DE L'ERREUR DANS LA MÉTHODE
Si la raison a des principes, ces principes ne sauraient être dérives 9 car ils ne seraient plus des principes. Ils sont l'expression ou |de la nature des choses y ou de la nature de la raison. Or, comme il est de la nature de la raison d'être dans un certain rapport avec la nature des choses , comme tout ù la fois elle fait le monde à son image et se prend pour le miroir du monde, il suit qu'elle doit tenir les principes pour conformes tant à la nature des» choses qu'à sa propre nature, et ne doit en demander aucun compte. Car ce serait les rapporter à d'autres principes, et ceux-ci, à leur tour, seraient passibles de la même inquisition ou dignes de la même foi.
Voilà ce qui résulte de l'examen de notre première proposition sur les causes du scepticisme , et ce qui va nous aider à comprendre et à développer la seconde. En effet, s'il y a des vérités qui^ne se résolvent dans aucune autre , la déduction, procédé habituel de la logique, n'est pas l'unique instrument de la vérité; il y a donc un choix à faire entre les divers procédés de l'esprit dans la recherche de la vérité, et la logique n'est pas la seule méthode.
C'est déjà abuser de la logique que de prétendre prouver les principes, et comme cette prétention est contradictoire, elle tourne contre les principes mêmes ; elle les ébranle au lieu de les affermir. C'est en voulant attribuer aux vérités premières un genre de certitude qui ne leur convient pas, une certitude
aO EMAI XI.
de déduction, qu'on a donné lieu de penser à quelques philosophes et a ce peuple de raisonneurs qui ne sont pas philosophes, que les vérités premières manquaient de toute certitude. Gomment n'a-t-on pas vu que c'était les dénaturer et les ruiner, puisque c'était afiàiblir la logique elle-^méme, qui repose sur des principes indémontrables, et sans autre preure que leur concordance avec la raison?
Atfisi, l'un des premiers devoirs delà méthode, c'est de distinguer les vérités qui se déduisent de celles qui ne se déduisent pas, celles qui en suppo* sent d'antres de celles qui n'en supposent aucune ^ et de tracer une ligne de démarcation eiltre le do^ maine de la logique et celui de la simple raison.
Mais parmi les vérités fondamentales, il y a une distinction à faire. Les unes appartiennent à Vintm^ tion rationnelle, les autres à l'Intuition qu'on poin>rait appeler psychologique. Les pi*emières sont celles qui méritent éminemment le nom de principes. Tels sont tous ces axiomes auxquels nous en avons appelé si souvent. Tels sont les principes de la lo-» gique elle-même; car il est également certain et également indémontrable que la conséquence appartient au principe, et TefTet à la cause. Ce sont là des vérités de raison. Il est d'autres vérités qui ressortent nécessairement de l'opération de nos facultés, de l'action de noUre nature. Celles-là, nous ne les déduisons par aucun procédé logique. Je regarde ces vérités comme des données primitives ; mais elles n'appartiennent pas à la raison pure. Relativement à ces sortes de vérités, un seul principe peutêtre , dans le sens rigoureux du mot , existe dans hi raison, c'est qu'il est raisonnable de croire au té-
DES CAUSES DD SCEPTICI5HB. SHt
moigna^ de nos facultés. Ce principe semble, ponr ainsi parler, la condition d'alliance stîpalée dantf l'union d'une raison pure et absolue avec l'individualité et la ooDstitution relative de l'homme; c'est en quelque sorte le mot de la nature homaine. Le» Téritës qui en dépendent se rapportent bien à tels on tels des principes de la raison ; mais elles ne s'en dëduisent pas néceseairemeot. ' Si la sensibilité n'existait pas , si le phénomène qui se termine à la perception n'existait pas , jamais le principe qntf toute qaaiité suppose une substance, avec quelque autre principe rationnel que vous le combiniez , ne TOUS donnerait l'existence du monde extérietir. Ainsi ce n'est pas le raisonnement qui engendre ce» sortes de vérités, quoiqu'elles naissent de l'application de la raisoa aux produits de nos facaltés primordiales.
11 suit delà qu'il ^a des vérités qui se décourrent, qui se constatent par l'observation de la raison , et d'^uti-es par l'observation de nos autres phénomène». La conscience est l'organe de ces vérités, mais quand on l'interroge philosophiquement, itestévîdeot qu'il y a quelque diiférence dam tes procédé» par lesquels nous constatons ou les rérités que l'esprit regarde comme les lois de la raison , on celles qu'il tient pour les résultats certains de sa nature et de stm activité.
