DES FACULTÉS AUTRES QUE LA PERCEPTION
. La perception, la sensation, et généralementtoutes les facultés qui se rattachent aux sens, n’agissent que dans le présent ; du moins la durée de Le opérations est-elle ordinairement si courte que nous n’en tenons aucun compte. Cependant , immédiatement auprès de ces facultés, se place la mémoire, qui, à beaucoup d’égards, est pour le passé ce que pour le présent est la perception. Comme la perception, elle suppose un objet, car on ne peut se souvenir que de quelque chose; et ce dont on se souvient diffère, soit du souvenir, soit de l’être qui se souvient. Comme la perception, la mémoire implique donc conception et croyance des choses auxquelles elle s’applique ; comme la perception enfin, elle est une faculté primitive, et les jugements qu’elle sugoère emportent et méritent la même.foi. Ce west pas qu’il soit facile ni possible même de motiver cette foi qui leur est due; toute faculté primitive rè gne en quelque sorte de droit divin. Ainsi, nous con naissons la pensée et ses opérations par la conscience, les objets et leurs qualités par les sens, les choses passées par la mémoire. Ce sont autorités mtiEné 1} serait insensé de demander. leurs titres.
- Le scepticisme, on ne sait pourquoi, a plus mé-
magé la mémoire que la perception. Quoi de plus gratuit cependant, quoi de-plus étrange que laffirmation des choses passées! L'assentiment à une pres position évidente est déterminé par l’essence même
REID. 915 ® de la proposition. Mais quel rapport nécessaire entre le passé et le moi captive ma croyance ? Les faits contingents n’ont point de rapport nécessaire; la foi dans le souvenir provient de ce souvenir même. On croit à la chose dont on se souvient en vertu du souvenir, comme à la chose que l’on perçoit en vertu de la perception. Les sens, la conscience, la mémoire, sont autant dé moyens par lesquels le Créateur nous persuade. | Se souvenir d’une chose, c’est la concevoir passée. Une chose ne peut se concevoir ainsi sans une durée entre le moment où elle fut présente, et celui où Von s’en souvient ; c’est done à la mémoire que nous devons la notion de la durée, et la conviction que la durée existe. Rien de plus clair que cette notion, tant qu’elle s'applique aux choses finies. Comme l'étendue, la durée est une quantité continue, seulement elle n’a qu'une dimension, tandis que l’étendue en a trois. Mais si nous prenons une durée connue , et que nous la considérions comme unité, nous pourrons, en l’ajoutant à elle-même, compter des unités de durée comme des unités d’espace. Le nombre sera donc pour nous la mesure de l’espace et de la durée; mais, de même que l'étendue des corps nous fait concevoir un espace où ils se meuvent, la durée des événements rappelés par la mémoire nous donne la notion d’une durée indépendante des événements qui s’y succèdent. Voilà l’espace et le temps; ils contiennent toutes Les existences finies dans leur sein; mais nous ne pouvons leur éoncevoir de bornes, et l’un se perd dans l'éternité comme l’autre dans Pimmensité. Frr ON
Le temps, l’espace, dans quelle catégorie des , choses les ranger ? On l’ignore. Dieu présent partout et toujours , a paru à Cle: et même à Newton, constituer l’espace et le temps, qui ne seraient plus alors que des conceptions partielles d’une éternité et d’une immensité, attributs infinis de l’Étre nécessaire. Mais c’est là une purehypothèse qui n ’explique point la réalité apparente de l’espace et du temps, ni comment deux je ne sais quoi qui n’ont aucune des qualités de la matière, paraissent renfermer le monde matériel. Reid conjecture que ce sont choses dont probablement nous n’avons qu’une conception trop incomplète pour en raisonner. Sur le temps et l’espace, l esprit humain n’a que le choix du paradoxe ou de l’énigme.
Faute de savoir ce que sont l’espace et le terhgehé
‘il faut donc se contenter d’analyser les idées d’espace et de temps. Cette analyse prouvera que ce sont des idées simples et primitives. Il est essentiel au temps et à l’espace d’être composés de parties, mais chacune de ces parties est homogène au tout: Les parties de l’espace peuvent différer en figure et en grandeur; parpequ ‘il a trois dimensions : comme le teaps n’en a qu'une, ses parties ne peuvent différer qu'en grandeur.
La conception du temps étant un des objets les plus simples de la pensée, ne peut étre qu’un fait. primitif de notre constitution, et le produit. “ne faculté originelle de re ah por
La vue nous révèle deux dimensions de Vé tendue, ; le toucher trois, et la contemplation des étendues finies conduit la raison à la conception d’un espace
REID,. 217 ‘infini qui les contient. De même, la mémoire nous révèle les intervalles finis de la durée, et la contemplation de ces durées finies suggère à la raison la con- | ception « d’une durée éternelle qui contient tout ce qui a un commencement et une fin.
