DE LA NÉGATION DES PRINCIPES
Que sous le nom d'axiomes , de maximes, de premiers principes, vérités premières ou intuitives^ lois de croyance ou éléments de raison , on doive çittribuer a l'esprit humain un certain nombre d'idées
fondamentales qui servent de base au raisonnement et à la connaissance^ et dont usent et s'appuyent également la science la plus haute et le plus humble sens commun, c'est ce quMl nous semble avoir mis hors de débat ; ou ces Essais ne sont qu'un vain jeu de paroles propres à frapper les yeux ou l'oreille sans rien laisser dans l'esprit. D'ailleurs on a pu varier sur l'origine de ces idées, sur l'appréciation de leur valeur absolue ; mais leur existence dans Fesprit^ leur nécessité même pour la construction de nos connaissances et la pratique de la vie , n'ont jamais été sérieusement contestées; nous les appellerons ici les principes de la raison.
Ces principes obtiennent naturellement de la raison même , dont ils sont comme les conditions , une foi entière , une créance absolue. Ils la gouvernent, et par eux elle gouverne la vie. Si leur empire était un moment suspendu y l'homme serait frappé d'imbécillité ; le monde moral l'arrêterait. On peut défier Pyrrhon de pousser jusqu'au bout l'héroïsme systématique de conformer sa conduite à son incrédulité. Cette célèbre apathie, dont se vante son école, est un idéal impossible; réalisée, elle ne serait après tout qu'une audacieuse inconséquence ; car elle se-* rait l'efifbrt insensé mais dogmatique de soumettre la nature humaine a une résolution rationnelle , et par conséquent elle serait une reconnaissance implicite de l'empire de la raison. Lepyrrhonienqui nie l'autorité de la raison , s'il pousse la conséquence jusqu'à la pratique , est le plus intrépide martyr du raisonnement.
Mais bien qu'il y ait une sorte de démence dans le pyrrhonisme conséquent ^ bien que l'autorité des
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principes de la raison soît irrésistible , il n'est pas interdit à l'esprit kumain de les mettre en question. II en a la faculté, et par conséquent la liberté. S'il B'en était pas ainsi , la philosophie n'existerait pas. Or, la philosophie existe; bien plus, la philosophie est naturelle. Elle voit le jour du moment que l'homme s'interroge , et qu'il entre en doute sur ses connaissances. Or ce doute ne tarde pas à se manî*fester . Chacun de nous se rappelle comme souvent il nousvient àFesprit dansnotre enfance, quoique d'une manière vague et fugitive. Il n'est probablement pas étranger à l'intelligence faite de l'hom^me ignorant et simple. On en peut conclure, et toutes les traditions du genre humain l'attestent , qu'il se montre chez les nations à une époque voisine de leur nais^ sance, et suit de près Torigine des sociétés» Les peuples primitifs, ceux du moins que nous appelons ainsi, n'ont pas été médiocrement philosophes. L'Orient eu fait foi.
On voit qu'en ce sens^ philosophie débute par le doute. La raison se croit, et à ce titre l'homme agit; la raison met en question ce qu'elle croit^ et aussitôt l'homme commence à philosopher. Dès qu'il réfléchit sur les mystères de sa nature et d(â sa destinée, dès qu'il se dit que ce sont des mystères j il en fait des problèmes; et alors il examine nonseulement ce qu'il ignore, mais ce qu'il sait; il replie sa raison sur elle-même , et lui demande compte de ses propres principes.
Le doute est donc dans les origines de la philoso^ phie; le contester serait contester la nature humaine etlui ravir sa plus périlleuse mais sa plus' haute prérogative. Elle est ainsi constituée ; et ceux qui le déplo—
rent s'abaissent s'ils regrettent de lui voir cette re doutable faculté. Us retournent yers la brute e portent envie au Termisseau. Gémissons de n'en pa plus savoir et de rencontrer si vite le terme d notre puissance; mais ne rougissons pas de Tambi tien de notre esprit. II est douloureux ^ sans doute mais il est beau d'avoir un esprit au-dessus de s condition.
