‹ Essais de philosophie (volume 2)Chapitre 39 sur 42 · DU SCEPTICISME THÉOLOGIQUE · texte numérisé non relu

DU SCEPTICISME THÉOLOGIQUE

Aux deux causes qui viennent d'être indiquées on peut , ce me semble , imputer ce grand scepti* cisme de l'antiquité si faiblement imité par les mo^ dernes. En revanche, ceux--ci ont porté beaucoup plus loin ce scepticisme de fait, ce scepticisme pratique et général qui ressemble moins à un système qu'à une disposition d'esprit. Celui-là , ce n'est pas la philosophie seule qui l'a produit. Elle a contribué assurément à l'encoui^ger^ elle lui a fourni des raisonnements et des prétextes. Du sein des écoles il s'est répandu des bruits de doute. Il a transpiré que la dialectique avait tout ébranlé , que la science avait échoué dans l'entreprise de démontrer ce que les hommes croient certain, bien plus, qu'elle avait

DES CAUSES mX SCEPTICISME. 55&

prouTé que tonte démoDstratton en était impos-* sible. On a cm sur la parole de la philosophie a son Hicertrtade; on a reçn son témoignage contre ellemême; on a répété ses aveux, on les a fermement admis comme irrévocables, et Fon a tenu le scep« tieisme ponr le produit net de la science. Mais d'au» très causes encore ont concomu à faire du donte une maladie commune; et ces causes, il nous reste à les étndrer dans leur nature et dans leur action.

Toute religion est une théologie. Séparez de la religion les sentiments qu'elle satisfait on qu'elle développe , les devoirs qu'elle impose, les pratiques qu'elle prescrit , il reste la théologie. Or, la théologie est essentiellement un sjstème; elle admet souvent des fahs de plus que la philosophie proprement dite; elle a des preuves qui lui sont propres ; mais du reste elle est la philosophie de ces faits et de ces preuves , et ette se rattache à plusieurs des problèmes dont se compose la science humaine. Souvent elle emploie dans ses recherches les moyens dont se sert la philosophie. Quoiqu'elle la nie quelquefois, elle la suppose toujours.

J'ai regret k dire que la théologie chrétienne s'est assez constamment appuyée sur la philosophie sceptique*

On a vu que le doute peutprendre plus d'une forme.

Notre destinée est incomplète comme notre na-* ture, et cependant l'esprit et le cœur de l'homme aspirent à l'infini. L'expérience de la vie, qui nous manifeste à chaque pas ce triste contraste, ne nous endurcit pas toujours aux souffrances qu'il nous cause. Tout est obscur et difficile ; nous craignons le travail et noos aimons le succès. Nos espérances

sans cesse déçues se tournent en regrets et enfantent le découragement. Les fausses promesses de nos systèmes et de nos calculs amènent la lassitude, l'incrédulité , le dégoût. Ainsi , et plutôt sous l'empire de notre nature morale qu'à l'instigation de notre intelligence, le doute s^empare de nous, l'âme tombe dans cet état que Salomon a le premier décrit, et ce doute du roi des sages s'est aussi appelé la sagesse.

Les livres sapientiaux sont bien plus la confession du doute que la prédication de la foi. Us étonnent , même aujourd'hui que l'humanité tout entière fait la désabusée, ils étonnent par la profondeur de ce mépris de toutes choses, de cette indiflférence inexo* rable qui , pres((ue à chaque page, y traça des mots inconnus à l'antiquité païenne. Les Grecs, ces plus heureux des mortels , n*ont jamais éprouvé les sentiments, exprimé les pensées que la tradition attri* bue au fils de David. Peuple toujours jeune, ils furent ce que sont les jeunes gens , des étudiants ou des soldats; sublimes étudiants comme sublimes soldats, encore aujourd'hui la lumière et la gloire de l'humanité! Dans leurs écoles , ils ont douté; mais quand ils ont douté, ils n'ont point souffert. Le doute n'était chez eux que le triomphe de la subtilité et de l'audace de l'esprit , tout au plus l'expression du dépit d'une curiosité mécontente, jamais le douloui^ux épanchement d'une âme ardente et blasée. Le génie gi*ecne se lassait pas. Peuple à la jeunesse éternelle, la tristesse de l'âme ne gagna jamais sa raison.

