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IDÉE D'UNE SCIENCE TRANSCENDANTALE

L'homme connaît ou croit connaître. La connaissance suppose une faculté de connaître ; mais pour que celle-ci soit mise en action , il faut que les objets affectent nos sens. Aussitôt, d’une part, il naît en nous des représentations de ces objets ; de l’autre, la puissance intellectuelle s'émeut, et ces représen— tations sont les termes de comparaison qu’elle associe ou qu’elle sépare. Ellé les exploite comme une matière brute, et fait servir ainsi les impressions sensibles à cette connaissance qu’on appelle l'expérience. |

Ainsi, dans le temps, aucune connaissance ne précède en nous l’expérience. Toute connaissance commence avec elle, c’est l'expression exacte de

phie transcendantale, par L- EF. Schon ( r vol. in-8 , Paris, 1831). M. Cousin a discuté çà et là dans ses ouvrages presque tous les points principaux du kantisme; mais l’exposition la plus étendue qu’il en ait encore donnée se trouve dans les douze dernières leçons de son Cours d'histoire de la philosophie moderne, 1816-1817 (x vol. publié en 184x ). Il prépare une exposition critique de cette philosophie qui sera complète et définitive. On trouve un tableau intéressant, quoique sommaire, des idées fondamentales de Kant dans un ouvrage récemment publié intitulé Dictionnaire des mathématiques, axt. Philosophie des mathématiques.

Voyez aussi les histoires de la philosophie, l'Histoire compare ; de M. de Gérando, l'Histoire de la philosophie allemande, par M. Barchou de Penhoen, et les traductions de Tennemann et de Buhle. . ;

l’axiome célèbre en philosophie : « Toutes nos connaissances viennent de la sensation. »

Cet axiome, en effet, va trop loin. Rien ne prouve encore que la connaissance soit due à la sensation. De ce qu’elle commence avec l'expérience, il ne suit pas qu elle en provienne tout entière. Il est au moins possible que la connaissance expérimentale ou empirique soit un composé de ce que nous recevons par les impressions , et de cé que nous y ajoutons de notre propre fonds.

-Y a-t-il des.connaiïssances, ou dans la connaissance y a-t-il des éléments qui ne viennent ni de l'expérience ni d'aucune impression sensible? C’est là la question.

De telles connaissances ou de tels éléments de connaissance , s’il en existe, sont dits & priori, pour les distinguer des connaissances empiriques qui ont leur origine a posteriori, c'est-à-dire dans l’expérience. |

Il faut entendre ces mots a priori dans un sens rigoureux. En effet, on traite souvent de notions a priori, des connaissances qui ne Sont pas, il est vrai, déduites immédiatement de l'expérience, mais d’une règle générale , laquelle d’ailleurs est empruntée à l expérience. Ainsi, par exemple, qu'un homme ait miné sa maison, et qu’elle s'écroule, on dira : il devait savoir a priori qu’elle s'écroulerait ; c’est-àdire : il n’avait pas besoin d'attendre l’expérience pour être assuré de la chute. C’est en effet une règle générale que les corps sont pesants, et que par conséquent, privés d'appui, ils tombent. Mais cette règle, bien que connue dès longtemps de l'esprit, .bien

qu'antérieure à l'expérience particulière que nous avons supposée, ést elle-même dérivée de l’expérience. C’est une connaissance générale, ce n’est pas une connaissance rigoureusement a priort.

Il ne faut donner ce nom qu'aux connaissances indépendantes non-seulement de telle ou telle expérience particulière, mais de toute expérience quelconque. Ces connaissances sont dites pures, lorsqu'il ne s’y mêle absolument rien d’empirique. Ainsi, par exemple, cette proposition : « Tout changement a sa cause », est, comme on va le voir, une connaissance a priori; mais elle n’est pas pure, parce que l’idée de changement ne peut être puisée que dans l'expérience. Nous ne l’aurions pas, si nous n'avions rien vu changer. |

Qu'il y ait des connaissances pures, des connaissances a priori, © est ce dont on ne peut douter, si l'on veut bien observer et réfléchir. ;

1°. L'expérience nous enseigne bien ne chose est de telle ou telle façon, mais non qu’elle ne puisse être autrement; elle nous enseigne les conditions actuelles, non les conditions nécessaires; or,il y a des conditions nécessaires; nous concevons , nous connaissons des conditions nécessaires. Nous avons donc des connaissances qui ne procèdent pas de l'expérience. Si une proposition se conçoit sur-le-champ en vertu de sa nécessité propre, c’est un jugement a priort.

