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DES PRINCIPÉS DE LA RAISON

Le sens commun existe, quoi que des philosophes en aient dit; c’est l'arbitre le plus souvent invoqué dans les affaires humaines. Son existence suppose donc qu’il y a des vérités générales immédiatement évidentes, que la raison humaine ne peut se dispenser d'admettre et sur lesquelles l’examen même est ridicule. Ce fait est capital pour la philosophie écossaise. Le sens commun est pour elle le criterium dernier de la vérité. Elle le reconnaît pour souverain , et appelle à lui de presque tous les jugements de la science. j

La plupart des jugements du sens commun ne sont l’œuvre ni de la déduction ni même de la réflexion; ils se composent d’idées claires par ellesmêmes. Ces idées, quand elles sont générales et abstraites, sont immuables; aucune vicissitude ne peut les atteindre : aussi les a-t-on appelées vérités éternelles ; le nom de vérités nécessaires eût été plus . juste.

Mais il y a un grand nombre de vérités qui pour n'être ni abstraites ni nécessaires, {n’en sont pas moins évidentes; ce sont celles qui concernent l’existence : elles ont des droits naturels à la créance. La raison livrée à elle-même ne doute ni de l’existence

994 ; ". ESSAT"TII.

de séhés qui juge, ni de celle des objets dont il; juge; cependant toute vérité relative à l'existence ad ;'contingente: re ER, ET

Il n'y a qu une seule exception , c'est Dieu. Dieu est la seule existence nécessaire ; toutes les autres existences sont subordonnées au pouvoir et à la volonté de la cause prenne: elles ne sont donc pas nécessaires,

Mais la cause première elle-même, bien que nécessaire , se déduit de vérités contingentes. Reid aurait pu ajouter que c’est en vertu, d’une part , du principe de causalité, et, de vivre du principe de contradiction, qui tous deux sont des vérités nécessaires. Mais il n’en est pas moins vrai que la preuve de l’existence de Dieu la plus usitée et la plus puissante repose sur l’existence de l’homme , et en général sur celle des êtres finis; or, ces existences sont contingentes.

L'existence de Dieu étant appuyée sur quelque preuve, est un jugement logique ou démonstratif. Les jugements qui sérvent de fondements, soit au sens commun, soit à la science, sont intuitifs, c’està-dire qu'ils sont crus aussitôt que compris. Pet portent le nom de faits primitifs ou de premiers principes. Toute connaissance acquise par le raisonnement les pl 5 tits quiconque les nie est sceptique. Toute science qui parvient a posséder pour son pro-

pre compte des premiers principes, c ‘est-à-dire des,

axiomes dont on ne dispute plus, est une science définitive. Telles sont les mathématiques ; telle est la philosophie naturelle, ou, mieux dit, la physique g générale, depuis que Newton a gravé sur l’airain ces

REID, : 225 axiomes fameux sous le nom de Regulæ philosophandi. 4 Lo

Reid a entrepris la revue et le dénombrement des premiers principes de la raison humaine : il les a divisés en premiers principes des vérités contingentes, et premiers principes des vérités nécessaires.

I. Ceux-là sont au nombre de douze. Nous ne les rapporterons pas textuellement *. La plupart ressortent naturellement de tout ce qui précède ; ce sont autant de conclusions qui peuvent en général se ramener à cette proposition : « Nos facultés naturelles ne sont point délusoires. » Le seul jngement dont la liaison immédiate avec cette maxime ne soit pas évidente, est celui-ci, que Reid a placé le dernier.

.sur sa table des premiers principes : « Dans l’ordre « de la nature, ce qui arrivera ressemblera proba- « blement à ce qui est arrivé dans des circonstances « semblables. » Nul doute que ce ne soit là une croyance naturelle, qui seule donne du prix à l’expérience des siècles. La stabilité des lois de la nature est la base de toutes les sciences physiques. Aussi Newton l’a-t-il posé en axiome : Effectuum generalium ejusdem generis eædem sunt causæ?. Ce

* Voyez l'Essai VI de Reid, chap. v et vi ( OÆuvres, T. V'), ou la sixième leçon du Cours de M. Cousin, de 1819-1820, p. 212, et Ja critique de la liste des premiers principes de Reid, par M. Jouffroy ( Œuvres complètes, Préface, T. I, p. cl.).