Les Romains, ces grands hommes d'affaires, ignorèrent toujours les angoisses de l'esprit ennuyé de son activité et irrité de son impuissance. Ils étaient trop occupés pour se décourager et pour prendre la

TÎe en indiffërence. Incapables de rentrer en euxmêmes , la rêverie qui absorbe et qui énerve leur fut inconnue. Us ne permirent qu'aux int6'êts positifs d'agiter leur pensée; ils n'accordèrent qu'aux grandes choses du monde social d'émouvoir leur cœur et' de fatiguer leur génie. Dans le forum se concentraient toutes leurs passions^ et la vie humaine était pour eux réduite à la vie politique. Il ne fallut pas moins que la perte de la liberté de l'univers, que le souvenir du meurtre inutile du grand César et la victoire injurieuse de cet enfant d'Octave, pour arracher à Brutus le cri de désespoir et d'incrédulité qui retentit dans sa tente, cette nuit fatale où il se précipita sur son épée. Encore était-ce le citoyen qui désespérait en lui; c'est a la vertu politique qu'insultait le vaincu de Philippes ; la vie de l'homme sur la terre et sous l'œil de Dieu ne donnait peutêtre pas un souci a ce disciple de la philosophie du Portique. Il n avait jamais souQTert d'être homme, le Romain seul était malheureux.

Qui donc a révélé aux Hébreux ces pensées et ces sentiments qui ne semblaient appartenir qu'aux sociétés modernes? Est-ce hier, ou trois mille ans avant nous , que ces paroles ont été écrites? « Vanité des «vanités, et tout est vanité. Que gagne l'homme u h tout ce travail auquel il travaille sous le soleil?... i< Toutes les choses sont difficiles, l'homme ne peut a les expliquer par la parole. L'œil ne se rassasie pas ce de voir, l'oreille ne se lasse pas d'écouter.... J'ai i< résolu dans mon cœur de rcchei'cher et d'examiner « avec sagesse tout ce qui se fait sous le soleil. Dieu f( a donné aux fils des hommes cette pire . des occu- (cpations.... J'ai tout vu, et tout est vanité , âlSlic-

558 xssài XI.

« tion d'esprit.... J*ai passé en sngeisse tous ceux qui fcont été avant raoi dans Jérusalem; mon esprit a ce conteii^>lé Beaucoup de choses avec étude > et j'ai tf appris. J'ai donné mon cœur pour connaître la u prudence et la science , les erreurs et la sottise, et c< j'ai reconnu qu'en cela aussi il y a peine eta'fflictiou f(d*esprit.... J*ai passé à la contemplation de la sa-ce gesse. Qu'est-ce que l'homme, ai-je dit?... Et j'ai a dit dans mon cœur : Si la même fin attend et l'incr sensé et raoi , que me sert d'avoir plus travaillé a fc la sagesse? £t j'ai trouvé que cela aussi était vairnité.... J'ai vu l'affliction qiie Dieu a donnée aux cr fils des hommes, afin qu'ils s'y épuisent.... lia fait a toutes choses bonnes en leur temps, et il a livré ce le monde à leur dispute , sans que l'homme puisse (c découvrir l'œuvre de Dieu , son œuvre étemelle. . . • (( L'homme n'a rien de plus que la bête, tout appmr«- (( tient a la vanité.... J'ai trouvé seulement que Dieu ((a créé Thomme droit, mais que lui-même s'est (( mélc de questions infinies. Qui est le sage? et qui «a connu la solution de la raison?... J'ai applique « mon cœur h savoir la sagesse, et j'ai compris que, (c de tous les ouvrages de Dieu , l'homme ne peut a trouver aucune raison.... Plus il travaille à cher- « cher, moins il trouvera. Vainement le sage dira-t-il (( qu'il sait , il ne trouvera rien.... Allez donc <t mnn<- <cgez votre pain dans la joie, buvez votre vin avec «allégresse.... Tout ce que votre main peut faire, « achevez-le promptement ; cor il n'y aura ni œuvre, (cni raison, ni sagesse, ni science dans le tombeau c< où vous courez \ »

« Ecclésiasic, I, 2, 3, 8, i4, i6, 17; II, i2, i5; III, xo, ii, 19 ; Vn,5o;Ym, I7;IX, 7, 10.

