OBSERVATIONS GÉNÉRALES
Jusqu'ici nous avons raconté plutôt que nous n'avons jugé. Ce serait le moment de reprendre la doctrine de Reid et d’y faire la part exacte du faux et du vrai. Nous trouverions très-peu de l’un , beaucoup de l'autre; ou plutôt il n’y a guère dans Reid que de la vérité, mais il n’y a pas touie la vérité, Il
s’est peu égaré, il ne s’est pas assez avancé. Mais outre que dans le cours de cet ouvrage nous aurons plus d’une occasion de revenir sur sa doctrine, nous ne. pourrions la discuter sans répéter ce que d’autres ont: dit et mieux dit. Bornons-nous donc à distinguer dans Reid cinq points principaux : 1°. sa théorie psychologique en elle-même, savoir la théorie de la conscience et de la perception; 2°. sa controverse. sur l'existence de l’idée ; 3°. l'application de la théorie psychologique à la métaphysique; 4°. la valeur de la méthode qui l’a conduit à cette théorie, par rapport au reste de la science; 5°. enfin, le rôle de sa philosophie au milieu des systèmes qui Pont suivie où précédée. Tous ces points ont été traités avant nous; nous les toucherons rapidement. hormis le dernier qui nous retiendra davantage.
I. Reid, comme Descartes, a fait remonter la science à la conscience; il a eu raison. Sa description de la conscience est vraie en général; mais elle ne vaut pas ce qu’elle est devenue sous la plume de ses interprètes français. Plus précise chez M. Royer- Collard, plus précise et plus complète chez M. Jouffroy, plus précise, plus complète et plus profonde chez M. Cousin , elle est devenue tout à la fois égale à la réalité et susceptible de servir de point de départ à toute la philosophie. Mais dans le cercle même des idées écossaises, un compatriote distingué de Reid, M. Hamilton, qui a prêté à sa doctrine ce qui
“M. Royer-Collard, Fragments théoriques, OEuvres de Reid, T: Hlet IV.—M. Jouffroy, De la science psychologique, Mélanges philosophiques. — M. Cousin, Du fait de conscience, Fragments plulosophiques ; T. 1 et passim dans ses Cours.
REID. 233 Jui manquait, l’érudition et la rigueur, a montré ce que M. Royer-Collard lui-même avait méconnu, que la conscience n’est pas une faculté, mais la condition universelle de l'intelligence, et qu’en la séparant trop absolument de la perception, Reid avait quelque peu affaibli la foi que la perception mérite ‘. La connaissance que donne la perception est aussi immédiate pour la conscience que celle du fait de la perception même, et comme toute. perception est un rapport, les deux termes, savoir l’affection du moi sentant et la perception de l’objet senti, sont donnés dans une conscience indivisible. En d’autres mots, la conscience n'étant pas une faculté distincte, mais l'élément ou la forme de ‘toutes les facultés , n’est pas plus près niplus loin de telle faculté que de telle autre; et si elle est la source de toute certitude comme fait supérieur à l’objection, inaccessible au doute, elle communique son privilége à toute opération fondamentale du moi ;. ou plutôt-elle n’a pas de privilége, et c’est le droit commun des facultés que la certitude et des opérations actuelles et des connaissances absolues dont elles nous donnentla conscience.
II. Les résultats positifs de la grande polémique de Reïd contre la théorie de l’idée intermédiaire entre la sensation et l'esprit, sont définitivement
* Fragments de philosophie, par M. W. Hamilton, traduits par M. L. Peysse, p. 57. — M. Cousin avait également, bien qu’autrement, démontré que la perception étant une faculté de relation , n’était pas concevable, si elle ne donnait simultanément et nécessairement le sujet et l’objet avec une certitude égale. Cours d'hist, de Ta philos. mor., partie écossaise, VIII: lecon.
