DU JUGEMENT CONSIDÉRÉ COMME OPÉRATION
on DU JUGEMENT PENSÉ.
Le jugement est la conception de ce dont la pro-» position est l'expression. Le jugement est la propo^ sition pensée , comme la proposition est le jugement exprimé. « Juger , dit Bossuet , c'est prononcer au dedans de soi. p . .
« Pour conpléler «ette di^bassion sor les étémeuts formels da jugement , il faudrait iine dans let Écossais et dans M. Cousin la critique de la définition que Locke a donnée du jugement. ( Reid , Esad VI, T. m. Cousift , Cours de 1829, T. II, leçons a3 et 24) Voyes msA la Lo%iqmt de Ksnt (tradodioiide BL Tissot, i84o).
100 BSSAI vni.
Il y a toutefois cette différence que Ton peut concevoir une proposition que le jugement contredit. Une proposition que nous jugeons absurde est cependant une proposition; un jugement que nous jugeons absurde n'est pas un jugement pour nous , il n'en a que la forme. Il y manque ce qui fait le jugement^ c'est-à-dire le rapport d'attribution. Je puis bien articuler^ concevoir ce jugement , le cercle est carré ^ ou tout corps est indwisible^ Mais ce n'est pour moi qu'un jugement supposé ; car je juge le contraire 4e ce jugement. Lors donc que nous parlerons désormais du jugement^ nous entendrons le jugement réel et non le jugement supposé; le jugement réel , dis-je , celui qui est réellement pensé ^ mais non encore le jugement vrai , celui qui est pensé à juste titre. La proposition n'était que le jugement conçu ou prononcé ; nous passerons maintenant au jugement mental^ au jugement effectivement porté, au jugement jugé^ c'est-à-dire à l'acte par lequel nous connaissons qu*un attribut appartient à un sujet. La vérité du jugement viendra plus tard.
C'est l'acte de juger qu'il faut exposer psychologiquement.
La proposition affirme une chose d'une autre; on peut dire que juger c'est connaître une chose d'une autre. Je pense que Pierre est bon; de Pierre je pense la bonté. Je conçois ainsi la bonté de Pierre , et j'ajoute quelque chose à la connaissance de Pierre. Juger c'est connaître, cela est évident. Tous les philosophes sont d'accord pour proclamer le jugement le grand instrument de nos connaissances.
DU JUGEMEPIT. 101
Cl La capacité suprême de connaître ^ dit Kant, repose absolument et uniquement sur celle déjuger '. »
Nul doute ^ en effet, que ifts connaissances les plus importantes ne puissent se traduire eu jugements, ne soient essentiellement des jugements. Qu'est-ce que connaître? c'est savoir ce que sont les choses. Or, savoir ce que sont les choses , c'est en général savoir quelles elles sont. Savoir ce qu'elles sont, ou quelles elles sont, c'est juger. Penser qu'une chose est ceci ou cela , c'est juger. Nos connaissances en général sont donc des jugements.
Cela est-il vrai de toutes nos connaissances? Nous avons dit: juger c'est connaître; pouvons-nous dire : connaître c'est juger?
Nos facultés sont des moyens de connaître. Sans en essayer ici un dénombrement raisonné et définitif, rappelons seulement que les dénombrements usités contiennent en général la raison , la réflexion , le raisonnement , le jugement , la mémoire , la comparaison, l'attention, la conception, l'idée, la perception, la sensation. Toutes ces facultés sont en effet des moyens de connaître ; mais quelques-unes au moins ne font que contribuer à la connaissance. Ainsi l'attention est certainement utile , nécessaire pour connaître; mais l'attention seule, sans le jugement, ne nous instruirait de rien. Une éternelle attention qui ne conclurait pas serait un miracle |de patience et un chef-d'œuvre d'inutilité. L'attention n'a de prix que par le jugement auquel elle conduit. C'est parce qu'elle sert à juger, qu'elle sert à con-
* fiOgiq. Md. de M. Tissot, Append. I, $. 6.
102 BS8AI YIIL
naître. Il en est de même de la comparaison, qui n'est guère que l'attention portée sur deux objets. Le but de la compffaison, c'est le jugement.
La mémoire nous rappelle tout, des sensationa, des perceptions , des raisonnements , choses qu'on pourrait appeler des connaissances acquises. Elle laisse donc intacte la question de savoir comment s'acquièrent nos connaissances. Dailleurs, l'action même de la mémoire suppose le jugement; par exemple celui-ci, que le sujet qui se rappelle est le même que celui à qui les choses rappelées sont arrivées.
Quant k la raison , à la réflexion, au raisonne^^ ment, toutes ces facultés supposent le jugement; le raisonnement n'est qu'une suite de jugements; la réflexion ne vaut que par les jugements et les raisonnements qu'elle enfante. Si, comme on ie dit, la raison n'est que le bon usage de nos facultés, elle n'est pas une fiticulté spéciale ; à notre avis elle est la première de toutes; mais enfin on verra plus tard et nous pouvons hardiment affirmer qu'elle se^ rait impuissante sans le jugement. De quoi se com* pose-t-elle? de bons jugements; bien juger, ou être raisonnable, sont termes synonymes.
Il Êiut donc mettra hors de cause la raison , b réflexion, le raisonnement, U mémoire, la comparaisoti, l'attention* Restent la conception, l'idée, la perception, la sensation. Si la conception est diSé^ rente de l'idée, c'est en ce sens qoe l'idée suppose toujours quelque réalité à laquelle elle se rapfMMrte, tandis qu'on peut concevoir le chimérique, le faux, l'absurde; c'est du moins en ce sesis que k iBOt