2 C’est dans ces termes que Reid cite la proposition de Newton (T. I, Essai VI, chap. v). Le texte porte : £ffectuum naturalium ejusdem gencris eædem assignandæ sunt causæ, quatenus fieri potest (Philos. nat. princip. mathem., Gb. TIL.— Regul. phil, reg. IT). Il n’est pas tout à fait exact, quoi que dise Reid, que la maxime qui veut que de plusieurs phénomènes semblables on induise une cause identique, soit absolument la même que le principe

principe n’a point l'évidence des axiomes géométriques; il ne peut se déduire d'aucun raisonnement. Aussi n’est-il pas une vérité nécessaire , mais H est difficile de lui contester les caractères d’une loi de la raison , qui n’est guère moins certaine que les révélations de la conscience; peut-être même Reid s'est-il montré trop timide en ne reconnaissant qu'une probabilité dans la constance des phénomènes de la nature. bit:

II. Les premiers principes des vérités nécessaires sont revêtus d’une autorité bien supérieure encore » toute contestation. Reid dit avec raison que la grammaire générale, que la logique, contiennent des vérités nécessaires comme les mathématiques. On ne voit pas, en effet, comment la raison humaine et le langage qui en est l'expression n'auraient pas des lois immuables aussi bien qu’une science qui ne doit la nécessité de ses axiomes qu’au plein et irrésistible acquiescement que leur accorde la raison même. Reid ajoute qu’il y a des premiers principes en matière de goût. La morale a les siens, et il se plaît à le proclamer; mais ceux qui obtiennent sa plus grande attention sont ceux qu’il appelle métaphysiques : il en distingue trois principaux. . |

Le premier est celui-ci : « Les qualités sensibles « qui sont l'objet de nos perceptions ont un sujet « que nous appelons corps ; et les pensées dont nous « avons la conscience ont un sujet que nous appe- « lons esprit.»

La substance corporelle et spirituelle n’a été niée

ou la croyance qui affirme comme probable la reproduction des mêmes phénomènes dans des circonstances semblables.

REID: - er ou du moins mise en doute par les disciples de Locke que faute de pouvoir déduire clairement l’idée de substance de la théorie des idées qu'ils s'étaient faite; ils trouvaient plus commode d’infirmer la substance que leur théorie. Mais comme Locke convient lnimême que nous ne pouvons concevoir que les qualités sensibles existent seules et par elles-mêmes, ils’ensuit que l’idée d’un soutien commun de ces qualités est une idée nécessaire. Peu importe que Locke ne puisse démontrer qu’elle soit une idée de sensation ou une idée de réflexion : cela ne change rien à la validité d’une conception et d’une croyance qu n’est . point l'ouvrage des’ philosophes ; et de même que l'étendue suppose un sujet étendu, la pensée suppose un sujet pensant.

Second principe métaphysique. « Tout ce qui « commence à exister est produit par une cause. »

On 2 tenté d’inutiles démonstrations de ce principe, connu sous le nom de principe de causalité. Hume a fait voir que toutes ces démonstrations supposent ce qui est en question, et en a conclu que la certitude du principe était douteuse : il en fallait conclure que le principe était évident de soi-même; tout ce qui est nécessaire est proprement indémontrable. En effet, le principe de causalité ne se laisse ni anéantir ni ébranler dans l’esprit; on ne peut dire pourtant qu’il soit une induction de l’expérience ; car l’expérience la plus constante prouverait tout au plus que les faits ont en général une cause, mais non qu'il füt nécessaire qu’ils en aient une. C’est ce que Reid établit avec une force à laquelle il ne nous semble pas que les Allemands aient rien ajouté.

: Troisième principe métaphysique. « Les marques « évidentes de l'intelligence et du dessein dans l'effet « prouvent un dessein et une intelligence dans la « cause. » ; snpst

‘Ce jugement dont l'autorité dans la pratique est incontestable, ne peut s'établir par aucune déduction. Car l'intelligence, le dessein, l'art, ne sont point des. objets des sens ; la conscience ne nous les révèle nulle part qu’en nous-mêmes. Cependant nul n'hésite à conclure d’une action courageuse le courage, d’une action prudente la prudence, et par conséquent d'un effet intelligent * l'intelligence ; ce jugement est donc naturel; l'esprit le porte de lui-même. On peut dire qu’il est nécessaire. Ce qui fait sa plus grande valeur, c’est qu’il sert de fondement à l’existence de Dieu. :

Tout philosophe qui n’est point sceptique reconnaît les premiers principes, aussi datent-ils de loin dans l’histoire de la philosophie. L’antiquité les multipliait arbitrairement, Aristote les prodiguait ; par une sorte de réaction, Descartes n’a guère admis qu'un seul premier principe ; c'est son célèbre enthymème qui repose sur l'autorité de la conscience. Fort de cette autorité, la seule qu’ilreconnüt, il a entrepris de tout en déduire par le raisonnement, c'est-à-dire de tout démontrer. L'entreprise était belle, mais elle a, contre son dessein, ouvert la porte au scepticisme qui à Suivi. En faisant au raisonnement une trop large part, il a obscurci l'évidence

* Cette expression n’est pas tout à fait correcte, mais elle est si claire que nous l’avons conservée.

