‹ Essais de philosophie (volume 2)Chapitre 35 sur 42 · B88AI X · texte numérisé non relu

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dans Fespace hypothétique , ces ascensions intellectuelles sont cq>endant des tentatives que la sagesse avoue f pourvu qu'on ait quelque assurance de retrouver la terre. L'aérostat, qui vole dans rimmensi të, donne plutôt le sentiment que l'intuition d'un inconnu; cet art audacieux de voyager vers l'éther a jusqu'ici plus ému l'esprit qu'il ne l'a servi , et rapporté à l'homme plus d'honneur que de science. On peut craindre que U*op souvent il n'en advienne ainsi de la spéculation philosophique, et la somme des vérités qu'on lui doit pourrait être bien petite. Mais les idées probables , les suppositions plausibles , les illusions satisfaisantes et grandes elles-mêmes , sont des magnificences de l'esprit humain , et il n'est jamais permis de dire que ce qui est beau ne soit pas utile. La métaphysique purement spéculative est un droit de la liaison , une liberté périlleuse et sacrée cooime toute liberté. Qui oserait la proscrire comme un abus? Âpres les vérités nécessaires, il y a les vérités possibles. Si ces audaces de la pensée ont souvent conduit a songer ce qui n'est pas, elles peuvent révéler parfois ce qui peut être. Il ne faut pas fermer à l'humanité le champ des idées indémontrables ; elle ne respecterait pas longtemps la défense, et franchis* sant la barrière, elle retournerait dans ce domaine regretté, dans cet Éden intellectuel visité si souvent' aux siècles de son en&nce. A parler rigoureusement, les religions écrites ne sont et ne prétendent être que des vérités possibles , et l'on sait que le poids des mystères est quelquefois moins lourd que celui des problèmes.

Ainsi , pour montrer la part que pouiTait se faire dans la question de cet Essai la science spéculative ,

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pour indiqaer les issues par lesquelles elle j pourrait pénétrer, qu'on se rappelle l'idée que noua avons citée de l'unité de substance substituée à rhomogénéilé de substance. Nous n'adoptons pas cette idée ^ tant s'en faut; cependant > nous concevons que, n'étaient d'autres difficultés des plus formidables, elle pourrait être vraie , sans que le matérialisme fût vrai, sans que le spiritualisme fût faux. Il suffit au spiritualisme queTiatelligence ne puisse appartenir comme propriété à b substance étendue ; si donc il devenait tout à fait probable, ou seulement soutenable que ce qui est vrai en idéologie le fût en ontologie, c'est-à-dire que, de même que la notion de substance obtenue par l'abstraction analytique se 'convient indifféremment avec la qualité de spirituelle ou d'inétendue et la qualité de corporelle ou d'étendue, la substance réelle et existante pf^t, suivant les cas, ici se manifester par l'étendue , là par Fintelligence, ou tantôt par l'une et tantôt par l'autre ; cette idée, qui très-certainement n'est due à aucune intuition même rationnelle, mais à une conception arbitraire ou capricieuse de la raison , cherchant a priori à concilier l'unité et la diversité, celte idée développerait, perfectionnerait la science positive et la rectifierait, eumaiiUeiiant ccqu'il y sentiel dans ses vérités acquises p,ir le» divers cédés de l'intuition. Je me bâte de répéter que ji rends pas à cette idée, qu'arec tout l'ef fort duint on empêcherait difficilement d'aboutir au pur théisme; mais je croîs permis de faire retnai qu'elle serait la tentative d'une explication de ce qut reste d'embarrassant et d'impénétrable dans le spiritualisme ordinaire auquel je me dédttU^Hé.

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Je ne vois, en effet , que trois partis à prendre /le spiritualisme étant donné.

I! n'y a qu'une substance , la Tenté de l'être. Le reste est accident ou phénomène , l'esprit comme ht matière y Fintelligence oomme l'étendue. La principale objection contre ce système, c'est qu'étant conçu pour délivrer la raison de la diversité inexplicable de l'être , c'est une conséquence que b substance unique , seul être véritable , comprenne tout l'être , comprenne Dieu par conséquent , soit Dieu même. Alors il n'y a plus ni homme, ni monde, et la science positive ou méthodique s'écoule comme l'eau.