Mais si la philosophie commence par le doute , esi oe au doute qu'elle doit se terminer? là est le déba entre les dogmatiques et les sceptiques. Ainsi Des cartes a douté ^ mais pour mieux croire ; ainsi Bacoi arvait dît avant lui : « La méthode de ceux qui on u soutenu Yacatalepsieetnolre méthode s'accorde^ u jusqu'à un certain point par les commencements (( mais au tei^me final elles sont immensément sép<i « rées, elles sont opposées. Ceux-là , en effet , affir « ment simplement qu'on ne peut rien savoir, nous (c qu'on ne peut pas beaucoup savoir de la natur « par la voie qui est maintenant suivie. De là il f( conduit à la destruction de l'autorité des sen c< et de l'intelligence ; et nous , nous découvrons c (c nous fournissons aux sens et à l'intelligence d (c nouveaux appuis ' . » Ces appuis sont les procéda de la méthode inductive ; ainsi en attaquant comm Descartes le dogmatisme dé l'École^ Bacon ne se prc posait pas le doute pour but , mais la connaissant
scientifique*
Lors donc que la raison met en question ses propr< principes , est*ce nécessairement pour les ébranlei et n'est-ce pas au contraire pour les mieux connaîtra
• Novum organum, lib. I , aphor. XXX VU. Voyez aassi 1 aphor. LX Vn, LXXV et CXXVI.
les distinguer, les compter, les classer, et par cela même les affermir, en donnant à des connaissances d'abordinsdnctivesl'ordreetrautoritéd'unescience? L'homme emploie, en vertu d* un empirisme peu raisonné , et sa force musculaire et les forces de la ^ nature. Lorsqu'en réfléchissant sur ces forces il s'en rend compte et forme la science de la mécanique y est-ce pour les anéantir? Il s'en assure au contraire; il s'en rend plus maître en les connaissant mieux. Que serait la mécanique aboutissant à la négation des principes du mouvement? ce qu'est la philosophie déchue au scepticisme.
Tout ceci peut-être a déjà reçu quelques preuves dans nos précédentes recherches, et il n'est guère de pages dans ce livre qui n'aient pour objet d'établir la validité des principes de la raison. Il importe ici d'en convaincre la raison même.
Une première considération doit nous toucher. Il serait au moins étrange que le résultat de la science fût directement opposé k la connaissance naturelle. On ne vit pas sans raisonner, et le raisonnement suppose la raison. Si en raisonnant davantage la raison était forcée de se nier, il faudrait qu'il y eût contradiction entre le sens commun et la philosophie, entre la raison pratique et la raison pure, partant contradiction dans l'esprit humain ; disons mîeux, la nature humaine serait contradictoire; l'homme serait une absurdité vivante. Avant toute réflexion ultérieure, cette objection est forte et doit nous eff*rayer dès l'entrée du scepticisme.
Cependant il faudrait braver l'obstacle , et marcher en avant , si la vérité le voulait ainsi ; mais Ia vérité le veut-elle?