Vmlà les sentiments auxquels a succédé le christianisme, n en est né peut-être. Voilà les souflraiices qu'il est Tenu guérir; Toilà les plaintes auxquelles il a répondu. Puisqu'il s'appliqua! t à un tel état d'esprit, il le constatait pour aiusi dire, et le doute est dans les origines aussi de la religiou. C'est presque un point de départ. La fbi est en quelque sorte grefice sur l'arbre du doute. Le repos d'esprit que la révélation aspire à nous donner suppose que sans elle , que hors d'elle, i\n' y a f^\xe vanité et affiicdon d'esprit. Les ouvrages de spiritualité parlent sans Cesse de ces langueurs , de ces anj^oisses qui ne sont en effet que des symptômes de la maladie morale que nous essayons de peindre; c'est là ce doute vague et douloureux qui, lorsqu'il devient général, lorsqu'il s'exbale en plaintes raisonnées , lorsqu'il s'analyse et se professe lui-môme , peut bien porter le nom de scepticisme, quoiqu'il ne s'élève pas jusqu'à la rigueur de déduction d'un système.

L'autre forme du doute, c'est le sceptlcisaie mé- ^lodique.Si la première n'a pas été moralement ctrangàxà la religion qui la permet hors de son sein , la seconde est demeurée encore moins élraiigcrc à la théologie. On dii-iiît qu'il ait importé à la vérité du christianisme que la science fût fausse. Dès sou origine et dans tous les temps, il a outragé (puïsse-t-il ne pas trop cruellement l'expier! ), il a outragé la raison humaine.

Le christianisme naissant s'est appelé folie. Saint Paul avertit qu'il prêche la déraison. Le philosophe des apôtres déclare au mondedes Gentils , au monde des philosophes et des raisonneurs, qu'il vient au nom du Christ u détruire la sagesse des sages et

confondre la prudence des prudents. » — ce Qu'est « devenu le sage? s'écrie-t-il. Où est récrivalu? (( Où est le curieux de la science du siècle? La sagesse i( du moiide est folie devant Dieu. Elle ne Ta pas (( connu , et elle pouvait le connaître. Aussi les sages (( n'ont-ils point d'excuse. Us seront surpris dans « leur propre prudence; leurs pensées sont vaines. » Sur eux s'accomplira la menace d'Isàïe las de l'orgueil de l'intelligence. Le mépris de Job et de Salomon pour la science sera justifié, cr Les sages seront « confondus par les moins sages; pour les sauver (( tous, il a fallu la folie de la croix '. »

Seize siècles plus tard, avec quel dédain Bossuet ne parlait-il pas de la science humaine! Les citations ne manqueraient pas, qui prouvent que les docteurs de l'Église ont poursuivi l'orgueil jusque dans la raison. C'est en reprochant à celle-ci ses faiblesses, ses lacunes , ses égarements, qu'ils ont tenté de fonder la nécessilé et la supériorité de la foi évangélique. Il est vrai, et dans ce sens les citations plus rares se pourraient trouver encore , que plus d'une fois les écrivains de la même croyance ont défendu contre le matérialisme la dignité de notre nature , et cherché à sceller l'union de la foi et de la raison. Certes , on ne peut dire que la négation de la raison humaine soit le principe de la i^eligion qui a inspiré les premiers versets de l'Evangile de saint Jean. Y a-t-il donc une contradiction véritable dans ces alternatives de mépris et de respect pour la raison de l'homme? Peut-on concilier ces appels à la raison

• Saint Paul,!, Cor. I, 18, 19, 20, 21; Rom. I, ig, 20 j I, Cor.Iir, 19, 20. Isaie, XXIX, 14, XXXIII, 18, 19. Job., V, i3. I, Cor., I, 27, Ecclùiaste, ioc. cit.

