‹ Essais de philosophie (volume 2)Chapitre 6 sur 42 · RÉFUTATION GÉNÉRALE · texte numérisé non relu

RÉFUTATION GÉNÉRALE

Trois motifs portent à contester l'existence de l'esprit. — Cette existence ne nous est attestée par aucune perception , révélée par aucune intuition di« recte. — Les phénomènes d^où elle est induite sont constamment accompagnés de phénomènes organiques. -^ Si les uns et les autres appartenaient à des principes différents, l'union de ces deux principes , qui serait l'union de l'âme et du corps, serait inexplicable; donc elle est impossible.

On peut répondre : En admettant que l'esprit n'existe pas, nous n'avons pas davantage intuition ou perception de la cause des phénotnènes intellectuels.-^ Les phénomènes organiques eux-mêmes ne peuvent se concevoir que par la supposition de causes ou de forces qui ne sont ni constatées, ni expliquées, ni connues. — L'union de la matière des organes avec les propriétés qui en font des organes vivants est elle-même inexplicable; donc elle est impossible.

Sur ces trois chefs , le procès contre la physiologie serait plus facile à instruire et à motiver que ne l'est celui qu'elle intente à la métaphysique. Un gros livre né suflirait pas à l'analyse, même sommaire, des systèmes sur le principe de l'organisation, de la vie, de l'animation, de la sensibilité. Les hypo^ thèses et les formules ont été diversifiées a l'infini pour expliquer ou exprimer ce qui fait que nous sommes ce que nous sommes physiquement. Cet

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Essai a offert plus d'une allusion aux doutes et aux discordances de la science sur le principe physique des phénomènes intellectuels. Personne n'ose les rapporter purement et simplement aux propriétés connues de la matière en général. Si elle était pen-sante^ sentante ^ animée seulement , ou seulement oi^anisée^ en vertu de ses propriétés générales, elle le serait toujours et partout, comme elle est étendue, impénétrable, figurée, colorée, et les attributs qui la placent accidentellement dans le règne animal se retrouyeraient essentiellement dans ses moindres parties. La mort se réduirait à la dispersion des molécules organiques, et celles-ci emporteraient chacune avec elle leur part de sensibilité , d'intelligence et de vie. Or cela n'est pas ; ces caractères résident distinctement et exclusivement en de certains agrégats individuels qui sortent de ligne, et qui ne les conservent qu'autant que subsiste la cause invisible qui les a développés et qui les maintient. Ces caractères tiennent-ils à 1 agr^ation même? If le parait ; mais ce n'est pas cependant la combinaison des molécules chimiques d'oxygène, d'azote, de carbone et d'hydrogène , principes généraux de la matière animale, qui suffit à la constituer telle qu'elle nous apparaît. L'animal est un agrégat formé suivant un certaiaplan, dans un certain but; un corps mécaniquement et chimiquement disposé comme le corps humain, serait produit par l'art, qu'il ne serait qu'un corps inanimé. Le corps d'un être tué en parfaite santé donne la preuve visible que, même composées et placées dans l'ordre particulier à l'organisation, les ffkolécules matérielles ne suffisent

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pas pour produire k taature vivantes îhûh la folmià^ lion de Tanimal^ ceâ molécule^ acquièrent donc utie propriété spéciale Qu'elles ne tireraient jamais d'ellesmêmes» Si , comme on n'^ samrait douter, «lies ne sont pas des 6ubstanecs nouvelles créées k nouveau pour ckaque être» et détruites avec chaque être ^ s'il n y a pas> lorsque Tanimal est conçu, transmutation delà matière/ mais appropriation de la matik^e pré^ existante à une nature nouvelle, cette nature noihvelle suppose un principe , Une cause , une propriété qui la transforme et qui s'unit temporairement k client sans toutefois s'identifier a jamais avec ses par^ ties. Or, ce je ne sais quoi qui fiait que la matière brute, inanimée, insensible , inerte, est maintenant organisée, vivante, douée de sensibilité, dé force libre , de volonté , d'intelligence , lie peut être ni consubstantiel au corps , car la substance est ce qui ne périt pas , ce qui persiste après la dissolution i ni mode accessoire de la matière du corps, car tout mode est homogène à l'essence, ou résulte deâ modes essentiels , et l'essence , comme les modes essentiels de la matière en général , ne donne en aucune façon les propriétés de la vie ni de la pensée. Ce je ne sais quoi est cependant une abstraction ou uti être. Est-ce une abstraction? c'est alors une qualité; or si nous retroiifrvons dans le corps toutes les qualités de la matièi^^ les propriétés nouvelles dont nous parlons ne sotoit réductibles à aucune d'elles; du mouvement, de la forme > de la couleur, tels sont bien encore les symptômes de ces propriétés nouvelles ; mais ce n'est rien de tout cela qui les constitue. Est-ce un être? sa nature nous est inconnue; die échappe à la perception

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oonmie k la codscii^oe} elle n'est rien pour les sensi Etre ou abstraction ^ €é je ne «ais quoi qui serait principe de Tie^ de sensibilité, d'intelligence, ne saurait en aucun cas être l'objet de l'expérience. La phjrsiologie f en qualité de science tout expérimentale ^ ne sâmtiit donô l'admettre) et pourtant , èomine science expérimcntalei l'observation des faits ne loi pe:inet point de s'en passer% Matériel ou spiriluel^ un élément inconnu-^ que nous appellerons pM* hypothèse, à la manière des scfaolastiques , Vani" malUé ou l'humanité^ est nécessaire à l'existence et à la possibilité de l'animal ou de l'homme; et cet inconnu , fût-il Un élément matériel > est exigé par la raison et non empiriquement donné. Ainsi , nonseulement les phénomènes intellectuels ^ mais même ceux de la Tte et de l'organisation, nécessitent l'intertenticm de quelqM chose que ne manifeste aucune sensation et dont k nature est inconœTable. Sans ce principe, l'organisation de l'être vivant est une transsubstantiation de la matière > c'est-^^^dine un miracle; or le bon sens n'y a jamais vu qu'une ÎÉcarnation*

Mais qui est incarné ? Est-<;e une matière nouvelie> différente tle la matière générale , une matière spéciale qui ne tombe pas sous les espèces du corps vi^ sibleet tangible, une matière subtile? Je ne sais pas «ne objection contre l'existence de l'esprit qui ne puisse être dirigée contre celle de la matière subtile. Une matière qui n'a aucune des apparences de la matière, estun^ conception aussi gratuite que celle d'un être qui n'est pas matière. La matière subtile qui sent, qui pense^ n'est ni plus ni moins difficile à ad-

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mettre que le principe immatériel du sentiment et de la pensée. Elle n'a que 90n nom qui la sauve.

Les physiologistes ne diront pas qu'on leur impute des chimères. On les met au défi de citer un naturaliste qui n'ait tôt ou tard invoqué pour expliquer les phénomènes vitaux, et avec eux les phénomènes intellectuels; l'intervention d'une entité spéciale. Ce n'est pas notre faute s'ils ont mal défini cette entité et si elle a pu tour à tour être prise pour un souffle, un feu, un corps, une abstraction. Nous ne nous chargeons pas de prouver que la physiologie se soit constamment rendu bien compte de ses conceptions. La nature médicatrice d'Hippocrate, l'âme irraisonnable de Galien, l'archée deVan-Helmont, Vimpetum faciens de Boerhaave, l'âme sensitive de Hoffmann^ les esprits animaux de Descartes, air, vent, flamme ou liqueur ' , l'animisme de Stahl, la sensibilité organique deBordeu, le principe vital de Barthèz, l'organisation de Bichat, sa sensibilité animale distincte de la sensibilité organique, la puissance nerveuse de Prochaska, la force vitale de Ghaussier , l'excitabilité de Brown, l'irritabilité de Haller, de Gall, de Broussais, ce principe inconnu mais matériel, comme dit le dernier, qui fait jouer les res^ sorts de V existence, ou comme il dit encore, la sensibilité résultat immatériel et incompréhensible de r exercice de nos fonctions ^^ qu'est-ce que tout

• La Description du corps humain, préface , T. IV, p. 455.— L'Homme, T. IV, p. 345. — Réponse aaz quatrièmes obj. T. II, p. 5a.