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Philosopher, suivant les sceptiqoes, c'est chercher; le nom même de leur secte le dit. J'admets la dëfinitioD. Chercher, c'est d'un effet chercher la canse , d'nn acte l'agent, d'une qualité la substance , d'une conséquence le principe ; en termes plus généraux , c'est j un fait étant donné , en chercher la raison. Tonte la science humaine se réduit à cela, observei' les faits et en décoUTrir la raison, constater et expliquer. Lorsque vous avez beaucoup constaté, beaucoup expliqué, tous arrivez tôt on tard à un point que vous ne pouvez dépasser. Vous tous arrêtez à des notions que vons arez jusqu'alors employées sans scrupule, supposées sans hésitation, et dont cependant TOUS ne pouvez rendre compte. Que ferez-Tous? Chercherez-Tous encore? Vous le pouvez; mais si longtemps que tous prolongiez vos recherches , vous n'irez pas plus loin. Ces notions ne se laissent pas franchir; elles sont la borne de l'esprit humain. Ce sont elles que nous avons nommées principes. De deux choses l'une : ou elles sont des faits, ou elles sont la raison des faits. Si elles sont des faits , si tous les prenez comme des données , ce sont les derniers ou les premiers des faits, par conséquent des données indémontrables; mais comme telles vous les constatez; la présence des principes dans l'esprit et leur autorité ne se nient pas , en tant que faits actuels. Si tous en restez là, tout est fini. Voilà la certitude; TOUS ne pourez douter. Mais TOUS voulez faire un pas de plus , et vous rendre raison de ces principes; vous les soumettez à l'examen lexique qui vous a conduit jusqu'à eux. Qu'arrive-t-il alors? Si tous réussissez, c'est que tous parvenez à les rattacher à un principe plus reculé,
et sur celai-cl la question renaît et votre travail se renouvelle. Si vous échouez^ vous prenez; l'un de ces deux partis ; tenir les principes pour certains par eux-mêmes^ ou en révoquer en doute la certitude. Dans le premier cas, nous sommes d'accord; la raison a gagné sa cause , et il y a chose jugée en sa faveur. Dans le second , je dis deux choses : la première qu'il y a contradiction h prétendre que les principes sont incertains, faute de pouvoir être rattachés à d'autres principes; la seconde, qu'à raison même du doute élevé sur les principes , il y a contradiction à vouloir en rendre compte»
La première proposition est presque évidente d'elle-même. De ce que dans presque toutes les parties de la science vous ne vous assurez de la vérité qu'en donnant une cause aux eflSets on une preuve aux propositions, vous concluez que ce procédé est universel et s'applique a tout, que la vérité n'est que la certitude , que la certitude n'est que la démonstration , enfin qu'aucune vérité n'est évidente par elle-même. Ou l'assertion est gratuite, ou elle est le résultat d'une nécessité de l'esprit, d'une loi de la raison. Elle est donc elle-même nn principe, et la contradiction est déjà manifeste. Mais je veux approfondir davantage, et pousser la raison à ses derniers retranchements* La voilà, je le suppose, en présence d^un principe, d'une vérité intuitive et universelle quelconque. Elle veut se rendi^e compte de ce principe, elle Tessaie, elle ne peut pas , et elle le déclare douteux. Ou sa décision n'a aucun sens ^ ou elle signifie que le principe est sans preuve. Il est sans preuve^ en ce que la raison ne peut dire pourquoi elle y croit. En eflfèt ^ elle y
croîtr parce qu'il lui semble rrai; il loi semble frai, parce qu'il est raisonnable, c'estsi-dlre qu'il lui est cooforme. Elle n'a donc ici d'autre garantie qu'ellemême. Elle ne peut donner que sa nature pour preuve. Or, d'où vient que la preuve ne serait pas bonne? De ce qu'elle se réduit à l'alKrmation de ce qui est en question. Caria question n'est pas de savoir si en fait la raison a des principes, mais si ces principes sont fondes en droit, c'est-à-dire s'ils sont vrais, non-seulement par rapporta elle, mais encore en eux-mêmes. D'où vient donc que l'adhésion de la raison ne prouverait pas la vérité des principes tn eux-mêmes? Apparemment de ce que rien ne se prouve par soi-même. Or, qu'est-ce que cela : rien ne se prouve par soi-même? C'est une proposition supposée raisonnable, c'est un principe delà raison. £levez-le, je le veux, à une expression plus haute et plus générale. Dites : les principes de la raison ne sont certains que s'ils sont des vérités absolues; or ils ne sont vrais que pour et par la raison ; ils ne sont donc que des vérités relatives. Dites enBn sous forme d'aphorisme : « le relatif ne peut engendrer l'absolu. M Dans cette dernière proposition, vous atteignes, je le crois, le sontmd de l'abstraction; Tons concevez et vous atlirmez l'antithcse des idées primitives de l'esprit liuin»in , et je uc l'œil de la raison peut porter au delà de l'ol limiteoù vous touchez. Mais cependant qu'a vi foit autre chose que remonter h un pri preuve, i un principe de ta raison ? Nous l'avi cent fois, la raison se suppose au moment w nie.
