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V. Observation

- L'exposition des idées de temps et d'espace épuise l'esthétique transcendantale, ou la science de la sensibilité a priori. Toute autre idée appartenant à la sensibilité suppose, en effet, quelque chose d’empirique. Telle est l’idée de mouvement qui suppose d’ailleurs l’espace et le temps. Essayez de concevoir l'idée du mouvement, sans quelque chose qui soit mt, sans l'apparition d’un mobile ? Or, l’espace en lui-même n’a rien de mobile. Il faut donc que l’expérience vous donne quelque chose de müû dans l’espace. Le changement , idée plus simple que celle de mouvement , exige également une donnée empirique. Ce qui change est quelque chose qui est représenté dans le temps, lequel lui-même ne change pas. Il faut donc un objet dont les modifications se . succèdent ; et c’est là une donnée empirique, soit qu’on la cherche dans l'extérieur, soit qu’on la réduise au moi dont les affections sont diverses.

Kant a bien senti que cette négation de lexistence du temps et de l’espace était une nouveauté grave qui se ferait difficilement accepter. Il faut voir comment il répond aux objections, et quelle sorte de

certitude et de réalité il s’est efforcé d'établir, Elle

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est bien restreinte, mais elle a du moins cet avantage apparent d'échapper à l’idéalisme, et Kant croyait en triompher dans le point même où nous l'accusons d’y avoir, cédé.

D'abord il ne convient pas qu’il refuse au temps et à l’espace toute réalité. L'un et l'autre ont avec lui une réalité subjective.

Prenons le temps. Il est réel pour moi, non comme objet, mais comme moyen de représentation de moimême, considéré comme objet. Il faut même remarquer une différence entre le temps et l’espace. Laréalité absolue de l’espace est indémontrable; mais du moins l’objet du sens interne, l’intérieur pris comme objet, le sujet se servant d'objet à lui-même, ce qe les Écossais appellent le moi ou l'intuition du moi, c’està-dire de ses phénomènes, est quelque chose de clair et d’évident immédiatement. La conscience n’exige pas de démonstration. Or, le temps est la forme réelle de cette intuition interne; il est donc quelque chose d’inébranlable comme le moi.

L'espace est la forme des apparitions du sens externe. Mais ces apparitions penvent-elles êtrerévoquées en doute? Qu’on dise, si l’on veut, qu’elles ne déposent pas avec autorité de la nature de leurs causes extérieures ; mais qu’on ne les nie pas. Elles sont certaines , elles sont réelles. Le moi en a également conscience, et la réalité subjective est la première des réalités. Assurément elle ne manque pas à la représentation d'espace.

Que ce genre de réalité seulement appartienne à l’espace et au temps, la sûreté de la connaissance expérimentale en sera-t-elle compromise? Nulle-

KANT, 309 ment ; nous en sommes écalement assurés, que les formes appartiennent nécessairement aux choses ou à l'intuition des choses.

Que faire, d’ailleurs ?

Direz-vous que l'existence de l’espace et du temps est attestée par l'expérience : mais ni le temps ni l'espace ne peuvent se constater par expérience. Ils n'apparaissent pas ; ils ne sont et ne peuvent être des phénomènes. Ils ne tombent pas sous les sens. La sensation les suppose, c’est tout ce qu’on peut aflirmer; ce qui veut dire que l’être qui sent ne peut s’en passer, ou mieux que ce sont les formes nécessaires de la sensibilité.

Aflirmerez-vous a priori la réalité absolue de l'espace ou du temps comme quelque chose de subsistant , comme des êtres, ce qui est le parti que prend l’ontologie : vous voilà forcé d'admettre deux vides, deux néants éternels, infinis, existant par euxmêmes , et qui sont, même sans qu’il y ait quelque chose.

Suivrez-vous le parti ordinaire aux métaphysiciens, et direz-vous que l’espace et le temps sont quelque chose d’inhérent, sont des relations des phénomènes, relations déduites de l'expérience; y verrez-vous des rapports des choses, empiriquement constatés : alors les vérités mathématiques a priori perdent leur validité, leur certitude absolue. Car enfin, elles se fondent sur la notion d'espace, et cette notion, conçue a posteriori, déduite de l’expérience, simple produit de la faculté de former des idées, ne peut servir de base à des vérités absolues, supérieures à toute expérience, Les vérités mathé-

matiques n'auraient plus qu’une probabilité expérimentale, qu’une certitude srelative, analogue à cette proposition : « Le soleilse lève tous les jours. » Kant aurait pu ajouter que ce système est celui de l'idéologie à laquelle le don de la certitude est refusé, et qui ne saurait se défendre de l'accusation d’un involontaire idéalisme. ‘six

De ces deux derniers systèmes, l’un sauve la certitude des mathématiques ; mais hors du champ des mathématiques, il tombe dans l’absurde et l’impossible : l’autre sacrifie les mathématiques à J’avantage de se délivrer de la difficulté d'expliquer le rapport nécessaire des représentations d'espace et de temps avec les objets de l'intuition. Ces deux dangers ; ces deux fautes, le système de Kant les évite. C’est un système évasif. : #5