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et ces invocations à *la lumière sumatarelle qui se trouvent tour à tour chez les apologistes de la religion? Ce n'est pas le lieu d'en juger; il suffît qu'en général la théologie professe un grand dédain «pour les sciences humaines, etque^ non contente d'accuser rinsuffisance de la raison^ elle se plaise à lui reprocher la multiplicité de ses erreurs , l'inconséquence de ses doctrines , et souvent aille jusqu'à lui contester le droit et le pouvoir d'établir aucune vérité sur une base inébraqbble. C'est assez pour m'autoriser à dire qu'elle a favorisé le pyrrhonisme , et j'en trouva l'aveu dans ces paroles de Pascal : « Le pyrrhonisme a servi à la religion. »

Distinguons encore ici le scepticisme de fait et le scepticisme de principe. Le premier appartient aux sentiments de l'homme plus peut-être qu'à ses pensées. Il résulte de mille causes, et rarement il est le fruit dç l'étude. Mais ces dégoûts de l'âme qui le font naître, cet ennui de toutes choses, cette répugnance pour le travail, pour l'activité, pour tout ce qui est positif et réel , cette satiété d'une imagination blasée et cette avidité d'une imagination impatiente, ne sont- elles pas des dispositions morales que la religion aime à rencontrer pour se les con-* cilier et tourner, les esprits vers les choses du ciel? M'est-elle pas empressée de les montrer comme le partage nécessaire des âmes- élevées ou sensibles que la grâce ne touche pas , mais que l'incrédulité n'a point endurcies? N y appelle-t-elle pas en quelque sorte tous ceux qui sont enfoncés dans le siècle , et qu'absorbent les choses mondaines, comme à un état de transition qui doit les ramener à la piété? Et quel meilleur moyen pour faire naître ce germe II. 36

que la grâce doit féconder j qae de [Irêchei'le vide des pensées humunes, le néant dei ^yatànes, l'impuissaoce de la raison à donner à l'homme cette nourriture substantielle , ce pain des forts , dont il doit vivre? De là ces invectives vagnes> mais pathétiques, contre la sdence, la sagesse, la philosophie. Be là ce thème favt»-i» ce point convenu que l'iiODUoe ne peut rien pour le repos de sa raison , et que ses pensées sont conune une mer orageuse, dont le aeul port est Jésus-Ghrîst, Bien souvent la poésie n'a-t-ejle pas chanté tout ensemble, dans de mélodieuses miéditationa, le doute et la foi ; et sa voix n'a-t-elle pas dit que science , amour, gloire, génie, tout est néant hors le catéchisme?

Le scepticisme poétique tend à la religion, mais vague et rêveuse; or, la religion vague et rêveuse n'est ni un aliment ni un frein. De nos jours la foi a brisé sou ancre. Elle flotte avec tout le reste. Si hors des conditions simples d'une vie modeste et retirée Je christianisme n'avait p:ts \Kvdu sou ascendant , si les mœurs apparentes de la société ao- ' tive ét«ient sérieusement chrétieuues , cette pen<^ sée de doute que l'âoquence et la poésie fomentent et propagent, nuirait peu à la rcliijion, et servirait peut-^tre à lui ramener des cœurs é£>arés. Maïs à pi'ésent, kirsque l'examen a tout ébranlé , lorsque l'ex' périencea tout démenti, le doute n'engendre qu, le doute; l'eSbrt de régénérer la fc» pavJ tourne contre la foi même,* et l'esprit, ti enveit^^ jusqu'au christianisme dans * indifférence.