2°. L'expérience ne confère jamais aux jugements qu’elle fonde, une rigoureuse universalité, mais une généralité supposée par induction. Les jugements généraux fondés sur l’expérience, peuvent tous se I. 17

traduire ainsi : « Autant que.nous l’avons observé jusqu’à présent , il ne se rencontre aucune exception à cette règle. » C’est une conclusion de ce qui est valable pour la plupart des cas, pour tous les cas connus , à ce qui est valable pour tous les cas possibles. Lors donc qu’un jugement est évidemment en possession d’une universalité rigoureuse , il sort d’une autre source que l’expérience.

Il est peu de jugements d’expérience aussi certains, aussi généraux, que celui-ci : « Tous les corps sont pesants. » Cependant il n’est ni absolument nécéssaire, ni rigoureusement universel; car on conçoit que les corps pourraient n’être pas pesants: donc point de nécessité ; et l'expérience seule autorise à dire.qu'aucun corps n'est sans pesanteur; une exception à la règle est-possible, et cette règle m’exprime que le résultat d’observations que rien n’a encore démenties : donc point d’universalité.

Mais il y a des jugements absolument nécessaires et rigoureusement universels.

D'abord telles sont les propositions des mathématiques. A.ces propositions : « Dans la proportion géométrique, le produit des termes extrêmes est égal au produit des termes moyens.» —« Les trois angles d’un triangle sont égaux à deux droits », non-seulement il n’y a pas d’exception connue, mais il n’y en a pas de possible, il n’y en a pas de concevable.

En second lieu, la raison commune emploie de tels jugements et les prend pour points d'appui. À défaut de toute autre preuve, on pourrait demander comment les connaissances empiriques seraient pos-

KANT. 259 sibles , s’il n’y avait pas de connaissances à priori. Que serait l'expérience, l’ expérience existerait-elle siellen avait pas des PERS qui lui donnent sa forme et sa valeur,” car il implique que les règles de lexpérience viennent de l’expérience même. Les ; jugements d” expérience supposent au moins les conditions du jugement, et les conditions du ; jugement ou les règles en vertu desquelles le jugement est bon ou mauvais sont apparemment a priori dans l’esprit. Ce sont bien là des connaissances & priori.

Prenez un axiome usuel et pratique, par exemple Vaxiome déjà cité : « Tout changement a sa cause. » L'idée de cause ne contient-elle pas celle d’une liaison forcée entre la cause et l’effet ? Est-ce simplement une liaison fréquente et probable ? Non, c’est uné combinaison nécessaire et universelle. Dérivezla de Pexpérience, elle s’annulle; la sensation ou l'expérience , en effet, ne vous donne que des phénomènes qui se succèdent , une conjonction fortuite d'accidents; Hume l’a prouvé. Cependant l’idée de causalité existe dans l'esprit; elle y est inébranlable ; elle donne naissance à des jugements nécessaires et universels ; elle n’est donc pas d’origine empirique, c’est une connaissance a priort qui se traduit en jugemenis a priori.

Enfin il est si vrai que l'expérience n’est pas la source unique de nos connaissances, cela est si vrai, que l'esprit humain, par un irrésistible penchant, abandonne souvent le champ de l’expérience, et se lance dans ces hautes recherches dont l’objet ne tombe sous les prises d'aucune expérience possible, Dédaignant le monde des sens, armé d'idées qui ne

correspondent à aucune apparition extérieure, il construit des jugements tout spéculatifs et semble atteindre des connaissances qui portent dans une sphère où nulle expérience ne pénètre. Et rien ne peut le faire renoncer à ces sublimes travaux qui plaisent à la raison. pure; elle revient sans cesse a ces problèmes inévitables : Dieu, la liberté, limmortalité. Où est l’expérience qui puisse servir de point d'appui à la science dévouée à ces problèmes, je veux dire la métaphysique? Comment cette science prend-elle sur elle d’en aborder l'examen, sans avoir seulement regardé si elle en a le droit et les moyens, sans avoir établi sa puissance ou son impuissance pour une si grande entreprise?

