LOGIQUE TRANSCENDANTALE
$. I. Objet de la logique transcendantale.
Il faut se rappeler la grande question de la philosophie transcendantale : «Comment les propositions synthétiques sont-elles possibles a priori? » La con-
KANT, 317 naissance débutant par l'expérience, on a vu que l'expérience donne les intuitions ; l'intuition en général est-donc expérimentale. Mais l'intuition se compose de matière et de forme. La matière de l'intuition ou l'intuition a posteriori se distingue de la forme de l'intuition ou de l'intuition a priort. Dans toute intuition empirique, il y a de l'intuition pure; dans toute sensation on peut distinguer, des données actuelles de la sensibilité, ses conditions formelles. Les éléments purs ou formels de la sensibilité sont l'objet de l'esthétique transceudantale ; et cette première partie de la science nous donne les premiers fondements de la possibilité des jugements synthétiques a priori.
Mais si la connaissance commence par l’intuition, nous avons vu qu’à l'intuition s'ajoute la conception, ou que l’homme pense après avoir senti. Les philosophes disent en général qu’il connait au moyen des sensations et des idées. Avec les sensations , il forme des idées , et l’objet des unes et des autres lui est ainsi connu. Kant exprime la même chose en disant que la connaissance a sa source principalement dans la faculté de recevoir des représentations , et par ces représentations de concevoir leur objet ; c’est à dire dans la réceptivité des impressions et dans la spontanéité des concepts *. Par l’une l’objet est donné, par l’autre il est pensé.
1 Le concept est l'opération par laquelle lesprit pense ce qe la sensation lui transmet. Je me sers souvent du mot idée, parce que celui de concept, bien que de tout temps appartenant à la langue, est peu usité, et que l’idée est le grand mot de la philosophie française. Le mot allemand qui y correspond ici (Begriff) est proprement et étymologiquement la conception ; et c’est aussi la concep-
La conception , l’idée sans une intuition qui lui corresponde de quelque manière, directément ou indirectement, l'intuition sans une idée ne peut donner la connaissance. | bis :
La puissance de recevoir des représentations ) nous lavons appelée sensibilité ; celle d’en produire soi-même s’appellera lintelligence ou l’'entendement proprement dit. L’entendement , c’est ce qu’il y à de spontané dans la connaissance, c’est la faculté des idées, concepts, notions ou conceptions.
Les deux facultés se lient et se tiennent ; conception sans contenu sensible est vide, intuition sans conception est quelque chose d’aveugle. Il y a égale nécessité de rendre sensibles ses conceptions et de rendre ses sensations intelligibles, de joindre aux idées l’objet en intuition et de convertir les intuitions en idées. Ces deux opérations , ces deux facultés ne peuvent se suppléer lune l’autre, mais elles se peuvent-distinguer. La science de la sensibilité s’est appelée l'esthétique ; celle de l'intelligence s’appellera a logique. |
Ü ÿ a longtemps que la logique n’est plus seulement l’art de raisonner. Du jour où le règne d’Aristote a pris fin, le mot logique a changé de sens.
tion que Reïd avait voulu substituer à l’idée. J'aurais pu me servir également du mot de notion. Le mot allemand Idee, commun aux deux langues, signifie plus habituellement un type idéal, un exemplaire intellectuel, soit que l’on ne donne à ces sortes de conceptions primitives qu’une existence abstraite, soit qu’à l’exemple de Platon, on les regarde comme subsistantes et éternelles. La vraie distinction kantienne serait peut-être celle des conceptions qui sont
les idées de lentendement, et des idées, qui sont les conceptions de la raison,
KANT. 319 La Logique de Gondillac est un traité élémentaire de psychologie. Celle que nous étudions ici est plus restreinte; elle mérite mieux son nom de logique ; car au lieu d’embrasser toutes nos facultés, elle se borne à la science des idées, et ne traite que de l’entendement, c’est-à-dire de la faculté d’asseoir des idées sur les sensations. Elle se réduit à l'examen d’un problème qui pourrait être ainsi posé : « Com- « ment pensons-nous les objets de nos sensations: ? » - La logique est universelle comme l'intelligence ; mais cependant elle peut être pure ou mixte. Elle est pure, lorsqu'elle fait abstraction de toutes les conditions empiriques au milieu desquelles s’exerce l’entendement , comme l'influence des sens, les jeux de l'imagination, les lois de la mémoire, l'empire de l'habitude. Elle est mixte, lorsqu'elle donne Îes règles de l’entendement agissant dans la sphère de ces conditions empiriques quit nous sont enseignées par la psychologie ; alors même, cependant, elle est encore universelle , en ce sens qu’elle traite de l’entendement sans distinction des objets qui l’occupent. | Mais quelque générale que soit cette science , la logique transcendantale l’est plus encore; car nonseulement elle fait abstraction du contenu de la connaissance intellectuelle et de la diversité de ses objets , Mais encore elle n’admet aucun principe empirique; elle reste donc absolument séparée de la
: Cette expression penser les objets n’est point parfaitement correcte, mais elle a des précédents en métaphysique. Nous citerons entre autres M. de Bonald qui s’est tant servi de la formule suivante : « L'homme pense sa parole et parle sa pensée, »
psychologie ordinaire et donne la pure forme de la pensée. C’est une science où tout doit être a priort.
Si l’on a bien compris ce que c’est que la sensibilité a priori, on concevra ce que c’est que la logique transcendantale. L’esthétique transcendantale contient tout ce qui est æ priori dans la sensibilité ; la logique transcendantale renferme tout ce qui est a priori dans l’entendement.
La logique est-elle appliquée aux notions fondées sur certains objets de l'intuition , c’est une science particulière. Est-elle appliquée aux idées que nous nous formons en général à l’aide des représentations données par l'expérience, quel que soit d’ailleurs l’objet de ces représentations, elle est universelle ou générale ; mais elle n’est pas pure, car enfin elle admet les représentations empiriques; elle s'occupe par conséquent de l’élément empirique des idées en général ; elle tient de l'idéologie ou de la psychologie. Mais simplifiez encore, ne vous enquérez pas de la base expérimentale de nos pensées, ne cherchez pas à rapporter la connaissance à une origine extérieure quelconque , ne considérez dans les représentations que les lois suivant lesquelles l'intelligence les saisit, les exploite et les combine, c’est-à-dire les conçoit; faites sa part dans les pensées dont l’intuition a donné les matériaux; ne contemplez enfin que la forme de l” Ro ie vous aurez la logique pure ou transcendantale. Elle expose les lois du connaître , sans le moins du monde s’occuper du connu.
Voyons maintenant si cette science existe, c’està-dire si de même qu’il y a des intuitions pures qui s'imposent «priori aux représentations ou intuitions
sensibles, il ya également des conceptions pures on formelles qui puissent a priori s'imposer aux objets, et qui soient les procédés de la pensée pure.
Get examen d’abord a pour objet unique la recherche et la décomposition, au cas ‘qu’ils existent, des éléments a priori de. la conception des intuitions, ou formes de la connaissance, ou conditions pures dela pensée des objets , indépendamment ; 1°. de la nature de ces objets; 2°, de l'existence de ces objets, c'est-à-dire de la matière de nos connaissances et du rapport de cette matière avec nos moyens de la connaître et notre manière de la concevoir. Telle est la première partie de la logique transcendantale. Elle est donc tout analytique. |
La seconde partie sera dialectique. Car c’est ce que devient la logique; lorsque cessant d’être la science des règles et des principes logiques , elle les emploie indépendamment de l'expérience, et que sans égard à la matière des connaissances, ‘pourvu qu'elle leur impose ses propres lois, elle se donne pour l'organe de la vérité. La dialectique, dit Kant, : est la logique de l’apparence; c’est-à-dire qu’elle prend les formes logiques pour l'équivalent de la vérité. La logique transcendantale aura aussi sa dialectique. Seulement la dialectique transcendantale sera la critique de l’autre, car elle réduira l'application des formes du raisonnement aux conceptions de l’entendement pur à n’avoir que la valeur d’une science abstraite, c’est-à-dire les caractères extérieurs et apparents d’une science. Les connaissances purement dialectiques sont, quant à leur matière et quant à
leur forme, intégralement subjectives. Elles ne sont donc certaines que quant à leur forme.
{. IT. Des idées pures ou catégories.
Analytique des concepts *.
Le premier devoir de la logique transcendantale sera d'isoler l’entendement pour y déméler les principes sans lesquels aucun objet n’ést pensé. Cest la décomposition de la connaissance a priori , ou l’analyse des conditions formelles de Ja pensée.
Il faut :
1°. Que les éléments qui sortiront de cette analyse soient des idées purés'et non empiriques.
2°. Qu'ils appartiennent non à l'intuition, mais à la pensée, non à la sensibilité, mais à l'intelligence.
5°, Qu'ils soient rigoureusement des éléments,
par conséquent bien distincts des idées dérivées ; | qu'ils soient primitifs et non déduits. % 4°. Que l'analyse soit complète, c’est-à-dire que les idées admises comme formes de la pensée pure remplissent tout le champ de l'intelligence.
Cette analyse n’est point l'analyse ordinaire qui décompose les idées et fait l'inventaire de ce qu’elles contiennent. C’est la décomposition de la puissance intellectuelle. L'intelligence elle-même, non ce
: Le mot analytique est pris ici substantivement (analytique , science de l'analyse), par imitation de la partie de la Logique d’Aristote, qui précède la dialectique ( premières et secondes analytiques, part. im et 1v de l’Organon). Les idées dont il est ici question, sont les idées pures, c’est-à-dire ce qui est & priori dans la conception des intuitions. Il faut entendre ici le mot idee dans le sens où l’entendent Locke, Condillac et Reid,
RANIE 393 qu’elle reçoit, non ce qu’elle produit, voilà ce que nous explorons. Il s’agit, suivant l’expression de Kant lui-même, de poursuivre les idées pures, et de les prendre au gite. La philosophie transcendantale va les chercher là où elles reposent, préformées et toutes prêtes pour le moment où, l’expérience intervenant , elles sont employées et déployées par l'intelligence elle-même.
Nulle recherche n’est plus dificilé, ge incer-
-taine , parce que au premier abord nulle n’est plus arbitraire. Les idées ne se présentent qu’occasionnellement, elles s'associent par analogie ; le rapport qui les unit semble appartenir à l’intuition, aux sens , aux objets ; il faut se défier de ces relations tout empiriques. Quel est donc le principe d’après lequel les idées primitives doivent étre recherchées et ordonnées ? Un fil conducteur est bien nécessaire dans ce labyrinthe immense.
L’entendement est la faculté de connaître, distraction faite de la sensibilité, ou la puissance cogrutive non sensible. La connaissance intellectuelle , c'est la connaissance par les idées sans intuitions. L’intuition suppose une affection, c’est-à-dire que le sujet est. affecté; l’idée suppose une fonction, c’est-à-dire que le sujet agit par lui-même. Cette fonction réside dans l’unité d’action nécessaire pour ordonner différentes représentations sous une repréféntation commune.
Un phénomène se manifeste, un bruit s'élève, un corps tombe : des sensations diverses que ce phénomène me donne, je forme un tout, une notion qui est une, l’idée ou notion de la production d’un son,
de la chute d’un corps. Des idées plus simples encore, celle d’une rose, celle d’un corps, ne sont que l'unité que l'intelligence impose aux représentations diverses que suggère l'objet ( figure, couleur , odeur, etc.). En un mot, différentes représentations ordonnées sous une représentation commune, voilà le concept ou l’idée d’une chose.
Le fait de former une idée est une action ou fonction de l'intelligence; il y a là quelque chose de spontané, L’intuition sensible repose sur la réceptivité des impressions ; l’idée sur la spontanéité de la pensée. Dans la formation d’une notion, à la suite d’une intuition sensible, isolez de tout ce que donne cette intuition tout ce que l'intelligence apporte dans cette formation , vous isolerez toute la fonction intellectuelle. Mais pour la connaître dans toutes ses formes et tous ses degrés, il faudrait avoir décomposé ainsi toutes les notions actuelles ou possibles, s'assurer qu’on n’ena omis aucune, et obténir une connaissance discursive ou par voie de généralisation, de la totalité des idées pures. Or, ce procédé est impraticable ; il en faut un autre. À
Quand l’entendement conçoit une chose, forme une notion, il juge. Sa part nécessaire dans l’opération, l'acte propre, la fonction spontanée qui lui appartient, c’est le jugement. L'idée ne se rapporte jamais à l’objet immédiatement, mais à une représentation de l’objet ". Cette représentation pguétre
* On a dû remarquer déjà que Kant est complétement étranger aux objections des Ecossais contre Ja théorie des idées. Suivant ceuxci, la connaissance procède ainsi, impression, sensation, perception, souvenir d'objets percus, jugement, etc. Dans l’école de Condillac,
| KANT. 325 une intuition ou déjà même une idée. Quand elle est une intuition, c’est l’idée simple de Coudillac, c’està-dire celle qui, selon lui, est la transformation immédiate d’une sensation; mais, à parler exactément, il n’y a point là d'idée, une telle représentation se
rapporte immédiatement à l’objet. Si la réprésentar tion est vraiment uné idée, elle se rapporte, non à l'objet, mais à l'intuition, ou à quelque notion intermédiaire. Dans tous les cas, l’idée n’est un moyen de connaître que paie qu’elle'est un moyen de juger.
