‹ Essais de philosophie (volume 2)Chapitre 4 sur 42 · II. a · texte numérisé non relu

II. a

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sîque^ et nous n aimons pas que la psyohcdûgie s'attache trop à s'en disculper : cela sent la faiblesse et l'hypocrisie.

n demeure vrai qu'avec les faits de conscience pris à titre de simples phénomènes ^ on ne peut construire une science du fond des choses^ mais pas. plus, mais moins encore le matérialisme que le spiritualisme. La part que dans tous les systèmes l'organe encéphalique prend à l'activité mentale t n'est point aperçue de la conscience. Personne ne srat distino* tement l'activité quelconque du cerveau. Dans la sensibilité uniquement, on s'aperçoit de l'intervention des organes , mais des seuls organes extérieurs des sens, et une illusion naturelle et irréfléchie nous porte même à croire d'abord que Fœil voit I que l'oreille entend f que la vue est toute dans l'œil , l'audition toute dans l'oreille; il faut y penser un peu pour se convaincre que l'oreille et l'œil ne font que servir à voir et à entendre, et sont les instruments d'un ox^ane plus intérieur. La multitude n'y songe guère , et quoique le sentiment du moi respire dans tout son langage , dans toute sa conduite, c'est pour elle foi implicite jdutôt que science distincte, et l'on peut ici remarquer en passant combien il faut se défier de l'empirisme des sensations, n nous porte à donner aux organes extérieurs des sens une tout autre importance que celle qui leur est reconnue par l'universalité des physiologistes. Eux-mêmes le récusent en cela, et ils ont raison.

Il faut donc chercher la connaissance hors de Fcxpérience externe; après elle ou à côté d eUe se trouve

DB LA PHTSI0I4»^IB OrrEIXECTIJBLLE. )9

rexpénœce iqterne ou la copsoienoe. J'avoue qiw ri l*an ne s'attache point à démêler les pripcipes enreloi^ dao3 le« oropooes qu'elle ^ugg^^ on ne fera point par Tétade de )a cooscienoe de grands pas dans la voiede la yérité, et j'accorde à M. Brous^ sais qu'il fiiut quelque chose de plps, I^'inteUigence déreloppëe, la raison instruite d'abord et conune excitée par l'expérience çt la conscience , les féconde, les dirige à son tour, les emploie pins sa* Tammen^ et reEût tant à l'aide de leurs su^estions, que de ses principes et de leurs conséqoen^w pro^ ehaines, une science {Htiprement dite. Au fi)nd, e*estpar ce j^rocédé que l'on établit toutes les théories anthropologiques , y compris le matérialisme, et il est loin d'être aussi parement eiqpérimental qu'il le prétend.

Ia doctrine opposée, aussi aqiériuientale que loi , n'est p9a , omma on le pense bien, moins rationlaeUe.

Elle puise d'abord dans le sentimait bien étudié le principe de l'identité de la personne humaine, et montre ensuiu ce principe contmdietoire arec la diversité, la multiplicité des organes. En disant que le sentiment manifeste l'identité, je reux dire <pie l'expérience externe et interne, ou la 'sensibilité et la conscience, complétées par k mé^ moire, que la perception inténeure des sensa^ tions, des affections morales, des actes de l'inteUi^ gence, de ceux delà Tolontéet de eeuxdes organes qu'elle dirige, atteste diTersement mais conenrmi^ ment un même moi. C'est ce qui a été exposé vinirt lois dans ces Essais. Or, ce moi qu«l -' " vL

SO BSSAI VII.

