‹ Essais de philosophieChapitre 16 sur 28 · ESTHÉTIQUE TRANSCENDANTALE · texte numérisé non relu

ESTHÉTIQUE TRANSCENDANTALE

ÿ- Ie. Objet de l'esthétique transcendantale.

Le Saint: dé départ de la philosophie critique ou transcendantale (car on lui donne indifféremment ces deux noms ) est maintenant connu. L” introduction qu’ on vient de lire contient peut-être la plus grande nouveauté de la doctrine de Kant. Elle montre du moins comment il a conçu la La nus , ét comment ils’est efforcé d’en frite ce qu’on n’en avait

jamais fait, une science exacte.

Nous avons vu que cette science est celle des fondemen ts de la connaissance humaine. Il est temps de la commencer. |

L'homme a connaissance des objets extérieurs , il a connaissance de lui-même. re cette connaissance soit légitime, certaine, complète, ce n’est pas la question. Toujours est-il qu’il est en communication avec le monde extérieur, et pour ainsi parler, avec lui-même. Il observe ce qui se passe au dehors et ce qui se passe en lui. Gette double faculté ou cette double opération, beaucoup de philosophes l’expriment d’un seul mot, sentir. L'homme, disent-ils, sent les objets.et se sent lui-même. Kant n'aurait nulle répugnance à nommer cela sensibilité, pourvu qu'on distinguât seulement dans la, sensibilité le

1 Le premier nom est pris du procédé, le second, de l’objet de la philosophie de Kant.

sens interne et le sens externe, ou la sensibilité en rapport avec l’intérieur et la sensibilité en rapport avec l’extérieur.

Qu'est-ce qui sent dans l homme ? Quel est le sujet sentant? Nous sommes loin de cette question ; et c’est sans prétendre la résoudre que nous pourrons quelquefois appeler &me le théâtre des opérations de la sensibilité. Quelle que soit la nature du principe qui sent et que pense , esprit ou matière, personne ne nie qu’il n’y ait en nous, substantiellement ou par abstraction, un étre mental, une existence intellectuelle, un intérieur enfin qui observe et qui s’observe. Or nous n’entendons nullement décider ici ce que l’âme est essentiellement, , nous ne rechercherons que ce qu’elle fait et ce qu’elle contient.

Ame ou Re , sensibilité, sens externe, sens interne, jusqu'ici tout est simple et clair. Voilà.des mots et des idées qui ne doivent encore embarrasser personne.

Pour que la faculté de connaître s ‘applique à à un objet, il faut que cêt objet soit donné. Lorsqu'un objet est donné, nous sommes affectés d’une facon quelconque, le TRES de la sensation s ’accomplit.

Ce fait peut être décomposé au moins par l'abstraction, au moins par le langage. >

De l’objet donné on peut 1e qu'il nous apparaît ; c’est une apparition où phénomène.

L'effet produit par l'apparition, ou plutôt l’'ensemble de ce qui se passe dans l’homme ainsi affecté, se nomme sensation:

A l’occasion de l'apparition , au moyen de la sen-

vw

KANT. 273 sation , le moi se représente l’objet, il a une représentation.

La connaissance qui en résulte, la connaissance qui résume tout cela, la connaissance rapportée immédiatement à l'objet apparu, s'appelle intuition.

. Ainsi, la connaissance intuitive a lieu quand l’objet est perçu ou la représentation rapportée au phénomène, sans qu'il soit nécessaire de connaître ce que c'est que ce phénomène ou cet objet. Mais Pintuition d’une chose confine au concept de la chose, à l’idée ou notion de la chose, pour parler le langage ordinaire de la philosophie. Le concept, c’est l'intuition mieux connue, c’est la représentation comprise par l'esprit. Un sauvage voit un objet au loin, une maison, par exemple. Il aperçoit et distingue parfaitement cet objet; mais il ne sait pas que c’est une maison ni ce qu'est une maison : il n’a qu'une intuition, L'homme civilisé, qui voit la maison et qui connaît que c’est une maison, a l'intuition et le concept. La matière de la connaissance est la même pour tous deux; la forme diffère; la matière tient à l’objet, la forme au sujet. Toute connaissance est un rapport entre l’ohjet et le sujet. Sous le premier point de vue, elle est déterminée par la représentation; sous le second, par la conscience. Ainsi, dans l’exemple, les deux hommes, pour une représentation égale, n’ont pas chacun conscience d’une connaissance égale.

On pourrait dire que Fintuition connaît, et que le concept reconnait. Il n’y a rien que de particulier dans l'intuition sans le concept, et dans le concept

il y a toujours quelque chose de général rapporté à l'intuition actuelle. Aussi Kant dit-il que l’intuition est une représentation singulière, le concept une représentation générale. L'une appartient à la sensibilité, l’autre à l’entendement.

La sensibilité qui nous occupe ici principalement n'est encore que la faculté générale d’avoir ,des représentations en tant que nous sommes affectés des objets. Elle n’est que le nom de notre aptitude à être modifiés par les circonstances extérieures, ou de cette réceptivité générale, attribut de l'espèce humaine. Puisqu’elle seule nous met en rapport avec les objets, et pour que la sensation s'accomplisse, puisqu'il faut que les objets soient donnés, il suit que la sensibilité s'appuie sur l’expérience. C'est ce qu’on exprime lorsqu'on dit que l'intuition qui apartient à la sensibilité, est empirique, Elle ne se rapporte à l’objet que moyennant la sensation qui elle-même exige que l’objet soit donné; elle est donc fondée sur l'expérience : elle est empirique , et comme telle, a posteriori. Tout cela veut dire qu’elle n’est point indépendante et absolue. C’est ce que les philosophes de l'école de Locke exprimeraient inexactément en disant qu’elle vient des sens. :

Dans l'intuition empirique ou plutôt dans l’apparition où phénomène qui y correspond , distinguons d'abord tout ce qui appartient à la sensation, tout ce que donnent les sens. Ce sera la matière de Papparition oudu phénomène, élément accidentel et toujours divers, toujours actuel, de la sensation. Mais la connaissance en coordonne la diversité, elle concoit tous les rapports qui le déterminent. Ceci , c’est

KANT.. 978 la forme du phénomène. Tout phénomène ou apparition a ainsi une matière et une forme. La matière, on l’a vu, est donnée a posteriori. Elle se rapporte à la sensation qui suppose toujours l’expérience. Elle est donc variable et contingente. La forme dans laquelle nous concevons , nous déterminons ces données empiriques , 6st au contraire applicable : à toute apparition : elle est générale.

Par la sensibilité, les objets sont sentis ; par l’ enon BrstemenE dit, ou par Piligente ; ils sont pensés. C’est ce qui a été indiqué d’une manière générale par la distinction entre l'intuition et le concept ( perception et notion de Reid , sensation et idée de Condillac). Tout penser se rapporte donc directement ou indirectement à une intuition, par conséquent s'appuie sur la sensibilité. C’est ce qu'il y a de vrai dans l’axiome : les idées viennent des sens.