Avant ces problèmes, il y aurait donc une question; avant la métaphysique, il y aurait donc une science. C’est celle qui rechercherait comment on peut ainsi sortir du domaine de l’expérience, sur la foi de quelles idées primitives on peut s'élever à ces spéculations aventureuses, quelle est l’origine et la portée de ces axiomes sur lesquels on s’appuie, sans savoir d’où ils viennent, pour ériger le brillant édifice des spéculations métaphysiques. Cette science serait celle des fondements de la connaissance humaine. Mais le désir d'étendre cette connaissance, l'attrait puissant des recherches spéculatives l’emporte. On aime à planer dans un large espace; une fois hors du cercle de l'expérience, on est assuré de n'être ni retenu, ni contredit par elle; on se sent libre et puissant. N’a-t-on pas d’ailleurs l'exemple des mathématiques qui sont en vieille possession de la certitude, qui ont une vieille renommée d’évi-

KANT. . 961 dence, et qui, appuyées sur des idées a priori, trouvent la vérité hors de l'expérience? Fort d’une telle preuve de la puissance de la raison , le penchant à l’agrandissement scientifique ne connaît plus de Hticol La plus légère colombe, tandis que dans son vol rapide elle sent la résistance de l’air, ne peut-elle pas rêver que dans un espace vide d'air son vol sérait plus libre et plus rapide encore? Ainsi rêve l'esprit humain; ainsi Platon, délaissant le monde sensible, s’élançait sur les ailes des idées dans les champs de l’entendement pur.

Singulière destinée de notre raison ! Toujours elle se hâte d’élever l'édifice, et bien tard elle songe à s'assurer de la solidité des fondements. Pourvue d’une multitude de connaissances acquises, riche d'idées plus ow moins confuses , elle se plait à les classer, à les éclaircir, à les développer; elle se donne ainsi et le plaisir de l’activité, et l'apparence, de lumières nouvelles ; elle croit apprendre, et ne revient pas sur ces connaissances et ces idées pour les approfondir, les apprécier, les raffermir, et, en quelque sorte, assurer son pavillon avant d'états combat. Que d’esprits et même d’esprits philosophiques à qui la question de la valeur originelle des éléments de la connaissance n’est jamais venue à la pensée !

La question qui vient d’être indiquée est, en quelque sorte, l’objet de toute la philosophie de Kant. Cette philosophie est précisément la science première de toute métaphysique. C’est ce que fera mieux comprendre l'exposé qui va suivre.

C’est un lieu commun de la logique que tout ju-

gement renferme un sujet et un attribut, et exprime la pensée d’un rapport entre tous deux. Mais ce rapport est possible de deux manières : ou l’attribut appartient au sujet, comme quelque chose qui est contenu dans l’idée-du sujet, qui est pensé avec lui et n’en peut être séparé; ou l’attribut n’est pas compris dans le sujet, quoiqu'il lui soit légitimement réuni’. Dans le premier cas, le jugement est analytique ; dans le second cas, il est synthétique. IL y a dans l’un identité de l’attribut au sujet; dans l’autre il y a combinaison sans identité. En‘un mot, ou la proposition qui exprime le jugement analyse le sujet en extrayant l’attribut, ou elle ajoute au sujet en lui rattachant L'attsiboss : ou elle explique, ou elle amplifie; à l'analyse, ici la synthèse.

Ce jugement : tous les corps sontétendus,estun jugement analytique; car l’idée d’étendue n’ajoute rien à l’idée de corps ; elle y est nécessairement comprise; qui pense le corps, pense l’étendue. Le jugement ne fait donc que développer le sujet; il n’en sort pas pour y rien ajouter. |

Au contraire, ce jugement: tous les corps sont pesants , est un jugement synthétique, car on peut concevoir le corps sans la pesanteur. Le corps n’est pas nécessairement pesant. L'idée de corps étant indépendante de celle de pesanteur, il faut quelejugement sorte de la première pour y joindre la seconde. Ce dernier jugement est fondé sur l'expérience. C’est elle quiseule nous autorise à rattacher un attribut nouveau à la simple idée de corps. Mais le ju-

* Il n’est question ici que des jugements affirmatifs. On fera aisément l'application de cette théorie aux jugements négatifs.