Le jugement n’est que la connaissance médiate d’un objet, conséquemment la représentation d’une représentation de l’objet : ceci va être expliqué par un exemple
Soit le jugement : « Tous les corps sont divi- « sibles. »
L'idée de corps, où la représentation de corps, suppose l'intuition ; celle de divisibilité, l’intuition et l'idée; car l'intuition ne pourrait donner que la division. La division actuelle suggère la division possible ou la divisibilité. L'idée de possibilité vient de l'intelligence ; c’est une idée pure.
Or, l'idée ou notion de divisibilité peut s’appliquer à diverses idées, mais particulièrement à celle de corps, et celle de corps à diverses intuitions rapportées à divers phénomènes ou objets. Ces objets
la sensation qui résulte de impression se transforme en idée simple
- et particulière, puis en idée générale, etc. Dans Kant, l'impression qui produit une affection donne lieu à l’intuition (perception de Reid, sensation-idée, ou idée simple et particulière de Condillac). L'idée générique de l'objet de l’intuition est l’idée ou le concept de Kant. La représentation se dit de l’objet de la pensée donné dans la conscience, que ce soit une sensation ou une idée.
sont donc représentés par l'intuition, puis par l'idée de corps; puis à celle-ci s'ajoute l'idée de divisibilité, une représentation nouvelle est rapportée à la représentation du corps. Ainsi le corps est médiatement représenté par l’idée de divisibilité. C’est par ce moyen que l’entendement connaît du corps quelque chose de plus. Il est done vrai de dire que le jugement est la connaissance médiate d’un objet ou la représentation d’une représentation.
Dans le jugement, des représentations données sont ramenées sous une représentation commune. C’est ainsi que dans le jugement, «tous les métaux sont divisibles », l’idée de divisibilité, applicable à une multitude d'objets, est concentrée sur l’idée ‘de métal, et de même les diverses représentations de métaux sont réunies sous la représentation commune de divisibilité ; ainsi, l'intelligence connaît une représentation par l’autre.
‘+ Les jugements sont, on le voit, des fonctions de l'unité entre les représentations ; c’est-à-dire que par eux, une représentation plus haute, plus reculée que la représentation immédiate, et qui la comprend, ainsi que d’autres, fait faire un nouveau progrès à la connaissance de l’objet ; et par là, plusieurs connaissances sont réunies en une seule. Ainsi, le jugement est une opération qui consiste à ramener des représentations différentes à l'unité. ILest donc la fonction de l’unitéentre des représentations diverses.
Or, toutes les opérations de l’entendement peuvent être réduites à des jugements, D'où il suit que l’entendement peut en général être considéré comme un pouvoir de juger. Il est, nous l'avons dit, une fa-
KANT. - 397 culté de connaître. Il connaît par les idées. Les idées sont des éléments de jugements possibles. Exemples : « Les métaux sont des corps. — Les corps sont divisibles. » L'idée de corps sert d’attribut à celle de métal ; l’idée de divisibilité à celle de corps. Et de plus, toute idée pent se ramener à un jugement; ainsi l’idée de corps à ce jugement : « Une substance étendue et figurée est un corps. » L'idée de triangle à ce jugement : « Toute figure terminée par trois lignes est un triangle. » On peut donc dire que nous connaîtrions toutes les fonctions de l’entendement, si nous connaissions toutes les fonctions de l’unité dans le jugement.
Ainsi, le problème se transforme. Ce que nous cherchons maintenant, ce sont les règles formelles du jugement en lui-même, indépendamment de son contenu, c'est-à-dire de la matière, soit intuition “ soit idée, à laquelle il s apphèque:
La fonction de la pensée dans le jugement ou la fonction logique de l’entendement peut être considérée sous quatre points de vue : La quantité, la qualité, la relation, la modalité.
Quantité. — Le jugement est universel , particulier ou individuel (unique , singulier ).
Qualité, — Il est affirmatif, négatifouinfini,
Relation. — Il est catégorique, hypothétique ou disjonctif.
Modalité.— Il est problématique, assertorique ou
apodioiques
Ù Le jugement assertorique est V'assertion, la proposition prise comme vraie. Il peutsêtre aussi affirmatif où négatif, particulier ou universel , ete. Le jugement apodictique (mot grec) est le juge-
Er : EXEMPLES :
Jugement universel : Les corps sont étendus. | Jugement particulier : Certains corps sont liqui- GES 5 use DD : Jugement individuel : Pierre est vivant.
Jugement affirmatif : Les corps sont étendus. Jugement négatif : L'âme n’est pas un feu.
Jugement infini : L'âme n’est pas mortelle".
Jugement catégorique : Dieu est juste.
Jugement hypothétique : S'ily a une Justice parfaite, la méchanceté persévérante sera punie. Jugement disjonctif : Le monde existe ou par un hasard aveugle, ou par une nécessité intérieure ,;: ou par une cause extérieure.
Jugement problématique : L’äme pourrait étre immatérielle , sans être immortelle.
Jugement assertorique : L'âme est immatérielle.
ment démonstratif, ou qui porte son évidence avec lui. C’est celui, dit Kant, qui est lié avec l’entendement, c’est-à-dire qui ne peut être faux sans que l’entendement le soit aussi. C’est le jugement dont la vérité est nécessaire.
* Il y a cette différence entre le jugement zé£atif et le jugement infini ( mieux dit éndéfini), que le premier ne fait que nier du sujet un attribut qui ne lui convient pas; comme lorsqu'on dit : /e poisson n'a pas de voix ; l'âme n'a point de couleur, ete., etce.; et le jugement infini, sous une forme négative, affirme réellement ce qu'est le sujet. Ainsi le jugement : l'âme n'est pas mortelle, range l'âme dans l’infinie multitude de choses qui restent encore, quand de toutes les choses existantes ou possibles on a retranché ce qui est mortel. L'âme est par là placée dans un #nfini, qui est tout, moins le mortel. En d’autres termes, elle est affirmée non mortelle : ce n’est point là une connaissance négative. De là cette dénomination peu claire et mal choisie de jugement infini, laquelle Kant paraît avoir remplacée par celle de jugement limitatif. C’est du moins ce mot que quelques traducteurs ont substitué à celui d’énfine.
Jugement apodictique : Une substance simple est nent GE AIE n°
Je né'traduis pas ici la Critique de la raison pure. Ce n’est donc pas le lieu d’éclaircir par des développementé techniques cette classification qui bien qu'ingénieuse, me paraît pécher par un excès de doit et de symétrie, et que Kant a énoncée plu= tôt qu’il ne l’a démontrée. Remarquons bien seule— ment les quatre titres sous lesquels tous les jugements sont classés. 4
L'opération qui consiste à combiner ensemble des représentations différentes , et à concevoir leur multiplicité et leur diversité en une connaissance qui soit une, cette opération qe l’on pourrait FE a 15 rer à l’effet de la lentille qui produit un poinE lumimeux en concentrant des rayons inaperçus, s'appelle synthèse. La synthèse serait pure, qui s’opèrerait sur des représentations a priori, comme l'espace et le temps; m mais la synihèse en général s’accomplit sur des données empiriques.
Comment en général s’associent les éléments in-. tuitifs ou autres dont la synthèse donnera lieu à une conception ou à un jugement? C’est une opération asséz mystérieuse. Si, par exemple, des sensations diverses nous sont données , elles s'associent naturellement par groupes ; il en est de même si ce sont des idées diverses. Dans les deux cas, sensations ou idées, intuitions ou concepts, les représentations diverses en un mot s’assemblent comme les traits d'une image. Aussi Kant appelle-t-1l Ja faculté dont cette synthèse involontaire est l’œuvre, le pouvoir d'imaginer, faculté aveugle qui agit presque sans que
nous en ayons conscience. Les groupes de représentations se forment comme des'fruits natürels dans l'esprit; et l’entendement donne à chacun de ces - groupes l'unité de la pensée. La formation des conceptions ou idées atteste donc dans le moi un pouvoir spontané d'unité synthétique dont les deux facultés constituantes sont celle d'i imaginer et celle de juger.
Mais ce qui se fait ordinairement à l’aide d’éléments empiriques, ne se peut-il pas faire ou concevoir dans l’ordre transcendantal ? La synthèse des éléments empiriques , aboutissant à une combinaison d’intuitions ou d'idées, ne suppose-t-elle pasune syn-
thèse pure pouvant conduire à la conception pure,
au jugentent pur? Puisqu’elle se fonde sur un pouvoir d'unité synthétique propre à l’'entendement, ce pouvoir doit exister antérieurement à toute expérience , à toute intuition, à toute représentation. Il est de l'essence de l’entendement. La logique générale montre analyliquement comment des représentations différentes sont ralliées sous une seule et même idée. La logique transcendantale montrera com-
ment , non pas les représentations, mais la synthèse
pure qui s'applique aux représentations peut être réduite en conception. De même qu’un multiple d’éléments divers, intuitif ou autre, doit être préalablement donné pour que l’entendement en fasse la synthèse et les combine en jugement et en conception, il faut à l’entendement pur un multiple d'éléments purs, lequel ne peut être que l'intuition pure donnée par l’esthétique transcendantale. La synthèse de ces éléments vient ensuite ; comme reposant sur un +
KANT. 331 principe d'unité synthétique a priori, comme acte synthétique abstrait, elle est pure. Puis, à la synthèse pure de l'intuition pure succède l'idée ou conception pure, simple représentation de cette unité synthétique qui est une nécessité de l'intelligence , ou forme générale qu’indépendamment de toute matière déterminée l’entendement peut & priori donner à l’objet quelconque d’une conception ou d'un
‘jugement possible.
* La fonction qui, dans un jugement, donne l’unité à des représentations diverses , étant la même qui donne l'unité aux éléments de ce jugement, c’est-à-dire aux représentations diverses dans l’intuition , unité de conception vient de l’entendement comme l'unité de jugement et par la même opération. C’est comme une matière transcendantale que l’entendement introduit dans ses représentations, | et unit à la matière donnée a posteriori de ses concepts et de ses jugements. Ainsi, comme dans toute intuition, il y a de l'intuition pure; dans toute intuition, pensée ou conception, il y a de la conception pure. Ce que l’entendement ajoute ainsi dé spontané aux représentations données, ses conceptions pures, Ses représentations a prioré, ses idées exclusivement intellectuelles, les formes générales que la pensée combine à la matière des intuitions ( toutes ces expressions peuvent se confondre ), sont comme les conditions de la' connaissance, mais ne sont pas la connaissance, ou ne sont que des connaissances à la fois primitives, universelles et vides.
$. IT. Dénombrement des idées pures ou catégories,
+ Il suit de l'identité démontrée de l'acte de l’entendement dans le j ugement et dans le concept, que les conceptions qui se rapportent a priori aux objets de l'intuition en général doivent se trouver: en, nombre égal avec les fonctions logiques de tous les jugements possibles. En effet, l’acte de réduction d’une diversité d’intuitions à l'unité, est, comme ; on l’a vu, un acte de jugement. Autant qu’il y a de jugements possibles, il doit y avoir d’idées pures ou apriort, que le jugement applique en se formulant. Ainsi, par exemple, le jugement qui établit ou la réalité, ou la possibilité, on la nécessité d’un objet, implique et suppose l’idée pure , ou de réalité, ou de possibilité, ou de nécessité dans l'intelligence. Connaissant donc toutes les espèces possibles des jugements, ou, comme parle Kant, toutes les fonctions logiques du jugement, nous pouvons connaître toutes les idées pures que le jugement introduit pour ainsi dire et emploie dans la réduction à l'unité ou formation d’une notion quelconque. Ges idées pures, Kant les appelle, après Aristote, les catégories.
Quantité. — Qualité. — Relation. — Modalité.
Sous le titre de la quantité, nous placerons le 4 nité , la pluralité, la totalité.
son le titre de la qualité : A réalité, la nég' tion , la limitation. |
Sos le titre de la relation : inhérence et subsis-
tance (substance ét accident ); causalité et dépen-
dance (cause et effet); communauté (réciprocité. entre l'agent et le patient, ou action et réaction ).
KANT, ; 333 Sous le titre de la modalité : possibilié et impossibiltté, étre et non étre , nécessilé et contingence. Ce HE des idées pures est tracé d’après un principe. Ce principe est dans la puissance de] juger ou la faculté du jugement, ou d’un seul mot le jugement. C’est ce qui, aux ycux de Kant à donne à cette classification le mérite de n’avoir rien d'arbitraire. Ge fut, dit-il, ‘une œuvre digne d’un grand esprit otre Aristote, que de rechercher les idées fondamentales de l'intelligence"; mais un principe lui mancquait pour les reconnaître et les ordonner. Il eù recueillit d’abord dix qu’il nomma catégories * c'est-à-dire prédicaments ou attributs; et ensuite il en ajouta cinq autres sous le nom de post-pré édicaments. Mais cette table fut dressée pour ainsi dire au hasard, et elle contient autre chose que des idées
:? Le mot catégorie en grec signifie au propre accusation, ce dont on accuse le prévenu. Les chefs d'accusation sont des imputations fondamentales; on concoit ‘comment ce même mot a pu désigner les HÉbntohe fondamentales des obj jets, les chefs d'idées auxquels toutes les idées peuvent être ramenées. Aristote a donc ‘nommé catégories ou précicaments, les idées élémentaires, les ma- nières . fondamentales de concevoir, les différentes classes auxquelles peuvent se ramener les objets de nos pensées, ce qu’il appelle les termes simples. De ses dix catégories, la première est la substance. Les neuf autres comprennent tous les accidents ou modes, savoir : la quantité’, la relation, la qualité’, Vaction, la passion, le lieu, le temps, la situation, Vavoir ( c’est-à-dire la ma- . nière d’être, comme, par exemple, le fait d’avoir des vêtements ,
des armes, ete., ete.). Les post-prédicaments sont lopposition, la priorité, la ur ne le mouvement, enfin la possession, qui rentre dans la catégorie KE lavoir, catégorie très-vague et qui embrasse bien des espèces. Aristote, selon Kant, AS les catégories comme les principes objectifs et de la pensée et de la connaissance des choses; en d’autres termes, illes croyait des lois fondées tout à la: fois dans la raison et dans la nature. (Organon, T, Catég., Topic, 1, 0.)
purés; car on y trouve des modes de la sensibilité
pure, comme l’époque, le lieu; une idée empirique,
celle de mouvement ; des idées, dérivées, admises
par érreur au rang des idées originelles , telles que | celles d'activité et de passiveté. Enfin, on peut ci-
ter des idées pures qui ÿ manquent complétement.