Dans la représentation même qui résulte de la sensation la plus simple , il y a des déterminations, nous Pavons dit, qui s'appliquent à la matière du phénomène. Par un besoin de notre nature, par

une invincible nécessité, les sensations ne peuvent . être représentées , ordonnées, acceptées que sous une certaine forme. Cette forme de l'apparition ne peut être une donnée de la sensation seule. Qu’estce que la sensation ? Un objet, une rose, supposons ; une certaine modification dont nous nous sommes plus tard accoutumés à nommer la cause phénoménale ane rose. Mais qui la détermine, c’est-à-dire qui la place ici et non pas RÀ, après ou avant une autre ee as de toute autre apparition ? Qui

276 ms ESSAI: IV.

se sent comme forcé de la déterminer ainsi? C’est nous-mêmes ; en nous seuls est la nécessité de le faire. La sensation toute seule n’a ni lieu, niépoque, ni différence, ni ressemblance; car elle est sans comparaison et sans mémoire. C’est un fait isolé n'ayant nulles relations avec d’autres, si ce n "est par le moi. Ce fait ne se détermine pas lui-même.

Ainsi, tandis que la matière du phénomène est dans les données de la sensation , la forme en général n y est pas. Tandis que la matière de tout. phénomène ne nous est livrée qu'a posteriort ; la forme en repose a priori dans l’être mental, dans l'esprit humain, dans le moi; elle est en nous toute préparée ; à la première sensation, nous l’appliquons. La matière des apparitions vient à nous; la forme leur va.

Ceci est important et veut être compris ; répé— tons. Un objet se présente , la sensation s’opère, on dit qu'ilest senti. Qu'en savons-nous ? Si nous n’en savons que ce que les sens transmettent, nous n’avons avis que d’un effet produit en nous, et même nous ne savons pas que c’est un effet, nous l’éprouvons , voilà tout. Il se peut même que faute de le remarquer, tout se réduise à une modification dont nous sommes à peine touchés. Telle est la perception des objets extérieurs, lorsqu'une méditation profonde, une étude, une lecture attachante nous captive; telles paraissent être les perceptions des enfants à la mamelle. Les objets passent devant leurs yeux; ils sont vus, puisqu'il y a des sens; ce ne sont que des apparitions ; il n’y a pas même d’intuitions ; il y a pourtant des sensations:

KANT. 277 Mais l'enfant grandit et devient attentif, il sait voir, il apprend à sentir. Mais notre préoccupation se dissipe, et les sensations reprennent leur empire; nous leur rendons notre âme. Et alors qu'apercevons-nous ? plusieurs choses dans une señsation ; des qualités dans l'objet, des conditions sans lesquelles nous ne le concevrions pas possible. Eh bien, supposez qu’il n’y eût au monde que des objets et la faculté de sentir c’est-à-dire ici d’être affecté : ces conditions se révèleraient-elles ? La sensibilité proprement dite ne nous donne qu’un certain effet produit en nous; mais il y a en nous quelque chose qui y ajoute quelque chose. Ce qui ajoute, c’est le moi sentant; ce qui est ajouté, c'est une certaine détermination de l'effet produit dans la sensation proprement dite. Comme la sensation ne nous paraît complète qu'après qu’elle est déterminée , comme un penchant irrésistible, une habitude constante et invétérée lie en nous la modification venue des sens à la détermination que nous donnons aux objets, comme celle-ci suppose celle-là, nous avons peine à distinguer ces opérations; nous les confondons toutes sous le nom de sensation, et les objets semblent passer par les sens, tels qu’ils apparaissent à l'esprit. Il n’en est rien. Cela prouve seulement que l’homme a tout à la fois des sens et un esprit; mais il n’en est pas moins vrai que l'objet de la sensation, indéterminé dans la sensation, est déterminé dans l'intuition définitive. | Ce qui fait la difliculté de cette distinction, c’est que les objets nous paraissent au dehors de nous déterminés de la même manière que dans notre es-

prit. Nous croyons fermement qu’ils sont tels que nous les concevons; et j’ajouterai que cette croyance, . bien qu’un peu suspecte aux yeux de Kant, n’est pas à mon avis une illusion. Quoi qu’il en soit, elle nous induit à juger que les objets sont sentis comme ils sont pensés, puisqu'ils sont pensés tels qu’ils semblent donnés; les objets et les sensations, les intuitions et les notions ne nous paraissent avoir d’autre différence que celle de la réalité à l’image. Au fond, cette croyance native du genre humain est vraie dans ce qu'elle a d’essentiel; mais pour qu’elle subsiste essentiellement , il n’est point nécessaire que les sensations soient aussi complètes que les notions, ni même que les perceptions. Nos sens peuvent être à la fois bornés et fidèles; ce peut être l'esprit humain seul qui restitue à la sensation ce qui lui manque, qui la complète en voyant par son entremise les objets tels qu’ils sont; et la réalité des choses ne s’abimera pas, et la certitude expérimentale de nos connaissances ne sera pas*ébranlée. Cette certitude d’ailleurs est une tout autre question, dont nous sommes loin encore. Marchons pas à pas, prenons les faits un à un. Ne nous enquérons ni de la nature de la cause externe de nos sensations, ni de celle du moi qui sent et qui perçoit; faisons-nous indécis et ignorants. C’est le seul moyen de philosopher avec méthode.

Ainsi reconnaissons sans crainte ni scrupule, que quelque opinion que l’on se forme des objets extérieurs, la sensation ne les transmet pas seule tels qu'ils se manifestent finalement à l'intuition. La main-d'œuvre de la sensation n’est pas dans la sen-

KRANT. | 979 sation même, Celle-ci ne rend pas tous les éléments que nous retrouvons dans une intuition complète.

Il est donc clair que dans la connaissance sensible, la sensation n’est pas tout. Mais ce n’est pas à cette vérité générale que Kant s’est attaché au début de sa philosophie, et dans ces termes un peu vagues , elle ne suffirait pas aux vues profondes de l’analyse critique. Si nous prenons pour accordé que les notions qui semblent engendrées par la sensation, lui sont ajoutées, écartons-les maintenant, bornons-nous à l’intuition sensible ou empirique, c’est-à-dire à l’œuvre de la pure sensibilité dégagée de toute coopération de l’entendement; et dans ces termesmèêmes, voyons si la sensation proprement dite peut rendre raison à elle seule de tout ce que lintuition contient. Tout dans une intuition quelconque peut-il être exclusivement empirique ou 4 posteriori?

Toute intuition distingue son objet. Il y a donc là déjà une détermination de la matière du phénomène: Ainsi, dans l'intuition empirique, il y a déjà une forme, et tout ne doit pas être donné par la représentation sensible. Soit en effet la représentation d’un corps quelconque : écartez avec Kant tout ce que l’entendement en pense, la substance, la divisibilité, la force, etc., toutes choses que l'intuition ne connaît point par elle-même; puis les qualités que la sensation révèle, comme limpénétrabilité, la dureté, la couleur, etc.; il restera l’étendue et la figüre. Ces deux qualités, sans lesquelles un objet ne peut être manifesté à l’intuition réelle, ne sont ni le produit de la pensée, ni de simples sensations; car on ne peut, sans l’une ni sans l’autre,

penser les objets ni les sentir. Elles appartiennent donc à l'intuition « priori, car elles paraissent des conditions de l'intuition & posteriori. Y aurait-il donc une intuition pure qui subsiste en nous comme une simple forme de la sensibilité, et indépendamment de tout objet réel de la sensation ?