De la découle la vérité de
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sition y savoir^ qu'il y a contradiction à demanda: aux principes delà raison leurs principes. En effet, il arrive que vous ne trouvez pour preuve du principe que le principe lui-même , et vous tournez dans un cercle ; ou bien , élevant une question sur le principe , vous devez mettre en question la question même y puis la mise en question de la question , et ainsi de suite à Tinfini. Soit le principe « le relatif ne peut engendrer l'absolu. » J'en demande compte y et je dis : de quel droit ou en vertu de quel principe le relatif ne peut-il englendrer l'ab* solu? Si l'on répond : parce que c'est un principe, le scepticisme s'avoue vaincu. Sinon , il admet la question , mais il l'admet à l'infini. Or l'admettre à l'infini , c'est tomber dans l'absurde, ou c'est supposer qu'en définitive il y a des connaissances absolues, c'est chercher l'absolu par le relatif, c'est nier le principe même qu'il s'agit de prouver, et en vertu duquel on a nié tous les autres. C'est par conséquent se jeter dans une claire contradiction. Il est évident, en effet, que si les principes de la raison ne sont pas certains par cela seul qu'ils sont les principes de la raison , il y a contradiction à chercher à s'en rendre compte , c'est-à-dire à les démontrer, car si*)la raison les démontre, c'est qu'alors elle est capable de vérités absolues, et c'est précisément ce qu'on lui conteste. Dire que la raison est capable de vérité absolue , c'est dire que les principes de la raison sont certains par eux-mêmes, ou d'une vérité absolue. De quelque façon qu'on essaie de tourner la question , il demeure clair h tous les yeux que , dire qu'il n'y a pas de connaissances absolues , c'est supposer qu'il y en a , car cela même en est une.
Nous croyons avoir justifié notre première observation, c'est que l'origine du scepticisme est d'abord dans le manque de respect de la philosophie pour les principes de la raison. Si la philosophie est en droit de les mettre en question , il noua parait a priori que c'est pour les mieux connaître et les confir-^ mer y non pour les ébranler ni les détruire. Le pre-. mier vœu de la philosophie , son unique vœu peutêtre est celui d'obéissance à la raison. Lorsqu'elle met le raisonnement aux prises avec la raison, lorsqu'elle s'arme de ses méthodes contre ses lois , elle est en pleine révolte; elle travaille contre la science, car elle n'est que la science de la raison. Nous croyons toucher ici à une règle générale : toute philosophie qui conteste la raison usurpe le nom de philosophie.
Si nous ne tirions de cette première idée quelques conséquences , nous n'aurions fait qu'établir une vérité. facile et même assez commune : il y a plus à dire.
La philosophie peut mettre la raison- en demeure de s'expliquer, non pour la condamner, mais pour la connaître; nous l'avons vu. Mais de cette enquête de la raison sur elle-même, ne doit -il résulter qu'une analyse plus exacte de ses données et de ses forces? à notre avis ce serait trop peu; le résultat ne serait peut-être pas digne de l'eSbrt. Suspendons la déduction logique pour observer les faits.