Un système moyen consiste à dire que la substance étendue existe véritablement ; mais que de même que dans l'univers physique, elle suit des lois qu'elle ne s'est pas données et se meut dans un ordre et par des forces , irrécusables témoignages d'une intelligence et d'une puissance suprême, le monde moral lui-même n'est que le phénomène de l'action plus parfaite de cette puissance et de cette intelligence. Dieu alors est une substance et une cause, en présence de la matière. Il la pénètre, l'ordonne et la domine; en se manifestant tantôt par les mouvements réguliers des corps célestes , tantôt par l'action invisible et certaine de la raison et de la volonté emprisonnées dans les organes. C'est un autre dualisme, la matière et Dieu. Cette idée qui a pour but de sauver les difficultés delà création de la matière , de Funion d'une âme individuelle avec le corps, de la multitude des substances spirituelles, dont la naissance semble impossible, dont la mort répugne , enfin de l'imperfection des choses d'ici-bas , est due égale^

nient an panvoir conjectmal , à h Jbciilté d'induo tîon gi^tuile de la raison. Elle enoourtt trois ondre» {irincipaux d'objections^ d'abord toutes celles qu'on çppose au manichéisme, puis toutes celles qui nais* sent soit du rep versement de l'intuition que Tbomme a de son individualité , soit de l'impossibilité de fondre toutes les intelligences en un tout sans jaê* connaître l'unité nécessaire de chacune. C'est par là surtout qu'elle a affaire à ia science méthodique»

Enfin le troisième système est celui des deux substances, mais ci^éées toutes deux, n'étant ni le phénomène, ni l'émanation de Dieu, étant son œuvre* Ce système est la foi commune de l'Eurc^e. Combattu par les difiicultés que le précédent système prétendait lever, il est surtout chargé d'un poids redoutable; comment Dieu, qui est esprit, a*tril pu créer la matière , comment le contradictoire a«-t-U pu engendrer son contradictoire? comment aussi l'esprit suprême a-t-il pu ci^éer des substances spiri«iuelles individuelles, c'est-à-dire les tirer de luimême, sans qu'elles fussent lui-même?

Avec ces trois systèmes pourraient passablemettl^, et sauf quelques modifications de langi^e, s'accorder deux hypothèses, moins graves d'ailleurs et moins inquiétantes.

L'une est celle de l'harmonie préétablie , conception singulière par laquelle Leibnitz a cru expliquer l'union de l'âme et du corps , en les supposant destinés de toute éternité, non à un commerce d'action et de réaction , mais à une coïncidence parfaite dans leurs actes.

L'autre, qui se prête à la forme déductive, est celle que nous ayons exposée d'après Kant dans notre

Essai sur la matière^ et qui^ supprimant la substance i ou plutôt l'identifiant avec la .cause ^ n'admet dans Funivers que des forces réelles et diverses, manifestées par des phénomènes de mouvement qui ne sont^ après tout , que des phénomènes sensibles ; la qohésion y la solidité , l'étendue , pouvant être ainsi de purs phénomènes de la force, sans laquelle d'ailleurs elles sont inconcevables. Dans ce système, la force intelligente et libre jouerait par rapport à la force motrice le rôle que, suivant les idées ordinaires, l'esprit joue par rapport à la matière ; et cette hjrpoûièse se prêterait h son tour à toutes les traductions que le panthéisme, le manichéisme, le théisme , ont essayées du plus mystérieux de tous les faits.

Que de plus hardis touchent à ces problèmes : ils intimident notre faiblesse. L'origine de l'homme et du monde , la cosmogonie et l'anthropogénie rationnelles, seront toujours la partie la plus sublime de la métaphysique ontologique; mais %n nuage tout à la fois impénétrable et brillant enveloppera toujours la cime de cet Ida où , dans un mystérieux hymen, les premiers principes préludent au divin enfantement de la nature.