Encore une fois, il ne s’agit ici que des déterminations nécessaires de tout phénomène; il s’agit des formes sons lesquelles uniquement les objets pourraient être représentés, formes générales qui s’imposeraient nécessairement aux données de l'expérience, aux matériaux que fournit la sensibilité. Les éléments variables et accidentels de toute sensation sont de leur nature a posteriori. Les conditions auxquelles ils sont soumis, les formes dans lesquelles ils se placent, seront les ‘éléments « priori de toute représentation. Pour obtenir une représentation complète, il faut et la matière et la forme de l’apparition. Et de même que l'intuition de ce qui est a posteriori à été appelée intuition empirique, V'intuition de ce qui est a priori sera nommée intuition pure. Qu'est-ce donc que l'intuition pure? La forme nécessaire des intuitions sensibles, sorte de cadre vide qui doit se trouver & priori dans l'esprit humain. C’est tout ce qui est & priori dans la sensibité; c’est la sensibilité a priori.

La sensation est l’æsthesis des Grecs. L’esthétique sera le nom de la science de la sensibilité’; la sen-

* Les Allemands donnent aussi ce nom d'esthétique à la science du beau, à la théorie des arts. Ce nom vient de la maxime le beau se sent ; il signifie la science du sentiment du beau; et sous cette signification , il est presque, admis en français. Kant l’a repris dans le sens pur et général que lui donne l'étymologie.

KANT. 281 sibilité empirique est l’objet ordinaire des recherches ou métaphysiques ou physiologiques de ceux qui écrivent sur les sens : de là l’ésthétique expérimentale. La science de la sensibilité a priori sera l’esthé: tique transcendantale. x |

Quelle est la valeur du témoignage de la sensibilité? Les objets sontzils tels qu’elle nous les montre? Que sont-ils en eux-mêmes ? Point de réponse à ces questions. Nous ne connaissons encore des objets que notre manière de les percevoir. Ainsi, la matière même de la sensation est un mystère: Mais sa forme peut être connue directement, abstraction faite de toute perception réelle ; car c’est une iotui— tion pure, à laquelle se subordonne l'intuition empirique. Celle-là est essentielle à la sensibilité, et partant constante, tandis que celle-ci est contingente et variable.

Qu'un rocher, un arbre, un cheval nous apparaissent, que de différences dans la matière de ces apparitions! La matière des apparitions en général est donc indéterminée, la circonstance seule décide de ce qui nous apparaît. Mais ce cheval, cet arbre, ce rocher sont toujours représentés dans un lieu et dans un moment; ce sont là des déterminatiôns nécessaires. Nous ne pouvons percevoir les objets qu’à cette double condition. C’est une forme imposée à toute apparition, quelle qu’en soit la matière. Aïnsi, l'intuition sensible est soumise à deux formes, l’es-

pace et le temps; ce sont là les deux formes pures

de la sensibilité a priori. L'espace et le temps, voilà donc l’objet de l'esthétique transcendantale. Les objets nous apparaissent comme hors de nous

c'") JR ESSAI I.

et dans l’espace. Ainsi du moins les représente le sens externe. Ge n’est que dans l’espace que leur figure , leur grandeur, leur situation est déterminée ou déterminable. , |

Le sens interne, c’est-à-dire la faculté d’avoir à l'intuition de nous-mêmes ou plutôt de notre état intérieur, ne nous donne pas#il est vrai, lintuition directe et réelle de ce nous-mémes, quel qu’il soit, et quelque nom qu’il reçoive. Mais cependant il y a une forme dans laquelle seulement la contemplation de nous-mêmes est possible. Cette forme, ce n’est point l’espace, c’est le temps. Notre état intériéur est dans le temps, ils se détermine dans le temps ; les objets extérieurs se déterminent dans l’espace. Point d’intuition du sujet dans l’espace, point d’intuition des objets dans le temps.

Qu'est-ce donc que le temps et l’espace? Des êtres réels, ou des relations dés choses, relations qui n’en sont point séparables et qui leur appartiennent indépendamment de toute intuition? Ou bien des formes de l'intuition qui n’ont leur fondement que

dans notre constitution mentale?

$. IT. De l'espace. | .

L'espace n’est point une notion empirique sortie des expériences externes. Soit pour rapporter de certaines sensations à quelque chose qui réside hors de moi, c’est=h-dire dans un autre point de l’espace que le lieu que j'occupe, soit ‘pour me pouvoir représenter dés objets séparés et voisins les uns des ‘autres ou placés en différents lieux, il faut que la représentation de l'espace préexiste. C’est dans l’es-

j KANT... 6 gs 20 pace que je place les objets. 11 semble donc que je lestrouve déjà dans mon esprit pour les y placer à mesure que les sensations me les donnent. Il faut que je l’aie conçu avant de les concevoir dans son sein; ou plutôt en même temps que je les aperçois, l’espace se présente à moi comme une condition nécessaire. C’est ce que signifie l'expression : « L’espace est une forme que nous imposons à la matière de la sensation. » Loin donc que l’espace soit emprunté aux apparitions extérieures, pures données de l’expérience, c’est la représentation ou conception de l’espace qui rend possible l'expérience ellemême. On ne peut, en effet, se représenter aucun objet Jà où il n’y a point d’espace; rien de plus facile que de concevoir l'espace là où il n’y a aucun objet. L’espaceest donc la condition de la possibilité des phénomènes ; appelons-le une représentation 4 priort.

« L'espace n’est pas une idée discursive (idée générale ou abstraite de Condillac ), une idée des relations des choses ; car on ne:peut se représenter qu’un seul et même espace. Les parties de l’espace sont toutes dans l’espace elles ne peuvent être pensées hors de lui. L'espace est essentiellement unique. Nous ne le concevons pas petit à petit, partie par partie, nous ne le PER que sde nr C'est ms grandeur infinie; car de même qu'il nous paraît contenir de droit tous les objets possibles, la représentation d’espace embrasse toutes les représentations extérieures possibles. . *

C’est ce qui distingue cette conception-là des concepts ou notions proprement, dites. Prenons pour exemple, celle de solidité. Sans doute la solidité s’ap-

plique à tous les solides; et l’on peut dire en‘ce sens qu'elle contient toutes les solidités particulières, mais non toutes les portions d’une seule et même solidité. Penser à la’solidité, c’est penser à une abstraction, ou à la qualité d’un certain corps , non à la totalité des corps solides. Qui imaginerait de dire que ces corps ne font qu’un sous le nom de solidité ? Ce serait identifier des êtres distincts ou réaliser une abstraction. Penser à l’espace , au contraire, c’est penser à l’espace tout entier, à tout ce qu'il y a d'espace au monde, d’espace possible, c’est-à-dire à l’espace infini. Ce n’est que par hypothèse qu’on le divise en espaces particuliers ; tous ces espaces forment un tout qui n’est point une abstraction comme Ja solidité ou licouleur. L'espace n’est donc point une idée ordinaire, un simple produit de l'intelligence; il est le moyen de se représenter les choses. Il est une représentation à priori qui. enserre toutes Îles représentations & posteriori. Nous espérons être compris. dE

Ce n’est donc pas à la métaphysique ordinaire, c'est à la science transcendantale qu’il faut demander l’erposition de l’idée d'espace’, puisque la science transcendantale est celle des principes ou formes nécessaires. L'espace, on a dù le voir, est une forme nécessaire de la sensibilité.