La recherche de la raison par la raison , des prin-cipes par les principes, c'est, nous dit-on, la recherche de l'absolu par le relatif Pour nous la raison est capable de vérité ; ainsi le relatif peut donner l'absolu; tout Tabsolu, non sans doute, mais de
l'absolu y je le crois fermement, c'est croire que la raison a raison. Si l'on ne s'en tient pas là , si l'on n'admet point de par la raison cette mystérieuse conTÎction, on sort de la nature humaine; par dé-? fiance d'elle-même on s'élève au-dessus d'elle; pour se dégager de toute relativité, on cherche le pur absolu; on fait plus que l'homme ne peut, pour avoir méconnu ce qu'il peut; on excède ses droit» parce qu'on les a niés.
La recherche de l'absolu par le relatif, c'est une recherche à l'infini; c'est, en d'autres termes, la ^cherche de l'infini par le fini, recherche sans , terme possible , où l'esprit peut pi'endre une sorte d'irritant plaisir, mais qù il ne saurait trouva* le repos. Je crois pouvoir faire remarquer que de même qu'en remontant à l'absolu, en s'en rapprochant toujours davantage, on ne se sépare jamais du relatif; ainsi dans la recherche de l'infini , quel qu'il soit, on l'avoisine déplus en plus, sans cependant sortir jamais du fini.
Cela est vrai de l'infini mathématique, quel qu'il soit. Si en arithmétique vous demandez une racine dite incommensurable, la radne quarrée de deux par exemple, vous n'obtenez jamais que deux valeurs ou trop faibles ou trop fortes, deux limites entre lesquelles vous pouvez sans cesse vous approcher de plus en plus de la racine cherchée, mais sans jamais y toucher. Vous pouvez diminuer indéfiniment la distance qui vous en sépare , vous ne sauriez l'anéantir. Il y a Ik une recherche à l'infini, il y a de l'insoluble. En algèbre, vous vous efforceriez vainement d'assigner la valeur d'une quantité infinie ; la différence entre zéro et le diviseur d'une
quantité quelconque peut être rendue aussi petite qu'on le voudra, elle ne peut devenir nulle, et toute quantité dite iniinie n'est qu'un symbole et jamais une valeur. En géométrie, la recherche d'une commune mesure entre le côté du quarré et sa diagonale ne fera que vous convaincre qu'il est incommensurable avec elle , ou que le rapport d'une de ces lignes à l'autre ne peut être exprimé que par une fraction continue, c'est-à-dire prolongée à l'infini. Ici, comme dans tontes les parties des mathématiques ojfk se rencontre l'infini, se renconli-e encore l'insolnble. Ce n'est pas une objection péremptoire contre la géométrie dite de l'infini, ou, comme on lÀ nomme aujourd'hui , contre le calcul Infinitésimal; car le propre des mathématiques est de pouvoir faire servir l'imaginaire à la vérité; et quelque difiiculté que les plus savants hommes aient trouvé à se rendre raison des idées premières de ce calcul merveilleux, quelque dissidence qui sépare sur ce point obscur Newton, Leibnitz, Bernouilli, Euler, S'Alembert, Lagrange, le doute sur les principes du calcul n'ai teint pas ses résultats, el cette méthode présente éminemment le caractère spécial : mathématiques , de résotidre pa)' trouver le réel par Thypothèa par l'irrationnel. Mais il dei sultats des méthodes infinité les méthodes analogues qu'au moment o de toutes quanti on nécessaire» | mais h vérité i partout , l'infiai^M
pas impunément; anssitôt et par sa nature méme^ il nous fait voir et toucher les bornes de nos connaissances.
Considérez-le dans' un autre ordre d'idées. Il a été question plus d'une fois de la divisibilité infinie de la matière. Nous ne pouvons concevoir la matière sans rétendue; et soit l'étendue , soit la matière^ ne peuvent être conçues que composées de parties y et ces parties ^ étant étendues, sont divisibles, et cette divisibilité va à l'infini. On ne saurait fixer un point où elle répugne à la raison. Il suit que tout corps contient une infinité de parties , et que par conséquent tous les corps sont des grandeurs ^ales, ce qui est contraire à l'expérience, éb qui est contraire au sens commun. On peut trouver dans les auteurs cent exemples des difficultés insurmontables que soulève la divisibilité de la matière à l'infini, cette notion si naturelle à l'esprit, que Descartes a consenti à l'accepter d' Aristote , et que la raison fiiit de vains efiforts pour s'en départir.