Sans aucun doute, Kant a raison, lorsqu'il affirme que dans sa théorie l’espace et le temps ont autant de certitude que dans toute autre. La certitude subjective bien comprise ne connaît pas de supérieure, et si les représentations de temps et d’espace sont fondées sur la conscience, elles sont au-dessus du doute; toute philosophie raisonnable en conviendra. Mais la certitude n’est pas tout à fait la réalité. La réalité accordée ici au temps et à l’espace n’est que subjective, c’est-à-dire qu’elle est égale et conforme à celle qu’il faut reconnaître à nos facultés ; et je crois, en effet, que cette réalité n’est point usurpée. Le temps et l’espace sont nécessaires à l'esprit humain. Nul doute que ce ne soient des conditions sans lesquelles nous ne concevons rien d’existant. A

« ne les prendre que comme des idées, ce sont des idées

KANT: 311 nécessaires à toutes les idées que nous nous formons des objets, l'espace pour les objets de la sensibilité appliquée au dehors, le temps pour les objets de la sensibilité appliquée au dedans. Il y a plus : la réalité subjective du temps et de l’espace n’est pas moinsun fait actuel que celle des apparitions ou modifications de la sensibilité produites à l’occasion des objets. Or, ces apparitions, il s’en faut qu’elles ne soient que des apparences ; ce sont des faits incontestables. Mais sont-elles une image des choses ? Nous représententelles les choses telles qu’elles sont? Voilà l'inconnu. C’est ce genre de réalité que Kant n’aflirme pas ; et par conséquent il ne peut l’accorder aux formes générales de l’apparition, pas plus qu’à l'apparition même. Remarquez qu’il ne dit point que les apparitions ne fassent pas foi de quelque chose, il ne nie point que quelque chose ne leur corresponde objectivement , en termes ordinaires , que la sensation ne prouve un objet. Il dit seulement que la nature de cette cause externe reste incertaine, mystérieuse, et qu'il est impossible de démontrer que les objets soient comme ils paraissent. |

Ce doute, il faut bien le dire, est contraire au sentiment commun de l’humanité. Mais bien qu’à mon awis il soit possible de le lever en partie, avouons qu'il y a nécessairement beaucoup d’inconnu dans la nature des objets en eux-mêmes. Que cette portion d’inconnu soit plus ou-moins grande, qu’elle enveloppe jusqu’à l'existence des objets, c’est ce dont Kant ne s’est pas toujours assez inquiété. Il semble avoir pris pour irréfutable, dans les systèmes ordinaires, l'argument de l'idéalisme ; et afin

de l’éluder, il a insisté sur la distinction de l'objet en lui-même et de l'apparition. Oui, a-t-il dit à Berkeley, l'objet en lui-même, je vous l’abandonne ; je consens à l’ignorer toujours ; mais l'apparition, j'en suis certain. Elle est réelle, elle est un fait; elle participe de la certitude de la conscience. C’est un fait, un fait impérieux, que non-seulement les objets, «mais la constitution même que nous leur attribuons, sont pris dans l'intuition comme des choses véritables ; c’est une nécessité, je ne puis m’y soustraire; cette croyance, je ne puis la repousser. Il n’y à point là d'illusion ni d'incertitude, Aucun artifice logique , aucun scepticisme ne peut jeter le moindre doute sur le fait, que les objets m’apparaissent d’une certaine façon , et que les formes de cette apparition soient des formes nécessaires. Ceuxlà seuls, au contraire, qui veulent que les apparitions soient l’expression exacte de la réalité, qui veulent que l’objet soit ce qu'il apparaît, ne sont pas à l'abri des piéges du scepticisme, et ne peuvent solidement établir qu’ils ne se fient pas à de simples apparences, La prétention de connaître la réalité des choses les jette dans l'hypothèse; ils tombent dans l'incertitude, quelquefois dans l’absurdité. Témoin ceux qui font des êtres distincts de l'espace et du temps ; car ils se mettent sur les bras deux choses infinies qui sans être ni substances ,» ni inhérentes aux substances, existent, bien plus, sont la condition de toutes les existences, et qui, sans réalité ni matérielle ni spirituelle, survivraient à l’anéantissement de toutes les choses réelles. Que répondront-ils à Berkeley qui leur demandera comment les corps

| KANT, 313 existent nécessairement dans un néant tel que l’espace, et comment notre existence même dépend d’une-pure idée telle que le temps ?

La réalité limitée , mais consolidée dans le cercle où la conscience domine, échappe à ces captieuses questions, à ces doutes embarrassants. Kant, en la déterminant ainsi, n’a pas cru l’ébranler. On doit même reconnaître qu'il a élevé un rempart neuf contre les assauts du scepticisme ; et sous ses doutes apparents, sous la réserve de ses aflirmations, il cache un dogmatisme secretet borné, auquel la raison peut s’'abandonner avec confiance.