KANT. 263 gement analytique : tous les corps sont étendus, n'a besoin d'aucune expérience. Aucune expérience n’est nécessaire pour tirer d’uné idée ce qui y est nécessairement compris. À yant l’idée du sujet , j'ai toutes les conditions du jugement analytique. Tout jugement analytique est donc un jugement a priort.

Dans le jugement synthétique qui nous a servi d'exemple, à la connaissance que j'ai du corps j'ajoute une autre connaissance; j'apprends de lexpérience que la pesanteur est constamment unie aux autres caractères du sujet, et je l’ajoute il n’y a pas identité entre les deux termes du jugement ; mais ily a union, union synthétique. L'expérience n’est qu'une synthèse d’intuitions diverses qui s’appartiennent lune à l'autre, mais d’une manière contingente et non par un lien nécessaire. ai

Les jugements analytiques sont a priori ; ils ne donnent aucune connaissance réelle. Les jugements synthétiques ajoutent au contraire à nos connaissances, et généralement cette addition de connaissances vient de l’expérience : les jugements synthétiques sont donc, en général, a posteriori. |

Mais puisqu'il y a des connaissances a priori, il faut bien qu'il y ait des jugements synthétiques & priori. Comment sont-ils possibles ?

Soit le jugement : tout ce qui arrive , tout événement a une cause. Ce jugement est nécessaire et universel ; il né vient donc pas de l'expérience, il est donc a priori. Cependant il est synthétique. Dans l'idée de quelque chose qui arrive, je comprends une idée d’existence, une idée de temps, etc. De là je pourrais tirer des jugements analytiques. Mais

l’idée de cause n’y. est pas essentiellement comprise. L'idée de cause est hors de: l'idée de ce qui arrive; lle signifie quelque chose qui en est différent, Comment donc se fait-il que je conçoive et que je dise qu'elle lui appartient ,'que le différent appartientau différent et lui appartient nécessairement ? Quelleest cette , cette inconnue sur laquelle s'appuie l’entonte - lorsqu' il distingue hors du sujet À un attribut B, étranger à cette idée À, et qu'il n’en juge pas moins que cette idée B est unie à cette idée À, et que leur union est nécessaire, quoiqu’elles puissent l’une et l’autre être pensées séparément? Ge ne peut être l'expérience, encore une fois; car expérience et nécessité impliquent. L’entendement prend donc sur lui cette synthèse, il a un ‘pouvoir synthétique qui lui est propre, ou plutôt ilene peut se dispenser de produire de ces jugements synthétiques dont hors de lui rien ne rend raison.

Ainsi les jugements analytiques sont ce que Condillac APR des jugements identiques. [ls sont trèsutiles pour la clarté des idées et l’ordre de nos connaissances. Mais ils ne nous donnent ni idées, ni connaissances de plus ; ils sont & priori. |

Les jugements synthétiques nous conduisent seuls à l'acquisition d’une connaissance réellement nouvelle. Ils sont & posteriori ou a priori. LU

Dans le premier cas , ils nous procurent une connaissance tout empirique.

Dans le second, ils sont supérieurs à l'expérience: Ils constituent toute notre connaissance «a Fée Ils lui servent d’axiomes.

Toute science vraiment spéculative, ou pour par-

KANT.- 265 ler comme Kant, toute science théorétique a pour principes des jugements synthétiques a priort. Gette vérité, Kant la regarde comme une grande découverte , et elle est en effet la pierre angulaire de sa pliloso pie! | 's

* Elle se prouve par le triple exemple des mathématiques , de la physique pure, de la métaphysique.