• De rirritation, T. I, part. I, cb. III, p. 63. — Traite de Physiologie appliquée à la pathologie , T I, p. a6.

cela I des métaphores , des qualités ou des êtres? Bien habile qui répondrait a cette question. Toute conception analogue ne peut se rapporter pourtant qu'a un être de raison , une matière subtile^ une forcée une âme , ou un Dieu. #^il s'agit d'un être de raison ^ il s'agit d'une qualité. Une qua-. li té de quoi? de rien, car ce ne peut être une qualité de la matière, l'être de raison étant ici inventé précisément pour suppléer à l'insuffisance des qualités de la matière. S'agit-il d'un fluide , d'une matière subtile, l'hypothèse d'un corps qui échappe aux sens, qui n'a ni l'étendue, ni la solidité, mais qui pénètre et meut, si elle n'est une chimère, est la conception de la force. La force est ou substance ou qualité. Qualité, quelle est sa substance? Substance, une force , cause du mouvement vital , une force , cause de la pensée, du sentiment, de la volonté, diffère bien peu d'une âme. Ainsi la physiologie est amenée à cette désolante alternative, une âme ou Dieu. Elle prendra son parti ; nous l'avons vu, elle se dévouera, elle choisira Dieu. Elle fera circuler, s'il le faut, la cause suprême dans tous les canaux du règne organique, et les nerfs charrieront la Divinité dans leur mystérieux trajet.

On ne peut réussir à rester matérialiste. Après s'être bien attaché aux phénomènes corporels, après avoir montré au bout du scalpel ou sous le verre de la loupe, les fibrilles tressaillantes de la vie et de la pensée, le physiologiste, à un moment venu, pose ses instruments, quitte la terre, et s'élançant dans un monde intelligible , invoque des causes ac^ n. 4

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cesaible» à l'esprit seul ^ et se dédommage d'avoir matérialisé l'esprit en spiritualisant la matière.

Il serait aisé en effet de convaincre les physiolo-» gistes les plus décidés contre l'admission d'an esprit doué de personnalité , qu'ils admettent forcémaoït . en dernière analyse un principe invisible^ soit indi* viduel^ soit général, qui reproduit sous divers oms l'âme végétative ou l'âme universelle. Gar^ ou les phénomènes de l'organisme vivant sont sans cause , ou leur cause n'est pas de la nature de la matière connue. Une cause qui n'est pas de la nature de la matière connue ^ est déjà quelque chose approchant une cause immatérielle.

Toutes les fins de non-recevoir contre' Fin ter vention de tout principe supérieur à l'expérience sont donc déplacées dans la bouche des physiologistes. Ne souffrons pas que les Gracques se plaignent de la sédition.

Pour contester le spiritualisme, les savants de*vraient commencer par y renoncer eux«mémes; c'est* à-dire que réduisant la science au classement et à l'analyse des phénomènes > ils devraient se taire sur les causes , constater des mouvements sans induire des forces. Us devraient dire : Thomme n'a connaissance que des phénomènes^ ceux qu'il sent et ceux qu'il suppose y I*. d'après les effets qu'il leur assigne; 2^". d'après l'état et la structure des agents visibles auxquels il les rapporte. Toute science est donc éminemment phénoménale. Or , les phénomènes de l'organisme n'étant pour les sens que des phénomènes d'étendue et de mouvement^ restent^ comme

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tous les phénomènes d*étendiie e« de nouTement, soumis à la science des lois générales de la matière. En quoi d'essentiel pour la simple observation les apparences d'un viscère en fonctions dîfi&rent^ eOes <le celles d'nne machine? On ne peut le dire. Or, puisque toute machine, le monde inoi^anîque laî-méme, celée machine immense, est r^e par des principes mécaniques, fous les phénomènes de la vie l'entrent ou doivent rentrer dans la science de la physique générale. Limitons la science à Tobservation , Fobservation aux {Jiénomènes, les phénomènes k des mouvements d'organes , et décomposons ces mouvements et ces organes comme -nous ferions du mécanisme d'une niontre, en les rangeant dans Tordre de leur action. La science de rhrânme se réduira ainsi k une anatomie et à une physiologie purement descriptives. Voilà dans toute sa prudence le râle de la science expérimentale ap*pliquée a la nature humaine.

Mais quel physiologiste s'en est tenu là? aticmi. M. Magendie luinnème <pi professe un inflexible mépris pour les abstractions systématiques, après avoir bien simplement décrit toutes les propiîétés fihysi^ues ou chimiques des éléments du corps hu^ main, est obligé d'en admettre une qu^il appelle acftion vitale, et qu'il ne peut ratta^er à rien. Cette action yitaie semble résulter de l'organisation et non de la nature des éléments du corps organisé. Or, l'organisation n'est qu'un mot, ou elle est un principe nouveau introduit dans la matière.

Les phénomènes organiques sont des mouvements sans doute comme ceux de fa ohîmîe, comme ceux

de la physique ; à cet ëgard ils sont mécaniques, ils le sont pour le toucher et pour la vue. Cependant aucune mécanique ne donnera la formation constante et harmonique des organes, c'est-a-dire la gé** nération. Aucune mécanique ne donnera l'irritabilité, même l'irritation des organes; aucune, leur mouvement propre, leur activité originelle, l'ensemble de leur action , la vie enfin ; aucune , leurs sympathies, ces conditions fondamentales de la santé et de la maladie ; aucune, la sensation purement nerveuse, ni le moyen du mouvement volontaire. De là, pour le physiologiste, des faits qui ne peuvent être que verbalement ramenés aux lois générales de la matière. De la l'impossibilité que la mécanique organique suffise à l'homme, comme la mécanique célesie suffitau monde. Encore celle-ci est'-elle obligée d'emprunter sans explication deux forces à l'observation, la force de projection et la force centrale. La physique est toujours sans réponse à la question de Rousseau : (r Que Newton nous montre la main a qui a lancé les planètes sur la tangente de leur « orbite? n

D^ailleurs les phénomènes appréciables ne sont pas les seuls certains; faut-il redire que les sensations, les pensées, les affections, les volontés sont des faits tout aussi certains, quoique parfaitement inaccessi- . blés aux sens? Encore bien moins, ces faits sont-ils réductibles aux lois mécaniques de la matière. Aucun phénomène de mouvement, absolument aucun ne présente, même pour une induction éloignée, une analogie saisissable avec ces actes si fréquents, si connus ^ accompagnement nécessaire et témoignage

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unique dès faits dont s*enquiert l'obseryation externe.

La physiologie mécanique est donc une science incomplète ; elle n'explique pas, elle ne décrit même pas tout Forganisme. Elle l'embrasserait tout entier qu'elle n'embrasserait pas tout l'homme^ ou elle n'y parviendrait que par des conjectures et par des hypothèses.

Si donc les physiologistes tiennent à se montrer observateurs aussi sévères y expérimentateurs aussi scrupuleux qu'ils le prétendent^ qu'ils se gardent d'aucune conclusion sur la nature et la cause de ceux des phénomènes organiques qui ne sont pas purement mécaniques, c|^ceuxdes phénomènes humains qui ne sont pas sensiblement organiques; et qu'ils s'en tiennent à cette modeste conclusion : Il n'y a de science que la science d'observation. L'observation montre dans l'homme une masse étendue, figurée, mobile, colorée, ayant la température, la pesanteur^ la cohésion, etc. Par là, il ne diffère pas essen-^ tiéllement du reste de l'univers sensible, et les phénomènes de son coi'ps sont les mêmes que ceux de tous les corps. Dans quelles conditions, sous quelles formes, dans quel ordre, à quel degré ces phénomènes se manifestent-ils? Telle est l'unique question que doit se poser la science, et qu'elle peut résoudre par l'observation en se faisant descriptive. L'observation et la description reconnaissent alors à ces phénomènes communs des caractères spéciaux. Ils paraissent distincts de tous les autres par leurs causes finales, par les circonstances de leur manifestation, conséquemment par leurs causes immédiates ou instrumentales.

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Les classer méthodiqaement;^ c'est-à-dire dati^leiir ordre de succession y et dans leur ordre d'actioo et de réaction, tel est encore le pouvoir et le droit de la science. Enfin l'observation distingue entre elle-même et les faits organiques, des faits intermédiai«« res I observables par sentiment intime dans l'obaer vateur, et cependant [invisibles et intangibles, phé<nomènes pourtant, puisqu'ils sont connus, et qu'on peut rappeler, comparer, juger, soumettre à l'induction et au raisonnement, conséquemment introduire dans la science comme tout le reste. Ni par les circonstances de leur manifestation , ni par la forme dans laquelle ils sont connus , ni par leurs causes finales , ni par leurs causes immédiates , ils ne paraissent se confondre avec les phénomènes précédents. Les confondre ne serait plus observer ni décrire;, et la science de ces faits se formera par l'observation et s'achèvera par la description.