Qo' AVONS-NOUS fait, et fauMl nous croire? Ces g^des qui charment notre faible esprit ont-elles quelque -valeur ? ces recherches qui nous plaisent , seraient-elles aussi vaines qu'elles sont consciencieuses? En méditant^ en écrivant nos méditations^ avons-nous réellement fondé quelque chose de solide, et du milieu de tant de subtiles réflexions, s'est-il échappé quelque vérité? Ces nuages obscurs laissent-ils passer un rayon, jaillir un éclair? Ou bien n'avons-nous su qu'épaissir les ténèbres qui nous environnent, et sur ce fond grisâtre, qui forme comme le lointain de toutes nos pensées , projeter quelques images incertaines et fugitives, quelques ombres aussi fantastiques, mais moins séduisantes que les songes de la poésie? Egarée par son orgueil, entraînée par sa faiblesse, notre raison se brisant à des écuèils d'éterixels naufrages , aurait-elle appelé des illusions principes et des apparences réalités? Le doute ou l'ignorance, seuls états légitimes de l'esprit humain , dont l'un serait l'unique science , et l'autre l'unique foi, le doute et l'ignorance, est-ce là tout ce qu'un livre de plus, après des milliers d'autres mille fois plus renommés ^ doit laisser

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après lui ; et nous serions -nous leurré d'un présomptueux espoir^ en essayant de nouvelles conquêtes sur ces deux maîtres souverains de la raison , le doute et l'ignoi^ance?

Questions pénibles^ et qu'il est cruel de se poser au terme d*un long trafvail , questions cruellesi mais inévitables! Comment, en effet, ne pas se les poser^ parfois du moins et dans les intervalles de Tactivité du sens philosophique? Quel philosophe sincère a pu se soustraire à ces doutes poignants ^ dont l'atteinte vient réveiller la raison au milieu même du repos qui suit l'acquisition d'une conviction lab<^ rieuse? Quel philosophe courageux se peut dispensv toujours d'aborder de front ces doutes menaçants^ et de les soumettre eux-mêmes à l'interrogatoire du juge intérieur? Comment résister sans cessey comment échapper constamment à cet esprit de défianœ et d'incrédulité qui n<His obsède, qui nous presse^ qui circule pour ainsi dire dans Fair, et que respirerit en se déieloppant toutes Les inlelligences dn siècle; à cette insouciance de doctrines^ qui^ tantôt inerte et tantôt moqueuse, se donne pour le fruit le ipeilleur et le résultat le plus certain de nos essais de systèmes, de nos tentatives de sciences; à cette sorte de clameur publiqUe enfin, qui, de tout temps, mais jamais plus hautement que du nôtre ^ a protesté, au nom du sens commun de l'humanité, contre l'ambitieuse domination de la philosophie ?

Ces réflexions nous préoccupent en finissant. Aucun remords de raison ne nous trouble sur les principes que nous avons établis, ourles conclusions que nous avons déduites. Et cependant une secrète inquiétude nous porte à nous demander, ^i l'on

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nous croira , si Ton doit nous croire , si même Ton doit croire quelque chose. Le spectre du scepticisme nous apparaît encore, alors que nous croyons Tavoir vaincu. Le scepticisme aujourd'hui a quelque chose d'insaisissable et de vivace qui semble résister k tout. 11 n'est point raisonné, mais pi^lique. Il n'est point un système, mais le résultat de tous les systèmes. 11 n'est point !a doctrine d'une secte , mais presque l'esprit d'une époque. Par la peut-être est-îl invincible, et doit-il se jouer de tous les efforts , survivre à toutes les attaques. Il y a longtemps qu'à côté de toutes les sectes , aux portes de toutes les écoles , une voix s'élève qui livre à la risée populaire les leçons que croit donner la sagesse; il y a longtemps que , soit dans ces moments de recueillement que laissent l'expérience du monde et la lassitude de la vie, soit dans ces perplexités désespérantes où nous jette la comparaison douloureuse des idées et des croyances , beaucoup d'esprits élevés el difficiles ont donné à tous les problèmes le doute pour dernière solution. Mais jamais avec tant de liberté qu'aujourd'hui le doute ne s'est promené sur tous les points de la créance humaine , et dans tous les degrés de la hiérarchie des esprits. On ne sait plus , on ne veut plus croire. On craint toute conviction comme un mécompte ; on est a la fois revenu des prqugés et désabusé des lumières ; l'esprit tournée l'indiflërence ; et hormis les résultats positifs, ou plutôt les résultats matériels, rien ne l'attire et ne le captive. Les sciences même de la matière commencent à perdre de leur empire , et ne se pré^servent pas de la défaveur attachée au nom de théories. Le point de vue pratique, rapplication