Contre cette iudiiTérence uuivor 1q^ veat-elle réclamer; commen

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pour la JxmTamcre d'€ri«ur? Elle comnieBee pur ia {irodaiEfcer comme uo isLil; puis elle iai donne raison lOooiK tout ce qui n'est pas la religiqn ; elle infirme toute autorité qui is'est pas la simue propre^ tout témoigna^ qui oe TienÉ pasd'ette'flséne, toute yfhiié tpi'^le n'enaejf^ pas« Elle ébradie tootes les preu^ wes, sur lesqueUes s'appuient la sàûmoe^ la logique, la philosophie. £tte eouteite aux sens, au senti*menti an raiscumement -, leurs droits; ette ruine les ^oléines les uns par les satires^ et apnes mmt 4îs^ piité à la Taiso» toutes ses découvertes , après Ini uvok^ hrisë dans les mains tous ses instrumeats, «lie kii ofim pour QonsoktioM soit le seeours mcertain d'me ^gcàpt mitaonleuse , sort l'appui «natériel d'une a viorîté Tisiiyie dont.eMe s'^efioroede lui montrer le di^rio caraotère. C'iest'à^dxre qu'après avoir professé le soe^icism^e le plus général et le •plus atbsolu, eUe en ottUe tons les principes «t toutes les conolnsions, pour y substituer un dog«mutisme dont elle a miné d'avun^ toutes les bases. Afin d'anéantir la philosophie , on prend comme hoB» tous les ari^menls de la pbilosc^phie sceptique; rpuis ces ai^uments, «qui ne sont bons qne s'ils sont •universels , on prétend les «mettre ^en pouflbre avec l'autorité de l'Eglise, ;avec le grand nom de la tnudition. Mais si le scepticisme a raison contre toute philosophie, il a raison conbre vous; et s'il n'a pas raison contre vous, il n'a rien prowfé .contre la philosophie. Le scepticisme n'admet pas d'excepticm , ou il n'est pas le scepticisme. Si la raison ne petit rien établir ni rien croire par dkioHuéme , de quel 'droit lui parlez-vous , et comment vous ratendra-t^ elle? Si'lessens ne peuvent xien -enseigner d'assHBé,

comment savoir où est la tradition? Est «il vrai aue j'entende votre voix , et sais-je si le livre des Écritures existe? Si le raisonnement est inhabile à rien prouver, comment me montrerez-vous et la fausseté des systèmes, et la nécessité d'une autorité extérieure, et la valeur du témoignage, et la différence (pli distingue la religion de la philosophie? Si le sentiment est trompeur, ou, pour mieux dire, s'il n'y a ni certitude directe ni évidence intuitive, comment parlez- vous de vérité et annoncez^vous à la raison que vous venez la satisfiaiire et la reposer ? La raison n'est plus faite pour croire ; la vérité est un mot vide de sens ; une affirmation n'est qu'une vibration de l'air; un livre n'est que du . noir sur du blanc , une sensation douteuse, enfin une apparence. Lancé sous la roue du scepticisme, n'espérez pas l'arrêter , elle vous emporte , elle vous broie avec tout le reste , et la théologie tombe frappée des mêmes coups que la philosophie.

En est-ce assez , et n'ai-je pas raison de dire que la théologie travaille elle-même pour le scepticisme? incrédule contre la philosophie, elle autorise la raison à lui rendre la pareille. Cette extrême et dangereuse conséquence a arrêté dans sa marche le dernier apologiste célèbre du christianisme. M. de Lamennais l'a peut-être un jour aperçue en écrivant contre l'indifférence, et l'on sait le reste.

Ainsi le doute vague et le doute méthodique trouvent contre toute vraisemblance, dans la religion même, une autorité et une propagande. Gomme écoles philosophiques , nos séminaires sont souvent des écoles de pyrrhonisme : l'esprit qui les anime saura-t-il donc réchauffer^ ou seulement maintenir

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h religion? Comme tant d'autres esprits , il excelle à dëtrtttre; il nie supérieurement, il décourage à merveille. Il peut encore fa^re du mal à là raison; que peut*il pour la foi? Dieu le sait.