. Voilà, selon Reid, tout ce que l’infirmité de notre espritet l’impénétrabilité du problème peuettent de conclure. Nous ne ferons sur cette conclusion qu’une. seule remarque, c’est que bien que cette théorie de l'espace et du temps ne soit qu’une ébauche imachevée, elle admet trois points importants, savoir : 1°. que cette double notion ne pouvant être déduite des sens, quoiqu’elle soit formée à l’occasion des sensations, doit être rattachée à la conception ; non à la perception ; Dé que cette conception, ; nécessaire à l'esprit humain , n’est pas non plus déduite d'aucun raisonnement. 3°. qu’elle est donc un fait primitif et irréductible qu'il faut rapporter à quelque loi spéciale et primitive aussi de l'intelligence.
Les événements qui se passent du le temps sont successifs comme le temps lui-même, tandis que les corps subsistent simultanément dans l’espace , qui lui-méme est simultané. La mémoire n'étant que la conception d'événements successifs, suppose dans son sujet la continuité d’existence, comme dans ses, objets l'existence passée. Cette existence continue qu elle révèle, parait appartenir à une substance qui ne peut être divisée, qui , Der conséquent; est. immatérielle. Cette substance, c'est l'homme même ; c’est le moi ou: la personne. Le moi est, non la pensée , Mais ce qui pense; non la perception ; Mais. ce qui perçoit; non la sensation, mais ce qui sent.
Telle est la notion de l'identité personnelle dont la plus forte preuve est dans le témoignage de la mémoire. Cependant je n’ai point fait une chose parce que je m'en souviens, mais je m’en souviens parce que je l'ai faite. Les philosophes de l’école de Locke, en omettant où méconnaissant la conviction de réalité attachée au souvenir, comme ils avaient fait pour la perception , ont autorisé le scepticisme sur lun comme sur l’autre. Ils ont voulu que la mémoire s’appliquât non aux objets, mais à l’idée des objets, c’est-à-dire qu'elle ne fût que l'impression d’une impression. Ainsi, le passé ne serait rien que le souvenir; l'identité personnelle ne serait plus seulement attestée, mais constituée par la conscience du passé; le fait se confondrait avec sa preuve, et l'existence du moi dépendrait de la mémoire. On voit que l’idéalisme, après avoir produit l’égoïsme, le détruit, et contraint; sous l'empire des conséquences, la raison étonnée à ne plus reconnaître que des impressions et le néant. C’est la conclusion presque avouée de David Hume.
La perception et la mémoire sont des faits toujours subsistants qui déposent contre ces chimères de l'esprit philosophique. L'examen de nos autres facultés ne leur est pas plus favorable; nous n’insisterons que sur la théorie du jugement.
Le jugement n’est point la perception d’un Tap= port de convenance ou de disconvenance entre les idées , comme le veut Locke, car le jugement s’applique aux. choses mêmes, et fournit des connaissances réelles, non des connaïssances idéales. Mais le jugement suppose la conception.
REID. 219 La conception est une opération de l'esprit parfaitement simple et qui n’entraîne nécessairement aucun jugement sur l’objet conçu , aucune foi dans son existence. Concevoir une x Aie , c’est ce que depuis Locke on appelle habituellement en avoir idée. Il y a des conceptions imaginaires , dont la mémoire combinée avec l’imagination fait tous les frais : il y en a qui ne semblent pour ainsi dire que des copies, les unes, d’un objet réel comme Saint-Pierre de Rome ‘ou le gouvernement des États-Unis, les autres, des qualités des objets généralisées et converties en genres et en espèces. Ces conceptions générales sont susceptibles de: plus d’exactitude que les conceptions individuelles. On ne se fait jamais d’une chose réelle une idée complète; le soutien des qualités de l’objet nous échappe toujours. Au contraire, il est des conceptions générales , celles du triangle, par exemple, ou du quarré, qui sont adéquates, comme disaient les scholastiques, c’est-à-dire parfaitement conformes à leur objet; mais il n’en est pas de même de toutes les conceptions générales qui servent au raisonnement ; car il en est peu qui, telles que les termes mathématiques, soient venues à notre connaissance avec la lumière d’une définition".