Voilà où doit conduire et s'arrêter l'esprit de la méthode expérimentale religieusement suivi. Or , cette conclusion , quelle est--elle? C'est la conclusion même de la psychologie ordinaire. L'objet de la physiologie n'est connu et ne peut être défini que par ses phénomènes , c'est-à-dire par ^es qualités sensibles. L'objet de la psychologie ne peut être connu ni défini que par ses phénomènes, c'est-à-dire par ses modes observables. De là deux sciences , comme il y a deux ordres de phénomènes. Ne dites pas que ce qui présente l'un de ces ordres de phéno-* mènes s'appelle matière ; nous ne dirons pas que ce qui présente l'autre s'appelle esprit j ou , si nous parlons de la matière et de l'esprit, il sera bien en*

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tenda que ce sont les noms arbitraires , . Fun de ce qui est étendu^ figuré, coloré, mobile , etc« j l'autre de ce qui sent , juge, ^^^^^ se souvient, etc. Quelle est l'essence de Tune ou de l'autre de ces choses? Est-elle la même pour Tune et pour l'autre? questions étrangères à la science d'observation ; questions étrangères à la physiologie et à la psychologie. L'une sera matérialiste pour elle-même , l'autre spiritualiste pour elle-même , c'est-à-dire chacune dans ses limites; mais Tune ne conclura point pour l'autre. L'opposition de la matière et de l'esprit ne sera que la distinction entre les deust ordres de phénomènes que chacune des deux sciences étudie. Le sujet immédiat de l'un de ces ordres de phénomènes est-il essentiellement différent du sujet immédiat de l'autre, ou bien les deux ordres se réu-* nitfsent-^ils dans un même et unique sujet? Les deux sciences consenteqt à l'ignorer ; le mot même de substance ne sera point prononcé , et la paix sera £iite \

Tel est, en eflët , le compromis que la psychologie ofire à la physiologie , et il est vraiment singulier qu'il ne soit pas accepté par celle de qui la proposition aurait dû venir. Quant à moi, je l'avoue, je ne me résigne pas pour la psychologie, encore moins pour la philosophie, à une telle humilité. Cène s^ rait pas même nn partage égal. La psychologie ne

' c Ba exposant les notions relatives qne nons avons de l'esprit «t et du corps, j^ai évité d'employer le mot substance pour n'cveil* « 1er aucune controverse. >» D. Stewart, Eléments de la philos, de t esprit humain, T. I, note A. Y oyez anssi son J7ii/o/re des sciences mélaph,, T. I, du II, p* iSS» et la noU h

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dispute pas à la physiologie son domaine ; die se borne à défendre le sien. Elle lui laisse le corps, tandis que la physiologie ne veut pas lui laisser l'esprit. Il ne s'agit pas^ en effet, de mettre d'accord le matérialisme et l'idéalisme, mais le matérialisme et le spiritualisme. Le matérialisme est un envahissement dont la physiologie n'a pas besoin pour exister, et l'esprit serait toléré qu'elle resterait tout entière* Il n'y a de partage ^al que dans le système des frontières naturelles. Aussi bien je soupçonne quelque artifice dans le désintéressement de la psychologie. Lorsqu'elle dit que par la transaction proposée tous les droits de la philosophie de l'esprit humain sont en sûreté, elle a bien l'air de garder l'arrière-pensée de reprendre son terrain par un détour* Plus tard , en présentant comme des phénomènes et partant comme de^ faits , les convictions naturelles de l'es* prit humain sur lui-même , elle pourrait bien faire rentrer dans la science descriptive toutes les notions qu'elle aurait paru écarter avec la science rationnelle. Nous aurons plus d'exigence et plus de sincérité.

Un de ces Essais sera consacré à la revendication des droits de la philosophie dans la question débattue entre la physiologie et la psychologie , et nous ne laissei^ons tronquer ni nos méthodes ni nos conclusions. Ici , il ne nous reste qu'une chose à faire , détruire les prétextes du matérialisme en réduisant à leur valem* les difficultés qu il nous oppose.

On sait que penser maintenant de l'objection fondée sur l'impossibilité de constater directement l'existence de l'esprit. C'est le sort de toutes les causes, de toutes les forces, de toutes les sub-

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stances , de toot ce qui est invisible dans Tordre de la physique. La diflSculté étant commune à tous les systèmes, à toutes les sciences, est donc ici comme .nulle. Deux points restent à considérer : Tun est la liaison constantedes phénomènes organiques avec les phénomènes moraux ,- ce qui constitue , dit-on , une probabilité en faveur du matérialisme; Tautre, l'impossibilité d'expliquer le rapport de l'âme et du corps, ce qui constitue, dit -ou, une objection contre le spiritualisme. Soumettons ces deux points à un dernier examen.

L'union des phénomènes des deux ordres n'est rien moins qu'une découverte. Ce fait , vieux comme le monde, n'a échappé en aucun temps aux philosophes d'aucune école ; il n'a été ni méconnu ni atténué par ceux qui ont le plus insisté en faveur du principe spirituel. Mais il n'a pas plus mis d'obstacle aux docti*ines spiritualistes qu'il n'a exercé d'influence sur la croyance du genre humain. Car c'est la croyance du genre humain que celle d'un principe distinct des organes et des sens , et qui ne peut être de-même nature, puisqu'on ne le croit pas détruit avec eux. L'objection porte donc sur des faits connus, dès longtemps appréciés, et elle n'a pas beaucoup troublé l'humanité ni découragé les philosophes.

Parmi les naturalistes , elle est loin d'avoir constamment produit les mêmes effets. Il ne se sont pas tous accordés à ne voir dans l'homme qu'un système organique. Un gi^nd nombre , ne pouvant réussir à expliquer l'organisation par elle-même, ont cru qu'elle réclamait un principe invisible i ne fût-ce

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que pour présider à ses propres fonctions* La pl^y** siologie y matérialiste pour le compte de la philoso* phie, a été spiritualiste pour $ou propre compte > si c'est être spiritualiste qae d'admettre un principe d'action inaccessible aux sens. Il est vrai qu'on a tiré de là une autre conséquence ; de ce principe^ âme de la vie physique^ on a fait toute l'âme ^ qui n'a plus guère été que l'animation. C'est même en ce sens que le mot a été souvent et longtemps employé. U anima de toute la latinité philosophique ancienne et moderne n'est pas le synonyme de l'esprit pur^ et Descartes , l'inventeur peut-être de l'esprit pur , se plaint de t équivoque qui est dans le mot d'âme, et de ce que les premiers auteurs ri ont pas distingué en nous ce principe par lequel nous sommes nourris, nous croissons et faisons sans la pensée toutes les fonctions qui nous sont communes açec les bétes, d'avec celui par lequel nous pensons. Aussi celui-ci , cet acte premier f cette forme principale de l'homme, il l'a 9 dit-il, le plus souvent appelé du nom des^ prit pour ôter cette équiwque et ambiguïté ' . Main-* tenant que cet esprit soit distinct de cet autre principe qui n'est pas le corps , en sorte qu'il y ait dans l'homme trois principes, l'âme pensante ou l'esprit, l'âme animante ou la vie, l'appareil organique ou le corps, ou bien que les deux âmes doivent être réu«nies en une , c'est une question dont la solution intéresse peu la difficulté qui nous occupe à ce moment. Il s'agit en effet de savoir si l'identité des deux natures apparaît dans le mélange des phénomènes.

' T. II, Réponse aax cinqaièmes objections, p. 353. T. VIU, Ultreau P. Hencume, p. So4.

DB UL PHYSIOLQOIB INTBLLBCTimLLE. $U

De ce que des phénomènes mtelleclueb sont précédés , accompagnés et suivis de phénomènes orgsH niques, résulte-t-il que les uns doivent être rapportés au même sujet que les autres? La logique universelle^ l'expérience universelle, ne fait qu'une réponse ; c'est que la coïncidence ne peut légitimement su^[érer que la connexion. La liaison dans le temps de phénomènes distincts n'a jamais attesté entre eux l'identité substantielle, mais bien un rapport. Et lequel ? un rapport de causalité.