plus simple réflexion? Il est quelque chose; il est la personne même ; il est y par rapport à toutes les modifications , à toutes les opérations qui viennent d'être rappelées , un agent et un patient. Telle est la philosophie de tous ceux qui ne sont pas philosophes. I^ réflexion va plus loin , elle distingue davantage, elle devient analytique, et elle remarque qu'après tout la sensibilité, l'expérience, la conscience n'attestent rigoureusement que des phénomènes, qu'elles font croire au moi, mais qu'elles ne le montrent ni ne le prouvent. Alors elle suppose que le moi n'est qu'une succession de sensations et d'idées, une collection d'impressions, d'affections ; et eans plus reconnaître d'autres faits, elle sépare l'ob* servation et l'étude des sensations et des idées , de toute recherche relative au principe duquel elles dépendent; et suivant qu'elle est ou non portée soit à se fier aux inspirations de la conscience, soit à se laisser gagner aux subtilités de l'analyse, soit à garder la réserve et la neutralité entre ia crédulité et le paradoxe , elle admet le moi comme existence , ou elle le nie absolument, ou elle s'interdit toute conclusion à ce sujet. Là s'arrête, en général, la psychologie proprement dite. Par une sorte, de tendance ^ l'empirisme ou de déférence au sens commun , elle adhère à l'existence d'un être qui sent , pense et veut, sans qu'il résulte pour elle d'aucune analyse scientifique ; ou bien elle le rejette comme une induction gratuite; ou enfin elle ne le croit pas objet de science et cesse de s'en occuper. Le scepticisme est contenu h divers degrés dans ces trois partis pris ou à prendre; et c'est par là qu'il à été per-

mis d'accuser la psychologie de penchant au 8cq>ticisme. Le dernier parti est celui auquel incline la psychologie écossaise, au moins chez quelques-uns de ses interprètes. Elle parait souvent penser que la science proprement dite devrait s'en tenir à l'obser*- Talion du phénomène des facultés; c'est le scepti-çisme par restriction. Le second parti est un scepti* cisme presque dogmatique, l'idéalisme , à parler exactement. C'est une doctrine sceptique , parce qu'elle révoque en doute les croyances naturelles de l'humanité et méconnaît l'autorité des principes de la raison. C'est une doctrine affirmative , parce que sur cette récusation de nos facultés, eHe fondis une conclusion. C'est enfin un scepticisme qui conclut, l'autre ne conclut pas. Mais des trois systèmes, le premier est. le plus sens^, quoique faible encore et insuffisant. Distinguant par l'ana*lyse , comme tous les autres , les questions de phé^ nomène et les questions d'existence, ce système ne résout pas les dernières par la négation. Il croit au moi sur la foi de la conscience, ou sur celle de la sensation , par bon sens , par imitation , par respect pom- le témoignage commun , par un instinct pratique, mais pourtant par une sorte d'inconsé* quence , en ce sens qu'il admet que cette croyance est sans preuve sensible, le moi substantiel encore une fois ne restant pas au fond du creuset de son analyse. Voici les formes que prend ordinairement cette doctrine. Si le respect du sens commun , des croyances qui importent à la morale , qui sont les plus- consofautes et les plus honorables pour l'humanité, la domine; c'est alQrs une psychologie ex-«

célteiitd> biéti qu'incomplète et fiiible oti vulftèrable ^r quelques côtés. C'est h psychologie des ËCM"sais prise largement. Si elle accorde beaucoup à Ifli sensâiion ^ et que dans ce fait puissant elle répugne à ne Voir qu'un phénomène sans substance ^ plutôt par une sorte de foi irrésistible dans la sensibilité^ que par une adhésion réfléchie au< lois de l'esprit humain; c'est le sensualisme raisonnable, lequel cependant peut prendre deux routes, oU| avec Gondillac, se décider, en Vertu du principe de l'unité, pour là croyance à l'esprit, pour le spiritualisme; 6n^ ayec M* de Tracy, ne sauver la psychologie de cette idéalisme provisoire , qu'on appelle l'idéo^ lUgie, qu'en se jetant dans le matérialisme ftvec la plupart des physiologistes. Ceux«ci ne voient dans le moi de la conscience qu'un moi phénoménal , ou le phénomène d'un moi matériel qu'ils s'attachent k observer et à décrire. Mais tous ces systèmes , je le répété^ sont plus ou moins entachés de scepticisme, en ce point que tous admettent plus ou moins nettement pour la philosophie une impossibilité qui les touche plus ou moins > d'établir scientifiquement l'existence de la personne réelle; cette concession est un des titres principaux qu'invoque le matériaulisme physiologique. Ce fond de scepticisme provient de l'emploi exclusif de ce qu'on est convenu d'appe^ '1er la méthode analytique. L'analyse, telle que le dernier siècle l'a enseignée > est le caractère commun et le principe dominant de toute cette psychologie. Nous avons dit que c'était à ces doctrines que s'arrêtait le second d^;ré de la réflexion ; maia il est un troisième degré. Plus attentive > plus profonde,