La géométrie n’est pas une science d'expérience; les propriétés de l’espace, elle les détermine synthétiquement, c’est-à-dire qu’elle ne les extrait pas de la notion de l’espace bien analysée ; et elle les démon-

% Exposer une idée, c’est'en faire connaître le contenu. L'exposition de Kant est l’analyse de Condillac.

* KANT. 285 tre a priort, c’est-à-dire qu’elle les fait reconnaitre certaines @priori . I] faut donc que l’espace lui-même . soitune intuition & priori. Car d’une simple notion,

d’une notion déduite ,-on ne saurait déduire des propositions qui l’excèdent’ét la dominent; d'une idée empirique, on ne peut tirer des conséquences qui ne le sont pas. Or, puisque les propriétés de l’espace se démontrent & priori, il suit que l’espace est une intuition primitive. Les propositions géométriques sont inséparables de la conscience qu’elles n cus'donnent de leur nécessité. Exemple : « l’espace n’a que trois dimensions. » L’impossibilité d’en, concevoir une quatrième est plus qu'un jugement d'expérience; c’est un jugement a priort, un jugement nécessaire. L'espace lui-même est donc une intuition a priort , une intuition nécessaire. * * At

Or, maintenant comment une intuition extérieure, ou du moins qui ne s'applique qu'à l’exté-. rieur , peut-elle résider préalablement en nous, y précéder les objets mêmes, et leur servir comme de: moule où vienne se modeler la représentation de ces mêmes objets ? Il faut qu’elle réside dans le sujet, , c’est-à-dire en ñous, comme une condition préalable, un élément nécessaire de son aptitude à être affecté desdits objets, à en acquérir ainsi la représentation immédiate ou l'intuition. Il faut qu’elle soit la forme du sens externe en général.

Ce qui surprend, ce qui donne à cette théorie l'air forcé (et ici nous commentons, au lieu d’ex= poser), c'est qu’elle veut que la représentation d’espace précède en nous les représentations sensibles ; et que cependant en fait, une représentation sensible,

286 | ESSAI IV. * ; unesensation , est nécessaire pour ne la conception Ke: espace se représente à nous; c’est l’application

qui nous la révèle. Quoi? lexpérience est la con-

dition de cette représentation a priori qui, dit-on,

rend seule possible expérience elle-même? Gette

difficulté se rencontre fréquemment sous une forme

ou sous une autre dans l'étude de l’esprit humain. Il

y a ici un fait général qu’il est bon d’exposer.

L'homme est ainsi fait que le dehors sert d’occae Le @ s Ê ° 79 ,

sion aux phénomènes du dedans. Ainsi l’on ne peut

concevoir un homme qui ait la notion d’espace,

avant d’avoir eu la sensation d’aucun objet extérieur,

en un mot avant d’avoir rien vu. Il est vrai ; histo-

- riquement, nos señsations précèdent l'intuition de

leur objet ; dans l’ordre chronologique’, la modification org ganique qui nous vaut la sensation, vient avant la représentation intérieure. C’est la sénsation

-qui donne le mouvement à l’âme humaine. De cette q

observation est née la philosophie qui dérive tout de la sensation.

Mais l’ordre chronologique est-il détié 1 "ordre

‘logique? De ce qu’une sensation est indispensable,

s’ensuit-il que lPintuition qui s'y applique en soit

l'ouvrage ? Que le vent agite le pendule immobile :

d’une hs loge-montée, dlle part, elle va. Est-ce le vent qui a mônté l'horloge? Est-ce le vent qui l’a faite? Est-il la cause et le régulateur du mécanisme chronométrique, et même de la mobilité du pen-

dule? Est-ce lui qui nous apprend l” heure qu ilest?

Allons plus loin ; du mouvement même que le pen-

dule à récu , de P impulsion qu’il à donnée, ferons-

nous crOEeel la combinaison des roues et es r'es—

\ KANT. :. 30 sorts, et la connaissance que leur jeu nous donne? Non sans doute; le vent a soufflé, l'horloge s’est mue , elle marque l’heure et mesure le temps. Ces trois faits dont le premier a provoqué le second, et qui se lient les uns aux autres, sont pourtant disüncts et hétérogènes. Les aliments sont indispensables à l’action de l'estomac; l'air à celle de la poitrine. Les fonctions de la poitrine n’existaient-elles pas en puissance avant la première aspiration, celles de l’estomacavant la première digestion? La forme de Vaction de ces organes n’était-elle pas réglée d'avance, inyariable > nécessaire , toute prête au moment de leur mie en activité? Ainsi, l horloge et ses lois exise taient avant le mouvement du balancier ; ainsi la sensibilité et ses lois , et ses formes, avant la sensation.

Les conditions formelles de notre-nature intérieure sont supérieures aux occasions qui. les manifestent, aux phénomènes qui les appellent à se révéler ; et cependant elles ont besoin de ces occasionst et de ces phénomènes. Ce n’est pas le seul exemple de ce mélange de supériorité et de dépendance, noble et triste apanage de l'humanité. |

Que signifie au vraitcette nécessité de l’interven- : tion d’une apparition sensible, pour que nos facultés se déploient ? Elle fethG de ce que nous ne pouvons méconnaître, que le monde existe indépendamment de nous, qu ’ilnous est extérieur, antérieur même, et que nous sommes avec Jui dans un certain rapport. Entre lui et nous, il y a coordination.

S’ensuit-il que rien ne,soit & priori dans l’entendement humain, que toutes nos idées soient des dépendances , des conséquences de faits extérieurs ?

288 ESSAI IY.

Nous avons déjà nommé la géométrie : sans contredit, c’est une science a priori; qui oserait l’ignorer ? Quel géomètre n’en fait gloire? Qui a jamais prétendu avoir vu le point, la ligne, le cercle, le triangle , dont elle nous enseigne avec tant d’exace titude et de clarté.les propriétés invariables ? Il est des figures, celle du polygone à mille côtés, par exemple, dont nous ne pouvons obtenir en esprit une représentalion même imparfaite. Et cependant, mayant vu que des figures empiriques, toujours inexactes, quelquefois essentiellement fausses, on pourrait dire contradictoires, comme, par exemple, la ligne et le. point, nous en äflirmons des "vérités nécessaires , des propositions qui ne sont vraies que de ces figures idéalement conçues, prises hors de l'expérience » et vues des yeux de l'esprit: Ces propositions sont vraies « priort, indépendamment de l'application et de l’expérience. Elles dominent et précèdent toute figure réelle. Elles sont des conditions nécessaires que l'esprit leur impose. Personne ne s’est hasardé encore à nier ce que dit Montesquieu, qu'avant qu’on eût tracé de cercle, tous les rayons étaient égaux. 6 *

Toutefois, peut-on prétendré que si les figures empiriques n’existaient pas, l’homme eût découvert ‘la géométrie ? Si la nature ne nous montrait de certaines formes , si l’art graphique ne Les reproduisait pas , les propositions géométriques existeraient sans doute; c’est le droit des vérités éternelles : mais les saurions-nous ? Les comprendrions-nous ? Les penserions-nous ? L'aspect des figures, ou pour parler plus philosophiquement, la contemplation de l’éten-

KANT: 289 due réelle a été indispensable à la découverte de la géométrie , l’observation est nécessaire à la science, et la sensation à l'observation. En d’autres termes, l'esprit de l’homme a besoin de ses sens.