Prenons le plus simple exemple ^ la sensation. Mes sens , ou les organes externes de mes sens^ sont affectés par un objet. Celte affection des membranes où s'épanouissent les nerfs, est communiquée à mes nerfs ; l'affection des nerfs est communiquée au centre nerveux, c'est-à-dire à mon cerveau. Ia sensation s'accomplit ; je sens. Où se passe la sensation? Dans les organes externes? Non, sans doute; le vulgaire le croit ; il croit que l'œil voit , tandis que l'œil représente. Mais ici le physiologiste est d'accord avec le philosophe; la sensation n'est point dans l'organe externe. Est-elle dans les trajets ner-* veux? Pas davantage. Est-elle dans le cerveau? Oui , dit le physiologiste. Mais en quoi l'affection des nerfs du cerveau ressemble- t-elle plus à la sensation que l'affection des nerfs proprement dits ou celle de leurs extrémités épanouies? Impossible de le dire. Il y a plus de similitude entre ces trois affections successives qu'entre aucune d'elles et la sensation. Or, si de l'aveu de tous ni la première , ni la seconde n'est la sensation, si l'une et l'autre ne sont que les conditions organiques de la sensation et non pas

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elle, pourquoi la troisième , qui né diffère pas essentiellement des premières , et que les physiologistes appellent comme le3 autres une irritation , ne seraitelle pas de même une condition organique de la sensation , pourquoi serait-elle la sensation ellemême? C'est par une supposition gratuite et contraire à l'analogie que Ton rayerait ces mots échappés à la conscience universelle : Je sens, pour les remplacer par cette formule : Mon cerveau sent. Le vulgaire dissémine la sensibilité, le physiologiste la centralise, le philosophe la personnifie. Mais le vulgaire qui croit que Toeil voit , ne dit point : Mon œil voit; il dit : Je vois. Le physiologiste ne croît pas que l'œil voie, mais il devrait dire : Mon cerveau voit, et non Je vois. Le philosophe ne croit a la vision ni de l'œil, ni des nerfs, ni du cerveau; îl ne croit qu'à celle de la personne , et il dit : Je 'vois comme le vulgaire. La science et le sens commun s'accordent.

La physiologie divise le phénomène organique. Elle ne met la sensation ni dans l'organe externe, ni dans le nerf. Pourquoi? parce qu'elle ne l'y voit pas, ou n'y voit rien qui lui ressemble. Elle la met dans le cerveau : l'y voit-elle ou y voit-elle ce qui lui ressemble? non. Mais, dit-elle, le cerveau supprimé, la sensation n'a plus lieu. L'organe externe et les filets nerveux supprimés, a-t-elle lieu davantage? Mais on ne sent pas quand le cerveau est paralysé, on sent mal quand il est malade; donc c'est lui qui sent. On ne voit pas quand l'œil est crevé 9 on voit mal quand l'œil est malade; est-ce donc l'œil qui voit? Mais au delà du cerveau on

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n'aperçoit rien. Aperçoilnon quelqae part la sensation? Cependant elle se constate d'une certaine façon ; et si cette façon particulière de la constater n'existait pas, jamais l'observation scientifique ne la ferait connaître. Inistruinent ^ autopsie, injection^ dissection, analyse chimique, rien ne ferait con-> naître la sensation, n'était la sensation même. Ainsi, aucune expérience, aucun phénomène sensible, aucune raison , aucune ressemblance , aucune analogie, n'identifie l'afiection du cerveau avec la sensation. L'épanouissement externe est l'épanouissement de mes nerfs ; mes nerfs sont les prolongements de mon cerveau ; mon cerveau est le cerveau de moi. C'est ce dernier terme que la physiologie retranche. Avec elle, mon cerveau est le cerveau de mon corps , mon corps le corps de mon cerveau , on plutôt .c'est un cercle vicieux. Du cerveau vous ne remonterez jamais qu'au cerveau , qui ne sera qu'un cerveau, et jamais le mien. Le cerveau qui senU, et qui sent qu'il sent, ne sera jamais que le cerveau de lui-même. Rigoureusement, le moi est inexprimable dans le système de la sensibilité organique. .

Ce qui est vra'i de la sensation sera vrai de la pensée. De ce. qu'un phénomène organique est l'anté^ cèdent ou l'accompagnement nécessaire d'une sensation , une induction naturelle nous persuade qu'un phénomène organique convoie nécessairement tout acte de la pensée , séparé même de toute sensation ; et cette analogie est confirmée par la nécessité de la présence du cerveau pour la pensée , de la santé du cerveau pour que la pensée soit normale; enfin

la fatigue de la tête suit l'activité de la pensée. Qœ se passe-t-il alors dans le cerveau? on l'ignore. Mais ce qui s'y passe est-il identique ou comparaUe à la pensée? pas plus qu'à la sensation. La pensée n*â phénoménalement rien de commun avec une irrita-tion , une vibration , une stimulation. Le moi pen-> sant n'est pas plus atteignable dans le cerreatf pen-^ sant que le moi sentant dans le cerveau sentant ; et la nécessité d'une condition organique de la pensée ne confond pas nécessairement la pensée avec cette condition.

Enfin, quand la pensée se transforme en volonté^ c'est-à-*dire qu'un phénomène organique vonln se manifeste dans le corps et pour la sensibilité interne, en conformité de la pensée, quelle identité , quelle parité, quelle analogie nous autoriserait à confondre la volonté avec l'action an cerveau srav les nerfs, des nerfs sur les membres? Nous retrouvons dans Tordre inverse tous les phénomènes qKn acconfpagnent la sensation , et les raisons qui nous ont porté à distinguer de ces phénomènes 1-a sensation , nous obligent à en distinguer la voloTité.

Mais vous ne concevez pas, dans la sensation, dans la pensée, dans la volonté, qnelque chose au delà du cerveau. Vous ne le concevez pas, dites-vous ; fuais dans la volonté, dans la penfiée, dans la sensa* tion, quand le cerveau agit, ou sent, pense, veut, le fait-il en vertu des propriétés connues de la ma^ ticre, ou d'aucune des forces supposées dans les corps par la physique générale? Vous ne l'affirmeriez pas. Aucune de ces propriétés ou de ces forces ne vous rendraient mi phénomène moral. Vous pouvez^' .

disposer de toutes, de la pesantenr, de l'affinité, de l'électricité et du reste j tous les faites jouer au gré de l'art des expériences. Jamais vous ne réussiriez à tirer la pensée ou la sensation de tout cela ; vous ne le tenteriee point. U y a donc là une propriété inconnue, une force inconnue. Le cerveau, comme masse étendue, figurée, mén^ organisée, ne se meut pas lui-^méme, n'agit point par lui-même. Vous êtes obligé d'admettre un principe d'action qui est en lui , qui ne se sépare point de lui, tant qu'il est cerveau , mais qui cependant n'^est essentiel à aucune de ses parties. Ce principe, n'étant pas la matière dont est composé le cerveau, s'il est une abstraction, n'est rien. C'est la cause inconnue de tons les phénomènes que vous attribuez au cerveau, pat conséquent des phénomènes intellectuels et mo- ^ux. U est donc la cause inconnue et spéciale de phénomènes incomparables avec les phénomènes généraux de la matière. Or, cette cause est, par la supposition même, un principe réel, spécial, distinct de la matière connue, n'ajrant rien de commun avec elle que d'être avec elle et en rapport avec die; tout cela vous l'avouez. Que cette force soit une énergie individuelle ou la cause universelle et suprême, vous êtes contraint de la con* cevoir, au delà ou en dedans du cerveau phénoménal ^ et en rapport d'action avec la matière du cerveau. Ne me dites pas que ce n'est qu'une qualité^ et qu'une qualité n'est pas proprement un être. Quoi! la pensée est un accident de la substance cérébrale, c'est-à-dire de la matière du cerveau? Mais d'abord les accidents de la matière sont du

64 ESSAI Vil.

ressort de la perception ; celui-là est impeixeTable. Fuis un accident est la qualité du tout ou des parties. Celui-ci appartiendrait-il au tout et non aux parties? La matière ne comporte pas de telles qualités; elles sont contradictoires avec la nature de l'être homogène et étendu. La qualité serait donc inhérente à toutes les parties? Mais aucune partie, séparée du tout, ne pense, ni ne veut^ ni ne sent. Enfin serait-elle dans une seule partie? laquelle donc? un point? divisible ou indivisible? Divisible, c'est le tout matériel, la difficulté revient. Indivisible, un principe spécial, réel, différent de la matière par tous ses phénomènes, concentré dans un point indivisible, et cependant en rapport d'action et de passion avec la matière, qu'est-ce autre chose que la conception même d'un' principe immatériel ?