234 ESSAI If.
acquis à la science ; et l'hypothèse qu’il combat est, je pense, abandonnée. Peut-être n’a-t-elle pas autant contribué qu’il le suppose aux erreurs de la philosophie moderne; et ceux qui ont employé le mot idée, n’en ont pas toujours été dupes au point où il Va soupçonné. Mais ce qui est plus grave à remar= quer, c’est qu’en détruisant l’idée comme être, image ou empreinte, il a supprimé à peu près l’idée souvenir; du moins il n’a fait nulle réserve en faveur de cette faculté que nous possédons de reproduire idéalement soit les objets, soit les émotions, soit Les conceptions, sous un seul signe, ou , comme on dit, sous un seul concept, faculté qui n’est pas unique= ment la mémoire, quoiqu’elle en soit inséparable, et qui est nécessairement représentative, puisqu'elle ne rend que la réalité pensée, non la réalité sentié. Cette faculté, la mémoire, d’autres encore sont représentatives, c’est aussi une observation de M. Hamilton, tandis que la perceptiof est intuitive; c’est-à-dire qu’elle seule donne ou atteint l'objet, et les autres, la représentation de l’objet, distinction que Reid a omise dans sa crainte superstitieuse de rouvrir la porte à l'hypothèse des images intermédiaires. Il tombe cependant sous le sens que le souvenir de la perception ne peut avoir le méme objet immédiat que la perception même.
UT. Maintenant comment la théorie psychologique de Reïd, rectifiée ou non suivant ces indications, se comporte-t-elle quand on applique à la métaphysique? N’étant que l'expression systématique de la croyance naturelle, en ce qui touche l’origmé intérieure de nos connaissances, elle devient un
| REID, 235 titre pour. le sens commun, et elle l’exhausse au rang de principe régulateur de la science. Il semble, en effet, que pour la former il n’y ait plus qu’à rechercher par le même procédé ce que. révèle sur les vérités premières, sur les rapports essentiels des choses, sur leur essence même, l’exercice libre, naturel et régulier de nos facultés ; et la philosophie se trouve ainsi appuyée sur une base solide , sinon profonde. En lui-même, le principe de Reid est irréprochable, pourvu qu’on le traduise sous une forme plus sévère. Si l’on prend le sens commun, non tel qu’il existe en fait, mais dans ce qu'il a ca primitif et de fondamental, il est la raison humaine, et nul doute pour nous que l'observation et l’analyse de la raison humaine, que, si l’on veut, la psychologie de la raison humaine, ne soit la loi de la philosophie tout entière. Mais sous le nom de sens commun, la raison se charge d’un grand nombre de notions expérimentales et de croyances secondaires, qui ne sont ni permanentes, ni nécessaires , et qui peuvent cependant être admises dans la science à titre de principes du sens commun. La liste des vérités primitives serait ainsi portée à un nombre exagéré. C’est ce qu’on a justement critiqué dans Reid, et il lui est devenu presque impossible de rechercher comment naissent dans l'esprit, si elles y naissent, les vérités nécessaires, et s’il n’y aurait pas une faculté spéciale qui nous donne tous les jugements primitifs, ou du moins une loi qui règle leur apparition dans l'esprit’. En résumé,
* M. Joufiroy, Préface de la traduction de Reid. Voyez DST.
Reïd a bien connu ce que c'était que l’homme raisonnable ; il n’a pas connu aussi bien ce que c “était que la raison.
