'idée d'appliquer la phy** siologie à la métaphysique , écarter les réserves et lef doutes circonspects dont s'entouraient beaucoup d'écrivains; et de l'observation reprise a nouveau des phéncmièoes narveux^ induire hardiment l'identité substantielle du système nerveux et de l'esprit humain. U fut vraiment matérialiste^ et n'eut pas peur des conséquences de la science telle qu'il I^ croyait. Chez lui il n'est plus question de rapports du physique et du moral ; les phénomènes du second ne sont plus seulement rapprochés de ceux du pre« mier; le physique n'est {dus une cause ^ un siège ^ un théâtre; il est le moral même. Le physiologiste n'admet plns^ il ne cotiooit plus autre chose; hors de là il permet les conjectures p les voeux , les désirs ; nràis il ne voit rien de certain, rien de démontrable^ . rien d'intelligible.

Nous devons quelque examen à cet aveu franc et assez imposant du vrai sens de la physiologie appliquée à la métaphysique ; nous nous trouvons pour

la première fois en face du matérialisme scientifique ■.

Nous en résumerons les principes , suivant M. Broussais , dans les propositions suivantes :

1*. La contraction , c'est-à-dire un mouvement al|;ematif de condensation et de relâchement , est la forme générale de l'action de la matière vivante , par conséquent de la matière nerveuse , par conséquent de la matière cérébrale.

a"". Il ne se- passe d'observable et de ca:*lain que cela dans le phénomène de l'innervation. Dans les phénomènes intellectuels et moraux , il'ne se passe d'observable et de certain que des phénomènes d'innervation.

3*. Les phénomènes intellectuels et moraux ne sont pas autre chose pour la science; ils n'ont pas pour elle d'autres causes que les propriétés du système nerveux. Qu'il y ait d'autres causes ou propriétés plus cachées , mais également physiques f cela est infiniment probable. Il faut bien en outre que les éléments mêmes de la matière se retrouvent dans la matière vivante , avec leurs propriétés primitives 9 avec les affinités moléculaires, avec leurs modes d'action atomique ; mais quant à la <;ause première de l'innervation, on peut admettre son existence, on ne peut ni connaître, ni soupçonner sa nature; elle peut se confondre avec la cause première de cet univers qui existe assurément, mais qui est impénétrable.

4*« La prétention de définir celle-ci, de com-

' Voyez rouYrage intitulé : De t Irritation et dt la Folie, a vol. in-8, é^itkm de iSSg.

prendre sa nature, de connaître ses moyens d'action, est téméraire. Plus téméraire encore il est de considérer comme un principe distinct, comme un être, la cause ou le sujet de la pensée. Aucune perception n'y autorise; aucune expérience scientifique ou vulgaire ne le laisse entrevoir ; et il y a ^ soit contre la nature , soit contre l'existence qu'on lui attribue , des objections invinciMes.

5"^. Le principe indépendant des organes n'apparaît en rien, tandis que la liaison nécessaire des phénomènes intellectuels avec les phénomènes nerveux apparaît constamment et invariablement.

6^. Ce principe indépendant ou du moins distinct des organes, qu' est-il quand les organes ne sont pas encore développés, lorsque leur action est suspendue, quand elle est afiaiblie, altérée, viciée? L'état embryonnaire, l'enfance, le sommeil , la maladie , la folie , la vieillesse , montrent l'esprit dans un état rigoureusement proportionnel à Fétat des oi^anes cérébraux.

7". Le principe pensant n'a été inventé que pour expliquer le comment des phénomènes intellectuels; et d'abord, c'est vouloir expliquer l'inexplicable, et excéder la portée légitime de la science.

8"*. En second lieu, ce principe n'explique rien, et donne naissance à des difficultés non moins inso* lubies que celles qu'il est destiné à lever et qu'il ne lève pas. Telle est sa liaison avec l'organisme, telle est son action sur l'organisme. Il y a là plas que n^ystère, il y a impossibilité , il y a contradiction '1

' De rirtitation, passim, et notamment T. I, p. 26a , S^o^Mn. 579- T- II, p. 65, 119.