Les Écossais semblent n’avoir jamais compris toute la portée des objections des sceptiques ; du moins se sont-ils hâtés de les croire brisées sous les coups du sens commun. Il n’est pas douteux, et nous l’avons remarqué , que Reid n’a point assez fait pour mettre les esprits exigeants et subtils à l’épreuve du scepticisme. Kant, au contraire, l’a voulu combattre, corps à corps, et si la portion de doctrine que nous venons d'exposer d’après lui est loin de satisfaire tous les besoins et de garantir tous les droits de la raison humaine, reconnaissons qu’elle oppose aux subtilités insidieuses de la dialectique, des distinctions rigoureuses qui la contiennent dans certaines limites. En tout, il semblerait que Kant eût prévu et voulu faire mentir la maxime d’un philosophe français’, qu’on ne fait point au scepticisme sa part. Faire les parts, telle est la constante ambition de la philosophie critique, et c’est même le sens

* M. Royer-Collard,

primitif du mot critique. Aussi, en ce qui touche le temps et l’espace, quelques points de sa théorie me. paraissent -ils des positions imprenables pou le scepticisme.

En effet, Kant échappe au scepticisme sur id ar ticles importants : |

1°. 1] admet que l’homme a.une connaissance certaine et légitime de ses phénomènes intérieurs. |

2°. Il reconnait implicitement les règles de la le gique, puisque c’est à l’aide de ces règles qu’il mesure et apprécie la valeur de nos diverses sortes de jugements.

3°. Il reconnaît, soit aux intuitions internes , soit aux intuitions externes, une réalité , > une cehilitié subjective.

4. Il pense qu ji: y a des jugements certains par eux-mêmes, des jugements nécessaires.

Mais sa FR présente avec le scepticisme et RER plusieurs caractères communs , savoir :

. I nie ou du moins laisse en question toute

réalité objective.

2°, Il méconnait ou néglige soit la valeur , soit même l'existence de ce jugement naturel qui accompagne nos sensations et qui nous persuade de la vérité de leur objet.

3°. Il parait ne faire aucune distinction entre les qualités de la matière, et les regarder toutes comme

également relatives à l'être sentant, et partant comme n'ayant qu'une valeur égale à la pure sensation.

4°. H réduit l’espace et le temps à des manières

KANT.. 315 de concevoir les choses sat se à des Hs de perception.

5°, Il oublie ou du moins il tait ce caractère dés jugements nécessaires , et généralement de tout ce qui est nécessaire, jugements, formes, idées, notions; ce caractère, dis-je, d’être nécessaires pour l'esprit, non relativement, mais absolument, de sorte que l'esprit croit invinciblement que tout ce qui est nécessaire pour lui est une loi extérieure, et a droit à une validité objective : croyance directe, dogmatisme primitif qui doit être admis par quiconque n’est pas pleinement sceptique, ou dont la négation ramène le scepticisme tout entier.

En résumé, la théorie kantienne de l’espace et du temps peut être jugée du point de vue de l’ontologie et du point de vue de la philosophie critique ellemême.

Du point de vue de l’ontologie, elle est éertatnement insuflisante, je ne dis pas Sté car il me paraît diflicile d'attribuer, au temps du moins, une réalité positive et individuelle. Mais enfin le temps et l’espace , comme notions, correspondent certainement à quelque chose au dehors qui est dans les phénomènes. Ce n’est pas répondre que de dire qu’ils sont seulement nécessaires à notre manière de sentir; on pourrait en dire autant de toutes les notions de l'ontologie les unes après les autres; et quand on croirait ainsi n’avoir aboli que la métaphysique, on aurait anéanti tout le reste avec elle.

Du point de vue de la philosophie critique, c’està dire de la logique appliquée : à la psychologie, je crois qu'il y a erreur à réduire le temps et l’espace à

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des formes de la sensibilité, : c’est en effet ne leur attribuer qu'une nécessité relative à la sensibilité même ; or ils me paraissent nécessaires d’une nécessité absolue, c’est-à-dire relative à la raison. J’accorde ici que la sensibilité seule me donne l'existence des choses et qu’elle me la donne dans l’espace et le temps, j'accorde même encore qu’elle ne la prouve pas; mais étant donnée la sensibilité, ou mieux quand même la sensibilité n’existerait pas, quand même on ne saurait pas que les objets existent, il serait vrai qu'ils ne pourraient exister que dans l’espace et le temps. Si l’un et l’autre sont des formes de la sensibilité, c’est la raison qui les lui impose ; l'un et l’autre sont donc des formes d’une nécessité plus haute que celle que Kant leur attribue.

Ainsi, que le temps et l’espace’ soient pris dans la perception ou dans la conception, la théorie de Kant est au moins incomplète, et, si ce n’est qu’il a mieux éclairei les notions d’espace et de temps, elle se rapproche de celle de Descartes qui avait déjà vu dans le temps et même dans l’espace distinct de l'étendue corporelle, de pures façons de penser. Seulement pour Kant, ces façons de penser sont nécessaires.

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