Kant se prévaut d’avoir subordonné à un principe la recherche des catégories, en traduisant l'idée dans le jugement, et d’avoir seul conçu rigoureusement ce que c’est que l’idée pure, tant par l'exclusion absolue de tout élément empirique, que par la découverte de la sensibilité & priori. R
De ces idées pures élémentaires, il tirera ensuite toutes les idées secondaires dont se compose la philosophie transcendantale, idées pures encore, mais dérivées, et qu'il appellera prédicables , par opposition aux catégories ou prédicaments. Ainsi la catégorie de causalité donnera naissance aux prédicables de force, d'action, de passion, etc. L'idée originelle de modalité, aux idées dérivées de persistance ñ de transition, de changement, etc. La différence entre ces sortes d'idées , c’est que les unes sont originelles et primitives, les autres déduites et subordonnées.
C'est dans les livres d’ontologie ou de critique de l’ontologie, qu’il faut chercher l’énumération et le développement de ces idées, attributs généraux des choses. C’est l'ouvrage de Kant lui-même qu’il faut lire, pour voir par quelles considérations toujours ingénieuses , quelquefois subtiles et forcées , il justifie les différentes branches de sa classification des catégories, et démontre l’analogie et la presque
identité des idées qui figurent sur la table des catégories avec les fonctions logiques, inscrites sur la table des modes du jugement.
Il suffira de se rappeler les points que voici :
La sensibilité a des intuitions ; l’entendement des idées.
L’intuition pure se combine à l'intuition empirique ; au tout qui en résulte se combinent les idées pures, elles servent à le concevoir. Elles sont les moyens de connaître, ou les conditions spéculatives de la connaissance.
Le but des idées, c’est le jugement; toute idée peut même se traduire en un jugement.
Combien y a-t-il de sortes de jugements; ou quelles sont les diverses manières de juger? La solution de cette question donne le dénombrement et la classification des idées pures ou catégories. Il ÿ en a autant qu’il en faut, pour que tous les jugéments soient possibles. +
Et en effet la table des jugements et celle des catégories correspondent parfaitement. |
$. IV. Application des idées pures.
Déduction transcéndantale des catégories.
Mais les catégories une fois admises, une‘grande question se présente. C’est un fait que les idées pures sont dans l'intelligence, et qu’elles n’y demeurent ‘pas oisives ; au contraire, elles sont les moyens constants de la connaissance; nous les rapportons aux intuitions des objets où aux idées résultant de cette expérience. Nous les combinons avec les données empiriques, et par Îà nous connaissons les objets.
336 ESSAL IY.
Nous donnons au tout une valeur objective. Ainsi dans les besoins et les procédés de notre esprit, nous croyons voir la réalité des choses. S’avise-t-on de douter que les événements aient des causes ,: qu’il y ait des choses possibles et des choses impossibles, que les êtres aient des qualités, etc.? Hésite-t-on en un mot à prendre les formes de la pensée pour les lois mêmes de l’univers? ME
C’est un fait, nous agissons ainsi; mais de quel droit, voilà la question, Que pouvons-nous alléguer, si ce n’est l'expérience, à l’appui de l’application que nous faisons de nos idées pures aux choses qui nous environnent?,
Il ne faut pas grande habitude de le aéré ir pour reconnaître ici la question véritable du scepticisme. 9 Lt lait k
Rechercher et montrer comment + à quel titre une calégorie ou idée pure peut se rapporter aux données empiriques, c’est, dans la langue de Kant, empruntée ici à la em D FDA uc TEE la déduction transcendantale de cette idée. sai
Nous avons nous-même après lui donné un échantillon de déduction transcendantale , en montrant comment les représentations de Fenaps et d'espace ne sortaient pas des objets, mais s’imposaient aux objets. Pour celles-là, il yav ait pas moyen de les déduire de l expérience, de leur faire subir la déduction empirique ; car c’étaient des formes de la sensibilité même; hors de ces représentations , aucune intuition n’est possible : on a pu montrer aisément que ce n’était pas dans l'intuition même qu’il fallait, chercher les conditions auxquelles elle se réalise. La
KANT. 337 condition précède et domine nécessairement le conditionnel. | "VRAI
Il n’en est pas de même des formes pures de l’intelligence. Les idées primitives ne paraissent pas d’abord indispensables aux intuitions; l'appareil sensitif et les formes pures de la sensibilité suffisent pour donner ces dernières. Des apparitions peuvent avoir lieu indépendamment des fonctions de l’entendement pur. Comment donc ce qui est une condition du sujet peut-il être transformé en condition de l’objet ? Comment aux formes subjectives de la pensée attribuer une portée objective? Il n’est point nécessaire & priori que des apparitions contiennent rien de telle ou telle catégorie. Une catégorie, une idée pure pourrait donc être une forme vide, une idée stérile, oiseuse, un superflu de l'esprit. On conçoit qu'aucune intuition sensible n’ait lieu hors des formes de la sensibilité; mais où est la nécessité que les objets, ou seulement les intuitions des objets se conforment aux modes essentiels de la ‘pensée ? On peut supposer des apparitions qui violent les conditions d'unité de l’intelligence. On peut s’imaginer que des phénomènes ne mettent point en action les procédés logiques de l'esprit. Par exemple, dans la série successive des phénomènes , ne se pourrait-il pas que rien dans aucun cas ne donnât lieu a une synthèse entre eux, que rien par conséquent ne répondit dans les apparitions extérieures à l’idée de causalité? On peut par hypothèse se figurer tous les objets isolés et sans relation appréciable de cause et d'effet; et alors la conception de cause et d'effet,
l'idée pure de causalité serait une inutilité intellectûelle, un principe chimérique. RUTOUE
Mais, dit-on, la chose n’arrive pas. Sans doute l'expérience est contre; elle nous montre des liaïsons de phénomènes si fréquentes et si constantes que force est à l'intelligence ou d’en extraire ou d'y introduire l’idée de cause , et ainsi s’établit la valeur objective de cette idée. Mais encore une fois, c'est là une déduction empirique , une preuve empirique, et rien d’empirique n’est de mise dans la logique transcendantale. L'expérience résout, si Pon veut, la question de fait; mais la question de droit lui échappe.
Locke a déduit de l'expérience les idées de l’entendement. Cette déduction est utile, quand elle se borne à nous montrer,non le principe dela possibilité de ces idées , mais la cause occasionnelle qui les met en jeu. On peut ainsi exposer comment nous passons d’une perception à l’autre, et écrire l’histoire de la connaissance humaine. Mais, si l’on nous donne la déduction empirique comme le titre unique , comme l’origine légale de nos idées pures et de leur application aux produits de la sensation , on se hasarde, on s’égare, et en rapportant à l’expérience des connaissances qui passent de beaucoup toutes les limites de l’expérience, on ébranle les fondements de la connaissance même, et l’on ouvre ainsi la porte aux incertitudes et bientôt aux rêveries qu’engendre l'alliance funeste du doute et de la dialectique.
C’est ce qui est arrivé x Locke. Qu'importe qu'il ait engagé les esprits à se contenter de la certitude
KANT: 339 que donne l’expérience, et recommandé à la raison là modération et la prudence? Hume est venu, et découvrant le faible de la démonstration de Locke, ila cru surprendre non-seulement les philosophes, mais le genre humain en flagrante illusion ; et toute certitude a disparu devant lui, et la réalité des choses s’est pour ainsi dire fondue entre ses mains. L En effet, vous dites que plusieurs phénomènes qui se suivent révèlent la causalité? Causalité, c’est alors rapprochement dans le temps, succession habituelle. Mais , en conscience, n’est-ce rien de plus? N'est-ce pas, au contraire, une relation telle entre deux phénomènes que l’un résulte de l’autre ? Oui, c'est un lien nécessaire; c’est une règle qui veut que la chose À soit de telle sorte qu’une autre chose B s’ensuive, et ne puisse pas ne point s’ensuivre. L’effetne s’adjoint pas à la cause, ilen dérive. Les apparitions, aidées de la représentation de temps , de la conception de succession, ne vous donneront jamais que des conjonctions fortuites , que des rapprochements particuliers ; mais une règle nécessaire , universelle,’ ne peut sortir des apparitions, provenir d’une origine empirique; il faut qu’elle vienne de l’intelligence même, et soit imposée par elle. Or, de quel droit? Hume, qui n’a pas su plus que Locke rapporter à leur source les idées primitives, à vu cependant que pour établir un lien nécessaire entre le phénomène réputé cause et le phénomène appelé effet, il faudrait que cette idée fût a priort dans l'entendement; et comme il ne concevait pas d'idées
ainsi privilégiées , ik s'est vu forcé de dériver aussi de l’expérience la notion de causalité. Il n'a ainsi
340 ESSAI IV. . | attribué à la causalité qu’une nécessité expérimen-
tale, résultant d’une fréquente association des phé-
nomènes dans l'expérience. En d’autres termes, la causalité n’a, selon lui, d'autre fondement que l'habitude. Or, cette théorie est inconciliable avec la réalité des connaissances scientifiques a priori, avec les mathématiques pures, avec les principes universels de la science de la nature. Par conséquent , elle est démentie par le fait. is
Hume cependant a cet avantage sur Locke d'avoir été conséquent; car ne reconnaissant aucune certitude impérative à des principes fondés sur l’expérience et plus généraux que l'expérience, il a pris le périlleux parti d’en douter, et n’a guère vu dans la causalité qu’une illusion utile et naturelle.
Que manquait-il à Locke et à Hume? La connais-
sance des idées pures de l'intelligence, et la déduc- . tion transcendantale de ces idées.
On comprend, j'espère, la pensée de Kant. Qu'on me permette cependant de l'expliquer, en la répétant dans un langage plus connu des écoles françaises. | |
On y a professé longtemps que les idées sont toutes
dérivées des sensations , soit directement, soil indi-
rectement. Le vent souffle et un arbre s’agite; une bille en frappe une autre, et celle-ci se meut. Mille faits de ce genre se produisent à chaque instant ; ce sont des effets et des causes. Du moins nous les jugeons tels, c’est-à-dire que nous jugeons que Pun de ces phénomènes naît de l’autre. De ce spectacle mille fois répété, de ce jugement mille fois provoqué, nous déduisons, ajoute-t-on, l’idée générale
KANT. . 341 de cause et d’effet, et toutes les propositions qui en découlent.’