Dqiuis un temps, quelques écrivains s'efibrcent de se faire religieux , et épanchent des velléités chrétirânes dans la poésie, les romans , la critique. Justement fiers d'avoir soupçonné ce qui manque à la philosophie du xviii* siècle, vaguement instruîtsde ce qu'dle a de superficiel et de mesquin, ils retom*nent^ par une réaction naturelle et louable, vers cette religion qu'elle a ignoblement insultée. Ils l'honorent dans sa vieillesse , ils la respectent dans ^n déclin : mais l'enseignent-ils, la professent-ils, la croient -ib seulement? je ne saurais le dire : c'est plutôt un goût d'imagination qu'une conviction réfléchie qui les ramène à elle ; elle lem* parait plus belle dans les nuages du passé que la réalité un peu nue du présent, toujours prosaïque parce qu'il se voit de près et dans ses détails. Un miépris afiecté pour ce qui frappe leurs regards les rejette dans l'amour rêveur d'une croyance qui leur plait, mais qui ne les oblige plus : elle leur sert de texte pour attaquer tout ce qui se fait et tout ce qui se pense. Par là , ils tâchent de s'élever au-dessus du siècle, et de condamner la misère de ses œuvres et la vanité de ses pensées. Mais que résulte-t-il de cette tendance aux apparences religieuses ? une conclusion critique y le doute sur les promesses de l'esprit moderne, une négation de plus enfin. Nul de ceux-là ne songe à restaurer la foi , nul ne |ffé» tend imposer une croyance formelle au esprits ,

nul n'ose aborder les questions de diîBHMA ou

uxespri

m» KHAf Xf.

d*bi»toire ckmi la solaiion déciée de la Tërité àeê dogoies chrëtiet)»* On reutbien rUiter la nuit le» débrrs d'une abbaye (^serte^ adttiirer les rayons de la lune à trarers les ogives dentelées d'une ça-* thëdrale en ruines^ : mats reconstruire Tabbaye , mais rebâtir la cathédrale > qui s'en avise, si ce n*est peutnfttre quelque ami des arts, qui préfère le style gothique à nos pastiches d'architecture grecque ^ et dont la curiosité veut revoir debout le monu** ment du passé, et fait d'une église un musée? Presque toute la littérature religieuse à la mode n'est qu'une littérature de curiosité^ inspirée par l'archéologie > ou un caprice de réaction de l'esprit sceptique lui -* même. Las d'insulter le passé , l'examen veut du haut de ces ruines amoncelées juger le présent à son tour, et renverser ^ avant même qu'il soit achevé , le monument inconnu que d'une main incertaine le siècle dédie à l'avenir.

Ainsi, le doute est partout aujourd'hui, et tour à tour la religion le reçoit de la philosophie et Je lui rend.

Pourquoi donc l'attaque-t-elle? quel intérêt l'y pousse? est-il vrai qu'elle porte dans son sein les solutions que la philosophie nous refuse sur les questions métaphysiques? est-il vrai qu'elle seule nous délivre deâ tourments de l'esprit ? Sûrement^ elle peut quelquefois dompter la raison en rfaumi** liant , et calmer le cœur , lorsqu'elle ne substitue pas. la terreur à l'incertitude, et les angoisses du scrupule à l'anxiélé du doute. Elle revêt d'une torjnae historique quelques-uns des faits permanents de notre nature , elle change en traditions les obseï^ vations de l'homme sur lui-même; ainsi le récit de

la chute d'Adam représente le fait étemel de l'infirmité morale de l'homme : mais au fondj la foi là plus entière à ce récit mystérieux éclaire-t-elle aucunement la question métaphysique de l'origine du mal moral , et donne-t-elle les moyens d'en concilier la triste existence avec la toute-puissance de l'Etre souverainement bon? Quand la raison du chrétien aura dit que c'est un piystère, la raison du philosophe ne pourra-t-elle pas répondre qu'elle le savait bien? Ce n'est pas de mystères qu'elle manque apparemment.

La vérité de la religion est indépendante de pres^ que tous les problèmes philosophiques. Il est possible 9 et je suis prêt à l'accorder y qu'ils ne la com*^ promettent points mais elle ne les simplifie pas.