Deux choses, nécessité absolue et difficulté insurmontable, accompagnent partout la notion d'infini. Il n'est point d'intelligence si dépourvue où ne se trouve celle d'espace. Nous concevons nécessairement les corps comme placés dans un certain milieu, et que .nous supposions le nombre des corps illimité ou limité, nous ne pouvons concevoir que ce vide qu'ilsoccupent ait des bornes. Aux confins de l'espace, qu'y a-t-il? Nécessairement encore da de l'espace. Et si l'espace ne finit nulle part, comment le concevoir? Qu'il soit infini, cela est certain : comment ne le serait-il pas , et comment se peut-il qu'il le soit? Nulle réponse possible à ces questions.
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£t cependant remarquez qu'il ne faut ni gi'ande contention d'esprit, uï subtilité rare pour les saisir. L'ignorant comme le savant les admet dès le premier mot.
Pi-ésentez-les à la raison d'un enfant, il les concevra sui'-le-champ , et même elles auront pour lui quelque attrait. L'iiiHuité de l'espace est une de ces idées qui saisissent naturellement l'enfance, auxquelles du moins il est facile de l'amener. Je me souviens très-distinctement d'y avoir pensé, de m'en- être préoccupé bien des années avant l'âge d'apprendre qu'il y eût telle chose que la philosophie, et d'avoir admis sans objections ce qu'on dit souvent aux enfants, qu'à trop penser à l'immensité et à l'éternité on risque de devenir fou. C'était à la fois concevoir la notion d'infini et comprendre qu'une question où elle Ggure est insoluble.
Ce que je dis de l'espace peut se dire du temps. Comment a-t-il commencé, comment pourrait-it finir? £videmmenf, Il n'a ni commencement ni fin. Avant et après n'exislent quç dans le temps. Le temps est infini , et cela est incompréhensible. Il y a là une nécessité et une obscurité qui sont les mêmes pour tous les esprits.
On pourrait approfondir toutes les questions que nous venons d'indiquer; mais ce serait soitii- de notre sujet. Elles ne sont citées ici que comme des exemples de la portée mystérieuse de la nolion d'infini. Cette notion , en toute inntii're, donne iîeu à des difficultés qui désespèrent l'iutcllii^euce, et ces difficultés paraissent de mémti nature, quelle que soit d'ailleurs la diversité desquustiona, etouoiqu'il y ait, pour ainsi dire, plusicins sorte» djP''**-" •
M6 HSSAI XI.
peut dîre^ en général y qae rinBnî mène à Tinsoïuble* L^infini déconcerte la logique humaine^ parce qu'il la dépasse. Et cela est si vrai , qu'il y a en logique des cas où le mot infini est presque syno- Dyme de contradictoire. On dit eu général qu^une ^ite infinie implique; raisonner à V infini , c'est tomber dans l'absurde. L'infini logique, c'est le cercle vicieux.