: La théorie de la conception doit se préserver des erreurs qui ont corrompu celle des idées. Ainsi nulle
* On peut trouver une meilleure raison de l'exactitude et de Vévidence de certaines idées générales comparées à d’autres. Les notions mathématiques ne sont pas seulement de pures abstractions, des termes généraux inventés pour faciliter le raisonnement;, ce sont des vérités nécessaires. Ces questions, au reste, sont de celles qui nous occuperont plus d’une fois ( Voyez PEssai IV, et les Essais sur le Jugement et sur l'Esprit) 00 0
nécessité d’une image antérieure qui rende la conception possible. Si la conception est individuelle , elle s'applique à l’objet même. Si elle est générale , comment aurait-elle besoin de l'image d’une abstraction, et que serait-ce que l’image d’une abstraction? un non-sens. La conception est telle ins la conscience l’attéste; elle est immédiate:
: Dans le fait, la conception n’est qu'un mot, il n’y a de réel que l'est ou le moi en tant qu’il conçoit; l'idée d’un cercle, par exemple, c’est le cercle concu- Quel est l'objet de cette conception? le cercle. Où est-il? nulle part. Il n’est point dehors, car il n’y a pas de cercle au monde, mais seulement des ‘obso circulaires; il n’est pas dans l’esprit, car ce qui n existe pas réellement ne comporte aucune image; et ne peut marquer de traces dans le cerveau, quand même de telles traces seraient réelles ou intelligibles. I n’y a donc dans l'esprit que la conception du cercle, en entendant par là l'acte de le concevoir. Cet acte n’est pas l’image de son objet, car rien ne sé ressemble moins qu’une pensée et une figure; et pourquoi la conception aurait-elle plus besoin de ressembler à la chose conçue que le désir à la chose désirée ?
La conception diffère de la perception en cé qu’elle n'implique aucun jugement sur la réalité de son objet. On ne peut donc en faire, comme on l’a essayé , le criterium ou la caractéristique de la vérité, ni . dire qu il n'y a de certain où même de possible que ce qui est parfaitement conçu. Descartes était de cet avis » quant à la certitude, et il s’est trompé > Car on peut concevoir parfaitement le faux ; non-seulement
REID.. 294 l'esprit se fait aisément illusion, mais, de plus, on peut comprendre à fond une chose fausse, en sachant qu’elle est fausse. L'erreur n’est même démontrée erreur que-pour celui qui la comprend pleinement. Autre chose est donc de concevoir, autre chose de tenir pour vrai. aile:
La conception n’est pas davantage la mesure du possible : on peut concevoir un objet impossible, par exemple un arbre parlant; on peut concevoir une proposition absurde. Peux côtés quelconques d'un triangle , pris ensemble, sont égaux au troisieme est une proposition parfaitement intelligible. La possi- - bilité.est l’objet d’un jugement. Mid
Il n’est point de signe absolu ni de la possibilité, ni de la réalité, ni de la certitude. L'homme est pourvu de différents moyens de conviction, dont aucun n’est infaillible , qui tous cependant donnent certaines convictions indubitables. Quiconque les récuse en masse fait violence à la nature , et force la philosophie qui vient de l’homme à suppléer la raison qui vient de Dieu. dE
Toutes les facultés nommées jusqu'ici servent de bases au jugement, au jugement. la première de toutes , car elle est le moyen de la connaissance et l'organe de la vérité. Le jugement n'accompagne pas la conception, mais il accompagne la sensation , -la perception , la conscience , la mémoire. Gar 1l est la détermination de l'esprit sur la vérité ou la fausseté .de telle ou telle chose, et d’une croyance subséquente. à jé | tiens
Le jugement se rapporte on à des. choses. nécessarres où à des choses contingentes. Le tout est plus
grand que la partie est un jugement nécessaire ow pur. Si je me souviens distinctement d’avoir vu - VApollon du Belvédère, le jugement par lequel j’affirme la vérité de ce souvenir est relatif à une chose contingente, mais il n’en est pas moins certain, quoiqu il le soit d’une autre manière que le jugement nécessaire.
Le jugement intervient és la création de toute notion abstraite. On ne peut distinguer un attribut d’un autre, sans juger qu'il en diffère, et que tous deux peuvent être affirmés du sujet auxquels ils appartiennent. Mais quoique cette faculté s’exerce . à l’aide de la sensation , on ne peut dire qu’ellé réside dans la sensation, ni qu’elle en soit déduite. Les sens sont à peu près également développés chez tous les hommes ; le jugement est loin de comporter là même égalité. Les sens sont aussi parfaits dans l’enfance que dans la virilité. Cependant, si vous présentez un cube à un enfant, prononcera-t-il sur les propriétés de ce cube les jugements qui les constatent, comme le fera l’homme dont l’esprit est développé? La sensation ne fait donc pas tous les frais du jugement.
De même, pour les jugements relatifs à la perception interne, ce n’est pas la conscience seule qui nous éclaire ; elle ne se fixe j jamais que sur la pensée actuelle. Cest la réflexion qui distingue et ordonne les éléments fournis par la conscience; et la réflexion, soit qu’elle s applique aux faits intérieurs , soit qu’elle se porte sur les événements du dehors, ne procède que par la voie du jugement.
Le jugement est donc la faculté la plus haute et
Ja plus familière. Si, quand il est porté sur de grands
REID. 293 objets, éleyé à une grande puissance, il reçoit des noms sublimes, ce degré de jugement qui se retrouve chez tous les hommes, s'appelle modestement le sens commun. |