Si donc il a‘fallu l'expérience pour la découverte de la géométrie, qui vit de vérités supérieures à l'expérience , il suit que des connaissances a priori peuvent avoir besoin de la sensation sans en procéder;'et parce que certaines conceptions exigent une occasion tout extérieure pour se montrer en nous, elles ne laissent pas d’être a priori, si leur nature ne comporte pas d'autre origine. De même qu'il faut avoir vu des cercles et des carrés pour concevoir les propriétés a priori du cercle et du carré, il faut des apparitions externes pour concevoir lés intuitons a priori qui seules les transforment en intuitions complètes. Il faut une matière pour que la forme se réalise ou passe de la puissance à l'acte. I faut que des objets apparaissent pour que la conception d'espace se lève dans Pesprit ; et bien que l’apparition des corps soit empirique , lintuition de l’espace dans lequel ils'apparaissent subsiste à priorr.

Cette analogie , qui est presque une similitude, n'avait peut-être pas encore été remarquée. Elle peut, ce me semble, éclaircir une difficulté qui souvent arrête dans les recherches métaphysiques. Cette difficulté à égaré d'excellents esprits, des écoles tout entières. La philosophie de Locke n’a presque jamais su la résoudre , ni concilier la nécessité pratique de la sensation qui n’est pourtant qu’un accident , avec la nécessité impérative des lois de notre nature intellectuelle. À

Reprenons la trace de Kant.

Puisque ce qu’on peut appeler la réceptivité du sujet, c’est-à-dire l'aptitude du moi à être affecté des objets, précède nécessairement toute intuition de ces mêmes objets, la forme de tout phénomène, préalable obligé de l'intuition, peut être donnée dans l'âme avant toute aperception actuelle. Comme imtuition pure et dans laquelle tous les objets doivent être déterminés , elle peut contenir les principes des rapports de ceux-ci , antérieurement à toute expérience. Non-seulement cela peut être, mais cela est ainsi; ce qui revient à dire que nous préexistons à nos sensations. ;

Jusqu'ici, l’espace n’est donc qu’une forme ; il est une condition subjective de la sensibilité, c’est-àdire un besoin du sujet , c’est-à-dire encore une nécessité du moi. On comprend que la forme générale des apparitions du sens externe rende seule possible l'intuition extérieure. :

Mais de cette théorie de l’espace il sort une conséquence générale, qu'il ne faut ni supprimer , ni légèrement accepter. Exposons-la avec soin.

Si l’espace n’est qu'une forme, s’il est une condition subjective de la sensibilité , il n’est pas une qualité des choses, une de ces modifications ou déterminations des objets, qui leur demeurent inhérentes, même après qu’on à fait abstraction du sujet qui les perçoit , du spectateur qui les contemple. C’est même une question si de telles qualités existent. Kant les: regarde pour la plupart comme des conditions par ticulières de la sensibilité, au lieu que l’espace en est la forme générale; par conséquent , elles sont des

KANT. | 291 conditions de l'apparition des choses auxquelles nous les attribuons; rien encore n'autorise à prétendre qu’elles soient des conditions de la possibilité des choses en elles-mêmes. Tout ce qui vient d’être exposé a pour but de montrer comment l’homme est fait, non comment les choses sont faites. Dire que l’espace est une condition subjective, une intuition pure, une forme, c’est dire qu’il est une loi de la constitution humaine, ce n’est pas dire qu’il soit une loi de la nature extérieure. Supposez un autre sujet que l’homme, ses apparitions peuvent n’être pas soumises aux mêmes conditions. Les lois qui sont pour nous constantes et universelles, le sont-elles pour un sujet quelconque, pour tout autre être que l’homme ? le droit manque pour l’affirmer.

Sur l’idée d’espace, fondez ce jugement : « Toutes les choses, en tant qu’apparitions, c’est-à-dire en tant que manifestées à l’homme par la sensation , sont à côté les unes des autres dans espace. » La proposition est constante, universelle, elle ne supporte aucune restriction. Elle est absolue, le sujet une fois donné, ou plutôt elle est absolue dans le sujet. Mais dans l’objet? c’est autre chose. Traduisez-la en termes plus généraux, rendez-la plus véritablement absolue, et dites : « Toutes les choses sont les unes à côté des autres dans l’espace. » Alors elle est hasardée, elle est sujette à restriction, à objection. Du moins elle fait scrupule à la circonspection du philosophe dont nous répétons en ce moment les lecons. | |

Il enseigne que l’espace n’est quelque chose que relativement à nous. On peut affirmer la réalité de

. V'espace par rapport à toute représentation externe. Cette réalité est empirique, puisque l’espace est la condition de toute expérience, l’attribut que nous rattachons nécessairement aux phénomènes sensibles. Mais par rapport aux choses elles-mêmes, l'espace n’a point de réalité ; on ne peut lui reconnaître qu’une pleine idéalité. |

Cette idéalité est transcendantale, c’est-à-dire que l’espace ne peut être affirmé comme le fondement des objets en eux-mêmes. Réalité empirique, idéalité transcendantale de l’espace, cela signifie que la représentation d'espace s'appuie seulement sur la constitution de l'esprit humain, que l’espace est la condition de la possibilité de l’expérience, non de la possibilité des choses. Il n'appartient pas à l’objet, mais au sujet. Nous l’imposons aux choses; nous ne le dérivons pas d'elles ; c’est une condition subjective, non une condition objective de la sensibilité; c'est une forme enfin, ce mot dit tout.

Nulle représentation extérieure n’est possible hors de l’espace, il est vrai, mais cela ne signifie pas que d’une manière absolue rien d’extérieur ne soit possible hors de l’espace. Non ; seulement rien ne peut être représenté sans la condition de l'espace, et par conséquent hors de l'espace rien n’est possible pour l’homme.

Les autres représentations subjectives, applicables aux choses extérieures, ont bien cela de commun avec celle de l’espace, qu’elles appartiennent à la constitution de notre sensibilité, comme le son à l’ouiïe, la couleur à la vue, la solidité au toucher ; mais elles n’ont point l’idéalité qui caractérise la re-

présentation d'espace, car elles ne donnent point naissance à des jugements synthétiques a priort, tels que ceux qui se fondent sur la représentation de

l'espace. Essayez d’asseoir sur la représentation de couleur ou de son une proposition universelle a priori, comme celle-ci : « Point de représentation « extérieure possible hors de l’espace » ; ou comme cette autre : « L'espace n’a que trois dimensions. »

La représentation de son appartient bien à la constitution de notre sensibilité, mais la sensation seule la suggère. Elle ne procède point tout entière de l’intérieur; elle n’y réside point & priori. Sans avoir de valeur objective absolue, puisqu'elle dépend de notre manière de sentir, elle est cependant puisée dans les phénomènes, et non imposée aux phénomènes. Elle n’est done point subjective a priori. C’est ce qu'on exprime en disant qu'elle n’a point d’idéalité transcendantale.