Mais s’il est vrai que les choses se passent ainsi, comment.se fait-il que la notion de cause et d’effet et les jugements qui s’ensuivent immédiatement, nous semblent empreints d’un caractère de nécessité et d’universalité? Aucune sensation n’est universelle, aucun fait accidentel n’est nécessaire. De la répétition constante des mêmes phénomènes résulte bien pour l'esprit une croyance forte, une certitude morale qu’ils se renouvelleront toujours tels qu'ils se sont présentés. Ainsi, d’une série d'observations nombreuses se déduisent des règles générales trèsdignes de confiance que les physiciens appellent même des lois de la nature; mais ces lois ont-elles un caractère d’universalité et de nécessité rigoureuse? Non sans doute. Soient par exemple les propositions : « La chaleur dilate les corps. » « La vie cesse avec la respiration. » Voilà des propositions sur lesquelles la science peut édifier avec quelque confiance. Mais cependant s’emparent-elles de l’esprit avec la même autorité que celles-ci : « Point de changement sans cause. » « Point de qualité sans substance »? La conscience répond : non. En effet, que l’on vienne vous citer une exception aux règles de la physique, sans doute vous ne l’accueillerez qu'avec défiance; mais oserez-vous dire d’avance : c'est impossible? Oui, la chaleur dilate les corps, vous n’en doutez pas ; mais vous ignorez , je suppose, qu'avant de se congeler, environ quatre degrés audessus de la température de zéro, l'eau cesse de se condenser ; son volume, qui diminuait par le refroi-
disséement, bientôt augmente jusqu’à ce qu’ellesoitarrivée à la congélation, et par conséquent ellesemble alors se dilater par le froid. Qu'on vous annonce ce fait, il vous surprendra; vous en douterez avant de l'avoir vérifié; mais enfin vous ne vous hâterez pas de le déclarer impossible. Vous auriez grand tort, en effet; et quand vous l’aurez avéré, vous pourrez en conserver quelque -étonnement; mais votre raison n’en sera point confondue; mais les bases de toute certitude ne vous paraîtront pas ébranlées. IL en sera de même s’il venait à vous être démontré que dans quelques cas de catalepsie un homme a cessé de respirer sans cesser de vivre. LE
‘Que l’on vienne vous dire, au contraire, qu’il existe un effet sans cause, une qualité sans substance ; c’est impossible, vous écrierez-vous soudain. I y a là absurdité, c’est-à-dire impossibilité & priori ; vous. sentez qu'on s'attaque aux fondements mêmes de la raison humaine. Elle croule, elle s’abime, si de telles choses sont possibles. Telle est même votre foi dans ces conditions de la‘ pensée, que vous n’hésitez pas à les déclarer éternelles. Ainsi , quelque générale que soit une loi physique de la nature; par exemple celle de la pesanteur, quelque générale que soit une idée, par exemple celle que tous les objets sont mobiles, vous concevez très-bien qu’une cause toute-puissante, que Dieu aurait pu donner au monde d’autres lois, et que la matière aurait pu ,'sans contradiction , recevoir une constitution différente. Les lois primitives ‘au contraire, les lois de Ja räison même , exercent sur nous un tel émpire, que nous osons les ériger en lois suprêmes ; nous les croyons
KANT, 343 involontairement communes à Dieu et à nous. C’est là cette participation de la raison divine que les grands philosophes de l'antiquité ont reconnue à la nature humaine. dt due
Ces lois sont-elles de simples idées abstraites? Ayant une tout autre portée, un tout autre caractère, peuvent-elles avoir la même origine ? Éternelles à nos yeux, inconditionnelles, absolues, peuvent-elles être puisées dans ce qui est accidentel , contingent, passager ? car telle est la sensation , telle est l'expérience. Tirer de l'expérience, de la sensation, les notions fondamentales et nécessaires , c’est admettre un contenu plus grand que son contenant; c'est subordonner l'absolu au contingent, et concevoir clairement que deux et deux font cinq. C’est faire dépendre du procès la loi, et non chercher dans la loi la règle du procès; c’est mettre le permanent au-dessous du passager , l'éternel audessous du périssable , et prendre la statue du Dieu pour le Dieu même.
S'il pouvait en être ainsi, si les idées absolument nécessaires pouvaient n’être que des sensations généralisées, on n'aurait donc que l’alternative ou de supposer que la sensation donne à ses produits ce qu’elle n’a pas, supposition absurde, ou de douter dés lois de la raison humaine, pure réverie. La supposition est de Locke, de Condillac et de leurs disciples : la rêverie est de Hume.
Puis donc que les idées absolument nécessaires ne sauraient se déduire des sensations, il faut qu’elles viennent d’ailleurs et se produisent autrement. Ceux qui les dérivaient de l'expérience, les forçaient à
344 , ESSAI IY.
remonter de la sensation à la raison ; c'était les faire venir de bas en haut; Il faut les faire descendre de la raison aux sensations; c’est de l'intelligence qu'il faut les déduire. Cette déduction de haut en bas, c’est la déduction transcendantale. Le mot maintenant est expliqué.
” Ainsi se démontre que les catégories sont a priori dans l’entendement.
Recommençons à extraire ou à traduire Kant.
Ou l’objet rend seul possible la néprésenfétian $ ou la représentation l'objet.
Quand le premier cas se réalise, il n’y a point de représentation a priori, tout est empirique. Si ce cas était le seul possible , on pourrait presque dire que nous ne sommes rien qu’un effet du monde extérieur, rien que l’objet transformé.
Dans le second cas, la réprésentation est ou la seule cause de l'existence de l’objet, ou le moyen nécessaire pour le connaître : le premier sens n’est pas admissible ; le second signifie que la représentation est une détermination a priori, et que par elle seule il est possible de reconnaître quelque chose comme étant un objet. Æ
Or, pour cela, deux choses sont nécessaires : l'in tuition , par elle l’objet est donné ; l'idée, par elle il est pensé.
L'intuition a des formes a priori ; nous les connaissons. Les apparitions se plient aux conditions formelles de la sensibilité. :
Comme la sensibilité, la pensée a-t-elle aussi des conditions ? Existe-t-il je idées a priori qui soient ces conditions , auxquelles seules toute chose,
| KANTS | 345 .
indépendamment de l'intuition, puisse être pensée? Voilà la question. Si elle doit se décider par l’affirmative, toute connaissance empirique est nécessairement conforme à ces idées. Elles sont la présupposition indispensable de toute expérience.
Ces idées a priori, ou ces catégories sont essentiellement subjectives ; ; cependant elles ont une valeur objective; qui consiste en ce que par elles seules l’expérience, en tant + connaissance, est possible.
On peut les définir les idées des objets en général. C'est en elles que le jugement, qui est l’expression de toute connaissance d’un objet, puise ses éléments; et la fonction logique, celle du jugement, en ordonnant ces éléments, détermine l'intuition. Soit le jugement : « Tous les corps sont « graves. » On peut dire également : « Tous les « graves sont corps. » Il y a là quelque chose d’indéterminé; mais la catégorie de substance qui est comprise dans celle de corps, ordonne le jugement , détermine l'intuition, constitue la connaissance, en un mot fixe l’ordre et le rapport du sujet et de l'attribut ; et vous dites alors : « Tous les corps sont « graves. » Voilà la vraie connaissance.
Pour que cette fonction du jugement s’accomplisse, c’est-à-dire pour que des intuitions diverses soient ordonnées et ramenées à l’unité , il faut qu’il y ait unité dans l’entendement. La pensée doit accompagner toutes nos re présentations. Le cogito de Descartes est inséparable de toutes nos sensations. Autrement, sensations, 5 raie he , intuitions, seraient nulles pour nous. *
Ce fait qui revient au fait de conscience des philo-
346 ESSAI IV. É sophes contemporains , Kant l'appelle aperception pure ét primitive. Cette aperception convoie, pour ainsi dire, toutes nos représentations. Quelque diverses qu’elles soient, elles viennent se lier, se fondre dans une seule et même conscience; une synthèse puissante et naturelle les concentre. C’est par elle seulement que j'appelle des représentations mes représentations ; et puisque je PR op hp rallie en une des représentations diverses ; j’ai la conscience de Punité du moi’.
Cette unité, caractère essentiel de sites pure ou du fait de conscience, est la condition du se so de intuition à l'intelligence. Aucun objet n’est pensé ou connu que, grâce à cette unité. L'unité du mot consciencieux constitue seule la relation des représentations à l’objet , par conséquent leur valeur objective, c’est-à-dire qu ’elle est la condition de toute notre connaissance. Aussi, Kant l’appelle-t-il unité transcendantale de la conscience. L’entendement n’est que la faculté d’unir a priori et de soumettre à l’unité primitive de l’aperception la diversité des représentations données. Si elles ne pouvaient être ralliées dans une même conscience , elles ne seraient pas miennes, etelles ne seraient pas con-
: Malgré la règle que Kant s’est prescrite de se préserver de la métaphysique, c’est-à-dire de toute induction relative à la nature des choses, il semble ici induire l'unité du moi, et c’est, ou peut | s’en faut, préjuger la nature de la substance de l’âme. Cependant on devra se appeler que l'unité phénoménale du moi, celle qui est la forme et le caractère de toutes ses opérations , n’est pas l’unité spirituelle, l'unité substantielle, laquelle n’est conçue que par la raison. Celle- -ci, il est vrai, D. être à bon droit conclue de celle-là ; mais Kant defforce de ne rien dire qui exprime cette conclusion.
KANT: 347 cues ou pensées. Cette synthèse nécessaire à la connaissance constitue l’unité phénoménale du moi. La connaissance a besoin de la pensée ; mais elle n’est pas la pensée. Pour qu’il 7 ait connaissance , il faut que la pensée se rapporte à quelque chose d' objectif. On pourrait supposer une intelligence pure pour qui les objets ne seraient pas desariéss et qui, au contraire, puiserait tout en elle-même. Elle ne se représenterait pas les objets, mais elle les produirait en quelque sorte, ét les tirerait de son propre sein : ses représentations seraient des créations. Telle peut-être est-il permis de concevoir 1 intelligence divine. Pour uñ entendement ainsi fait, les catégories n’auraient aucune valeur; car elles ne sont que dés moyens de combiner et d'ordormer les matériaux de la connaisance, les données de l'expérience, de facon que l’homme puisse penser aux choses et concévoir le monde.
Or, comment des idées qui ne sont point dérivées de l'expérience, peuvent-elles faire connaître les objets de l'expérience? Gomment les lois de l’intelligence peuvent-elles être les lois de la réalité? Si eHes étaient extraites de la sensation, on concevrait ou du moins on croirait concevoir que les idées fussent les images des objets sensibles ; mais alors elles seraient tout empiriques , et c’est la chose impossiblé, car c’est la chose contradictoire.
On a vu que les imtuitions s ’assujettissent nécessairement aux formes de la sensibilité a. priori. Pourquoi le même rapport, la même concordance n’existerait-elle pas entre les D dre us et les formes de l'intelligerice & priori ? Lun n’est pas plus éton-
nant que l’autre. Nous ne pouvons sentir aucun objet hors des formes de l’espace ou du temps. Nous ne pouvons penser aucun objet qu’au moyen des catégories. Nous ne pouvons connaître aucun objet pensé qu’à la suite de l'intuition; elle est le lien entre les phénomènes et les idées ; elle rend seule possible le rapport de l’idéeà l’objet. En tant que l’objet est done cette connaissance est empirique ; mais bien qu’ empirique ,; elle ne vient pas tout entière de l expérience. Il y a en elle de la connaissance a priori, c’est-à-dire des formes et des règles de connaissance empirique , des idées pures qui sont les fondements de l'expérience.
Rechercher comment elles sont indispensables à l'expérience, comment elles la règlent, et cependant ne paraissent se manifester que par elle et pour elle, comment avec un caractère de nécessité elles ont besoin de l'intuition empirique qui est toute contingente , développer enfin tout l’ensemble des fonctions eb dès formes primitives de l’âme, c’est l'objet précis de la science de la raison pure.
. Voilà l’idée générale, mais vague, qui doit rester de cette théorie célèbre des catégories. Nous permettra-t-on d’insister encore, et au risque de fatiguer l’esprit des lecteurs dans les détours obscurs d’une subtile analyse, oserons-nous serrer de plus près et présenter plus à nu la pensée littérale du plus méthodique des philosophes ?
Ce qui ressort de ce qu’il appelle la déduction transcendantale, c’est que la liaison des représentations diverses dans une seule représentation, ou si l’on veut, des éléments d’un objet dans la per-
KANT: 349 ception d’un seul objet, ne vient pas de l’unité de l’objet même, ni du rapport effectif de ces représentations ou de ces éléments, mais de l'unité de l’a- | perception originelle ou pure, indestructiblement liée à l'unité de la conscience de soi-même.
Cette unité est le premier principe ou plutôt le fait primitif de l'entendement humain, en ce sens qu’il est le principe suprême de l'usage de l’intelligence. Nous ne pouvons même nous faire aucune idée d’une autre forme d’entendement. Ce n’est que par hypothèse qu’on peut distinguer l'unité de conscience de l'unité de l’aperception. La conscience de l’identité du moi est comprise dans toute synthèse de représentations diverses. Comment concevoir . l'homme ne se concevant plus le méme , mais plusieurs mêmes, et concentrant des représentations en une? Cela implique. Se concevoir le même, le cogito de Descartes, l’unité de conscience, le moi, sont donc une condition ou plutôt un élément nécessaire de cette unité d’aperception, de ce pouvoir synthétique, de cette liaison de sensations diverses , de cette perception de l’objet comme un. Je ne puis avoir une sensation ou perception d'objet comme une, sans l'avoir comme mienne.
Or, maintenant, cette unité de l’aperception originelle, en tant que c’est par elle et en elle qu’est ralliée toute diversité, toute multiplicité de l'intuition, est transcendantale. Et comme elle donne ainsi une conception de l’objet, elle est objective; ce qui pour Kant veut dire seulement qu’elle suppose l'objet, qu’elle le donne à l'intelligence et non qu'elle le prouve d’une manière absolue. Puisqu'elle rend
350 ESSAI IY.
seule possibles les représentations , elle est une condition qui vient du sujet plutôt que de l’objet.
L'acte par lequel les connaissances données ou plutôt les éléments de connaissance sont réduits à l'unité objective de l’aperception, est le jugement. Le rapport de ces représentations à l’aperception primitive, à l’unité synthétique du moi , est nécessaire, puisqu'il y a là une condition indispensable, quoique le jugement qui les combine puisse en luimême être contingent. En d’autres termes, les représentations rapportées, rapprochées par le jugement, s’appartiennent nécessairement à raison de l’unité nécessaire de l’aperception, mais non pas nécéssairement dans l'intuition empirique, c’est-à-dire hors de nous, et dans la réalité, telle même que nous la concevons. En d’autres termes encore, l’unité à laquelle nous ramenons les représentations est nécessaire, bien que subjective; mais l’unité affirmée par le jugement comme pe peut n'être pas nécessaire.
L’action de l'intelligence par laquelle la diversité de représentations données est ramenée à une aperception en général, est la fonction logique des jugements. Ces fonctions logiques ou les catégories sont une seule et même chose. Pourquoi Piseeiligthioe agit-ellé ainsi? parce qu’elle est ainsi faite ; il n’y a nulle raison à en donner.