Les deux dogmes de l'existence de Dieu et de rimmortalité de l'âme ne sont point l'apanage exclusif du christianisme , et le privilège de les soustraire aux atteintes du doute ne lui appartient pas. Quant au reste, on peut croire tout ce quMl faut croire , on peut être orthodoxe en matière de foi , et flotter de doute en doute, d'erreur en erreur, sur les questions philosophiques. Selon les lieux et les temps, l'Église s'est déclarée avec saint Thomas pour Aristote , ou contre Aristote avec Descartes. Berkeley était chrétien quand il niait l'existence des corps. Nevrton et Clarke étaient chrétiens quand ils inventaient leur paradoxale théorie de l'espace. Malebranche ne sortait pas de l'Église en s'égarant dans un nouvel idéalisme. Amauld le combattait sans manquer à la foi , et Leibnitz ne faisait point abjuration , lorsqu'il imaginait le système des monades ou celui de l'harmonie préétablie. Que nous

an TMShi XI.

apprendTÉvangile sur tout cela, comme sur aucune des questions de Tontologie ou même de la psychologie ? Évidemment la religion ne débarrasse l'esprit d'aucune des difficultés scientifiques : elle n'ofTre le secours d'une foi assurée que contre les chimères du matérialisme et de l'athéisme. Mais ce noble et saint avantage, toutes les philosophies théistes le partagent avec elle ; et pour que le christianisme arrivât, pour que la foi fût possible, ne fallait-il pas que Dieu eût déposé dans la raison ces principes mêmes de toute idée religieuse?

Qu'on dise donc, on le peut, que la religion apaise , console , maîtrise ; qu'on nous dise qu'elle met un frein à l'imagination aussi bien qu'aux passions de l'âme, qu'elle prête un gbive de feu à la morale , et montre d'un doigt infaillible la voie de l'immortel bonheur; on le peut, j'y consens, et rien dans mon cœur ne m'oblige à le contester. Elle fait tout cela pour ceux qui la croient ; encore ne réussit-elle pas toujours à subjuguer ni leur raison ni leur cœur. Mais elle ne peut rien pour l'homme sans la foi, et pour le croyant lui-même elle, laisse subsista: tout ce qui est en dehors d'elle; elle ne fournit aucune lumière de plus, aucun principe nouveau a la raison pure. Elle la rend comme elle la trouve. Loin de lui enlever aucun de ses mystères, elle y ajoute les siens propres. Après elle comme avant elle, l'insoluble ne cesse pas d'être insoluble; les questions restent posées, l'intelligence ne franchit point ses limites et ne comble pas ses vides. Seulement quelquefois la curiosité est distraite et calmée. Ce que peut le christianisme pour la moi*ale et pour ]e bonheur de qui l'accepte.

DBS CAUSAS DU 8CBTOCIS1CB, 56f

le ciel me prëserre de le contester^ mais il ne &it rien pour la science.

Qu'on nous comprenne bien : nous parlons ici de larscience pure , de la philosophie proprement dite. Assurément le chi^istianisme nous enseigne quelque chose; il est toute une science; il est une théorie morale ; il touche à la philosophie , en ce qu'il affirme ou implique quelques-unes des mérités qu'elle irecherche et qu'elle étudie ; il nous donne sur notre destinée^ sur l'ordre du monde, sur Dieu même, quelques révélations qui, une fois admises^ deviennent des données de plus dans les problèmes , et veulent ensuite être conciliées avec les principes de la raison. On ne saurait donc dire absolument qu'il soit étranger à toute théorie métaphysique, ni qu'il n'y ait rien de commun entre lui et la philosophie.^ Il est même à quelques égards une philosophie, en ce senstpi'il ajoute aux éléments philosophiques. A parler exactement, la théologie suppose une philosophie, plutôt qu'elle n'en est une; et elle tend à compléter celle qu'elle suppose. Mais , encore un coup^ elle ne la remplace pas.