Cette représentation, et celles qui lui sont analogues, ne doivent être considérées que comme des modifications de nous-mêmes , comme des changements dans le sujet, qui peuvent différer chez des sujets différents. Tout le monde comprend que la couleur d’une rose pourrait apparaître diversement aux yeux de chacun. Quand nous parlons de la couleur d’une rose, nous ne parlons pas nécessairement de la même chose, de la même apparition. L'espace au contraire, intuition pure, représentation venue de nous, et non originaire de.la sensation , est nécessaire. Point d’entendement, point de sensibilité, sans la conception identique et universelle d'espace. Son idéalité est inébranlable. Toute comparaison de

cette représentation avec celles de couleur, desaveur, d’odeur, etc., est inexacte. a Il résulte clairement de cette exposition, que nous avons prolongée afin qu’elle se fit pleinement comprendre, il résulte que l’espace ne doit pas être pris pour une forme des choses qui leur soit essentiellement propré. Nous ne pouvons sortir du point de vue de l’humanité, et les objets en eux-mêmes ne nous peuvent être connus. Ce que nous nommons objets extérieurs se réduit à de simples représentations de notre sensibilité dont l’espace est la forme. Telle est la conclusion de Kant. Nous ne saurions la laisser passer sans observation. Nous ne renoncons pas à juger ce que nous exposons.

NO LT Oh

Il y a ici deux choses à observer; l’une est la théorie de l’espace, l’autre la portée de cette théorie.

Les opinions des philosophes sur l’espace ont beaucoup varié; on pourrait les ramener à trois principales.

L'espace n’est rien : c’est le vide, le néant, l’absence ou la négation de tout corps; en d’autres termes , 1l n’est qu'une supposition de l'esprit, un nom abstrait, la désignation d’un point de vue des objets; au lieu de dire qu’ils sont les uns à la suite des autres, on dit qu’ils sont dans l'espace. C’est une pure facon de parler. | a

L'espace est une qualité des objets, non une qualité que l'esprit leur attribue, non une expression de leur manière d’être, non une hypothèse prise pour telle, C’est une qualité réelle des corps, puis-

KANT. 295 qu'il n’y a point de corps sans espace; et cependant sans les corps l’espace se réduit à néant. La présence des corps qui seule le manifeste, seule aussi Îe réalise.

L'espace enfin est quelque chose par lui-même; car on ne peut concevoir de corps sans espace , et l’espace, vide de corps, se conçoit très-bien. Supprimez le corps, vous ne supprimez point l’espace. Le contenant est aussi réel que le contenu.

Il faut l'avouer, chacun de ces systèmes offre de terribles difficultés. Nous n’en discuterons aucun; peut-être y reviendrons-nous ailleurs. Remarquons seulement que Kant à ces trois opinions en à ajouté une quatrième. On peut dire qu'il les a toutes reje— tées, et cependant toutes admises. Voici comment.

On ne saurait prétendre, a-t-1l dit, que l’espace ne soit rien; car nous ne voyons nine concevonsrien d'extérieur hors de lui ni sans lui. Ge n’est point une simple négation; c'est une idée nécessaire. S’ensuit-il qu’il soit quelque chose de plus qu’une idée, qu’il soit un être? Mais toutes nos représentations n’ont de réalité certaine que subjectivement, et il n’y a pas plus lieu de regarder l’espace comme un être par lui-même que comme une qualité des choses. Il existe donc; mais il existe subjectivement. C'est en quelque sorte une qualité nécessaire ou plutôt une condition que notre constitution intérieure impose aux objets. Elle ne les conçoit qu’à ce prix; et ce double fait d’être une condition, c’està-dire une circonstance nécessaire, et d’être uné représentation, tout entière origmaire de l’intérieur, quoique provoquée par la sensation extérieure, dis-

tingue l’espace de toutes les autres représentations sensibles, appelées communément qualités de la matière. On divise celles-ci en qualités premières et en qualités secondes. Les unes sont celles qui sont nécessaires ou que nous tenons pour une représentation ressemblante des choses ; les autres, celles qui n'ont aucun de ces deux caractères. Eh bien , l’espace ne rentre ni dans la classe des qualités secondes, ni dans celle des qualités premières. Sans doute il est nécessaire, mais’il l’est a priori; c’est une intuition pure, et les qualités même premières sont originairement empiriques. Ce n’est même qu’improprement qu’on peut appeler l’espace une qualité, bien qu'il soit, commeles qualités, un élément naturel de notre manière de voir les choses. Comme être e, idée, ou qualité, ilest à part. Comme être, son existence est subjective; c’est une forme sans matière. Comme idée, il est & priori en nous, et cependant il se lie exclusivement aux représentations sensibles. Comme qualité enfin, il n’est pas attribué aux corps,

à raison d'une impression produite; il s'impose aux sensations au lieu de s’en dériver, et l'homme le projette sur le monde au lieu del emprunter à la nature. C'est qu'il y a une sensibilité a priort , dont la science n'est pas empirique ; comme la: eee ne des sensations. Cette science est dite transcendantale, ce qui signilie qu'elle est la science de ce.qui est pur, de ce qui est a priori dans notre âme, ou dans notre moi. Cette science est une Re de Kant.

Un des objets de cette science est la sensibilité a priori; un des principes de la science de la sensibilité a priori, ou de l'esthétique transcendantale, est

KANT. 297 la représentation d’espace; représentation pure, primitive, sui generis, qui.est à la sensibilité ce que les catégories sont à l'intelligence.

Cette théorie est très-ingénieuse; elle contient beaucoup de vrai; mais où conduit-elle? Voyons quelle en est la portée. |

Kant n’a rien dissimulé. Ilest convenu que cetté théorie n’aflipmait rien de la réalité de l’espace , et il n’a pu se justifier que par l’objection générale que l’on oppose à l'affirmation de toute réalité. Comment savoir ce que sont les objets en eux-mêmes ? Comment savoir à quel titre ils existent? Nous ne les connaissons que tels qu'ils nous apparaissent; nous ne savons que ce que nous voyons. Ce que nous concluons de nos sensations, nous le concluons sur la foi d’inductions ou de raisonnements qui ne sont que des lois de notre esprit. La réalité est donc dans ces lois mêmes; ce qu’elles légitiment, est certain par rapport à nous. Toute science, toute certitude est purement subjective; toute réalité objective n'est qu’un besoin de notre esprit où une excursion de notre raison hors de nous-mêmes. En présence du monde, l’homme est tout ensemble juge et témoin. Il ne peut attester que lui de ce qu’il prononce.

Tel est l'argument du scepticisme ensemble et de l'idéalisme. L'idéalisme, savoir la négation du monde extérieur; le scepticisme, savoir la négation de la certitude, peuvent ressortir de la théorie que Kant a donnée de l’espace. Il faut bien le dire, la pensée même d’une science transcendantale semble contenir l’idéalisme et le scepticisme.