DB LA PHT9I0L0GIB INTBLLBCTUELLE. aS

plos hardie 9 la réflexion démêle les principes enTe-^ loppés dans les inductions de la conscience^ et qui bien que suggérés par celle-ci y sont Trais indépendamment d'ellç. Le moi , manifesté par ses phéno^ mènes y est plus qu'un phénomène, parce qu'il n'y a pas de qualité sans substance, ni d'eifTet sans caos^. Ce sont là des lois, des dogmes , des axiomes de la raison, des vérités r^ubtrices, bien qu'amenées par voie d'induction« Les croyances de la conscience peuvent tenir d'elle leur empire; mais elles sont légitimes, parce qu'elles s'appuient sur les principes de la raison; elles ont ainsi une vérité empirique et une vérité rationnelle ; elles sont vraies de fait et de droit, La raison fonde ce que la conscience attestQ , l'existence du moi- Mais à cette ^stençe la raison ajoute l'unité; et de même que la conscience donne l'unité empirique et phénoménale du moi, la raison lui reconnaît ime unité véàl^ et nécessaire^ et du droit qui est en elle^ elle {MTononce que cette unité est d'autre nature quç celle d'un tout matériel. L'organisme humain , celui d'un animal quelconque , est un tout matériel. Il a son unité , c'est-à-dire son ensemble. Il est un, en tant qu'il est délimité de toutes parts on figuré et distinct, et que toutes ses .parties conspirnoit. Mais cette unité même comporte multitude, multitude de côtés et de plans, multitude de parties. L'aor tivité harmonique de l'animal implique diversité de» instruments et des fonctions; il n'y a point de concert sans diversité*

L'unité du moi est tout autre «t popr la cppscience et pom:* la raison.

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Elle est tout autre pour la conscience; car elle n'est pas l'accord seulement des parties et des fonctions. L'accord n'est que la relation , l'accord n'est pas une existence, et nous sommes partis d'une première donnée ^ celle du moi existant^ du moi substance. Or la substance plus l'unité est autre chose que l'accord des substances diverses. Le sujet des actes du moi est le sujet d'attributs qui ne sont percevables qu'à la conscience ^ d'attributs qui n'ont sous ce rapport rien de commun avec les qualités des corps. Ainsi , à en juger par ses qualités ^ et l'on ne peut juger d'une substance autrement ^ rien n'autorise à identifier la substance du moi avec celle da corps. L'unité que lui prête la conscience n'est point celle qui ne sied qu'à la matière et qui suppose des parties y c'est celle qui n'en suppose pas; car dans les diflfihrents points de sa durée, dans la succession de ses modifications, dans la comparaison auccessive ou simultanée qu'il en fait; le moi change et persiste , il est le même et divers ,

,,»alius ci idem Nasceris,

L'individualité rigoureuse a son tjpe dans le moi. Par son identité en des temps divers, sous des phénomènes divers, il nous donne le sentiment et la notion d'une unité dont aucune i^eprésentation externe ne nous ofiSre la pareille ou l'image.

A ce sentiment , à cette notion implicite , comme toutes celles de la conscience , la raison ajoute cette double réflexion.