La religion fait prendre patience. Elle désintéresse la raison, en intéressant la conscience ou le sentiment. C'est là une grande puissance. Mais celte puissance , elle la partage avec d'autres choses moins bonnes et moins belles , et peut-être n'est-ce pas en elle un mérite sans compensation. La curiosité humaine peut avoir ses dangers et ses abus comme tout le reste; mais si le ressort en était brisé, s'il était possible qu'elle disparût tout entière dans une sorte de quiétude même religieuse , on n'ose se représeiitier ce que deviendrait, ce que «erait de-

•md

tenue l'humanité; c'en serait fait de toute les sciences , de toute activité amélioratrice i de tout ce qu'il faut encore oser appeler les lumières , le perfectionnement^ le progrès. Non, je le dis sans détour, il n'est pas bon que l'humanité prenne pa-* tience. C'est aux époques où elle a été patiente , en effet , et résignée , qu'on a vu décroître et bientôt périr non-seulement la science» non-seulemetit Ia liberté, non-seulement les talents et les arts, maïs l'honnêteté publique et enfin la vertu individuelle. Que la religion contienne et règle les mauvaisefli passions qu'excite quelquefois l'impatience de ce qui est et l'ambition de la tiouveauté , qu'elle adoucisse les angoisses les plus pénibles attachées à la lutte de notre faiblesse contre les difficultés du vrai et du mieux ; qui aurait le cœur de le lui reprocher? mais qu'elle respecte toutes les ambitions nécessaires à l'humanité. L'épicurisme leur oppose souvent un à quoi bon décourageant : la spiritualité pieuse répète la même objection, au nom d'une plus noble espérance sans doute , mais qui conduirait à une immobilité non moins funeste. Car elle tend à s'approprier tous les bons sentiments de l'homme, à priver cette vie de leur concours et de leur protection , à délaisser le monde sous l'empire exclusif des passions mondaines. L'ascétisme peut devenir ainsi la parure de l'égoïsme ; et la prétention traditionnelle des écrivains sacrés de mettre à néant ou tout au moins de déprimer les sciences humaines^ est une erreur énervante et fatale, quand elle n'est pas un moyen d'attaque et d'influence. Sans doute et saint Paul , et les Apôtres, et les premiers Pères ont in« vectivé contre les recherches et les efforts de l'esprit

DES CAUSES DO KBPTtClSHE. 6T1

hnmaio lÎTré à ioi-méme; maia certes ils Tonbient l'éveiller, non l'engourdir; en paraissant abaisser la raison , ils rafTranchissaient , et , à l'ombre d'une modeste défiauce de ses forces, ils sapaient loat ce qu'elle avait édiâé, tout ce qu'elle respectait encore. Cette humilité révolutionnaire n'aspirait pasà moins qu'à changer le monde. D'autres temps sont venus, et les mêmes paroles qui avaient d'abord servi à soulever l'humanité ont été employées h la calmer, à la contenir, ne me faites pas dire à l'op-primer. Plus tard en6n , le mépris de la raison et des sciences n'a plus contribué qu'au scepticisme^ sans aidei' à la foi ; aujourd'hui il ne viendrait qu'au secours de la prédominance des intérêts positifs et des calculs matériels sur les besoins et les droits de la nature intelligente. L'enfant du siècle veut bien apprendre de Salomon ou de saint Paul le mépris des sciences humaines, mais il s'arrête là et n'en tire la conséquence ni du sage ni du chré* tidnj il ne cotaclut pas comme saint Paul au vœu ^étre délivré de son corps de mort, mais , comme ^lomon , à la maxime que l'homme rta rien de plus que la béte, et, de là, à cette doctrine qu'on appelle en tangage décent , mais significatif, la réhabilitation de la matière.

La théologie fera donc bien , si elle est sincère , l't elle veut rester digne de son objn, de quitter pour jamais les manières hautaine:i et le ton (KxInigiMiux avec b science et la raison. ApWs tout , rllo n'y a rien gagné : la science a marrlH-, h raîsmi a brhrses fers et ne se sentpointfort tondifiiii' scsiiK^pii- Les efforts auxquels la raison se livri.:, le» lrn\iiii'. qu'elle accomplit, les problèmes qaUlHÉM|iB^li -.

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