IV. Enfin, du rotE lt par Héquel Reid a montré la vraie Hit des phénomènes psychologiques, et du procédé par lequel il a constaté les principes du sens commun, il a tiré, et surtout ses continuateurs ont tiré pour lui l’idée générale d’une méthode. C’est la méthode psychologique, qu’ils ont appelée surtout méthode expérimentale, méthode d’observation et d’induction. Il y a assurément beaucoup de vérité dans tout ce que l’école écossaise aflirme de l’excellence de cette méthode. De même que pour faire les sciences de la nature, il faut regarder autour de soi, il faut pour faire la science de l’homme regarder en soi, et, pour les unes comme pour les autres, réfléchir sur ce qu’on a observé. Mais si l’on entend dans un sens strict cette assimilation des sciences philosophiques aux sciences naturelles, on court risque de mutiler les premières, et de poser des limites trop étroites aux entreprises et aux droits de l'esprit humain. Il est rare que la philosophie même la plus sensée n’outre pas son principe, et ne convertisse pas en erreur la vérité d’où elle est partie. C’est ainsi que les Écossais, pour avoir fixé d’abord leur attention sur les questions de fait, ont rejeté dans l’ombre ces questions ultérieures qui ne peuvent être résolues que par le raisonnement. C’est ainsi encore que pour avoir enfermé la science liumaine dans les bornes de l’observation, ils lui ontinterdit toute spéculation sur ces notions fondamentales de la métaphysique que l'observation ne donne
REID. 237 point. Les continuateurs de Reid, Dugald Stewart surtout, ont vraiment intimidé la philosophie. Tandis, par exemple, que son maitre est presque aussi explicite que Descartes sur la réalité et la distinction des deux substances, la substance corporelle et la substance spirituelle, Stewart en vient à s’interdire toute curiosité à cet égard, et l'interprète fidèle et clairvoyant de la doctrine écossaise parmi nous, M. Jouffroy , qui certes n’a jamais passé pour manquer de circonspection philosophique, a été obligé de condamner sévèrement cette fausse prudence qui eût ramené le scepticisme par la timidité *. |
V. Mais cette réserve même à l’égard des questions que l'observation seule ne peut résoudre, a servi puissamment la doctrine écossaise dans le rôle actif qu’elle a joué en Angleterre et en France, comme critique des philosophies contemporaines. Son caractère général la rendait particulièrement propre à les accabler du poids de leurs tristes ou folles conséquences. C’est sous ce rapport'que nous nous attacherons à la considérer en finissant.
Les conséquences du système de Locke interprété par le scepticisme, l'idéalisme, l’égoïsme, le nihilisme, paraissent , en effet , avoir été le motif déterminant qui suscita la doctrine de Reid. C’est contre elles que se souleva son bon sens, et le bon sens avait chez lui cette sagacité qui touche au génie. Comment n’aurait-il pas été pour toute philosophie paradoxale un incommode adversaire ? Il s’est préservé
: Préface déjà citée, IV, V, VI.
avec scrupule de la faute qui a compromis tant” de philosophes , l'abus de la logique.
C’est effectivement en convertissant en crcMÈEE logiques toutes les questions de la science que l’on réussit le mieux à obscurcir l’évidence et à manquer la vérité. On en convient depuis plus de deux siècles pour les sciences naturelles : il fallait s’en souvenir mieux dans les sciences philosophiques. Les faits qui servent de fondement aux unes ainsi qu'aux autres ne se démontrent point par arguments; ils se démélent et s’observent. En demander la preuve, c’est déjà faire profession de scepticisme; c’est se montrer sourd. à cette parole intérieure qui , sous le nom de conscience, atteste nos opérations, qui ; sous celui de raison, constate, distingue, apprécie directement toutes les vérités fondamentales. De ces vérités, les unes sont intuitives , les autres naissent si immédiatement des premières qu’elles en sont inséparables, et le lien qui les unit se découvre par un procédé spécial , que nos contemporains ont désigné par le nom contestable d’induction *. L'observation et l'induction , voilà donc la base de toute méthode; les faits primitifs et naturels, voilà le fondement de toute science. « La loi de la pensée, dit M. Royer: « Collard, qui fait sortir le moi de la conscience de « ses actes, est la même qui, par le ministère ét « l’artifice de l'induction, fait sortir la substance « matérielle de la perception de ses qualités. Aucune «autre loi ne lui est antérieure; elle agit dans la
‘ Voyez, dans le ‘second volume, l’Essai X:, et la préface que
M: Cousin a jointe à son édition des Œuvres philosophiques de M. Maine de Biran.