Il Bi6AI m.

Le finidda ces propoftitMNis ert le thème éter^ matérialisme. CTest le sujet da troisième liTre du poème de Lucrèce^ ce chaotre austère et pathétique de Jb matière. Cqpenduit ne confondons pas les conaé^picnces qae M* Broossais tirait de ses principes atvec les n^^^ons oââires que le matérialisme dicta souvent aux disciples d'£picure ; constatons dès Tabord deux points de dissidence importants qui sont à l'hoanenr de M. Bronssais, et qui peuvent servir à réfuter sa doctrine.

Tk^emièrement il n'est pas sceptique, non qu'il ne doute de beaneoiq^ de choses à mon sens indubitables; suais on sait que celui*là n'est pas sceptique qui n'admet le doute ni sur Texistenee du monde extérieur, ni sur la Téncité de nos facultés quand elles l'attestent. Or, not» auteur ne permet aucune incertitude à cet égard ; il se fie pleinement à la sensation, à la perception; le contraire lui parait absurde; il n'attribue l'idéalisme qu'au spiritualisme même et à rignorance des faits physiologiques. En un mot, Texislenoe des corps et leurs rapporis avec nous lui paraissent choses sans relique. 11 ne se montre ^i aucune &çon touché de l'argumentation de Hume contre la causalité, la causalité étant une induction , et l'induction étant un fait cérébral tout aussi poMtif que la sensation même'.

En second lieu, M. Broussais n'est point athée; jamais du moins il n'est diqtosé à regarder ce monde comme l'oeuTre du hasard , à méconnaître dans la nature Faction d'une cause première. Il c(m£esse « une

' De UniUUion, T. I, p. 207, 2S5, StS. T. il, p. 4s, ^liO-

DB LA PBYSIOMGIB INTBLLBCTUELLE. • 15

a cato&e suprême^ ordonnatrioe et oouservatrioe que H nous ne pouvons ^finir. >> U ic conçoit la néoessité « d'une cause ou June force qui soit le moyen ce d'union i peut-être le premier mobile des autres « forces; » Il a « le sentiment d'une cause et d'une fc force première qui lie tout et enchaîne tout \ » C'est un grand inoonnu qu'il ne faut ni personnifier ni définir, dont l'idée est une induction de la causa- UUf Comme le sentiment seul nous élève à lui , il serait insensé de vouloir le connaibre; mais il se met en rapport avec nous dans la matière des nerfs; car la cause première de l'action du cerveau n'est pas dans le cerveau ; et . conduit par la nécessité de trouver « tm lien conunun à toutes ces forces qui « lui paraissent être de la matière en mouvement m , M. Broussais a écrit ces paroles ; h L'athéisme ne u saurait pénétrer dans hi tète d'un homme qui a « réfléchi prof ondément çur la nature \ n

' a Quant à qioi, monopinkmqoe je consigne ici poor moi leol pent-etre et pour on petit nombre d'amis , c'est que tont homme complètement organisé a le sentiment d'one canse et dHme force première qoi lie tout et endure tant; mais je ne puis la définir , ttjeneaenspaslebsioîiiderhonorerparanaatre coite qoe celui que lui rend ma conscience. » (Irritation , T. I, p. 608.}

» Même oarrage^ T. I» p. 443. T. Il, p. 70. 183. Cours de phre^ nolope, lefDn XIX^ p. jis. lises tont k passage, et cet antre do ce dernier ouvrage : « Le cerveaane pent agir sans le oonoonra da « divers agents, le calorique, l'oxygène, l'ékctricité, les impond^ « râbles, enfin, dont l'action n'est pas «nssi étudiée par les physio- « logistes que par les physiciens. Noos ajouterons qne cas principes « qui ne nous sont connus que par quelques eflSets, semblant se con» « fondre avec la cave première de la vies mais que pourtant nous « ne répugnons point à en distinguer cette dernière, pourvu qu'on « ne l'emprisonne pas, par fragments, dans les différents cerveanx « d'une seule espèc^d'àtravivanUCfitta came I non» Ufcata09ptf