Voilà ce qui résulte de l'examen méthodique de la première probabilité du matérialisme. Maintenant passons au rapport des phénomènes entre eux.

Si l'homme est corps et esprit, comment le corps et l'esprit sont-ils liés, comment agissent-ils l'un sur l'autre ? Cette liaison, cette action mutuelle est inexplicable ; donc elle est inconcevable, donc elle est impossible. Mais d'abord ce qui est inconcevable n'est pas nécessairement impossible. Comment les molécules d'un corps sont-elles à la fois agrégées par la force de cohésion et séparées par la force de répulsion du calorique? Comment l'électricité estelle tout à la fois si manifeste dans ses eiOets, si insaisissable dans sa nature? Comment la force est-elle transmise d'un corps à un autre dans le plus simple

phénomène d'impulsion? Tout cela est inconce« vable, et tout cela est reconnu possible et réel. Mais il peut y avoir des degrés dans l'inconcevable; on peut dire que dans toutes les liaisons de cause et d'effet de la physique ^ un rappott de natm^ rend plus vraisemblable la connexion des phénomènes et l'action mutuelle des foires et des substances. On posera même en principe qu'il n'y a point de rappoi^t possible entre deux ni^tures substantiellement et essentiellement différentes. Mais ce principe serait le jugement de la question par la question y et n'a ni plus ni moins de valeur que ces autres propositions : Le corps et l'esprit sont deux êtres dont les essences sont différentes et s'excluent l'une l'autre; mais elles sont constituées de manière h pouvoir être unies et agir l'une sur l'autre^ on l'une à l'occasion de l'autre. Ceci est aussi la question jugée par la question ; les deux assertions ne sont démontrées ni l'une ni l'autre; mais pour soutenir la première, la physiologie am^ait à répondre préalablement aux questions suivantes :

1®. Comment admet-elle l'action d'un principe de l'organisation et de la vie qui n'est pas y ainsi que nous croyons le lui avoir démontré ^ de même na^ture que la matière du corps? Ou si elle rejette ce principe, comment explique-t^-elle , comment conçoit-elle la vie , la sensibilité , l'activité organique de la matière du corps ?

:2''. Dans tous les phénomènes de mouvement, comment explique-t-elle l'action de la force ? Si elle croit la force immatérielle , le principe qu'elle oppose à l'action de l'âme sur le corps est faux. Si elle croit la

force matérielle , qu'elle la moutre confondue avec le9 propriétés générales de la matière^ Si elle nie la force, qu'elle montre les phénomènes de mouvement ^t de changement résultant des propriétés générales de la matière inerte.

S"". Comment conçoit^elle l'action de Dieu sur le monde matériel ? Dieu n'est pas matière^ Dieu est matière, ou Dieu n'est pas. Qu'elle s'aplique sur tous ces points, pu qu'elle renonce à l'existence d'une cause première. Car admettre son existence et refuser de s'expliquer sur sa nature, c'est accorder que cette nature peut être telle qu'elle se distingue profondément de tout ce que nous connaissons de la matière, et demeurer cependant compatible avec l'action de cette cause sur la matière. Or cette concession suffît, et, de Dieu, elle est en principe applicable à l'âme.

Tout ceci est purement polémique; abordons k présent la question des rapports du corps et de l'âme, non pour la résoudre, mais pour l'éclaircir. Quels sont les caractères principaux de ces rapports, et ces rapports une fois caractérisés , s'ensuit-il nne impossibilité absolue de les supposer entre un système matériel et un principe qui ne Test pas?

Bien des phénomènes se passent dans l'organisme sans que l'esprit y participe ; bien des phénomènes ont lieu sans conscience; mais aucun phénomène dont il y ait conscience , n'a lieu sans une certaine coopération du corps; il faut au moins que le corps soit présent et vivant. Il faut même, c'est une probabilité qui est pour nous une certitude expérimentale, une action d'une parlie de l'organisme qui réponde à

DE LA PHYSlOLOCœ «TELLECTUELLE. W

to^fcMtedoBBBiit liea à unpkéooraèae decoi^^ C^estlà fe&itle plus émment de la ii^iaon pore et JSÎiBpl«. Point d'acttOQ de la pensée sam action da eemm ; ce n'est p^s la tète qur penae , «aaîs on pense fiyee la 4ète. Sana itnaisi acte /de la volonté, sans rapport appsécîaUe d'influence ««(tttdk^ pav ni^ «Q^ûDcklenQe emistanl» érigée à juste titre en eonaiexion , Tactieci de la penaée ert acoompagnëe de l'actien du leerveau. Â^sunément la pnemîène ^déteiw mine la seconde \ peujt^étee la seconde pent-eUedfttex»inerla tjHnwèae, ménae iiors le caa de la aeneaiîoQ. Blatts les réiFes^ dans lei^vme^idans les jnoinenfes 49à l'eqprit ee laisse -aller v^g^ienmi;^ aans lier aas pensé» psr un antre fil «fue l'association fortuite des idéest il est possiUe «fae l'adtion pnoipce du cervean, laissée en qi^lque sarjteà^eUe-Méme, détenoine à pen ifiïk& seule la suite des difiërentes ooiascieoces qui ae succèdent^d oms; mais il eat encore plus certain ipK ^'inteUîgence, par ses faonkés i^olonfcaijpes» r«atteA- .tion ^ la véflexion , déterasiee impériensenaent les a^AÎQDs coiMspondfHotes dU'Cenvean tfai kiiscot nijh }ceteires^ et suscite même les iphénoçiènes du «cer^ Teau qui se ,rapportent à J'action de deuac fieicultés «uoins soumises à la volonté ique ksautjces, .«avoir J'associalion des idées et la piéinoire. Ces iacultés eont QMMQs Tcdontaives, en ce qu'elles ecmt mises direot«Bient en action par tune faculté tout à Ceût inmoleailaire ^ la sensation. Tous nos aou^^rs , toutes «106 aasociatictts d'ides, ont été originaireBaent ie produit de eauses 4KicidenteUes^ d'expériences înr temes ou^externes; c'eitilàce qu'il y a de fortûtiet de faoal dans oolre ^nde iintériaor. iji «enaation

68 ESSAI va.

a sa cause hors du moi ; c'est la plus involontaire de nos facultés /ou plutôt elle Test tout à fait en ce sens que nous ne pouvons , par les seules forces de rintelligeuce et de la volonté, la renouveler ou rempécher; nous ne pouvons que jusqu'à un certain point suspendre son empire ou modérer sa vivacité^ en disposant de notre attention, dont parfois même elle s'empare de vive force, ou hien réaliser au dehors les circonstances nécessaires pour la reproduire. Par l'entremise de la sensibilité, un pouvoir extérieur s'exerce donc sur notre moral ; et en déterminant certaines modifications cérébrales , des causes, indépendantes de nous, limitent notre volonté, la gênent, quelquefois la subjuguent. Nonseulement nous ne saurions nous empêcher de sentir, mais nous ne pouvons même, à un certain degré, nous défendre de faire céder ou de laisser céder à la sensation nos facultés les plus volontaires. Les sensations ne sont pas seulement perceptives, elles sont affectives. Si nous sentions comme nous pensons , sans peine comme sans plaisir, sans haine comme sans amour 9 l'organe physique ne serait qu'un pur instrument. Notre intelligence serait libre, si ce n'est qu'elle ne pourrait point ne pas voir ce qu'elle voit, sentir ce qu'elle sent. Mais ce qu'elle sent , ce qu'elle voit ne serait que matériaux bruts et neutres, et il ne résulterait de la nécessité de se servir de ces matériaux et de les prendre comme ils sont, qu'une limitation de la portée de l'intelligence. Dans sa sphère, elle serait absolument libre. Mais il en est autrement. Les sensations sont agréables ou désagréables. La cause finale de ce