REID. 239 « première opération de l’entendement; par elle « seule naissent toutes les existences ; l’analyse s’y « arrête comme à une loi primitive de la croyance « humaine. Si nous étions capables de remonter plus « haut, nous verrions les choses en elles-mêmes ; « nous saurions tout. Quand on se révolte contre « les faits primitifs, on méconnaît également la con- « stitution de notre intelligence et le but de la phi- « losophie. Expliquer un fait, est-ce donc autre « chose que le dériver d’un autre fait? et ce genre « d'explication, s’il doit s'arrêter quelque part, ne ‘ «suppose-t-il pas des faits inexplicables? n’y as- « pire-t-il pas négessairement? La science de l’esprit « humain aura été portée au plus haut degré de per- « fection qu’elle puisse atteindre, elle sera complète, « quand elle saura dériver l'ignorance de sa source « la plus élevée. »
+ Onpourrait reconnaître le caractère et la portée de la doctrine écossaise à l'introduction dans la science d’un seul mot, que nous ne nous rappelons pas avoir . souvent rencontré dans les écrits des philosophes : c’est le mot de croyance. L'esprit humain en effet a des croyances naturelles et essentielles, qui sont les ressorts de toute activité. Or, ces croyances sont déjà des faits; et elles entraînent d’autres faits auxquels elles se rapportent. La croyance, c’est l’idée impliquant réalité de son objet; ce mot distingue donc et signale une philosophie ; il la préserve dès le début de toute apparence de scepticisme ou d’idéalisme, et il exprime le fait pratique d’une manière plus exacte. En effet si vous appelez idée toute notion primitive, vous donnez à entendre que la réalité est une notion
déduite, et vous vous créez unegrande difficulté, celle de faire sortir de l’idée Ja foi dans son objet ; il y a là un abime qu'aucun raisonnement ne saurait franchir. Si, au contraire, vous préférez une expression qui comprenne également la pensée de l’objet et celle de son existence, non-seulement vous vous épargnez une difficulté fort embarrassante, mais VOus reconnaissez et rendez la vérité, qui est que l’une comme l’autre pensée est également primitive, également enveloppée dans toutes les notions, éléments essentiels de la raison humaine. Ce sont donc des croyances; du moins on peut les appeler ainsi. Cette synthèse est l’œuvre de la nature, elle est la naturé même. Permis ensuite à l’analyse de distinguer , dans chaque croyance, ce qui est d’intelligence, ce qui est de foi, enfin la perception, la conception , l’idée. Cette distinction faite ainsi plus tard indique assez qu’elle n’est qu’une classification scientifique, et qu’il n'existe àucune iuégalité de certitude entre ces divers faits ou plutôt entre ces divers éléments du même fait. | S Cependant, comme Reid écrivait dans un pays où les esprits, naturellement sensés, fuient les conséquences extrêmes , il ne parait pas toujours avoir la mesure de la hardiesse ou de l’obstination avec laquelle on peut lui répondre. Il semble ignorer à quels excès peut se porter l’esprit philosophique, et croire qu'il a confondu un adversaire, dès qu’il Va convaincu de scepticisme ou accusé de matérialisme. Ne sait-il donc pas qu’il y a des gens qui font gloire de l’un et de l’autre? Et n’a-t:il pas prévu qu’au lieu de lui céder, on s'occuperait des moyens de fortifier
REID. 241 et pour ainsi dire d’ acérer toHtes les objections de il pense avoir brisées ?
L’idéalisme et le matérialisme peuvent être également déduits des principes de Locke, et le scepticisme peut également incliner vers l’un ou vers l’autre. On sait comment les nations pensantes se sont partagé l'héritage philosophique : scepticisme etidéalisme, voilà pour l'Allemagne; scepticisme et matérialisme , voilà pour la France. L'esprit humain chez nous n’aime ni le vague ni le bizarre. Après de
longues erreurs, après d'innombrables controverses,
il y a dans le doute une prudence apparente qui deait nous convenir. Le sensualisme a un caractère positif, le matérialisme prend une forme expérimentale qui devait tenter notre raison; aussi le peuple philosophique de la France s’est-il divisé en ces trois nuances : le matérialisme proprement dit ; le sensualisme inconséquent , et qui ne nie point l’âme, ni Dieu; le scepticisme modéré, qui se rapproche de l’une ou de l’autre des deux précédentes nuances. Voilà quels ont été les derniers fruits, parmi nous, de la philosophie du xvim° siècle.
C'est'en présence de cette situation des esprits et des sectes qu'il faut placer la philosophie écossaise. Forte contre Locke, Berkeley, Hume, peut-être n'est-elle pas prête pour d’autres adversaires. La métaphysique des sensations a gagné en France ure clarté persuasive, et les apparences d’une déduction au moins fort élégante dans les ouvrages de Condillac; la sensation concentrée en elle-même est devenue le fait unique servant de principe, soit à l’intelligence, soit à la science. L'école écossaise aurait