Les phénomènes du moi nous garantissent quelque

ch&e d'existant ^ Gomme let qualités des corps notis font perceToir quelque chose d'existant. Le support des qualités des corps s'appelle la substance matérielle. Que savons-nous de cette substance? Rien, sinon son existence et ses modes. Dire qu'elle est matéHelle, c'est dire qu'elle est manifestée par de certaines qualités fort connues , et qu'on appelle qualités de la matière. Le support des modes du moi , le sujet de ses phénomènes est attesté, et manifesté par des accidents qui n'ont nul rapport avec les qualités dites de Isi matière. ISe lui voyant d'autre point de commun avec la substance matérielle , que l'existence , nous la devons donc appeler substance autre que la substance matérielle. A ces deux ordres de qualités différents qui donuent chacun la seule définition possible de la substance à laquelle ils se rapportent, il faut donc assigner des substances de différente nature. Par la définition même, il y a donc la substance matérielle et la substance qui ne l'est pas.

Développant cette distinction, la raison établit que, pour elle, la substance des corps est manifestée multiple , et la substance du moi manifestée une ; et qu'en effet, il est impossible de comprendre sans l'unité l'action du sujet pensant. Le sujet du corps est donc la substance étendue , impénétrable , multiple; le sujet de la pensée la substance non étendue , non impénétrable, une. C'est ce qu'on veut dire , et rien de plus , quand on dit Tune matérielle , l'autre immatérielle^ l'une corporelle, l'autre incorporelle. On les appelle dans l'homme le corps et l'âme '.

■ Voir, pour le défeloppement de cette démonstration , Bayle,

36 ESSAI vn.

Voilà jnd^'où va 1» réflexion philosophique^ même avant de s'élever au-<lessus d'une science démonstrative et logique ^ pour atteindre à une science purement spéculative ^ tentative qui ne lui est pas interdite et qu'elle peut risquer en poussant plus avant ses recherches sur la nature de la substance et sur les causes , la portée et l'essence dé ce dualisme , auquel nous venons de la conduire. Mais nous n'a« vons pas dessein d'aller aussi loin, et ce qui vient d'être dit suffit pour établir contre la physiologie et le matérialisme cette dualité qui , en même temps qu'elle est une vérité scientifique , est un lieu commun de la croyance populaire.

Après avoir dégagé le principe de l'unité du moi^ nous rappellerons qu'il est tellement naturel à l'esprit humain , que pour établir le matérialisme il faut changer le sens commun et innover dans le commun langage. L'abus de la causalité et de la personnalité^ ou la déviation des organes phrénologiques, n.\3:i et n. 35, a, selon M. Broussais, introduit la chimère d'un esprit humain ; mais ce n'est pas tant nn paradoxe des métaphysiciens spéculatifs qu'une croyance du peuple routinier^ et s'il y a erreur, c'est une de ces erreurs accréditées par une forte apparence ^ par un

Diction. crU. art Diciaiqui » notes C et L, et Lbucippk » note E. -*- L'article Ame de la grande Eneyclopùîie. — Gondillac, Art de raisonner, liv. I, ch. IH. — M. Jouffroy, préface de la traduction de V Esquisse de philosophie morale deD. Stewart, iSaô.— M. Damiron, Â'ssai sur P Histoire de la philosophie en France au dix^ neuvième siècle, T. 1, Ecole sensualislCy et Cours de philosophie^ T. I. Psychologie, ch. I. — Revue française. Examen de l'ouvrage de M. Broossais, n"* XI, 182g. — £t dans ce volume l'Essai X*

DE LA .PHYSIOtiOGlS INllBLLECTUELLE. VJ

air dé vétiti, tout au moins comme l'était jadis la foi dans le mouTement du soleil et Timmobilitë du globe terrestre. Comme disent les jarisconsaltes^ Vonus probandi est donc du côté des physiologistes. Ne l'oublions pas en discutant les preuves ou les présomptions de M« Broussais. Il n'a , à ma connais-aance^ rien établi de direct contre ce qui vient d'être posé. Il a plutôt ^ suivant l'usage des physiolo*gistéS) présenté des fins de non^recevoir qu'il n'a réfuté eu soi l'argument philosophique.