Or maintenant y ne vous senible-t-il pas que toute question qui s'élève sur les principes de la raison y c'est*à-dire qui dépasse les notions qui sont le tenue de l'analyse , afTecte la raison de la même manière que celles qui contiennent la notion d'infini? En ce sens, toute question d'absolu est une question d'infini. Si vous remontez jusque là, si vous élevez une de ces questions dernières qu'Euler appelle le pourquoi des pourquoi y si vous deman-»dez: Pourquoi y a-t-il quelque chose? ne senlez- * vous pas le même vertige saisir votre esprit transporté dans ces régions? Pourquoi quelque chose, mais alors, pourquoi rien? Ne trouvez-vous pa^ que, si vous posez l'une de ces questions, vous êtes renvoyé forcément à l'autre , et de celle-ci à la première, et ainsi a l'infini, sans atteindre à un terme possible I sans entrevoir aucune lumière , sans prendre aucun repos. Il en sera de même, si vous vous demandez, ainsi que nous le faisions tout à l'heure : Gomment l'absolu pourrait-il naître du rçlatif ? Pourquoi la raison serait-elle la raison? Pourquoi les choses sont-elles comme elles sont? Dans ces questions qui appartiennent à une science transcendaute dont nous avons l'idée, mais dont nous ne posséderons jamais tous les éléments, il y
a de rinfinî, et comiDe ii y a de Tinfini, il y a de rirrationDel. Ce soni les nombres irréductibles et les lignes incommensurables de la métaphysique*
Je dis que f mettre en question la raison , ou spéculer sur l'infini, et par conséquent à l'infini, c'est chose analogue. Mais il n'en est pas moins Trai que nous avons la notion de l'infini , celle de l'absolu, l'idée d^une science transcendante, et, en même temps, ces notions donnent lien à des jugements contradictoires ayec notre raison, ou à des questions réelles , mais supérieures à nos moyens de connaître* L'idée de l'absolu se retrouve dans ces connaissances qui cependant sont relatives par leur origine, car elles se rapportent à noti^ nature et viennent de notre raison. L'existence d'une science transcendante, sa nécessite, son objet, quelquesuns même de ses problèmes, tout cela est certain pour nous. Évidemment, quand nous allons jusqu'à ces notions, nous touchons les barrières de notre intelligence* Le caractère de ces notions est précisé-ment d'être supérieures à notre raison, à tout ce que nous savons d'elle. Notre raison est ainsi faite, qu'elle peut y atteindre; elle est ainsi faîte qu'elle reoon* nait qu'elles sont au delà de ses données; etc*estpoiir cela justement qu'elle ne peut en rendre compte, c'est pour cela qu'il y a là daH'irrationnel , et qu'on peut dcmonti^er qu'en pareille matière la démonstration est impossible* Il y a donc tH>ntradictton à opposer ces questions à nos connaissances. Car, ce qui les cai'actêrise étant d'excéder nos connaissances, c'est demander qu'elles soient ce qu'elles ne sont pas. Si tout était compréhensible et connaissable, il n'y aurait plus d'objection ; il n'y aurait même lieu ni à
déduire y ni h raisonner, ni à prouver. La raison humaine ne seraitpas la raison humaine, c'est-à-dire le relatif s'élevant à l'absolu ; l'actuel, au général ; l'individuel , à l'universel ; le subjectif, à l'objectif; le fini, à l'infini; et c'est ce qui fait que quiconque reprend ces objections pour accréditer le doute , quiconque s'arme contre la validité de nos connaissances de ce grand et vieil argument de la relativité universelle, que tout sceptique en un mot, s'expose h des contradictions accablantes, témoigne contre lui-même, et se rétracte à chaque chose qu'il affirme.
De là résulte non unedémonstration, maisuneidée que nous croyons vraie sur la nature humaine. C'est que, puisque la raison est capable de connaissances qu'elle n'a pas faites, et qui pourtant viennent d'elle, puisqu'elle a des principes absolus, sans être rigoureusement absolue elle-même, et que cependant, en vertu de cette notion d'absolu, elle peut ellç-même les mettre en question, mais non pas en rendre raison , parce qu'elle-même n'est pas absolue; elle tient nécessairement de la raison absolue, elle y participe sans l'égaler, elle en émane sans s'y confondre; car il y a en elle quelque chose qui est au delà d'elle ; elle en sait plus qu'elle n'en voit, elle donne plus qu'elle ne possède, et par ses limites mêmes trahit son origine. Celui qui l'exposa sur la terre a laissé dans son berceau des marques d'une haute naissance, et quelques lettres dcmi-eifacées de la langue qu'il parle et qu'elle ne sait pas.