DE LA PHTSIOLOCm INTBLLBCTUBLLB. «9

iait parait être éminemment dans< les besoins de la vie physique; ainsi le Tonlait, on peut le conjec^ turer, la conservation de l'indiTidu et de l'espèce. D'où l'on infère à bon droit que le plaisir et la peine^ et toutes leurs conséquences, ont leur origine dans. les intérêts de la matière. De là cette grande séyérité de la morale pour la matière , et les imprécations que l'esprit a souvent prononcées contre le corps* Quoi qu'il en soit de ces conjectures y la sensibilité^ en tant qu'affective^ ajoute un élément considérable à l'action des phénomènes organiques sur l'intelligence et la volonté. Nous ne pouvons nous abstenir nonseulement de percevoir ce que nous percevons^ mais de jouir et de souffrir, de désirer et de- craindre , d'espérer et de regretter. Ainsi notre mémoire , notre jugement, notre raisonnement, sont modifiés non-seulement par le fait, mais par la qualité des sensations. Cette qualité est un poids nouveau dans k balance de l'intelligence. Le phénomène organique, qui n'avait qu'une action informante sur les phénomènes inorganiques , exerce une action sollicitante; ce qui limitait seulement la liberté, la se-* duit. En rapportant ces deux modes d'action , l'un à la perception , l'autre au sentiment , on peut dire que la perception instruit , que le sentiment émeut; si le premier peut tromper, le second peut corrompre; et toujours l'intelligence cède quelque chose aux besoins, aux désirs, aux craintes. Elle a toujours, il est vrai, conscience qu'elle pourrait céder plus, qu'elle pourrait céder moins; et, sous ce rapport, sa liberté s'appelle, pour cette mison, libre arbitre. La part qu'elle doit abandonner à la

W B88àl TU.

péroèplîoii est filée par la senaation mèifte^ elle eàt tonte faitcL Celle qu'elle délaisse au sentiment est variable , parce qu'elle est arbitraire. L'intelligenoe oseille etitre deux limites extrêmes, Tabsolue ré*sittanoe et l'abandon absolu. Tout ceci est de la plua baute imporlanee pour le bonheur pratique f pour, la morale pratique : en méta{Aiysiqtte , cela n'im*' portd que conAne phénomène des rapports des organes avec lé Inoi ou du corps avec l'âme*

Ainsi les rapports d'action de l'ftme et du corps peuvent s'exprimer comme il suit r

Point d'action intellectuelle sans une aotioù organique correspondante.

Dans le cerveau^ la première détermine nécessai«* rement la seconde ^ c'est-aHiire sans en avoir con-^ science^ sans en avoir la volonté, sans savoir qu'elle est ni quelle elle est, comme une cause détermine fatalement son effet.

Par la volonté dont elle a conscience ^ cette même oausepeiit déterminer, au moyen d'une action dé^ terminée fatalement dans le cerveau , une action à l'extrémité des organes dont elle a une connaissance phénoménale par la sensation externe ou interné.

La présence et la santé du cerveau et des or^ gàttes sont donc nécessaires au moi dans la vie ter^ restre.

L'aetion des organes déterminée par des causes étrangères ou extérieures à l'intelligence, détermine ou occasionne forcément certains phénomènes dans la conscience , et par conséquent Une certaine aotion intdlectuelle i

Les uns^ eoknplétement sonsbraits dans Umt na->

DE LA PHTSIOLOGIB HrRLLBCTUBLLB. M

tore à l'actloti de la volonté , à l'initiative de rititel*^ ligence , les sensations perceptives -,

Les autres également indépendants quant à leur nature , mais dépendants jusqu'à un certain point quant à leur degré , les sensations affectives ;

D'autres enfin qui suivent de ceux-là ^ plus dé* pendants de l'intelligence et de la volonté ^ mais pouvant être cependant les effets indirects les plus prononcés de l'action des phénomènes organiques^ savoir les besoins , les sentiments , les passions qui dérivent des sensations.

Ces tfrois modes d'action du physique sur le moral pourraient s'appeler, l'iln l'action, le second l'in^ fluence» le troisième l'empire.

Cette description nous parait embrasser tous les rapports du physique et du moral. Car si l'ou admet les faits élémentaires dont elle se compose , on admettra et on comprendra aisément comme conséquences les faits secondaires. C'est-à-dire qu'aisément l'on comprendra que l'état particulier où se trouvent les organes y comme les accidents de la constitution, de la santé, de la vie, modifient dans leur degré, dans leurs proportions, les phénomènes de l'action variable que ces Qrganes exercent ; et l'on cessera de se beaucoup enquérir de toutes ces circonstances de la vie physique qui de Lucrèce à Cabanis ont tant charmé les naturalistes.

Maintenant cette action mutuelle est-elle possible? est-elle un mystère qui non-seulement dépasse notre connaissance , mais qui répugne à notre raison ? c'est le point de la question.

La difficulté a troublé les plus grands esprits | ceux*

là même qui n'ont pas pris le parti de l'abolir pour la résoudre*

On en chercheraît vainement la solution dans Bacon. Bien qu'il ait mis au rang des sciences la. théorie de l'alliance entre l'âme et le corps ^ Doo' irina defo^dere, il semble n'y avoir vu que l'occasion de quelques recherches physiologiques sur les rapports appréciables des deux natures. L'interprétation delà physionomie et celle des songes, l'influence des maladies sur l'âme et des passions sur le corps lui paraissent les quatre parties qui constituent cette science ' ; c'est-à-dire que Bacon n'a vu que des expériences à faire sur les conséquences d'un fait qu'il a oublié de demander à l'expérience d'établir.

Descartes et Leibnitz ont été plus curieux, et le. problème n'a pas tenu peu de place dans leurs méditations.

Descartes qui le premier a distingué sévèrement les deux substances % a cependant insisté pour qu'on se gardât bien de penser que soit l'âme, soit le corps, soit la simple juxtaposition de l'âme et du corps fût l'homme véritable. Dans l'homme , l'âme est trèsétroitement conjointe j réellement et substantielle-' ment unie au corps, et cette union, unité de composition mais non de nature, constitue l'humanité '. En parlant ainsi, il n'affaiblissait pas la difficulté,

' De di'gn, et augm. scient,, lib. IV, cap. I.

■ C'est un hommage que lai rendent Arnanld et Henry More ( OEuvres de Descartes, T. X, lettres, p. iS; et 386 ), et D. Stewart au moins pour les temps modernes.

• T. I, Méditation VI, p. 336. — T. H, Réponse aux quatrièmes objections, p. 5o — T. VII, Lettre à M. Regius, p. 58i.

et s'exposait hardiment aux objections. Elles ne lui ont pas manqué. Il a rencontré sur son chemin et ceux qui doutaient avant Locke que la pensée fût incompatible avec l'étendue^ et ceux qui dès iors attaquaient le spiritualisme, par l'impossibilité tant de l'union du simple et de l'étendu y que de l'action de l'incorporel sur le corporel '• Ses œuvres polémiques si nombreuses , si remplies , ses précieuses lettres abondent en éclaircissements , en réfutations, en explications. S'il n'a pas délivré la raison du fardeau d'un tel problème, il en a du moins diminué le poids.

Sa doctrine est connue. L'esprit et le corps sont deux substances. En tant que substances, ils s'excluent; car la pensée constitue l'essence de l'un, comme l'étendue l'essence de l'autre. Pour l'un comme pour l'autre, la pensée et l'étendue ne sont pas de ces attributs qu'on donne ou retire à volonté ; l'esprit et la pensée, le corps et l'étendue sont inséparables. Ainsi l'âme pense toujours, le corps est toujours étendu. Mais le corps et l'esprit sont séparables, cependant ils sont unis. Chacun éprouve par soi-même qu'il est une seule personne qui a un corps et une pensée, lesquels sont de telle nature que cette pensée peut mouvoir le corps et sentir les accidents qui lui arrivent *.