N'importe; dans cet ordre d'objections ^ il y en a de fortes ^ peut-être même d'insolubles i ce qui ne serait d'ailleurs une raison ni de nier ni de douter. Jusque dans les questions pratiques de la vie , la raison doit savoir se décider même contre des objections insolubles.

La première et la plus générçile dans k question qui nous occupe^ est prise de la difficulté ^ ou ^ si l'on veut ^ de l'impossibilité de se représenter l'esprit ^ son union avec le corps ^ et son action sur les oiv ganes« Comment est et comment agit l'esprit? Mystère impénétrable sans doute} mais de quel droit nous robjectee-vous ? N'est-ce pas une vérité triviale dans votre philosophie qu'il est téméraire de vouloir connaître le comment des choses? Ne faite»*vous pas profession de, penser qu'il y a des mystères impénétrables ? Ne dites-vous pas : «r Nous ne décou* « vrons pas la manière dont l'appareil nerveux proie duit la pensée. Il ne s'agit pas de savoir pourquoi « ni comment; l'hypothèse commencerait. .... Le « comment ou la cause première reste inconnue (c pour les psjcholcgistts comme pour les pbysiolo-

a gistes. Les agents primitifs... meuvent la matière... c( la mettent dans divers états où figure l'état de vie. • •

« Voilà le mystère impénétrable de la nature Les

« causes , les forces ou les principes obtenus par la c( voie de l'induction , cessent de l'être > dès qu'on (( y pense attentivement y pour se résoudre dans le r< grand inconnu. Le moi se passe dans la matière et a par les impondérables^ peut être en partie en eux; (I c'est un mystère^.... Le phénomène de la conscience « est un fait dont on doit s'abstenir de tenter l'expiiez cation. Que se passe-t-il de matériel dans les nerfs « et le cerveau pour l'exécution de leurs fonctions ? . . . (( C'est le gi*and mystère de l'économie vivante ' . » On le voit, partout il y a mystère. Il y a dans les deux cas de l'inconnu, un invincible inconnu. Les diverses doctrines ne sauraient se le reprocher mu-tuellement. On ne peut examiner qu'une chose, le mystère est-il plus grand d'un côté que de l'autre? est-il du côté du spiritualisme plus répugnant pour la raison que du côté du matérialisme ?

Nous avons déjà touché les difficultés du matérialisme. Il faut, avec M^ Broussais, que de simples condensations d'une substance molle produisent intégralement et substantiellement tous les genres de sensations, d'idées, d'émotions, d'affections , de volontés , et dans chaque genre les variétés infinies de ces divers phénomènes de l'activité mentale. Cela est au moins étrange et trouble l'imagination. Un froncement de pulpe avec ime altération insensible de température et de couleur, un phénomène d'irri-

' T. I, p. a4a, 244- — T. II, p. 64, 65, 74, 7^ 86, 104 et i8a.