REID. 229 d'un grand nombre de vérités qui ne relèvent pas du raisonnement. Qi

Locke dont l’excellent esprit n’est pas toujours conséquent à ses principes, et qui leur fait infidé-

lité par fidélité à la raison, a très-bien connu sous le nom de marimes l'existence des axiomes ou vérités intuitives; seulement il en a trop limité la portée ; et en soutenant, ce qui est vrai, qu'ils ne sont point la source de toutes nos connaissances, ila rapetissé Le rôle qu’ils ont joué dans les sciences.

L'existence et la validité des premiers principes sont incompatibles avec les théories sur le moi auxquelles la philosophie de Locke a conduit ses disciples. Si le moi n’est, comme le prétend Hume, qu'une succession d’impressions et d'idées , s’il n’est, comme le veut Condillac, qu’une collection de sensations et d'idées, que devient la vérité? Comment sont possibles les vérités nécessaires ? Comment sont possibles les principes non nécessaires, mais immédiatement évidents, mais primitifs, qui fondent les diverses existences ? Il faut donc reconnaitre les premiers principes comme des faits, les rattacher à Ja constitution même de l'esprit humain, les mettre au nombre de ces choses qu’on n’explique qu’en disant : Cela est ainst.

La raison, qui s’appuie et sur les premiers principes et sur toutes nos facultés, est donc une autorité inattaquable en ce monde. En effet, aucun argument ne peut être dirigé contre elle sans impliquer quelqu'un des premiers principes; et la condamnation denos facultés par nos facultés mêmes est un cercle. Le cercle est tout l’argument du scep-

230 ss ESSAI Il.

ticisme. Ce qui trompe et encourage le scepticisme, “c’est une vérité dont il abuse, savoir que nous sommes sujets à l'erreur, que nous pouvons toujours nous tromper : cela est vrai, et il faut en conclure que nous devons porter dans nos recherches la dé- ‘ fiance et la modestie ; mais non que toutes nos connaissances soient incertaines. L’homme n’est point infaillible, mais il y a des règles infaillibles. 11 n’échappe jamais complétement à l'erreur, mais il ya des vérités certaines. Son esprit, sa raison est imparfaite, mais il y a , sinon des sciences, au moins des connaissances parfaites. Les mathématiques, par exemple, sont pleines de démonstrations parfaites en elles-mêmes. Si l’on abuse de cette idée de la faillibilité humaine, au point d’en conclure l'incertitude universelle, il s’ensuit que cela même est incertain que l’homme soit infaillible ; et alors que dire? Ces deux: propesitioné — Laos est sujet à se tromper — l’homme n’est pas sujet à se tromper — deviennent également probables : qu’en PONS le scepticisme? :

Nos facultés méritent toute la confiance que le sens commun leur accorde. Cette proposition résume toute la philosophie écossaise. Elle doit faire pressentir quelles sont les opinions de Reid relativement à la morale. La liberté existe, puisque nous en avons conscience; et comme nous en ayons COnscience , elle est soumise à une loi morale qui subsi$te indépendamment de nous, et que nous avons la faculté de connaître. Comme toute autre vérité absolue , cette loi nous est attestée par nos facultés naturelles. Elle est l’objet d’une perception directe qu’on

REID. 231 pourrait appeler la perception morale. La notion du bien-et du mal n’est pas une simple notion abstraite. Elle n’est ni le résultat de l'expérience ni l'œuvre du raisonnement. Nous sommes constitués de manière à la concevoir, à prononcer des jugements moraux, comme des jugements sur la substance, l'existence ou la cause, et nous appliquons à nos propres actes ou à ceux d'autrui la notion du bien et du mal au moyen de cette faculté innée ;, qu'on nomme sens du devoir ou conscience. La conscience morale a ce caractère d’être à la fois une faculté intellectuelle et une faculté active. Cette faculté et toutes celles qui sont actives comme elle, . c'est-à-dire relatives à l’action (liberté, volonté, passions, etc.) , constituent l’homme moral, distinct et inséparable tout ensemble de lPhomme intellectuel. |

L'honime intellectuel de Reid est connu. C’est là proprement l'objet de la philosophie; c’est là le champ des systèmes. Ce que nous avons dit doit ‘sufire pour caractériser celui de l’école écossaise , et le terme de notre analyse est atteint. |

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