A cette double affirmation , l'existence du monde extérieur attesté par nos facultë| et Texistence de la cause première , se réduit pour M. Broussais toute la philosophie transcendante ; car c'est là de 1^ philosophie transcendante. Le reste n'est ^ arec lui, qu'observation empirique et externe^ c'est-à-dire que physiologie. Hors de ce cercle , il ne voit que de la métaphysique et jamais il ne prononce ce mot qu'avec dédain. A peine prend-il la peine de réfuter la science ainsi nommée. Il fait plus d'honneur à la psychologie qu'il poursuit avec beaucoup de verve et d'obstination , et qu'il requit à peu près à convaincre de n'être qu'une métaphysique déguisée.

U reconnaît cependant que la psychologie des Écossais débute assez bien '. On sait, en efièt , que ceux-ci ont en général réduit la science à l'hbtoire naturelle de la pensée; Us se renferment dans l'enceinte de l'observation et de la description des phé*nomènes. Us ne s'aventurent qu'avec scrupule aux inductions qui vont au delà, même à œlles qui obtiennent d'eux bienveillance et croyance^ et l'on

û indaction sans It oonoeroir ; nous compreiuMis même la nécessité <i d'an moteur unique ponr tonte la nature ; mais nous n'avons au- « cnn moyen de la découvrir. » Leçon III, p. 79. Voyez aussi les leçons XII et X YŒ, p. 406 et 65^ et suifv. Û y a dans les deux oa« irrages de M. Broussais quelque confiuton snr l'origine de la notion de Dien, qu'il rattache toujours au sentiment, tout en la faisant sortir de Tinduction ; il Tattribue à la causalité, et non comme Gall à la vénération. La confusion vient de ce qu'il rapporte volontiers au sentiment toute induction qui n'est pas le produit immédiat d*nne perception par les sens. ( Voyes De rirritation, T. I, p. ago, ^4«, 546, 5^ et T. n, p. ia6, 261, etc., et le Cours de phréhohgie, leçon XX, p. SaS.) S Broussais , Covrsdc phrtnologic, leçon Y.

DE LA PHYSIOLOOIB HTTBLLBCTUBLLE. 17

pourraitciterdeDugaldStewart tel passage qai laisse le champ libre au matérialisme, en réseryant toutes les questions concernant l'essence de l'homme ' • Une psychologie aussi modeste méritait bien quelque indidgenoe; aussi M. Broussais en parle*t-il sans amertmne> et reconnaissant qu'elle est dans une bonne -voie, il lui reprodbe seulement de n'avoir pas continué à y marcher. Elle est pour lui sage, mais timide, ût ne va point assez au fond des choses. Si la psycho- I<^e n'est en efièt que l'observation des phénomènes de la conscience, si elle s'interdit la foi et presque l'eiamen en ce qui touche les lois de la raison impli^ qaées dans ces faits et leurs inductions immédiates, il est certain qu'elle ne mérite pas les anathèmes proférés ailleurs contre son nom par son véhément adversaire. Mais il faut reconnaître que, maigre qu'elle en ait, la psychologie va toujours un peu plus loin ; bien que principalement descriptive , elle est toujours partiellement rationnelle , et nous qui faisons profession de très-peu nous hasarder au de- Ëi des limites de la psychologie, nous avouons, volontiers que nous dépassons le point où M. Broussais dédare que de psychologie on tombe en métaphy-

* n Le caractère distioctif de la science indoctiTe de Tesprit est de i^aibstenir de tonte spéculation sur la nature et l'essence de ce même esprit... Les condnsions sur resprit-hnmain auxquelles nous conduit naturellement la méthode d'induction... s'arrangent également des systèmes métaphysiques des matérialistes et de ceux des partisans de Berkeley. » D. Stewart , Essais philos., Vise, prélim,, ch. 1, I* La même idée est exprimée^ au commencement de ses Eléments de la philosophie de Vesprii humain , introduct. part. J. Reid insinue quelque chose de semblable, Essai I, ch. J, et M. Jouffroy a répété et développé l'assertion. Préface de la traduction de V Esquisse dephil. mor., de Stewart, $. ly.

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