La connaissance d’un objet renferme : 1°." Une intuition sensible, soit pure (espace et temps), soit empirique (donnée qu'on se représente comme réelle dans l’espace et le temps); 2°. la conception ou idée par laquelle en général un objet est pensé,
KANT. 301 ou la catégorie. Appliquée à l’intuition pure, la catégorie vous fait connaître des objets non perçus. Tels sont les objets des mathématiques qui n’ont pas besoin de perception ou d’intuition empirique. Ils n’ont que la forme de phénomènes ; aussi pourrait-on dire à la rigueur queles connaissances mathématiques n’ont que la forme de connaissances. La connaissance des choses exige donc de plus l'intuition empirique ; les catégories n’ont donc d’usage réel qu’à la condition de l’expérience. Supprimez l'expérience, supprimez toute intuition ou la possibilité que les objets soient données; les catégories , les idées pures sont des conceptions vides , de simples formes de la pensée, ne contenant que l’unité synthétique de V’aperception , et encore la contenant en puissance plutôt qu’en acte, et séparée même de la conscience: empirique du moi , du moi affecté et du moi pensant; car nous l'avons supprimée en supprimant toute intuition empirique. Celle-ci donne donc seule un sens et une valeur aux formes de la pensée , qui sans l'élément de l'expérience est une géométrie sans figures, même idéales. Une représentation a priori est actuellement impossible sans une représentation donnée, comme une forme est actuellement impossible sans une matière. L’entendement est comme un livre blanc où l'expérience seule fait apparaître des caractères sympathiques, avant elle invisibles,
L'intelligence est spontanée ; elle peut concevoir a priori l'unité synthétique de l’aperception des éléments divers de l’intuition sensible, Cette unité se représente à elle comme la condition à laquelle doivènt être soumis tous les objets. Mais cette unité
352 ESSAI 1v.
peusée et non perçue, forme générale de l'intelligence, est distincte de cette unité sentie en quelque sorte dans le moi , tel qu’il apparaît à la conscience. L’aperception pure et le sens. interne, l’entendement pur et la conscience actuelle sont choses distinctes. On sait que le moi , comme sujet pensant, se connaît comme objet pensé; mais il se connaît tel qu’il est donné, tel qu'il apparaît ou phénoménalement, c’est-à-dire dans la conscience d’une représentation actuelle, Ce qui ne signifie pas qu'il y ait deux moi , mais que le moi agit sur lui-même; qu’en tant qu'intelligence il est général et spontané, en tant que perçu consciencieusement il est particulier et déterminable, Les déterminations du sens interne sont. nécessairement ordonnées dans le .temps ; nous sommes donc pour nous-mêmes et sous cette forme un objet d’intuition sensible. Nous ne nous percevons qu’en tant que nous sommes intérieurement affectés ; nous ne connaissons notre pro— pre sujet que comme phénomène, et non tel qu'il est essentiellement.
La pensée de l'unité dans la synthèse transcendantale des représentations diverses, n’est pas une intuition. L'homme se conçoit ainsi; on ne peut pas dire qu’il se connaisse ainsi; car pour connaître, nous l'avons vu, il faut une intuition sensible, quelque chose de divers à réduire à l’unité. Tel serait le moi perçu, le moi du sens interne, qui, en tant que phénomène, offre quelque chose de divers, puisqu’il comporte des déterminations dans le temps. Mais tel n’est pas le moi intellectuel ; l’unité transcendantale de l’aperception se pense; le moi du sens
KANT:" 3553 interne est objet d’intuition. Le moi intelligent est pensé comme étant un , mais n’est pas connu comme tel faute d’intuition. Le moi du sens interne est le seul connu; mais en sa qualité de phénomène, il est connu comme il apparaît, non comme il est. La liaison entre cette unité conçue et le moi percu n’est pas objet d'intuition, ni par conséquent de connaissance. Tout ce qu'on peut dire, c’est que l’homme est une intelligence qui a conscience de sa faculté synthétique , en d’autres termes, une intelligence qui a l’aperception intellectuelle de l’unité
-de l'intelligence; bref, une intelligence qui s’aperçoit. |
Cette analyse, et généralement toute analyse de l'application des idées pures aux intuitions, doit conduire à remarquer un point important, c’est que dans la possibilité de toute intuition est déjà comprise la nécessité des catégories. Soient pour exemples l’espace et le temps; ils peuvent être pris nonseulement comme formes de l'intuition sensible, mais commeintuitions mêmes. La synthèse, qui conçoit l’unité de l’espace et de l’intuition sensible extérieure en général , est déjà une application de l’idée pure d'unité; toute synthèse suppose donc la catégorie de quantité. L’aperception pure est donc inséparable des catégories ; et celles-ci sont les conditions de toute expérience. Prenez de même la perception du moindre changement ou événement ; vous le déterminez dans le temps, forme de l'intuition interne, c’est-à-dire dans un certain rapport avec votre sensibilité; assurément la détermination de ce rapport implique la catégorie de cause et d'effet.
11 suit que les idées pures ou catégories peuvent être considérées comme donnant des lois aux phénomènes, c’est-à-dire à la nature. Or, puisqu'elles n’en sont ni des déductions ni des empreintes, comment concevoir que la nature semble les prendre pour règles, et s’asservir à notre raison? Grand mystère que Kant ne sait éclaircir qu’en nous renvoyant à sa constante idée, que la nature n’étant qu’un ensemble de phénomènes, et les phénomènes n’existant que par rapport à un être sensible, ils ne peuvent être soumis comme tels à aucune autre loi d'union avec la sensibilité que la loi de cette sensibilité même. Pareillement, en tant qu'ils sont compris , ils ne sont soumis qu'aux lois de l'intelligence. La nature que nous connaissons n'existe que conformément à nos connaissances. Qu’est-elle hors de nos connaissances ?
‘En d’autres termes, qu'est la nature que nous ne connaissons pas ? Par la supposition même, nous Vignorons ; quant à leurs relations communes, les phénomènes sont exclusivement soumis aux catégories, instruments nécessaires de la liaison que nous concevons entre eux. La nature n’est qu’un objet d’intuition, et, comme telle, elle dépendde nos idées, Jondement primitif de sa légitimité nécessaire.
IL faut bien convenir que cette réponse de Kant peut conduire à cette monstrueuse pensée , que l’homme produit tout ce qu’il voit et crée le monde en l’obsérvant. D CS
Quoi qu’il en soit, et avant de discuter ces téméraires insinuations, on doit rappeler que Kant, sans accorder une valeur ontologique aux idées pures de l'intelligence pour la constitution des choses , per-
KANT, 355 siste à nier qu’elles soient purement subjectives, ce qu'elles ne seraient ; selon lui, qu’à la condition de pérdre leur caractère indélébile de nécessité. À ses yeux, les catégories sont les principes spontanés de notre connaissance a priori, par conséquent des principes en soi. Ces principes ne souffrent ni objections , ni doutes, ni preuves.
$. V. Résumé et observations.
On jugera cette théorie; pour la rendre’ aisément intelligible ; peut-être aurait-il fallu lalretraduire en un langage moins scientifique. Mais nous ne pouvons étendre outre mesure cet Essai, et les développements dans lesquels nous sommes entré, en exposant le contenu des premiers chapitres de la Gritique de la raison pure, serviront peut-être d'indications de la manière d'interpréter le kantisme. Cependant il nous tarde d'apprécier ce que jusqu'ici nous nous sommes contenté d'interpréter.
La Critique de la raison pure n’est au fond qu’une analyse de l'esprit humain. Cette analyse ne diffère de la psychologie qu’en ce que celle-ci montre ce que fait l'esprit humain, et que celle-là recherche comment il est possible qu’il le fasse. La psychologie, celle de Wolf, celle de Locke, celle de Reïd, vous dit que le moi a des sensations , puis des perceptions, puis des notions, puis qu’il forme des jugements ; et parvient ainsi à connaître. La psy-
chologie critique se demande comment il se peut qu’il connaisse, comment des sensations, perceptions, notions, jugements , qui appartiennent à un être individuel, peuvent être un lien avec un ou plu-
sieurs autres êtres individuels externes , el constituer de ceux-ci à celui-là le rapport du connu au connaissant ; en un mot, comment il se fait que les phénomènes de l’un soient pris comme la traduction des phénomènes de l’autre. Pour cela, elle décompose plus sévèrement les opérations de l’être connaissant, et cherche à se rendre compte de tous les éléments de la connaissance. Sans doute elle ne fait au fond que reculer la difficulté, et toujours, en définitive, elle explique la possibilité par le fait. Mais enfin elle donne au moins les premiers comment de l'opération , si elle n’en trouve la dernière raison. Son analyse est donc plus profonde, plus radicale; c’est unepsychologie critique, c’est-à-dire qui discerne en décomposant, et elle diffère assez de la psychologie ordinaire pour porter un nom particulier.
Si l’on considère la connaissance dans son ensemble, il est évident que quel que soit l’objet auquel elle s'applique et la manière dont elle s’accomplit, elle contient toujours quelque chose d’identique et de permanent, et. quelque chose de changeant et d’accidentel. L'un est la nature du connaître, l'autre la nature du connu. En d’autres termes, nous connaissons des objets divers; les êtres varient et se renouvellent; mais nous les connaissons toujours dans de certaines mêmes conditions. Ainsi, par exemple, les connaître, c’est connaître qu’ils sont, quels ils sont, quelles relations ils ont avec d’autres. Nous n’appelons connaissance que ces déterminations-là. Or, ces déterminations , diverses selon les objets, sont identiques en elles-mêmes. Dans toute connais-
KANTS 357 sance, il ya donc le divers et l'identique, ou, si l’on veut, Paccidentel et l’uuiversel. La connaissance ne résulte que de la combinaison de lun avec l’autre , ou de la matière du connu avec la forme du connaître.
Que cette forme soit dans la matière même, soit son‘éssence objective, c’est ce qui ne peut se prouver ; on en sait les raisons. C’est également ce qui ne peut se constater par l'observation ; car ce serait juger la question par elle-même, puisque c’est précisément l'observation qu’il s’agit de décomposer. Mais que l’objet observé ne donne pas les conditions permanentes de l'observation, c’est ce qui se peut prouver directement et indirectement.
Preuvé#directe. Les objets apparaissent ; ils apparaissent par les sens à la sensibilité; à ce titre, ils ne sont que des phénomènes. Le phénomène pour les sens est variable, isolé, contingent : ce qu'il a ou peut avoir de permanent d cléntique et qui nous paraît nécessaire , n’est pas donné dans la sensation, celle-ci n’étant qu'une affection actuelle qui n’a rien d’universel. Concevoir, à propos d’une affection , sa cause et les conditions de cette cause, c’est, on en convient généralement , l’acte propre et caractéristique de facultés plus intérieures, et la psychologie le rapporte en général à la constitution du moi. Admettez la coïncidence exacte du dedans et du dehors, et que les conditions de l’objet en tant que connu soient réellement dans l’objet en tant qu’existant, il restera que nous avons une conscience immédiate et constante des conditions dans lesquelles nous le ‘ connaissons , mais aucune intuition sensible des con-
358 | ESSAT IT.
ditions nécessaires dans lesquelles il existe. Ainsi, quand par hypothèse il y aurait parité complète entre les conditions de la connaissance et celles du connu, toujours les premières existeraient-elles indépendamment de toute application, c’est-à-dire a priori. | Preuve indirecte. Si les conditions du conñaître venaient toutes de l’objet, c’est-à-dire de la sensation, c’est-à-dire encore & posteriori, il n’y aurait nulle connaissance a priori. Or, il ÿ en a, témoin l'exemple tant cité des mathématiques. Or, s’il ÿ a des connaissances & priori, c’est qu’elles sont possibles , et si elles sont possibles et réelles, il peut y avoir une science de la connaissance a priori, ou de tout ce qui est a priori dans la connaissahce : cette science sera une psychologie transcendantale.
L'objet de cette science, quoique réel, est, dans la science, nécessairement abstrait; car les conditions du connaître ne se réalisent en général que moyennant un connu ; l’abstrait n’est actuel qu'avec un concret, la forme qu'avec une matière. Il faut donc quelque effort pour fixer sous l'œil de l'esprit des propriétés, des règles, des lois purement virtuclles, et qui en général ; dès qu’elles passent de la puissance à l’acte, se combinent avec un principe hétérogène, la matière des intuitions. La raison pure, objet de cette science a priort, est pour ainsi diré une algèbre sans signes. j
Or cette idée générale de la connaissance a priori nous donne deux cas possibles.
Ou les formes a priori existent en nous sans application possible à une matière donnée ;
Ou elles existent applicables et appliquées à une matière donnée.
Dans le premier cas, elles sont en nous comme si elles n’existaient pas; nous n’avons même aucun moyen de savoir si elles existent ; la connaissance actuelle étant le seul signe de la faculté de connaître et des lois de cette faculté.
Le second cas est seul réel; mais il se réalise en diverses hypothèses.