■ Objections de Hobbes, d'Arnanld, de Gassendi, de divers tbéolctgiens et géomètres, de Henry More et de Henry Leroy ( Œuvres de Desctuies, Object. contre les MélriUaL, T. I, p. 468 , et T. II, p. II, gaet sniv., Mg et suiv., et p. Siy.— T. X, lettres, p. 71 et 246)*

^ T. I, Mûhod. IV Méditât VI. — T. II, Réponse aux cin-

quièmes et sixièmes objections, p. aSi et o5g, — T. lU, Princ. de

T< É5&A* Vit

Cependàtit Tàme n^a qtie les attributs d'tiiie sdb-stadce incor(k>reIle. Elle n'est point principe de mouvement et de vie ; il n'y a point d'ftme motrice , Tëgétative^ sensitive. L'âme agit, et par son action même elle détermine sans le savoir^ dans la glande conarion on pinëale, qui est son principal siège, des mouvements des esprits animaux, agents di-» l'ects du mouvement . comme du sentiment. Ces esprits sont de petits cotps, les parties les pins vives et les plus subtiles du sang que la chaleur a raréfiées dans le cœur , et qui de là entrent sans cesse dans les cavités du cerveau et en sortent sans cesse par ses pores pour aller courir dans les nerfs , par où ils entretiennent la sensibilité externe et cérébrale' et la contractilité musculaire. Le prin<^ cipe du mouvement est donc dans le sang échauffe par le cœur, et si dans certains cas des mouvements sont déterminés par l'âme ou l'esprit , ils ne sont pas l'ouvrage direct de la volonté; ils procèdent principalement de la disposition des organes , sou*mis au cours de la liqueur des esprits animaux, dont la direction est modifiée nécessairement par les actes de la volonté à l'insu de la volonté même ' •

Il ne se passe rien dans le corps dont il ne soit

la philos,, part. I. — T. DL, Lettre à la prinoesse ËUsabeUi , p. r^ et 129. — T. yin, A un révér. père de l'Oratoire, p. 568 » et T. YUy p. 3ga.— « Remarques de Descartet sur un certain placard , T. Xy p. 77, et Lettre à Amaold ^ p, 146 et i56. *

" T. IV, Les passions de tome, part. I. — Traité de thomme.^ La description du corps humain, préface. — T. Il, Réponae aux quatrièmes objections, p. 5i. — T. YIII, Lettre à Regius, p. 5ii et5i8.— T.IX, Lettre à on seigneur » p. 4t8. — T.X^ Uttreà M* Chmot y p, 45.

DE LA PHYSIOIiWIB HITBLLBCTUELLE. 7»

possible de rendre raison par des principes mëca* niques ' ^ rien par conséquent qui doive être attribué à autre chose que la substance étendue. La sub-* sUince incorporelle est donc exdusiTement sentante^ voulante i pensante. Il n'y a pas d'autre âme que l'âme raisonnable^

C'est à la distinction de l'âme et du corps que Descartes s'est surtout attaché; et longtemps il n'a presque rien dit de leur union. Cependant comme on fait de oelle*ci une objection contre celle-là^ il répond en niant d'abord que de cette union il ré-^ sult« que la pensée soit un mode ou une dépendance du corps. Si par exemple chez les fous, la faculté de penser est troublée , il n'en faut pas con* dure qu'elle soit tellement attachée aux orgaqes qu'elle ne puisse être sans eux. De ce qu'elle est souvent empêchée par ces organes, il ne s'ensuit aucunmnent qu'elle soit pituite par eux. Il s'ensuit swkment que tant que l'esprit est uni au corps , il s'en sert oonmie d'un instrument pour faire ces sortes d'opérations auxquelles il est pour l'cndinairè oceupé^ mais non. que le corps le rende plus ou moins parfait qu'il n'6st en soi. De ce qu'un artisan ne travaille pas bien toutes les fois qu'il se sert d'un mauvais outil ^ on ne peut inférer qu'il emprunte son adresse et la sciepce de son art de la bonté de son outil \

' T. II, Réponse «ax qattnènies objections, p. Sa. -—T. X, Lettre à MoniSi p. 235.

* T. II, Réponse am quatrièmes objections, p. 5o-53. — Réponse aux cinquièmes objections, p. aSi. — T. IX, Lettre à ia princesse Elisabeth, p. ia3 et 139.

76 ESSAI vir;

Que l'esprit y qui est incorporel , puisse faire mouToii* le corps , il li'y a ni raisonnement ni comparaisoiii qui nous le puisse apprendre; mais néanmoins nous n'en pouvons douter, et il faut bien prendre'garde que cela est l'une des choses qui sont connues par elles-mêmes et que nous obscurcissons toutes les fois que nous les voulons expliquer par d'autres '*•

Cependant comme toute la difficulté ne procède que d'une supposition qui est fausse et qui ne peut être aucunement prouvée^ à savoir , que si l'âme et le corps sont deux substances de diverse nature , cela les empêche de pouvoir agir l'une contre l'autre y on peut représenter aux physiciens qu'ils admettent dans les coi*ps des accidents réels, comme la chaleur^ la pesanteur et autres semblables^ et qu'ils ne doutent pas que ces accidents ne puissent agir contre le corps; et toutefois il jya plus de différence entre eux et lui, c'est-à-dire entre des accidents et une substance, qu'il n'y en a entre deux substances. Far exemple, l'accident réel ou qualité réelle distincte, appelée pesanteur, peut, dit-on, mouvoir une pierre vers le centre de la terre, et l'on croit l'entendre assez bien, parce qu'on en croit avoir une expérience manifeste.' Or, il n'est pas plus difficile de concevoir comment l'âme meut le corps que comment une telle qualité meut la pierre en bas. Il n'importe pas que cette pesanteur ne soit pas une substance, car on la conçoit comme une substance, puisqu'on la croit réelle. Et si l'on dit qu'on la

' T. X, Lettre à Arnauld, p. i6i.

conçoit comïne corporelle , ou elle sera corporelle en tant qu'elle appartient au corps ou peut s'unir à lui, encore qu'elle soit d'une autre nature |£t l'âme aussi peut être dite corporelle en ce sens-là ; ou par corporel on entendra ce qui participe de la nature des corps, et dans ce sens la pesanteur n'est pas plus corporelle que l'âme elle-même. Du reste, selon Descartes, ces qualités n'existant pas dans la nature, il ne peut y en avoir d'idée Traie dans l'i^ntendement humain, et la notion qu'on s'en forpie vient précisément de celle qu'on a de l'action d'une substance immatérielle dans le corps et contre le corps. C'est ainsi qu'on donne à la pesanteur et autres choses semblables une existence distincte. Nous leur appliquons des notions que nous expérimentons en nous-mêmes , et qui ne nous ont été données que pour concevoir la façon dont l'âme meut le corps \

La notion en elle-même, la notion générale n'a rien que la philosophie réprouve, (c Gomme il ne Cl messied pas à un philosophe de croire que Dieu ce peut mouvoir le corps, quoiqu'il ne pense pas c< que Dieu soit corporel, il ne lui messied pas égace lement de croire quelque chose de semblable des (c substances incorporelles; et bien que je croie ce qu'aucune manière d'agir ne convient dans le « même sens à Dieu et aux créatures, j'avoue cece pendant que je ne trouve en moi-même aucune ce idée qui me représente une manière différente dont ce Dieu ou un ange puisse mouvoir la matière de

' T. II, Lettre à M. Glerselier , contenant une réponse aux insUnoes de Gassendi, p. 3i4. — T. IX, Lettre à la princesse Élisa* beth, p. 127.

7g ESSAI VU.

(( celle qui me représente la manière dont je suis cr convaincu en moi*méme que je puis moutoir mon K corps par ma pensée '• »

Ces considérations, dégagées de la théorie propre à Descartes sur la constitution physiologique cle l'homme y nous paraissent encore justes et puissantes , et nous nous y appuyons avec confiance. Cependant elles contiennent sur le mode d'action des deux substances une doctrine implicite qui, développée par Malebranche, est devenue le système des causes occasionnelles. J^es deux substances, Tune par rapport à l'autre, ne sont pas cause dans toute l'énergie du mot; seulement à l'occasion des phénomènes de Tune naissent les phénomènes de l'autre. Ce système exige entre elles un médiateur qui, à l'occasion d'un mouvement du corps, imprime une pensée à l'âme, et à l'occasion d'une pensée de l'âme, im^prime un mouvement au corps. Et comme Descartes n'admet que deux substances, et proscrit sévèrement toute qualité occulte, ce médiateur ne peut être que Dieu. Dieu, dit Fontenelle, demeure alors la seule cause véritable des mouvements et des pen*;sées \ Ce système contient en principe celui de Leibnitz. On sait que, touché delà difficulté d'ad*mettre une union active entre l'âme et le corps , a parce qu'il n'y a pas de proportion entre une sub- (c stance incorporelle et telle on telle modification (( de la matière » , il voulut que de toute éternité le corps eût été constitué de manière à répondre à

' T. X. Lettre à M. Moros» p. a43.