industrielle des facultés^ voilà ce qui touche uniquement rintelligence. Elle a même donné un nom a cette disposition qui la caractérise; elle dit aujourd'hui qu'elle est utilitaire. Le génie utilitaire menace de devenir le dieu de l'époque. Idole puissante dont le bras nerveux soulève la masse sociale , et dont Taspect vous rappellerait les proportions de l'Hercule antique ; d'un souffle ardent , il allume nos fourneaux et distend la vapeur^ cette âme de la mécanique; il parcourt le monde avec une vitesse irrésistible sur les barres d'un chemin de fer; mais à son front ne cherchez pas d'étoile et ne lui demandez pas de vous montrer f es ailes.

Cette préoccupation toute mondaine , cette activité vulgaire qui a pour mobile l'intérêt et pour prix les jouissances ^ ne va pas sans un grand détachement des conceptions pures de la pensée. Cette indifférence est la pire des incrédulités. Néanmoins, ôomme le siècle n'a pas renoncé à ses prétentions de siècle des lumières , l'homme est loin d'avoir abdiqué sa raison. Tout au contraire , il se croit à l'apogée de sa raison^ et je me hâte de dire que la prétention est légitime. Sous ces apparences un peu grossières , sous ce déguisement des intérêts et des travaux matériels, la raison| règne en effet, c'est elle qui a renouvelé tous les pouvoirs. Notre époque offre la réunion et le contraste d'une grande culture intel«lectuelle et d'un grand matérialisme pratique , d'ua puissant mouvement d'idées et d'une rare absence de systèmes, de beaucoup d'esprit et de peu de croyances ; le spectacle , en un mot , de la raisoa triomphante et intimidée, voulant tout régir et n'osant rien professer, humiliant toutes choses de-

Tant ellcj et s'humiliant à son tour devant ses propres faiblesses. Elle subit le destin des conquérants , le destin de tout ce qui est trop puissant. Il lui faut la monarchie absolue, universelle, et elle ne peut se contenter elle-même. Reine infortunée, elle n'a rien trouvé qui la consolât sur le trône du monde i il ne lui reste que les affaires et les plaisirs. Ce n'est pas assez pour le bonheur.

Tels sont les traits généraux du scepticisme contemporain, et notamment du scepticisme national. C'est ce scepticisme qu'avant de rentrer dans le silence , je veux encore une fois décrire et combattre. On peut le considérer et comme une dispositiojn des esprits et comme une opinion. Â ces deux titres, il doit se discuter. On peut en rechercher l'origine e( le fondement , après en avoir reti*acé les caractères. C'est le sujet de ce dernier Essai.