Les formes de la connaissance peuvent s’appliquer à une matière de l'intuition, donnée a posteriori ; c’est l'hypothèse commune. On a souvent cité la causalité. Tenons pour accordé qu’elle ne ressort pas pour nous des phénomènes; il faut, puisqu’elle subsiste dans l’esprit, qu’elle y soit indépendamment d'eux, c’est-à-dire @ priori; et alors comment en aurions-nous conscience, si nous n’étions constitués de façon à l'appliquer d’autorité aux phénomènes actuels, lesquels seuls la font apparaître dans l'esprit; la connaissance sans actualité possible étant comme non existante. Il y a donc en nous, cet exemple en fait foi, une nécessité subjective, mais a priori, d’appliquer les formes virtuelles du connaître aux objets
- actuels de la connaissance.
Mais toute représentation , c’est-h-dire tout objet actuel de la conscience, qu’il provienne ou non de l'intuition sensible, peut devenir objet de la connaissance ét servir jusqu’à un certain point de matière aux formes du connaître. C’est ce qui fait que les propriétés mathématiques, quoique nullement expérimentales, quoiqu’elles ne soient que des phénomènes abstraits, deviennent l’objet d’une science,
360 ESSAT AV.
et recoixent l’action des formes de la connaissance. L'espace qui est introduit a priori dans la connaissance du dehors par le moi et non par le phénomène externe, devient à son tour la donnée d'une science transcendante, la géométrie. D’autres idées non moins pures peuvent également être reprises en sous-œuvre par l’entendement, soumises aux formes de la conception et du jugement , et quoique non originaires de l'intuition, servir de données à une science doublement a priori : c’est ce qui arrive souvent en métaphysique.
Maintenant la science de l'identique de la connaissance doit sortir de la généralité et suivre, à la manière de la psychologie, les divers degrés de la connaissance, commencer en conséquence par la sensibilité, et passer de là à l’entendement.
Qu’y a-t-il d’identique, c’est-à-dire de permanent et de nécessaire dans les perceptions des sens ? Que les objets de ces perceptions ne peuvent être que des multiples ou des divers perçus les uns hors des autres et les uns après les autres, c’est-à-dire perçus dans l’espace et le temps. L'espace et le temps sont donc tout ce qu'il y a de nécessaire dans l'intuition sensible, les conditions a priori de la connaissance sensible , les formes pures de la sensibilité. C’est Ià le domaine de la sensibilité ; au delà commence celui de l'intelligence.
La connaissance par l'intellia ce ou l’entendement prend les objets connus dans les formes et dans la matière de la sensibilité; comme tels ils ne sont que des éléments d’un multiple successivement présent dans toutes ses parties à la conscience; mais ces
KANT. 361 éléments sont à la fois réunis en une ou plusieurs représentations totales, et conservés dans la conscience à mesure qu'ils sont remplacés par d’autres dans la sensibilité. Des facultés imaginatives et représentatives opèrent ce premier travail, et associent comme à notre insu, et suivant les lois d’une aflinité inexpliquée, les phénomènes perçus, même après qu’ils sont évanouis ; puis ces groupes de phénomènes reçoivent une certaine unité qui les fait se représenter comme des touts. C'est ce qu’on appelle les concevoir, en former le concept ou l’idée. Une fois formée, l’idée est une représentation qui devient indépendante de son objet, et qui s'applique éventuellement à tout objet semblable. Elle est donc une forme à son tour, forme générale quoique non primitive, ce qui fait qu’elle peut également servir de forme pour les objets postérieurs de la sensibilité, et de matière pour les opérations ultérieures de l’intelligence.
Mais cette unité, imposée par l’activité propre, par la puissance spontanée de l’entendement auxintuitions, l’est suivant des modes constants, des conditions permanentes. Quel est le caractère général de cette puissance ? Elle est synthétique. Quelle est la forme générale de son action ? Le jugement. Son résultat? L'idée ou la notion, toujours convertible en jugement. Quelles sont les conditions diverses et élémentaires de cette synthèse, de ce jugement, de cette conception? C'est demander quelles sont les formes a priori de la connaissance par l’entendement. D gs Ici, un peu d’hésitation se trahit dans la philoso-
phie critique. Elle avoue qu’elle a besoin d’un principe qui lui découvre et lui garantisse la nature et le nombre de ces formes universelles de la pensée. Elle se prévaut et se félicité avec raison de l'avantage qw’elle a seule de le pouvoir chercher dans l'atialyse des modes fondamentaux du jugement. Mais quand elle passe enfin à la recherche de ces modes, elle les énonce pour ainsi dire empiriquement, et ne les démontre pas. Elle semble les trouver par voie de revue générale , ou les emprunter à la logique ordinaire, et, quelque complète que puisse étre son énumération , elle oublie de nous dire sur quoi elle la fonde. Le tableau des catégories n’est pas justifié.
Quoi qu’il en soit, voici le principe. Nous ne pouvons juger d’une chose qu’en résolvant uné de ces questions : Quelle est-elle en quantité? Quelle estelle en qualité ? Quelles sont ses relations ? Quels sont ses modes? C’est en résolvant toutes ces questions qu’une chose peut être conçue comme une, plusieurs ou totale, comme réelle ou négative, comme possible, existante, nécessaire, etc. Ces conceptions et d’autres qui se subordonnent trois à trois à chacune des conceptions plus générales de quantité, de qualité, de relation , de modalité, sont les douze catégories de Kant. Ces catégories sont sub jectives, c’est-à-dire qu’elles ne sont pas données comme les conditions de l'être, mais comme les formes de la connaissance.
Prises comme telles , elles sont les modes du jugement, les fonctions de la synthèse, en d’autres termes, les diverses conditions que l’entendement pense dans l'unité totale qu'il impose aux divers
KANT. 363 multiples de l'intuition. Pour que cette opération soit possible , il faut que tout, intuition et conception, perception et jugement , sensibilité et entendement, toutes les phases enfin de la connaissance se représentent dans une même conscience. Ces actes peuvent être successifs, mais cependant ils
exigent et prouvent une identité dans l'agent. Ils sont donc subordonnés à l’unité synthétique origi-. nelle dé l’aperception , nom savant de la conscience de soi-même, ou, plus brièvement, de la conscience, fait dominateur de toutes nos connaissances. C’est une première condition de la possibilité de la connaissance; ét, par parenthèse, si, comme on n’en. peut douter, cette condition est remplie, c’est un pur fait , dont la philosophie critique a besoin tout comme la psychologie commune, et qu’elle ne démontre pas davantage. Le principe de Descartes est l'ancre de salut de toute philosophie.
Maintenant, la possibilité de toute connaissance se déduit en peu de mots. Les catégories nécessaires à la connaissance des objets ne la renferment pas. Il leur faut des intuitions réelles auxquelles élles se rapportent. Les intuitions sont ou pures ou empiriques. Rapportées uniquement aux imtuitions pures, les catégories ne donnent qu’une connaissance des objets a priori, relative seulement à la forme de l'apparition des objets dans l’espace et le temps. Rapportées aux intuitions empiriques, elles donnent la connaissance des objets phénoméniques, e’est-àdire les choses comme nous les pensons. Telle est la portée et la limite de l’entendement proprement dit. L'intuition pure mise à part, il ne peut don-
ner la connaissance que des objets des sens. S'il y a des connaissances au delà, réelles ou apparentes, elles appartiennent à une autre faculté ; l’entendement n’est que le flambeau du domaine de l’expérience.
Deux remarques seulement sur cette théorie dont nous renouvelons incessamment l'expression pour la faire mieux comprendre. -
I. Les catégories ne nous paraissent point trouvées et établies par la même méthode que le reste. Kant a plutôt cherché à dresser un tableau systématique qu’à exposer dans l’ordre rationnel et réel les formes universelles de la pensée des êtres. Nous concevons qu’il n’ait point songé à chercher ces formes dans les êtres mêmes, et que son exposition n’ait rien d’ontologique. C’eût été abandonner son principe et intervertir son système; mais restait l’ordre logique ou l’ordre psychologique. Or, il ne me parait s'être conformé ni à l’un ni à l’autre.
Logiquement , si l’on regarde d’abord les quatre grandes divisions du tableau, on ne comprend pas qu'il commence par la quantité, surtout quand la troisième section ou la relation contient la substance, et que la quatrième ou la modalité contient l'existence. La raison en est probablement que l’auteur a voulu concévoir l’objet par hypothèse dans toutes ses parties, dans tous ses degrés, comme il serait, au cas qu'il fût, pour arriver finalement à ces trois questions : Est-il possible ? Est-il existant ? | Est-il nécessaire? Mais c’est là un ordre purement méthodique, un ordre d’enseignement, non un ordre rationnel. Je comprends que la question de
KANT. 365 l'existence, comme question de fait, vienne des dernières. Mais logiquement ; avant d’examiner lêtre comme un ou plusieurs, c’est-à-dire dans sa quantité, il faut l’avoir conçu comme existant au moins par supposition , comme possible; et puisqu'il s’agit ici, non d’ontologie, mais d’idées pures, l’idée pure de possibilité et celle d'existence sont un antécédent logique nécessaire des conceptions des premières sections. : |
Psychologiquement, il ne serait pas moins difficile de soutenir que dans l’ordre réel de l'acquisition de nos connaissances, ou du développement chronologique de nos facultés, nous pensions l'unité ou la limitation, avant d’avoir pensé la substance ou même la cause. L’être est la notion fondamentale impliquée nécessairement dans toute conception, même dans toute perception ; et ce reproche de méthode arbitraire que Kant a tant tenu à repousser, il l’encourt à mon avis tout entier.
Quant au nombre et au choix des catégories ellesmêmes, il est invraisemblable au premier abord que la nature de l'esprit humain procède aussi régulierement, et que ses idées marchent trois par trois. C’est plutôt là une exigence individuellement subjective de la nature d'esprit du philosophe; à lui seul cette symétrie est nécessaire. Est-ce que la substance, par exemple, n’est qu'une catégorie de relation? Oui, si l’on veut dire qu’elle ne se conçoit bien que par la relation du sujet à l'attribut; non, si l’on entend que le jugement qui affirme la substance aflirme une relation, comme celui qui établit le rapport d'action de l’être qui agit à l'être sur le-
quel il agit. La substance peut avoir besoin de la relation pour se définir; mais elle n’est nullement conçue comme une relation, elle est même conçue comme-ce qui n’en est pas une, Autre exemple : Il y a une idée universelle que nous nous faisons nécessairement de tout être donné, et que je ne vois pas sur le tableau : c’est l’idée que cet être a une certaine nature. C’est le mot de la question : Quel est-il? La véritable qualité d’un être, c’est-à-dire ce qu'il est comme étant lui et non pas autre, peut être impénétrabie, ineffable; mais à coup sûr elle est autre chose que la vérité, la négation , la limitation (les trois catégories de qualité). Je suis prêt à convenir que les essences sont un mystère inaccessible, mais nous n’en avons pas moins la notion fondamentale d'essence ; nous ne concevons les êtres que comme ayant une essence, qui fait qu’ils sont eux et non pas d’autres. C’est là une idée pure et qui n'est pas identique à l’idée de substance. C’est vraiment la question Quid de la scholastique.
On pourrait pousser plus loin la critique de la liste des idées pures ; mais cela paraîtrait étranger au fond de la philosophie transcendantale, Remarquez cependant qu'une fois incomplète, elle devient douteuse. C’est une science exacte que Kant a voulu construire; l'exactitude dans les détails est indispensable à la certitude de l’ensemble.
IL Quand on lit la Logique d'Aristote, il est difficile de voir clairement ce qu’au fond il pense des catégories. On ne sait quel genre de vérité il leur attribue. Il les expose plutôt comme la classification raisonnée des termes de toute langue, que comme
KANT. 367 l'inventaire de toutes les vérités universelles, ou même de toutes les conceptions possibles sur l'être. 11 semble quelquefois ne donner que la théorie du langage et composer une grammaire générale. Au vrai, cependant, il classe des idées , non des mots, et c’est bien une logique qu’il écrit, c’'està-dire une grammaire du raisonnement. Mais s’il s’est en effet occupé des idées, a-t-il eu également en vue les choses que représentent ces idées ? Le doute s’est élevé parmi ses disciples sur cette question, et il faut convenir qu’à elle seule la Logique (V Organon) ne fournissait pas les moyens de le dissiper entièrement. C’est qu’en effet la question n’est pas du ressort de la science appelée logique. Les catégories sont-elles ce qu’on ‘pense ou ce qui est? La science de ce qui est n’est pas la logique, mais l’ontologie. Les catégories sont-elles vraies? C’est un problème qui se rattache au problème de la vérité de nos connaissances , problème général qui excède les forces de la logique et qui est le premier problème «de la métaphysique. C’est donc dans la Métaphysique d’Aristote qu’on doit chercher sa pensée sur le fond des choses , et là, en effet, la vérité des catégories se trouve, si ce n’est démontrée, du moins affirmée. La même distinction est valable avec Kant; seulement il n’a point fait une métaphysique proprement dite; ou plutôt il a presque condamné d’avance tout ce qui porte ce nom, en accusant la science de témérité toutes les fois qu’elle est autre chose que la connaissance de la connaissance. Telle est, en effet, la philosophie critique. Les catégories sont des idées nécessaires, les seules idées pures pos-
368 ESSAÏ IV.
sibles, les seules formes de la connaissance par l’entendement; mais elles sont subjectives. Elles nous font connaître à quelles conditions l’entendement connaît qu'il connait les objets; c’est-à-dire qu’elles ne nous font en définitive connaître que l’entende-
ment. La logique transcendantale est une: méca-
nique abstraite qui ne sait pas s’il y a des machines.