DE LA PHYSIOLOGIIS INTBLLBCTUSLLE. 29

tation^ c'est-à-dire de pénétration des fluides im-< pondérables et des liquides , sera indifféremment et sauf des modifications fugitives^ la sensation de l'odeur d'une rose^ la sensation de la soif , la convoitise d'un trésor, la tentation du suicide , la dé-^ couverte des logarithmes ^ l'invention delà machine à vapeur, la conception du Paradis perdu, le plan de la bataille de Rivoli ^ la résolution du chevalier d'Âssas, l'improvisation du Polichinelle de Naples. Cette contraction nerveuse, dans ses di-verses nuances , sera tout cela et des millions d'autres choses ; et en même temps ces millions de choses ne seront en tout que contractions nerveuses , et rien de plus. M. Broussais ne dit pas seulement qu'une contraction nerveuse est attachée et nécessaire à nos actes , mais qu'elle est ces actes mêmes , en tant .qu'accomplis et en tant que perçus. Ré^ soudre une équation , ce n'est pas employer et diri^ ger son cerveau de manière à la résoudre ; bar qui l'emploierait ou le dirigerait, si ce n'est un moi dis^ tinct des organes, par conséquent un esprit ? La résolution d'une équation est une action du cerveau qui se meut pour cela , stimulé par une équation , comme le poumon stimulé par l'air vital se gonfle et respire, La contraction nerveuse, encore une fois, n'est ni le moyen, ni l'instrument, ni la condition de la chose; c'est la chose même; et le résultat du fait de penser est , comme le penser même , un phénomène organiqtie. Je le demande, quoi de plus difficile à comprendre? quoi de plus contraire à la présomption naturelle? quoi de plus répugnant pour la raison? Essayez de vous représenter ceci : il n'y a

pas d'esprit; l'idée n'est plus un acte^ un produit de l'esprit, un certain état de l'esprit; l'idée n'est plus même un effet d'une opération du cerveau ; car im effet est distinct de sa cause, et il faudrait que l'idée se produisit du cerveau dans un autre milieu , qui serait alors un moi distinct de Toi^anei non, elle est elle-même une opération du cerveau. Ce je ne sais quoi qui est comme l'idée de la vertu ou comme l'idée d'une quantité négative, n'est que de la fibre et du sang. C'est faute de la voir, c'est faute d'être organisés pour l'apercevoir à l'aide des sens, que nous nous figurons que ce ne soit pas cela , que ce soit autre chose. La douleur , la colère , la pensée, le souvenir, la compréhension ne sont pas seulement des produits de la modification des organes , ce ne sont que des organes modifiés. Autrement il Êiudrait qu'il y eût quelqu'un qui, par le moyen des organes, conçût, reçût la douleur, la colère, la pensée, le souvenir, et alors le matérialisme n'existerait plus. Quand je dis : je pense à la vertu, je devrais dire : la circonvolution placée sous le pariétal, sous la partie latérale de la voûte de mon crâne ' , est dans l'état de tension , de couleur et de chaleur , expérimentalement connu sous le signe pensée de la vertu* Pensée de la vertu, souvenir de Rome, calcul des fractions , sont des états d'organes comme cedème , hypertrophie , phlogose , gangrène; et ce qui est curieux et nécessaire, les idées de gangrène , phlogose, hypertrophie, œdème, sont aussi àes états des organes, distincts des états mêmes désignés par ces

/ Organe de b co«sci«ace morale 0ttc<WMkiMi(MÎIé(9parsbsiip).

noms. Quand le cerreau par exemple pense au oer« reau ^ il çst dans l'état physique idée du cerveau , état où lui-même représente lui-même à lui^^néme $ saSiS que lui-même se sente lui-même*

Semandeas^moi maintenant comment un esprit pe^t agir sur un corps ; cela est mystérieux^ j'en conviendrai; mais les idées ^ les sentiments , les raisonnements ne sont pas, pour l'expérience, des choses corporelles; il est impossible de leur percevoir ni ooncevoir une étendue, une impénétrabilité quelconque ; et je vous demanderai a mon tour comment des corps peuvent produire des choses incorporelles, comment des organes peuvent engendrer des sentiments, des idées, des raisonnements; comment le sensible peut engendrer l'insensible. Ce mystèr&-ci vaut Vautre. Qu'on y soi^ebien» un frémissement fibreux sera pour lui-même la démonstration du théorème de Taylor I£t par suite ce théorème n'existera qu'autant qu'un cerveau sera actuellement dans l'état local d'irritation qui devrait en porter len<mil Voila le.sort réservé aux vérités éternelles des ma^ thématiques.