Le scepticisme a été une philosophie. Au lieu de ces tristes négations que les mécomptes de la vie arrachent à la raison découragée , ou de ces dédains moqueurs que^ par envie ou par impuissance, elle adresse aux conceptions de la sagesse, le scepticisme a voulu des arguments ; il a été lui-même une conception méthodique, non pas la conclusion imprévue de prémisses hasardées, non pas le résultat involontaire d'une doctrine qui ébranle les principes par mégarde, ou prend des hypothèses pour des preuves ; mais la solution préméditée , mais la con*» clusion avouée d'un système , mais un système à lui seul , et l'un des plus ingénieux et des mieux liés qu'ait enfantés la dialectique, cette mère féconde et malheureuse des grandes erreurs de la pensée. Le génie de l'antiquité, à qui nulle philosophie n'est

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étrangère, a produit le scepticbme; et tans ceux qui, parmi les mod^iiies , ant semé le doute ratLonael, ou l'ont recueilli saes l'avoir semé^ne faisaient que répéter, avec moins de profondeur et d'artifice, les objections travaillées par les niatns habiles de ces générations de raisonneurs qui foi^ment la chaîne de Xénophane à Sextus. On nous accuse quelquefois d'avoir bien peu ajouté aux vérités que l'antiquité a découvertes; il serait plus exact de dire que nous n avons rien ajouté a ses erreurs. Tous les sceptiques indirects de nos jours, depuis le tbéolo* gien qui doute au profit de la foi jusqu'au médecin qui infirme l'autorité de la pensée dans l'intérêt de l'anatomie, répètent en balbutiant ce que la subtî-lité des Grecs avait su rendre bien plus captieux et bien plus fort, à ce point qu'ils érigeaient en science la négation de toute science.

On peut, en négligeant les nuances, ramener à trois écoles le scepticisme des anciens. L'idéalisme des Éiéates en fut la première source; car tout idéalisme mène au scepticisme. Avec le même point de dqiart, la même méthode, comment pourrait-îl ne pas avoir les mêmes conclusions? On dit, et je suis prêt à le reconnaître , que les disciples de Xénophane et de Parménide n'eurent ni pour principe ni pour fin Le doute univei^sel; mais en arrachant à la sensation toute autorité, en réduisant l'univers \i'r sible au simple phénomène, ils poussèrent à la négation raisonnée du mouvement et de la nialièi^» Une fois qu'on en est là , la moitié du chemin est fieiite pour le scepticisme.

L'école de Pyrrhon n'eut donc que quelques pas à faire. Ce fut elle qui la première professa le scepli-

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oisme en totif e sincërilé. Elle le dêpassmmèmef dan» le sens où Ton prend d'ordinaire ce mot de sœpti* cîsme. Car elle ne se contenta pas de conclare de l'opposition de tons les principes qn'il faut douter de tout j elle alla jusqu'à établir comme un prin* cipe l'incompréhensibilité universelle'. Le scepticisme en général reste critique f même lorsqu'il fait efibrt pour s'ériger en système. Mais le pyrrfaonisme f tit dogmatique. A force de conséquence , il s'élera jusqu^à l'affirmation, c'est-à-dire qu'à force de conséquence il fit profession d'être contradic** toire, et concentra toutes les déductions du doute dans un théorème positif.

La nouTelle Académie, célèbre par sa dialectique adroite, et qui tour à tour tentait et désolait Gicéron, rétrograda sur ce scepticisme; les faits n'étant pour elle que des apparences , elle substitua à la certitude le probabilisme. Ni les sens, ni l'intelligence

' On suit ici Topinion de Tennemann contre ceRe de Bayle, qai n*«ttribne qu'a la nouvelle Académie le dogme de Vacaialepsie ou deiHncompréfaenflîbilJté universelle {Manuel de rhisL de la Fiùlos., \^ part., i'* période, T. I, de la traducLioa de M. Cousin. — Bayle, articles ZÉnoM d'Élik et Zéîioii de Sidoji ). An reste, il n'est peut-être pas dans la philosophie ancienne de doctrine mieux connue que celle des scepitiques, en comprenant sous ce nom tout oa qu'on a appelé pjrrhoniens» zctétiqueSy aporétiques» éphectiqneSy etc. Les deux ou\ liages de Sextos Empiricus, Les Hj-potyposes pyrrhonienncs et le livre Contre les mathe'maticiens, composent un t:'àité complet. On peut s'en former une i4éa ssfisante par la lecture de rélégaat Mssai sur U scepticisme, de M. Ancilion {Mcianges de littérature et de philosophie^ i8og, T. IIJ, ou de l'analyse plus pêdantcsqne et plus étendue que Buhle donne de la docti'ine d*^ntsidèroe et de Sextns dans rintroductlon de son Bittùùe de la plùlo* Sophie moderne (T. I, sect. I}. "Vofas aussi ies Acadtrmqucs de Çicérou , et Fouvrage sous le aiême titre de Pierre de Yaleutia. L^déalîsnic des Élêates a trouvé dans M. Cousin Hnterpivte le plus iahile et ie meilleur juge (Frûgm. pkUo»,, T. II ).