1°. Les LÉ. EME On ne s’est pas aperçu jusqu'ici que les jugements mathématiques étaient des jugements synthétiques a priori. De ce qu'une proposition complète l’idée du sujet par celle de Pattribut, on est porté à inférer que celui-ci est toujours compris dans celui-là; mais il n’en est rien. Soit la proposition sept et cinq font douze. X1 semble au premier abord que douze sôit la même chose que sept et cinq, et que ce jugement puisse, comme tous les etats analytiques, se traduire ainsi : le méme est le même sous une exprèssion différente ; mais nullement : sept et cinq , ou si l’on veut, l’idée d'une somme-de 7 et'de 5 ne contient rien de plus que la réunion de deux nombres dans un seul. Mais quel est ce nombre « qui réunit les deux autres ? C’est ce qui n’est nullerent renfermé dans l'idée de la réumion de ses éléments. Ce nombre est 12; l’idée de 12 est autre ‘chose que celle de 7 + 5. Celleci, c’est l'idée de 7 réuni à 5; l'idée de 12 est l’idée d’un nombre entier, d'un tot divisible par 2, par 3, par 4, par 6, etc., etc. Ainsi, la proposition arithmétique est synthétique. Ceci paraîtrait encore plus clairement, si nous prenions des nombres plus forts. Jamais lé éléments d’un total considérable

additionnés , mais non résumés ét combinés. en un seul nombre, ne vous mrpr di l'idée de + | mombre. rames à hé

On peut dire la ‘même chose des pro Boéities géométriques. Dans celle-ci : a ligne droite est la: pis courte entre deux points , NE dmigent le sujet n’est pas compris dans l’attribut. La notion de droit: (qualité) ne contient rien dela notion de plus court (quantité), Ce caractère de la plus courte entre deux points n’est pas puisé dans l’idée de ligne droite; aucune analyse ne saurait l’en extraire. Que l’on fixe deux points, ‘que l’on trace une figure, on aura emprunté le secours dé l'intuition sensible, et l'on concevra plus âisémient la proposition. On ne la concevrait pas moins bien en se représentant en esprit les deux points et la droite. Mais il est évident que ce n’est ni le tracé, ni l'expérience; ni cette représentation qui nous portent ;: qui nous forcent à reconnaître pour évidente, pour univer=selle et nécessaire, la proposition elle-même. Elle est synthétique, et elle est a priori. * + Te

2. La physique” pure. Cette science offre égale ment des principes où nous retrouverons les mêmes caractères. Qui pourrait les contester à cette p'oposition : Dans tous les changements du monde physique, laquantité de la matière rêste invariable ? Voilà certainement un. jugement nécessaire pour la physique. Or, peut-on nier quela quantité delamaièrene soit une idée, et la permanence invariable une autre? qui pense l’une ne pense pas nécessairement l'autre; et pour joindre l’une à l’autre, il faut sortir de la première et passer à la seconde, en les unis-

- KANT: 26% sant par la pensée. La pensée unit les idées; c'est comme un pont d’une seule arche jeté entre deux rives. s sw,

3, La métaphysique. Il est évident que pour arriver à des connaissances positives, elle forme des jugements synthétiques ; et comme c’est une science spéculative, il faut bien que ces jugements soient a priori. Kant ne veut pas s'engager ; il regarde la métaphysique comme une tentative de science, plutôt que comme une science véritable. On verra plus loin de quelles précautions défiantes 1l entoure et les moyens de recherche et les découvertes de la * métaphysique. Mais telle qu’elle est, elle existe en fait ; elle est indispensable à l'esprit humain ; elle est l'expression de ce besoin spirituel que l'homme éprouve d'étendre incessamment ses connaissances & priori; et pour.que cette extension ait lieu, il faut bien qu’il ne se borne pas à analyser .des-idées acquises; il faut qu’il y ajoute ce qui n’y était pas natu= rellement contenu. Il faut donc qu’il porte a priori des jugements synthétiques. Le mot métaphysique lui-même désigne une science qui est au delà de l'expérience.

Veut-on des exemples; ils n’abondent que trop. Tel est celui-ci : le. monde doit avoir eu un commencement. Il est certain qu’à tort ou à raison la . métaphysique tient ce jugement pour nécessaire. Il est également certain qu’on peut avoir une idée du monde, sans avoir jamais pensé qu’il ait commencé. Cette dernière idée est donc réunie à la première par voie de synthèse, et certes nul ne s’avisera de prétendre que cette synthèse-là . s’autorise d’aucune

expérience. C est donc un axiome métaph ysique ; ou un principe a priori.