Dans les deux systèmes , la difficulté vient de la dissemblance qui existe entre les deux termes qu'il faut ou rapprocher ou confondre. Remarquez cependant une diâerence saillante ; pour le spiritualisme, les deux dissemblables, le corps et l'esprit, sont dans la relation d'action de l'un à l'autre, selon ce que Kant appelle la catégorie de communauté (Gc-* meinschaft, ou commerce). Pour le matérialisme, les deux termes sont dans la catégorie d'attribut à substance pu d'effet à cause. Le spiritualisme, en

effets ne dit pas que Tesprit produit le corps ^ ce qui paraîtrait plus que mystérieux, ce qui paraîtrait absurde, au lieu que le matérialisme attribue au corps la puissance de produire Tincorporel ou de se manifester par l'incorporel. Pour l'un , le corps est le relatif de l'esprit j pour l'autre, le spirituel est l'effet ou le mode du corps. Ce déifier mystère est tout à fait inintelligible ; le premier au contraire se réduit à la conception d'un être dont la nature soit précisément de comprendre ce qui n'est pas lui , ou, plus brièvement ^ de comprendre. Or, tout revient à la question de savoir d'abord si le fait de l'intelligence existe, ensuite si ce fait ne donne pas nécessairement l'existence de l'être intelligent, être sui generis , aucune proprîélé de la matière observable ou concevable ne donnant l'intelligence, et n'étant pour la raison compatible avec l'intelligence. Une fois que l'être intelligent serait reconnu comme nécessaire, on ne serait plus recevable à demander comment il est dans un certain commerce avec la matière, car ce serait demander ce qui l'ésulte de la supposition même. Par la supposition, ou l'être intelligent n'est pas , ou il est l'être , qui n'est pas la matière , en commerce avec la matière. Et du moment que cette relation existe , l'action de l'un sur Fautif, à l'aide d'une liaison et d'une coordonnance préalable , devient admissible comme une foime ou une condition de cette mystérieuse relation.

La relation donnée , je ne refuse pourtant pas de l'examiner , et de réduire à sa juste valeur cette interrogation sans cesse renaissante de M. Broussais :

Comment ce qui n'est pas corps peut-il exeixer de Taction sur ce qui est corps ?

C'est demander en d'autres termes comment le dissemblable peut agir sur le dissemblable. Ceci paraît s'appuyer sur le principe longtemps reçu en physique : le semblable ne peut agir que sûr le semblable; principe admis par toute l'antiquité, et qui dès le temps de Démocrite et dans ses mains , fut l'instrument du matérialisme '. Mais d'abord ce principe , pris d'une manière absolue , est faux ; car le rigom^usement semblable, c'est l'identique, et en physique l'identique n'agit pas sur lui-même. Toute relation d'action nécessite au moins la duplicité , c'est déjà une dissemblance ^ et il y aurait plus de vérité a dire : il n'y a d'action qu'entre les diÉFërents. U faut au moins une différence de lieu entre les mêmes; et encore en diffêrant de lieu, les mêmes agissent peu les uns sur les autres ; il faut supposer en eux des forces contraires pojar ^u'un tel phénomène s'accomplisse. En chimie, il n'y a que les différents qui agissent les uns sur les autres. Le spectacle de toute la nature atteste qu'un certain degré de différence entre les corps est nécessaire à l'action des uns sur les autres.

Jusqu'où peut aller cette différence sans que l'action dcTienne impossible? Elle peut aller très-loin; on dirait que l'action est d'autant plus intense que la différence est plus grande. Exemple : les rapports d'action qui se manifestent entre les corps organisés et ceux qui ne le sont pas. Mécaniquement, quelle

* Aristote, Melaphjrs. XII, lo, — 2?€ gcnerat, et corr», 1,7. — Scxt, Emp. adv. Math., I, VU.

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