ne fournissent à Caméade un sûr témoignage; la vérité des objets est donc incertaine; le monde n'est que vraisemblable.

Cette conclusion, établie méthodiquement^ comme toutes les conclusions sceptiques des anciens , fut de nouveau franchie par ^nésidéme, qui donna au scepticisme sa forme dernière. C'est dans Sextus Empiricus qu'il faut le voir se résumer avec tout l'enchaînement et toute la puissance d'une doctrine complète. Ses ouvrages nous paraissent contenir le dernier mot du scepticisme, de celui surtout auquel on doit i*econnaitre le plus de force et de danger ; car il ne part pas du doute hardi et contre nature de l'idéalisme, mais du point de vue accessible et seàsé de la philosophie expérimentale. Sextus était médecin, de cette école de médecins que l'antiquité nommait empirique, et qui observait les phénomènes, en se gardant de les expliquer. S^ doctrine, quoique bien autrement ingénieuse et profonde que les doutes grossiers et superficiels de nos physiologistes , conserve quelque chose de cet esprit positif et expérimental qu'il avait porté dans l'étude de la nature organique.

De tous les systèmes philosophiques des anciens p le scepticisme est celui peut-être dont les formes ont le moins vieilli. U n'est pas besoin d'études préalables pour bien comprendre les ouvrages originaux qu'il a inspirés et que le temps n'a pas détruits. N'est-ce pas une lecture encore amusante et pleine de nouveauté que ce spirituel second livre d^ Académiques de Cicérôn ?

Chez les modernes, le doute a été quelquefois le point de départ d'une doctrine. Dans l'esprit

de Descartes, il n'a que la valeur d'une méthode; c'est le premier échelon de la science et de la certitude. Si le doute est né du cartésianisme , Descartes ne le voulait pas. Le doute n'était pas non plus le but de Locke, de Malebranche, de Gondillac, de tous ceux enfin que la critique écossaise accuse de l'avoir légitimé et propagé. C'est contre leur gré qu'ils auront servi le scepticisme. Montaigne et les siens dou» taient par tempérament en quelque sorte ; les opi« nions humaines leur paraissant peu concluantes, ils n'ont su que penser, et ils l'ont dit. Leur doute est un fait, et voilà tout; c'est le caractère assez ordinaire du scepticisme moderne. Bajle lui-même, qui a systématiquement attaqué tous les systèmes , n'a jamais rallié ni coordonné ses incertitudes en une doctrine suivie, et son système est de n'en avoir aucun. L'effort ingénieux, le chef-d'œuvre de logique et d'inconséquence qui signale le scepticisme scientifique et pi'émédité, est assez rare a rencontrer dans la philosophie moderne. Beaucoup de doctrines ont une tendance sceptique ou contiennent des fragments de scepticisme; aucune n'est la doctrine du scepticisme proprement dite. Hume peut-être ferait exception : encore n'a-t-il pas déduit un système entier. Personne ne s'est fait un nom en consacrant ouvertement toutes les forces et toutes les finesses de la philosophie à établir qu'il n'y a pas de philosophie. La plupart de nos sceptiques , prenant position en dehors de la philosophie contré la philosophie , l'ont attaquée diversement , soit au nom de la théologie, soit au nom* des sciences naturelles^ soit au nom du sens commun; ils n'ont prétendu ni fonder une secte , ni ouvrir une école.

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