Cependant ne nous hâtons pas. Un examen plus

approfondi pourrait montrer que cette double accusation, encore que plausible à plusieurs égards , ne retombe pas de tout son poids sur la philosophie critique.

Reconnaissons-le, Kant part de l'hypothèse du scepticisme; mais il n’est jamais sceptique d'intention , et il ne l’est pas toujours de fait. Descartes a commencé par le doute, et certes sa philosophie est dogmatique. Kant aussi suppose le doute, et toute philosophie rationnelle le suppose jusqu’à un certain degré. Mais il s’est proposé la certitude, et il l’a cherchée là où doit s'adresser toute philosophie, dans l’homme même. Quels sont les faits de l’esprit humain? Telle est la perpétuelle question qu'il examine. Que pense et que croit le genre humain, et ce qu’il pense, ce qu’il croit, comment le croit-il et le pense-t-il? Voilà la principale question. Mais ce qu'il croit, ce qu’il pense, l’homme a-t-il le droit de le penser et de le croire? Autre question, à laquelle Kant ne touche pas encore, et qu’il réserve à la métaphysique, à cette science dont il fait profession de se tenir à respectueuse distance. Sa philosophie, que de ce côté-ci du Rhin de beaux esprits trouvent mystique, est une philosophie de faits. Ces faits, qui sont les faits de l'esprit humain, il les démontre ou les constate : illes affirme ensuite, et, en ce sens, sa philosophie est dogmatique, mais. dogmatique rationnelle, puiqu’elle est fondée sur l’examen. L'homme est ainsi; telles sont les lois de la raison; l'esprit humain est fait de sorte que ceci est juste, cela absurde, ceci nécessaire, cela contingent, ceci certain par soi-même, cela par déduc-

KANT: 299 tion : voilà ce qu'il dit à chaque page. Voulez-vous aller plus loin? Lui demandez-vous davantage? Les lois de la pensée sont-elles les lois de la nature ? L'homme est-il le miroir de la réalité? Sa science est-elle la vérité, sa raison concorde-t-elle avec la constitution des choses, avec la raison divine? Kant s'arrête , il hésite , il se récuse, il élude la question. Ïl vous répond que ce n’est pas ce dont il s’occupe, que vous lui parlez d’ontologie, quand il s’agit de psychologie, qu’il n’a pas promis de répondre à tout ; et c’est par là que sa philosophie est exposée au soupcon de scepticisme.

Je dois ajouter cependant que cette réserve peut êtreun procédé méthodique. Il a voulu isoler les questions , distinguer les sciences, nuancer les certitudes. Or, les questions ontologiques sont plus hasardeuses que les questions psychologiques, et si les premières conduisent à quelques principes certains, ces principes sont beaucoup moins nombreux, et quelques-uns d’une certitude moins entière, surtout moins directe, que les vérités qui naissent de l'observation de l'esprit humain. L’ontologie, comme science, restera éternellement bien moins complète que.la psychologie. É F

Kant se disculpera plus difficilement de l'imputation d’idéalisme. Il est bien vrai que l’idéalisme, impliqué dans l’esthétique transcendantale, est à certains égards une hypothèse. L'auteur n’a point voulu tout considérer à la fois, tout dire en même temps. Il désavoue ailleurs toute incrédulité sur l'existence des corps. En général, il paraît mettre une grande différence entre refuser toute réalité

aux objets extérieurs , et reconnaître que les représentations ne sont pas une preuve démonstrative de l’existence des choses qu’elles représentent. Mais il faut convenir que ce soin scrupuleux, cette réso- Jution prise de se renfermer dans l’enceinte du moi, dans l’intérieur de l’homme, de se borner à cette certitude égoïste qui n’est valable que pour l'esprit humain , laisse à l'abandon la croyance aux réalités extérieures , en affaiblit l'énergie et l'empire; et l’on ne peut s'étonner que, contre l'intention de Kant, Vidéalisme le plus audacieux soit sorti de son école. Idéaliste cependant, il ne veut pas qu’on le soit. Sans cesse il indique que l’homme ne l’est pas. Dans sa pensée même, il doit résulter de ce que nous ne pouvons bien savoir que le moi, de ce que l'esprit humain est l’objet de toute philosophie, il doit résulter, dis-je, que l'esprit ne peut que rester fidèle à ses propres lois, qu’il ne saurait, sans attenter sur lui-même, nier ce qu’il est dans sa constitution &affirmer, et que croire autrement qu'il ne croit est un crime contre nature. La raison ne peut prévaloir contre elle-même. Puis donc que nous ne pouvons rien savoir de lextérieur sans le supposer existant; qu'il n’est représenté que comme réel, la représentation équivaut à la réalité, et vouloir en savoir davantage, c’est prétendre s'élever au-dessus de l’humanité; c’est affecter Dieu. La conclusion de la philosophie de Kant pour un esprit sain serait donc en définitive la confiance aux croyances naturelles, et la foi dans le sens commun qui n’est que l'expression naïve et spontanée de l'esprit humain. C’est le mépris de l’idéalisme.

Avouons cependant que, d’une part, l'effort de raisonnement et d’abstraction nécessaire pour constamment tenir la science transcendantale distincte des croyances ontologiques, et pour s’isoler dans la sphère des connaissances subjeciives, loin du monde des réalités externes, doit à la longue énerver la foi pratique, et façonner l'esprit à cette sorte de tour d'adresse, qu’on appelle l’idéalisme. Ajoutons que Kant n'a pas tenu assez de compte de ce que Reïd a mis en lumière; savoir, Jimportance et la force de ce principe de foi dans l'objet des sensations, qui sert d'appui à la raison et de guide à la vie. La théorie de la perception est restée le privilége et la gloire de l’école écossaise. Et puis enfin, en admettant que la perception ne soit qu'un fait puissant, une croyance forte , il y a dans a raison quelque chose d’absolu qui commande et légitime les convictions de l’humanité. Kant n’en est pas assez frappé.

Aimsi, pour appliquer immédiatement ces obser— vations à la théorie de l’espace, il est parfaitement vrai que la conception de l’espace est inséparable de nos représentations ; et sans doute on est par là autorisé à dire que l’espace est une forme nécessaire de nos représentations. Mais n'est-il que cela? Estce là toute la vérité? Peut-on, à l’aide de cette théorie, satisfaire à toutes les questions que vous font les diverses écoles sur la nature et la réalité de lespace ? N'est-ce pas un véritable subterfuge que de répondre aux uns : il est quelque chose , car il a une réalité subjective ; et aux autres : il n’est rien, car il a une idéalité transcendantale ?

Qu'a fait Kant? « Nul objet ne peut être conçu hors de l’espace. » Toute sa théorie n’est que l’exposition détaillée, rigoureuse, de cette incontestable proposition. C’est cela qu'il dit, qu'il démontre, qu’il développe dans l'exposition analytique que nous avons presque littéralement reproduite. Mais voici une autre proposition non moins vraie , et qu’il a complétement omise ou méconnue : « Nul objet ne peut être pereu hors de l’espace. » Cette proposition, qui ne me paraît pas pouvoir être contestée davantage, ramène avec elle tous les problèmes sur la nature et la réalité de l’espace. Et ces problèmes , il faut bien le dire, Kant ne nous donne aucun moyen de les résoudre. Il tourne avec une prestesse merveilleuse la difliculté, puis nous laisse impitoyablement nous briser à l'écueil qu’il a franchi.