Voilà donc une première distinction importante n introduire dans la méthode philosophique, dam la méthode d'observation, et par suite dans la classification des princfpes.
II ne faut pas multiplier sans mesure les principes. Beaucoup de vérités ne comportent pas la dédoo-
tioii, ou du moins ne sont pas exclusivement du ressort de la logique, qui pourtant seraient indûment élevées au rang des principes. Le champ de l'observation est presque illimité. Celui de rintui-> tion est très-étendu. C'est un des plus nécessaires et des plus difficiles emplois de la raison que de faire en toute recherche la part de l'intuition et celle du raisonnement. Des règles générales à cet égard, sî elles sont possibles, seraient une des découvertes les plus précieuses , un des progrès les plus utiles de la science de la méthode. Mais en attendant que cette découverte soit faite, la raison y supplée par elle-même; quand elle est saine et libre, quand elle n'est préoccupée d'aucun système , engouée d'aucun procédé , prédéterminée à aucun résultat , et qu'elle cherche seulement ce qui est raisonnable , elle sait assez bien tenir la balance entre ses facultés, leur marquer à chacune leur rôle , discuter leurs témoignages, et attribuer à chaque vérité sa nature. Chercher ce qui est raisonnable ! 11 semble que ce soit une chose bien simple; il semble que la raison ne devrait pas savoir d'autre métier; et cependant qu'elle est loin de s'en tenir là ! Combien chez les philosophes, et en généralchez tous ceux qui Cultivent les sciences , elle a de peine à se réduire à ce qui devrait être sa vocation naturelle! Combien surtout cette pensée est étrangère aux sceptiques ! Le scepticisme sacrifie la raison à la logique; il renverse l'autel du vrai Dieu pour se faire une idole.
Quand par exemple la secte éléatique aiguisait ses arguments contre l'existence du mouvement, n'eùtil pas suffi, pour la confondre, de lui représenter que le mouvement n'est point matière d'argumen-
tation ^ et que l'œuvre de la science ne peut être de nier les perceptions , mais Iiien de tes expliquer? Quand le stoïcisme soutenait, à l'aide dndogme de la liberté de la raison toujours entière dans l'acte du bien, que toutes les bonnes actions sont égales entre elles et toutes les fautes éqttiTalentes , l'appel direct à la conscience morale, c'est-à-dire à la raison naturelle appliquée au bien et au mal , n'eùt-il pas été une réponse victorieuse, et là aussi l'intuition ne devait-elle point prévaloir contre la déduction? L'histoire moderne de la philosophie est également riche en opinions paradoxales tantôt induslrieusement construites par la dialectique, tantôt brutalement posées au nom de l'observation externe, presque toujours produites et Justifiées par l'application aveugle d'une méthode impropre à la question qu'elles concernent. Lorsque l'observation anatomique entreprend de découvrir les phénomènes intellectuels par les mêmes procédés que les lésions du foie ou du poumon, elle méconnaît le genre de certitude qui convient aux vérités philosophiques, et répand, dans un vain désir de rendre la science positive, un doute dangereux sur des vérités qui sont aussi claires que solides quand la raison les observe naturellement, c'est-à-direà travers la conscience. On pourrait citer beaucoup d'autres exemples; l'application du calcul aux probabilités en offrirait de nombreux et de frappants. Dans toutes les sciences, il faut se méfier des procédés artificiels, même des démonstrations mathématiques , et soumettre toutes les questions, toutes les méthodes, toutes les solutions à la souveraineté de la raison.
Concluons de ce long examen que scientifique-
ment les deux sources du scepticisme syslématiqua
sont :
i^. La négation des principes de la raison, oU| ce qui est la même chose > la prétention de les dé^ mon trer ;
2"*. I^ mauvais choix des méthodes ^ ou, ee qui revient au même, Femploi exclusif de telle ou tdle méthode.
A vrai dire, ces deux erreurs ne différent pas essentiellement; elles proviennent toujours d'une ^or(e d'abdication de la raison au service de quelqtus méthode plus ou moins artîBcielle ; c'est la raiaoïï qui se manque à elle-même. L'Évangile dit que l'o* béissance doit être raisonnable : oui , même celle que nous devons' à la méthode.