Si l’on jugeait de la doctrine par ce qu’elle donne de vérité réelle , de vérité sur les choses , on la trouverait bien stérile; et l’on s’étonnerait d’uu si grand effort pour un si petitrésultat. On pouvait prendre une voie plus courte et plus praticable que celle que notre philosophe s’est laborieusement frayée, pour arriver à la démonstration , seule importante à nos yeux, de ce fait qu’il y a des idées nécessaires, idées: qui sont pour l'esprit un patrimoine plutôt qu’une acquisition.
Cette démonstration, une fois acquise, devait inspirer plus de confiance. On souffre de voir Kant, une fois en possession des idées nécessaires , en tirer si peu de parti. Quelle timidité désespérante en effet que celle qui hésite à lier la conception de l’unité de l'intelligence avec la perception consciencieuse de l'identité du moi dans le temps, uniquement parce que lune n’est qu’une pensée sans intuition, et que l’autre, comme intuition empirique , est purement subjective ; tandis que la conscience vous crie qu'il y a plus que liaison, qu’il y a unité entre le moi de l’intelligence et le moi du sens interne ;
tandis que cette combinaison d’une conception nécessaire et d’une intuition expérimentale exerce sur nous une autorité non moins forte que celle de
KANT. 369 l’axiome le plus impérieux, et constitue essentiellement le fond de la nature humaine ! La distinction subtile qui arrête ici la philosophie critique, lui est toute relative; elle tient à sa méthode, à son langage. Elle est plus logique que raisonnable, plus nominale que logique ; et sans nier qu’il y ait là une difficulté scientifique , nous n'y voyons pas pour notre compte le sujet d’un doute sérieux ni d’une pénible incertitude.
Cela dit, et commeili importe de bien comprendre le philosophe qu’on veüt juger, il faut se placer dans son point de vue, ne point marcher plus vite que lui, ne le point blâmer de n’avoir pas donné plus qu'il n’avait promis. Sa répugnance à concéder , soit aux témoignages des sens, soit aux conceptions de l’intelligence, le droit et le pouvoir de révéler la nature, répand sur toute sa doctrine un vernis de scepticisme : mais il n’est pas vraiment sceptique; il est défiant plutôt qu'incrédule. Il ne ruine pas la certitude, il la restreint. Il circonscrit étroitement ses croyances et ses affirmations ; ; mais ce qu 711 croit, ce qu'il affirme, est pour lui d’une inébranlable certitude. Il alé tout ce qu'il constate , et ajoute une rigueur et une évidence nouvelles aux vérités qu'il HR Ainsi, personne n’a jamais reconnu plus d’autorité aux faits du sens interne et du sens externe, aux jugements nécessaires en eux-mêmes ; c’est même d’avoir méconnu cette autorité qu il accuse ses devanciers , et c’est pour l'avoir appréciée ét remise dans tout son: lustre, qu’il a été conduit au besoin d’une philosophie nouvelle.
Quoique cette philosophie limite d’ailleurs le ï 2%
champ de la certitude humaine, quoiqu’elle répète toujours à l’homme que les choses sont vraies relativement à lui, et que puisqu'il est donné, rien, à proprement parler, n’est absolu; cependant elle ne lui permet pas de douter de ce qui est absolu pour son esprit; elle l’assujettit pratiquement à ses sens, à sa raison, et lui dénonce comme un tour de force impossible la tentative de nier ce qu’il perçoit, ce qu'il pense, ce qu'il juge. Lors même que la certitude g priori n'aurait aucune valeur objective qui fût démontrable , Kant la tient pour maîtresse de l'intelligence. Les jugements nécessaires étant les lois mêmes de l'esprit humain , l'esprit humain n’est pas capable de s’y soustraire; il ne peut les nier sans s’anéantir. Or, ce n’est pas là le scepticisme, c’est-à-dire le doute universel.
La foi dans la certitude objective de nos connaissances ne dépend pas nécessairement de lopinion qu’on s’est faite de leur source et de leurs conditions. Qu'on les rapporte toutes à la sensation, toutes aux faits primitifs de l’âme , on peut également révoquer en doute, par rapport à la réalité des choses extérieures , le témoignage de la sensation ou celui de Pintelligence. Le monde n’est pas plus mal garanti par l'intelligence que par la sensation, et le raisonnement peut argüer de faux l’une comme l’autre. La sensation n’est pas moins relative au sujet que la catégorie ; elle a même la nécessité et l’universalité de moins. Elle est donc plus inhabile encore à produire une certitude absolue. Aussi, ceux qui en ont fait le principe de toute science ont-ils douté de la fidélité de son témoignage. On
KANT. 371 sait que Condillac ose à peine se prononcer sur l’existence des corps, Les philosophes de son écolé seraient donc mal venus à poursuivre Fa pour de scepticisme. |
C’est que la certitude du témoignage du sens in- ‘terne et du sens éxterne puise sa force ailleurs que dans les théories de Locke ou de Kant. Cependant elle ne peut être affermie que par une philosophie qui admette des idées nécessaires, et des connaissances supérieures à l'expérience. Peut-être réussirait-on à délivrer la philosophie kantienne de tout idéalisme ; l’idéalismé est au contraire le péché originel de Locke et des siens. Je crois que ce serait une entreprise heureuse que de chercher à concilier la théorie inductive de Reid avec les analyses plus profondes de Kant ; et loin d’exclure la première, celui-ci fournirait peut-être les moyens de la rendre plus rigoureuse et plus démonstrative. Une fois qu’on ‘est en possession des catégories, particulièrement de celles de substance et de cause, n'est-ce pas chose assez naturelle que d'élever à la dignité de jugements catégoriques tous ces jugements sur lesquels repose la raison pratique de l'humanité ? Le nombre des choses certaines est plus grand qu’on ne croit; et si, comme on l'a dit, l'esprit, dès qu’il a donné accès au scepticisme, se laisse envahir tout entier, une fois que l’on a admis des vérités nécessaires, on doit marcher à grands pas dans le champ de la certitude, et conquérir ainsi à la raison de nouveaux droits et de nouveaux domaines. Il est étrange qu’elle ait si souvent mis son orgueil, à s’infirmer elle-même, et qu’elle ait fait gloire des coups qu’elle se portait.
Comme d’autres souverains de la terre, il semble qu’elle en soit venue à se croire un abus , et qu’elle ait été embarrassée de son empire. L'esprit humain a tenté, surtout depuis un temps, de supprimer une partie de ses richesses par mesure d'économie. Sans doute il ne doit pas s’exagérer ses trésors et Les dissiper en les prodiguant; mais qu’il se garde de s’appauvrir. L'autorité de la raison n’est pas infinie; mais dans ses limites elle est entière, elle est sacrée. La raison ne doit pas plus abdiquer qu’usurper.
. VI. Des jugements purs *.
Analytique des principes.
La sensibilité a des formes pures: l’espace et le temps. L’entendement a des idées pures : les catégories.
Ces deux propositions sont les fondements de la philosophie de Kant. Nous les avons exposées avec un développement presque égal à celui qu’il leur a donné. Il le fallait pour initier en quelque sorte les esprits à sa doctrine. Passons plus rapidement sur le reste, Il suffit d'offrir une idée générale de l’ensemble.
La logique transcendantale contient deux parties : la première, l’analytique des concepts , a fait connaître les catégories, ou les idées pures de l’intelligence. La seconde, l’analytique des principes, oudes propositions fondamentales , expose la manière dont
: Les jugements dont il s’agit ici sont les jugements fondamentaux (Grundsætze), ce que Reïd appelle les premiers principes : ce sont les axiomes de la raison.
KANT. : 373 les catégories se traduisent en jugements purs , ou universels et nécessaires, c’est-à-dire en principes.
Les catégories ne peuvent s'appliquer immédiate-
ment aux données de l’expérience. La représentation doit être homogène au représenté. Heureusement elles ont avec les objets une forme commune, c’est le temps; pour qu'une intuition soit une ou distincte d’une autre, pour qu’une idée se distingue d’une idée, il faut le temps, c’est-à-dire qu'il faut que nous ne pensions pas l’une en même temps que l’autre; les contempler, c’est les placer dans le temps. De même, les objets nesont donnés que dans le temps; car nous avons vu qu’il est la forme nécessaire de la sensibilité. Il l’est aussi de la conscience. Après avoir figuré dans les intuitions de la sensibilité , il se retrouve donc dans les conceptions de l’entendement, et il est ainsi en général le lien commun des catégories et des objets.
Qu'est-ce, par exemple, que la substance a priori? Ce qui peut être pensé comme sujet et jamais comme attribut. Mais que faire de cette représentation ? quelle en est l'utilité, la valeur, l'application? le temps seul lui donne un sens. Déterminez la catégorie de substance par l'intuition sensible de persistance , la substance réelle est alors quelque chose qui persiste. Or ajouter à la catégorie de substance la détermination sensible de persistance , c’est combiner la substance et le temps. '
La catégorie ainsi déterminée , l'idée pure miseen relief par l'addition du temps prend une valeur d'utilité. En thèse générale, il faut que la catégorie ne reste pas rigoureusement pure pour étre appli-
cable à l'intuition. De là la nécessité d’un moyen terme entre l’une et l’autre, moyen terme cs Kant appelle du nom grec de hi. ;
Le schèmatisme est une faculté, un art naturel par lequel l'esprit humain emploie les catégories pour se former des images des objets, et en porter des jugements. Par cetie synthèse spontanée, il exploite les catégories , il les tire du vague et les introduit dans le positif. Non déterminées par le schèma, les idées pures de l'intelligence n’ont qu’une valeur logique. Les catégories ne sont que des fonctions idéales de l’entendement. La signification réelle ne leur est donnée que par la sensibilité (puisque le temps appartient à la sensibilité ). C’est elle qui les rend valables en les déterminant. Elle réalise et restreint tout ensemble l'intelligence, car, sans elle, celle-ci serait spéculative et illimitée.
Qu'est-ce donc que le schèma ? la catégorie rendue sensible par le temps. Chaque catégorie a son schèma; ainsi déterminées , les catégories deviennent les éléments des jugements. En d’autres termes, le schèma se rapproche de ce que les philosophes élèves de Condillac appelleraient l’idée sensible d’un objet en général, ou l’image intellectuelle. C’est, suivant eux, au moyen de ces idées ou images, de ces souvenirs d’intuitions généralisés, que nous jugeons et raisonnons. Lorsque, par exemple, nous formons des jugements et des raisonnements sur le triangle, est-ce sur l’image d’un certain triangle? Non, aucune image d’un triangle ne pourrait être égale, et
* Ce nom signifie la figure.
comme dit l’École, adéquate à la conception du triangle en général, puisque cette conception s’applique à toutes les sortes de triangle, et que l’image d’un triangle n’est jamais que celle d’un triangle d’une espèce déterminée. Il faut done comme une image générale du triangle. C’est une image intellectuelle , ou une conceptionsensible; c’estquelquechosedemoyen entre l’entendement et la sensibilité, entre Pidée pure et l’intuition empirique , et qui rend possible la jonction de l’une avec l’autre. Ce n’est pas l’image formée des traits épars de l'intuition, œuvre de limagination empirique. C’est au contraire un produit de l'imagination pure, agissant sur les idées pures, et les traduisant, les figurant pour ainsi dire, ou plutôt les rendant figurables pour qu’elles puissent s'adapter aux images déterminées. C’est comme un premier pas de l’idée pure vers l'intuition. Subordonner un objet sensible à une conception pure ou appliquer celle-ci à celui-là , c’est une opération dont le nom technique est la subsomption. Pour qu’un objet puisse ainsi être subsumé à une conception, pour qu'il puisse être encadré dans une conception, il faut que cette conception sorte de sa pureté originelle et se détermine davantage. Gette détermination est générale encore , mais enfin elle a quelque chose de la détermination spéciale et particulière. La détermination de polygone en généal est un schèma entre l’idée plus pure de figure et les intuitions de pentagone ou de carré, et elle est nécessaire pour concevoir celles-ci et en porter des jugements.
376 ESSAT IV.
Il y a quatre schèma fondamentaux correspondant aux quatre catégories fondamentales, et quise composent par l’addition du temps à l’idée pure de chacune d’elles. Ainsi, par exemple, le schèma de la catégorie fondamentale de quantité est l’idée de l'addition successive des parties homogènes du temps, ou le nombre ; et ainsi du reste.
Sans rien disputer à Kant, remarquons seulement qu’en introduisant ce mot nouveau, il n’a point donné de lumières nouvelles sur un point trèsobscur dela science, et que la question des idées, car c’est au fond la question dont il s’agit , telle que l’agitent les écoles de psychologie, méritait quelque chose de mieux que les assertions gratuites dont se compose la théorie du schèmatisme.
Il reste admis, sous toutes les réserves de droit, que c’est à l’aide de notions, idées ou schèma , que se construisent ou paraissent se construire les jugements.
Les jugements sont tous analytiques ou synthétiques,
Nous savons que le jugement analytique est celui dans lequel Pattribut analyse en quelque sorte le sujet. C’est le jugement qui affirme ou nie une qualité contenue dans le sujet ou exclue du sujet. Ainsi, cette proposition : les corps sont étendus , est analytique; les deux termes de la proposition sont identiques. Condillac n’a reconnu que des jugements analytiques ; car 1l les ramène tous à cette formule : le méme est le méme.