En un mot, l’espace est une conception; sur ce point Kant a tout dit. Mais si l’espace est une perception , Kant nous laisse beaucoup à apprendre ; et ce qu’il faut apprendre, Reid lui-même rre nous l’enseigne pas; car, en définitive, on ne sait avec lui si l’espace existe ou n’existe point”.

Concluons que la doctrine de Kant sur l’espace n’est point absolument satisfaisante, même en admettant avec lui que la notion d’espace ne fût essentielle qu’à la sensibilité, et cela même est encore une question. "

* Voyez l’Essai précédent, p. 216.

$. IV. Du temps.

Le temps a été placé auprès de l’espace; car il est aussi une forme de la sensibilité a priori. C’est ce qu'il faut expliquer pour le temps comme pour l'espace. ;

Le temps n’est point une notion empirique, ou provenue des expériences extérieures. Si la représentation du temps n’existait en nous primitive-

ment, jamais nous n’arriverions à la représentation de succession ou de simultanéité. Quand nous concevons les objets dans un même temps, ou dans un temps divisé, ce n’est pas la sensation qui nous donne cette conception ; car une sensation est nécessairement isolée; deux ou plusieurs sensations ne sont en rapport entre elles que par l'identité du sujet; elles ne se lient que par le moi. Le temps est une représentation nécessaire que nous trouvons en nous, et nous y concevons les intuitions; nous les plaçons en idée dans le temps; seul, il les rend + possibles.

Et la preuve qu'il n’est pas donné par l’expérience, Cest qu'il est le fondement de propositions évidentes par elles-mêmes, qui sont les règles et non les produits de l’expérience, qui nous ensei-

nent l'expérience et ne nous sont pas enseignées par elle. Telle est cette proposition : « Le temps n’a qu’une dimension. » Et cette auire : « Des temps « différents ne sont point simultanés, mais lun «après l’autre » (tandis que des espaces différents ne sont pas l'un après l'autre, mais simultanés ).

Le temps n’est pas plus que l’espace une idée

discursive ou générale. Des temps différents ne sont que les parties d’un même temps, et le temps ne peut être assimilé à ces qualités des choses qui se retrouvent séparément dans chaque chose, et sans avoir d'autre rapport entre elles que celui d’être reconnues par labstraction pour un commun caractère d'objets différents. Tous les temps particuliers font partie d’un temps fondamental, tandis que des solidités différentes, celle du marbre et celle du bois, par exemple, ne sont pas des fractions d’une même solidité. Par. voie de limitation, on peut supposer des grandeurs déterminées de temps; mais Pidée originelle de temps est donnée sans limite ; le temps fondamental est une gran-

deur infinie. Les idées générales , les représentations empiriques n’ont point ce caractère; la représentation totale de temps n’en peut donc provenir. Elle

est une intuition primitive, une forme pure dela sensibilité.

Ainsi le temps est un des principes de la science.

transcendantale.

En effet, l’idée de changement, par suite celle de mouvement, n’est possible que par la représentation de temps, et dans cette représentation le mou-

vement suppose le temps. Si donc le temps n’est pas.

une intuition a priori, rien ne peut rendre concevable la possibilité d’un changement, c’est-à-dire la réunion dans un même objet d’attributs contradictoires. Par exemple, une chose est et n’est pas

dans le même lieu; comment cela est-il possible?

Successivement, c’est-à-dire dans le temps; le temps est ici une condition nécessaire. De même que la

KANT.- 305 géométrie n’est possible que dans la supposition de l'espace ; la statique, la mécanique , en général la science du mouvement, n’est possible que dans la supposition du temps. .

Des conséquences nombreuses se présentent.

D'abord le temps n’est pas quelque chose de subsistant par soi-même; car il serait réel sans objet réel , puisque jamais on n’a pu dire que le temps 10e un objets le temps n’est point perçu.

I n’est pas une qualité des choses, ce que Kant appelle une détermination objective des choses; car il échappe au procédé par lequel on isole et distingue

ces qualités. Dépouillez par l’abstraction un objet de toutes ses déterminations objectives , il ne vous restera pas le temps ; il n’appartient pas à l’objet. S'il en dépendait, il ne pourrait s'imposer aux objets comme une forme nécessaire , et servir de base à des propositions synthétiques d’une évidence absolue.

Comme l’espace est la forme du sens externe, le temps est la forme du sens interne. Il n'appartient à aucune figure, à aucune position ; il n’est la détermination d’aucun phénomène extérieur; il n’y en a aucun qui ne soit complet, indépendamment du temps, au lieu qu'aucun ne peut se passer de la détermination d’espace. C’est donc avec nous-mêmes, . avéc notre état intérieur, que le temps détermine le rapport des représentations extérieures. Il fait partie d’une intuition de nous-mêmes, qui se combine avec celie du dehors. Tout le monde comprend que, sans la durée du sujet, les phénomènes ne pourraient être déterminés dans le temps; ils ne donneraient jamais à eux seuls l’idée de cette détermination.

De ce fait double que le temps est la condition a priori de toutes les apparitions, condition immédiate des apparitions internes, condition médiate des apparitions externes, on peut déduire les propositions suivantes : «

«Tousles phénomènes externes sont dans l’espace.»

« Tous les phénomènes en général sont dans le temps. » | ;

Par rapport aux phénomènes , le temps a bien une valeur objective; car les phénomènes sont les choses mêmes, en tant que nous les prenons comme objets de nos sens. Mais si l’on écarte cette dernière restriction , si l’on fait abstraction de la sensibilité pour en considérer l’objet, et de notremoyen de nous représenter les choses pour voir les choses absolument, le temps n’est plus. Il n’est qu’une condition subjective de l'intuition. Par lui-même et hors du sujet il n’est rien. Si les changements n’ont lieu que dans le temps, et par conséquent le supposent, cela veut dire que je ne puis avoir conscience de mes représentations diverses que dans une succession ; cela ne prouve qu’une forme du sens Interne. Il ne s’ensuit pas que le temps soit une détermination inhérente aux choses, ni que, si notre sensibilité était autrement constituée, la représentation de changement aurait encore lieu. Le temps n’a donc qu'une réalité subjective. La seule proposition, ayant une valeur objective, que l’on puisse formuler sur le temps, est-celle-ci : « Toutes les choses en tant que phénomènes sont dans le temps. » Mais supprimez ces mots en tant que phénomènes , la proposition est hasardée et gratuite.

KANT. 307 Le temps étant donc dénué de toute valeur objective , indépendamment de nous, c’est-à-dire de toute réalité absolue, n'appartient aux choses ni comme condition ni comme propriété, et n’est ni dans les objets, ni au nombre des objets, soit comme subsistant, soit comme imhérent. De là résulte l’24éalité transcendantale du temps. |

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