* Œuvres de Fontenelle, T, YIII, Doutes sur k sysUmé pkysiguc des causes occasionnelles, ch. II.

DE LA PHYSIOLOGIE (JfTELLECTUELLE. 79

toutes les pensées de l'âme ' , et qu'il y eût ainsi entre les actes de l'une et les modifications de Tautret non une connexion de cause à eSet^ mais une coin-* cidence e;Kacte et fatale qu'il pomma l'harmopie préétablie t

C'est notre faute peutétrei m^is il m nous semble pas que la difficulté exige un si grfind appareil de sjstèmesj et le mystère de l'union des deux sul>stances ne nous accable pas à ce point que^ pour l'alléger, nous nous jetions dans de telles extrémités. La question de l'origine du mal, celle de l'origine de la matière , celle de la prescience divine , par exemple , nous troublent bien autrement et donnent un ébranlement bien plus redoutable aux croyances de notre raison. Nous ne voyons daiis l'action mu* tuelle de3 deux substances, qu'un mystère assez comparable à ceux que présentent toutes les actions que nous pouvons percevoir ou concevoir en ce monde. Toute action est inexplicable, L'incompa-^ tibilité dans le même sujet des essences de l'esprit et du corps sera, si l'on veut, une difficulté de plus. Cependant cette difficulté suppose cette proposition ; Il parait qu'il faut l'étendue pour agir sur l'étendue. Mais c'est affirmer une propriété de l'inconnue. Or, cette propriété est-elle une donnée du problème? non , elle est le problème lui-même. Est « elle une déduction des données de l'équation? non, car on la pose, on ne la démontre pas. Aller plus loin et dire que la substance est nécessairement étendue , c'est s'avancer dans les ténèbres. Cela n'est soute-

' Nouveaux Essais sur tEnUu^* Aiap».> liv. II) ck. I.

nable , en effets que de la substance même de l'étendue. Ce n'est pas l'étendue qui est nécessaire a la substance , c'est la substance qui l'est à l'étendue. L'expérience ne donne que l'étendue; la nécessité d'une suhs^nce pour l'étendue est en fait une induction ultérieure de la perception , en droit une loi de la raison. L'une et l'autre attestent et supposent un principe , c'est qu'il n'y a point de phénomène sans substance. Quel phénomène ? pas plus celui de l'étendue qu'un autre ^ le phénomène indéterminé. La substance est donc le corrélatif nécessaire de phénomène et non d'étendue. Qu'est-elle en cette qualité? un inconnu. Vouloir que cet inconnu soit essentiellement et unirersellement étendu, c'est afiecter sur la substance des connaissances qu'on n'a pas. Il est étrange que cette proposition se rencontre surtout dans les ouvrages de ceux qui font profession de parler peu de la substance , et d'en fuir la notion et le nom comme ce qu'il y a de plus obscui* et de plus périlleux dans la science.

Tous les êtres réels sont substances , c'est-à-dire que tous les êtres réels sont chacun quelque chose qui ne peut exister que par soi-même , et qui ne' peut être distingué ni par plus , ni par moins d'un seul concept ; car y suivant une belle idée de Descartes ^ la substance est ce qui n'a besoin pour exister que de Dieu et de soi-même ' . Tous les êtres réeb sont des causes , c'est-à-dire que de là présence des uns par rapport aux autres résultent des change-

■ T. III, Princ. de la philos., part. I, J. 5i. — T. II, Réponse aux quatrièmes objections, p. 47*

ments dans les accidents^ soit des uns, soit des autres.

Tous les élres sont des essences , c'est-à-dire que quelque changement qui s'opère dans les accidents d'un être, il lui reste toujours un attribut constitutif qui fait que spécifiquement il est ce qu'il est, et n'est pas ce qu'il n'est pas.

Tous les êtres présentent des accidenees in'variables dans leur nature , yariables dans leur manifestation y de sorte que toute durée est un perpétuel changement, et que la substance change incessamment dans ies accidenees sans en perdre aucune.

Or , comment les êtres sont-ils subtances , causes^ essences, modalités? Cela est impossible à dire, et la contradiction est ici au seuil de toute tentative d'explication. Ce n'est pas, du moins, le naturalisme qui nous apprendra ce qu'il faut penser de tout cela. Comment donc prétendrait-il limiter l'action de la substance à raison de sa nature? S'il l'essaie , j'opposerai la notion de cause à la notion de sub- ,stance, et j'arriverai, sur les pas de Leibnitz, à ne voir que des forces dans l'univers \ Il est facile , en effet, de réduire tout l'être interne à une action , tout l'être externe à une résistance, c'est-à-dire Fun et l'autre substantiellement à une force , et aussitôt l'objection des matérialistes devient incompréhensible dans les termes. Nous n'embrassons pas for-^

■ <c Poar éclaircir Tidëe de substance il faut remonter à celle de' force on d'énergie... La force agissante est inhérente à toute sob^ stance qui ne peut être ainsi un seul instant sans agir. » Leibn. De print. philos, emendat, et notion» substant, — Maine de Biran , Doctr, de Leibnitz. -« OBuvres philos, T. IV et ailleurs.

mellement la théorie de M. de Bîran ; nous disons seulement que nos adversaires seront reçus à définir l'action de la substance, quand ils nous auront expliqué ce que c'est que l'action de la cause.

L'âme peut être dite une force, en ce sens qu'elle est f non une cause de mouvement , mais un principe d'action , lequel se manifeste distinctement par l'acte vi^ntaire, implicitement par l'acte intelligent, €^est*À«dire en général par la pensée. Le principe d'action qui se manifeste par la pensée peut*il être mû à un tout étendu ? Nous dirions que cela est impossible ^ si nous n'avions pour garants qu'il en est ainsi la conscience et la sensation; l'impossibilité entrevue ou supposée le cède au fait. Le principe d'action qui se manifeste par la pensée, peut^il être le même que le sujet du tout matériel en tant que matérid ^ c'est^inlire le même que le sujet de la matière ou de l'étendue en générai? Il n'y a pas une seule raison à donner pour l'affirmative ; personne même ne l'a hasardée, car personne n'a imaginé que la substance matérielle fût pensante par elle-même. Il faut que la pensée advienne à la substance matérielle , comme une forme essentielle de l'École , et qu'elle en change l'essence* Or , cette addition k la substance matérielle et qui en diange l'essence , si ce n'est la transmutation dis la matière par la volonté du créateur » c'est Fadjondion d'un principe non« veau qui manquait à la matière , et qui agit sur elle. Que l'on nous demande oomment oe principe hétérogène peut agir sur le tout matériel auquel il est uni ; pour la troisième fois , nous répondîrions que c'est impossible, parce que c'est inexplicable, si poui*

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la troisième fois, l'évidence de la sensation et de la conscience ne nous donnait comme réel l'inexplicable qui cesse d'être impossible. Que conclure de là ? Qu'il est téméraire de prendre pour l'abîme de l'impossible une lacune de nos connaissances. Si l'on accorde un moment que deux substances ne peuvent agir Tune sur l'autre, parce qu'on ignore comment elles agissent, non-seulement Dieu disparaîtra de l'univers , mais Taniveré luÎHmèBae tombera dans l'unité immobile où l'avait plongé Parménide, c'est-à-dire qu'il conservera l'être en acquérant toutes les conditions du néant.

Démocrite sut observer la nature ; il avait presque inventé la philosophie expérimentale; tl est le créateur des principes du matérialisme. On sait l'anecdote antique. Un jour Abdère le crut fou. On appela pour en juger le génie de l'observation en personne, le père de la médecine, Hippocrate. Il vint et trouva Démocrite qui^ uû crâne à la main, étudiait les formes du cetveau. Hippocrate admira^ et il jugea les Abdéritains insensés.

Or^ c*est Hippocrate qui a dit : (( Si unus esset. homo, non doleret^ quia non scîret undè doleret. w II croyait donc qu'il fallait un moi qui ne. fût pas l'organisme , pour s*apercevoir de l'organisme. C'est ce moi qu'il faut connaître. Connais le moi , disait l'oracle j dissèque ton cerveau , semblait dire Démocrite le philosophe. Le cerveau et le moi , c'est l'homme, pensait Hippocrate le médecin. Et nous , nous disons à la médecine : « Souviens-toi de ton père. M

ESSAI VIIL

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