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530 ESSAI Xi.
On ne saurait dire cependant qu'ils n'aient janiMs fait une guerre méthodique. Les philosophes , en se réfutant mutuellement , ont contribué a discréditer une bonne part de leurs idées. Squvent pour ruiner de certains systèmes, ils ont employé avec succès les arguments du scepticisme, et, malheur reux dans leurs efforts pour remplacer ce qu'ils avaient ainsi détruit , ils sont tombés sous le coup des objections dirigées par eux contre leurs adversaires. Le scepticisme qu'ils prenaient comme moyen polémique s'est retourné contre epx, et Us se son t blessés à leurs propres armes. C'est ainsi qu'ils ont été conduits à renouveler, à remettre en circulation quelques parties de l'argumentation sceptique. Le scepticisme philosophique n'existe que par morceaux ou sous forme de critique dans les écrits des modernes.
Ainsi, aujourd'hui , deux sortes de scepticisme , le scepticisme de doctrine , qui ne se rencontre qu'incidemment dans les différents systèmes, mais qui n'est le nom spécial et le caractère avoué d'aucune secte; et le scepticisme de fait que prêchent à divers titres ceux qui ne savent ou ne veulent pas s'élever au niveau des conceptions philosophiques, ou qui ont à cœur de faire prévaloir d'autres sciences ou d'au* très croyances fondées sur le néant de toute philosophie.
C'est à ce double scepticisme , pris d'une manière générale, que nous allons nous adresser; et peutêtre, pour en montrer le faible, sufBra-t-il d'en signaler les causes.
Il en est quatre qui nous ont spécialement frappé. Les deux premières sont imputables à la philoso*
DES CAUSES DfJ SCEPTICISME. 531
phie ; les deax autres tiennent à desi^its dont elle jffi sanrait répondre. Dn l'esté , les Toîci :
1 *. L'autorité des principes de la raison , qui sont communs à la science spéculative et au bon sens pratique , à la philosophie et aux autres sciences^ a, été méconnue par les systèmes philosophiques.
a*. Lafméthode logique et la méthode d'observation, indispensables l'une et l'autre à toute science, ont été appliquées sans discernement. Elles ont été prises comme des principes^ et non comme des moyens.
S"*. Les sciences rivales ont eu des prétentions incompatibles avec la philosophie; ces sciences, et entre autres la théologie , ont soutenu le scepticisme, afin d'en convaincre la philosophie , sans s'apercevoir que c'était sur la raison même que rejaillissait Faccusatiou .
4^. Enfin , il y a de l'inconnu. La nature des choses est un x inassignable dont nous ne connaissons que quelques fonctions isolées. A un inconnu impénétrable correspond une invincible ignorance* Sûrement l'esprit humain est fait poui* savoir; il sait qu'il sait ; il a des connaissances certaines, il en a d'absolues ; il est pour lui des vérités universelles ; mais faute de pouvoir compléter ces vérités universelles, faute de pouvoir connaître le tout, faute de pouvoir concilier ce qu'il sait avec ce qu'il ignore , il revient|contre ce qu'il sait, et il aime mieux douter de tout qu'ignorer quelque chose. Il se sent moins humilié, car il semble alors s'élever au^essus de lui-même , et , en jugeant la science , se dédommager de ce qui manque à la science.
De CCS deux faits, l'incrédulité des scîenr
Taies de la philosophie et les lacunes inévitables de nos connaissances, résulte surtout ce scepticisme pratique et gratuit que se plaît à professer le commun des hommes éclairés. Déjà ébranlés sm* la philosophie par elle-même , ils prêtent l'oreille aux insinuations | aux critiques des autres sciences, auxquelles ils aimentmieux accorder sur parole le privilège de l'évidence et de la cer ti tude ; et pour peu qu' ils reportent leur attention sur les questions mémesauxquelles s'attache le doute, le fantôme de l'inconnu se lève devant eux , ils ne voient plus que des mjstelles; l'insuffisance de nos moyens de savoir les frappe de toutes parts , et tour a tour troublés par la diversité des systèmes et par la faiblesse de nos facultés , ils tombent dans le doute non-seulement sur les solutions scientifiques de la philosophie, mais encore sur les objets auxquels elle s'applique. Avec la foi dans la science , s'énervent les croyances elles-mêmes. L'esprit humain n'est plus qu'un dégoûté qui l'edoute la peine, craint la duperie, et préfère l'orgueil de douter à l'humiliation de croire ce qu'il sait imparfaitement.
Voici le moment de sonder les quatres sources d'où nous avons dérivé le scepticisme qui déborde sous nos yeux.