L'existence des sciences théorétiques dépend, comme on le voit, de l'existence des jugements synthétiques a priori. C omment ces mêmes juge ments sont-ils possibles? En posant ce problème 6 on met en question la métaphysique, la physique pure, les mathématiques.

. Si la métaphysique seule y était engagée, on pour-

rait prendre son parti de laisser la question indécise. Kant paraît tout prêt à s à: résigner. Il trouve la métaphysique si hasardée, si incomplète, si incohérente, qu 11 hésite à lui donner le nom de science ; et il ‘pardonne facilement à Hume de l'avoir ébranlée , en attaquant l'autorité d’un seul principe, , celui de PR EN Mais il n’en est pas de même de la physique, ni surtout des mathématiques. Ce sont bien certainement des sciences, s’il y a des sciences au. monde; elles sont données; il est donc permis de demander comment elles sont possibles; car elles doivent être possibles , puisqu'elles existent. Et même la métaphysique, si comme science son existence est douteuse, elle existe au moins comme disposition naturelle. C’est un fait que la raison humaine est sans relâche éntraînée vers ces questions qui ne sont solubles par aucun des principes issus de l’expérience, et qu'en tout temps, chez les hommes élevés au-dessus du travail purement matériel, ilya eu quelque métaphysique. Elles renaissent incessamment, ces questions attirantes que se propose la raison pure. En vain le temps fauche les systèmes ; les tiges tombent , mais la racine ne périt pas.

Comment donc est-elle possible, cette métaphysique sans cesse essa yée ? Certes, la question vaut la peine qu'on l’examine. Cet examen d’ailleurs doit servir , ‘soit à confirmer, soit à détruire, soit à limiter la puissance et les droits de la raison à l'égard .de ces sortes de recherches. Ce résultat, quel qu’il fût, serait scientifique. Il réduirait la métaphysique à ce qu'elle est effectivement, et cela même serait une connaissance posipuie:

Ainsi donc, iln’y a pas de curiosité vaine à rechercher si la raison pure, soit qu ’elle s’en tienne aux mathématiques , soit qu’elle s’abandonne à la métaphysique, est en droit de procéder dogmatiquement, c’est-à-dire sans se rendre raison des données intellectuelles qui lui servent de point de départ, sans examiner si elle a tifre et qualité pour l’entreprendre ; et puisque ces études ont about, puisqu'elles ont nintnie des sciences, sans vérifier comment ces sciences sont possibles. Tel est le grand problème

exprimé par ces mots : « Comment sont possibles les « jugements synthétiques & priori : ? » L'examen de ce problème est toute une science dont l’ objet est la raison pure. La raison est éminemment le pouvoir de connaître; c’est la connaissance en puissance. La raison pure contient les principes de la connaissance a priori. Lascience doit la considérer dans ses éléments, dans ses lois, dans ses procédés , indépendamment del ‘objet même de ses connaissances. Kant appelle cette science du nom qu'il donne à son principal ouvrage : Critique de la raison pure. a

Cette science est critique , car elle a pour but moins de donner la connaissance que de l’expliquer, moins

d'agrandir la raison que d’y porter la lumière. Elle laisse de côté la nature des choses, mystérieux objet des sciences métaphysiques, pour ne s'occuper que de lintelligence qui juge dela nature des choses, etencore de l'intelligence seulement en tant qu’elle connaît a priori.

Toute connaissance qui ne porte pas tant sur les objets à connaître que sur les moyens de connaître a priori, est dite éranscendantale; voilà le sens de ce mot plus souvent répété que Compris ; et que l’on adresse parfois à la doctrine de Kant comme une injure. La philosophie transcendantale doit, autant que possible, exclure toute idée qui contienne un élément empirique. La connaissance & priori doit S'y montrer entièrement pure. La morale elle-même, quoiqu’elle repose sur des priñcipes & priori, n’y . doit pas figurer, car elle ne peut être séparée de son but pratique, des volontés et des sentiments qu’elle doit détruire ou diriger, épurer ou contenir. Or, tout cela touche à l’expérience. La philosophie transcendantale proprement dite serait une science positive et complète de la raison pure où absolument spéculative. Kant n’en donne que la critique; on verra qu'il tient plus que ce mot ne promet.

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