Le principe d’après lequel doit être apprécié tout
x: KANT. 377 jugement analytique; s’appelle /e principe de contradiction, savoir : « L’attribut ne peut être contradictoire au sujet. »
L’étendue est indivisible, le cercle est carré, sont des jugements contradictoires. C'est ce que manifeste la simple analyse du sujet.
Le principe de contradiction est plus connu sous cette formule : « Il est impossible qu'une chose soit et ne soit pas en même temps. » Mais c’est alors un principe objectif, et qui n’est point pur, n'étant point dégagé de la condition de temps. Car À qui est B ne peut en méme temps ne pas être B. Mais il se peut que successivement À soit et ne soit pas B. Le principe de contradiction, pour être un principe purement logique, doit donc être autrement conçu et exprimé, et alors il est la règle fondamentale du jugement analytique. Mais il n’est pas le criterium de la vérité des connaissances exprimées par les jugements. Un jugement conforme au principe de contradiction peut ne donner aucune connaissance. Exemple : Le triangle a trois angles.
Le jugement synthétique doit être conforme au principe de contradiction; mais ce principe est une condition, non la détermination de la vérité de ce jugement. Dans le jugement analytique, je ne fais que développer l’idée du sujet, que mettre en regard du sujet ce que la pensée comprend sous le nom de ce sujet même. Dans le jugement synthétique, au contraire, je sors de l’idée donnée pour mettre en relation avec elle quelque chose qui n’y est pas compris ; et qui ne lui est ni identique, ni contradictoire.
Ce jugement ajoute donc aux idées nécessaires qui
forment la notion du sujet, et ne se borne pas à développer ces idées. IL exprime donc une synthèse, non une analyse; et comme il exprime ce que ne sait pas nécessairement l'esprit qui a l’idée du sujet, il donne une connaissance , ce que ne fait pas le j jugement analytique. .
Tous les jugements analytiques sont a priori. Car l’idée une fois donnée, aucune expérience n’est nécessaire pour dire quiene est ce use est, qu’elle n’est pas ce qu elle n’est pas. Il n’y a là aucune déduction empirique. Les jugements synthétiques sont en général a posteriori. Car l'expérience est en général nécessaire à la connaissance, et par elle seule nos idées prennent une valeur objective. Cependant il y a des jugements synthétiques a priori, et nous avons vu que cette grande observation, fécondée par le génie de Kant, a donné naissance à toutes ses recherches.
Quoi qu’il en soit, comment a priori les jugements synthétiques sont-ils possibles ?
Dans le jugement analytique, j’insiste sur l’idée donnée, je la presse pour la développer ; mais je ne sors pas du cercle de cette idée. Dans le jugement synthétique, au contraire, je sors de l’idée donnée pour la mettre en rapport avec quelque chose qui n’y est pas contenu. Il suit que rien dans ce jugement, pris isolément, n’en indique la vérité ni l'erreur. Le sujet ne contient lattribut qu’en vertu de mon affirmation. Pour que je rattache ainsi l’un à l’autre, pour que j'en fasse la synthèse & priori, enfin pour que les jugements synthétiques soient possibles a priori, il faut qu’ils s’opèrent dans un cer-
KANT.e 379 tain milieu qui en contienne les éléments. Ce milieu .est le temps. Le temps contient toutes nos représentations, puisqu'il est la forme «a priori du sens interne. Pour ajouter au sujet un attribut qui n’y est pas reufermé , il faut le temps. Le jugement synthétique est- successif. Sans le temps, l'esprit ne pourrait se concevoir passant d’une idée à une autre, et les reliant l’une avec l’autre. Dans le jugement même, il y a succession du sujet à l’attribut. Ce jugement : les corps sont pesants, représente deux moments ; l’un marqué par l’idée de corps sans la pesanteur, l’autre par l’adjonction de l’idée de pesanteur. La synthèse des représentations, cette synthèse dont le jugement est l'expression, ne s'opère que par la puissance spontanée de l'imagination, faculté nécessaire à la conception. L'unité qui résulte de cette synthèse, l’unité synthétique des représentations a son fondement dans l'unité de LE aperception originelle, c'est-à-dire dans l'unité de la conscience.
Telle la condition générale a priori de la possibilité des jugements synthétiques. d
Comment a priori les jus sements synthétiques sont-ils valides ? if
En général, pour qu’un tel jugement ait une valeur objective, il faut l'expérience, il faut qu'un objet soit donné. Supprimez l’expérience, la connaissance est comme nulle, le jugement est stérile, les représentations sont vides. Penser ainsi, c'est jouer aux représentations. Que seraient celles même de l’espace et du temps, sans l’occasion, sans la nécessité d’en faire usage expérimentalement , de les
appliquer aux objets de l’observation ? Ce seraient des formules sans valeur. Il faut, pour que ces sortes de représentations aient une signification > pouvoir les rapporter à l’expérience effective ou possible. Mais si la possibilité de l'expérience donne seule une réalité objective à nos connaissances a priori, l’expérience elle-même exige l’unité synthétique des apparitions. Sans quoi il n’y aurait pas de connaissance, mais une rapsodie de perceptions, non combinées suivant les lois de l'esprit, non réduites à l’unité de l’aperception. Il faut donc que l’entendement opère suivant ses idées, c’est-à-dire conformément à ses lois, la synthèse des objets des apparitions; hors de cette liaison du subjectif et de l'expérience, les jugements synthétiques ne sont rien.
L'expérience a donc des conditions et des règles : ce sont les formes a priori et les catégories.
Le principe suprême des jugements synthétiques peut s'exprimer ainsi : « Tout objet est soumis aux conditions nécessaires de l'unité synthétique du multiple ou divers donné intuitivement dans une expérience possible. » Ce qui revient à dire que rien ne nous apparaît qui, divers dans la perception, ne puisse être conçu par l'intelligence dans une certaine unité; en d’autres termes, que tout senti peut être pensé; ce qui revient à dire encore, qu’il ÿ à correspondance entre les facultés de la nature humaine et le monde extérieur, au moins tel qu’il s'offre à nous.
Ainsi, pour qu'un jugement synthétique soit légitime, il faut que toutes les conditions soient remplies, c’est-à-dire qu'il y ait compatibilité et
KANT. 581 accord entre les intuitions et l’aperception synthétique , les formes de la sensibilité et les catégories ; il faut enfin que l'expérience, Due ont et la sensibilité concordent dans la conscience.
C’est ici peut-être que Kant touche le plus à l’idéalisme. Car le sens évident de cette théorie est que d’un côté les notions a priori, dénuées de l'appui de l'expérience, ne sont qu’un jeu intérieur de l’esprit et n’apportent aucune connaissance réelle, et que d’un autre côté l'expérience ne donne jamais des résultats nécessaires et universels. 4 priori , il n’y a que des éléments logiques; « posteriori, des matériaux contingents. Pour que la connaissance de l’entendement soit valable, il faut que les idées s'appliquent universellement et nécessairement aux objets. Or, a priori, rien ne prouve la légitimité de cette appli cation. À posteriori, rien ne la peut donner comme universelle et nécessaire. Les objets en eux-mêmes nepouvant donc être légitimement convaincus d’être conformes aux lois sous Tesielles nous les concevons, il suit que ceux que nous concevons ne peuvent être pris que comme des phénomènes, ou comme des dépendances des conditions mêmes du sujet.
L’entendement fournit les idées qui sont les éléments des règles de l’expérience : l'expérience donne les cas auxquels s’appliquent ces règles.
Les jugements purs ou a priori se tirent, les uns des idéés pures, les autres des intuitions pures. Ceux-ci se rencontrent dans les mathématiques. Écartons-les, car eux-mêmes, pour avoir une validité objective, pour s'appliquer à l’expérience, ont besoin des idées pures, des facultés transcendantales de l’es-
882 ESSAÏ IV.
prit humain, et supposent ces jugements a prior qui düiinibnt tous les autres. |
Ceux-ci que nous appellerons principes , sont dé deux sortes. Quelques-uns, analogues sous ce rapport à ceux des mathématiques, sont comme les règles de l'intuition même. Quelques-uns ont trait à l’existence des objets et supposent la présence des apparitions. Les premiers sont absolument nécessaires, évidents par eux-mêmes; les seconds, supposant l'existence comme possible, admettent quelqué chose d’empirique, par conséquent de contingent. Ainsi, quoiqu'ils aient les caractères d’une nécessité a priori, cependant cette nécessité n’est pas absolue. Il ÿ a une condition ; l'évidence de ces jugements n’est donc pas immédiate. Le principe:
« Toutes les intuitions sont des grandéurs extensives : » est analogue aux axiomés mathématiques ; il repose sur l'intuition en général ; il est d’une évidence absolue. Car il ne signifie qu’une chose, c’est que les intuitions sont toutes encadrées dans l’espace et le temps.
Au contraire, le principe : « Dans tout changement des apparitions persiste la substance, dont la quantité n’augmente ni ne diminue dans la nature », ce principe, dis-je, n’estque conditionnellement nécessaire. Il suppose une donnée empirique, la perception du changement; le changement étant quelque chose d’inintelligible en soi, s’il n’est donné par une intuition. Mais l'intuition des objets étant donnée, le principe s’applique a priori, c’est-à-dire par sa
* C'est-à-dire des composés dans lesquels la représentation des parties précède et rend possible la représentation du tout.
KANT. 383 propre force, en vertu de son évidence; seulement cette évidence a besoin de l’apparition des objets, ou d’une donnée a posteriori.
De ces deux formules, la première est celle du principe de quantité posé par Kant comme la règle des axiomes de l'intuition ; la seconde n’est qu’une des analogies de l'expérience rangées Fe lui sous la loi du principe de relation.
Conformément à la division déjà connue, il y a donc quatre principes : principes de quantité, de qualité, de relation et de modalité ; ce sont comme les axiomes de l’entendement. Ce sont les règles de l'application des idées pures à l'expérience possible , ou de l’usage objectif des catégories. Si la table de ces principes est bien faite, elle doit renfermer dans les lois de l’observation les lois mêmes de la nature phénoménale ; car on a vu que la constitution de notre esprit et celle de l’apparition externe coïncident parfaitement. Sans rien révéler de l’essence même de la réalité extérieure , elle doit épuiser tout ce que l’entendement peut, en s’unissant à la sensibilité, concevoir de la nature des êtres qui lui apparaissent , en un mot tout ce qu’ en général il peut connaître par l'expérience. C’est ici que l’on trouvera toutes les propositions fondamentales sur l'intensité, l’extensité, la substance, la causalité, la possibilité, la réalité, etc., etc., dont toute science, toute connaissance, toute expérience à besoin comme de règles et de points d'appui. À chacun de ces principes Kant donne une formule rigoureuse et souvent une démonstration neuve, s’attachant à rafferaur ainsi les bases de la
connaissance humaine qu’il avait d’abord ébranlées. Mais cette démonstration ne s’applique qu’aux principes en eux-mêmes, c’est-à-dire qu’elle est purement abstraite, et par conséquent ne prouve rien quant à leur validité objective. C’est moins une démonstration qu'une analyse logique des règles de l’entendement.
Le temps nous manque pour examiner si la table est complète, si elle n’est pas suspecte d’une symétrie artificielle, si, telle qu’elle est enfin, elle n’est pas le produit d’une philosophie idéaliste. Kant s’en est inquiété, car il l’a fait suivre d’une réfutation en forme de l’idéalisme. Cette réfutation était trop nécessaire pour ne pas nous arrêter un moment.
S. VIL. De l'idéalisme transcendantal.
Phénomène et noumène.
Le quatrième principe, ou celui de modalité, est celui du rapport des objets à nos facultés; car c’est sur les modes que s’exercent la perception et le jugement. Il pourrait se formuler ainsi : « Tout objet connaissable doit être dans un rapport quelconque avec les conditions formelles de l’expérience. » Si c’est un rapport de concordance quant à l’intuition et aux concepts, l’objet est possible ; si à ce rapport se joint le rapport de connexion avec la sensation, il est réel; si la connexion avec le réel est déterminée conformément aux lois universelles de l'expérience , à la possibilité et à la réalité se joint la nécessité. Ces trois cas expriment ce que Kant appelle les postulats de la pensée empt-
KANT- » 388 rique ; dénomination empruntée aux :mathémati: ques , et-qui désigne les: hypothèses données et non démontrées,: dans Jesquellés:-la: pensée. s'applique à l'expérience, En effet ,chors de cestrois By pothèses; Ventendement: ne fait -dés principes: qu'un: usagé spéculatifs Ellés sont-nécessaires pour: qu’ilicy lait expérience véritable, et par: conséquent connais: sance effectives. G'èst; ce qu'on exprime :quand' on dit.que c’est à: ces conditions que la pensée: devient empirique. Mais elles sont:ici présentées et:conçues & priori; elles appartiènnent donc à la sciencetranscendantale, quoiqu'elles réduisent les:catégories à l’usage-empirique; et en interdisent Re trans cendantal; parce qu ilne donnerait pas. al entendement deivraie;connaissance. pilisrmie &l eoàirroe
Mais ces principes eux-mêmes: ne Étape one ex primer. &.priori les rapports de nos perceptions. et de nos facultés dans toute expérience, ne paraissent fournir-rien encore que de subjectif, -et le concept pur. de, réalité ne devient le signe d’une réalité que moyennant la perception, La question vient tout naturellement de savoir si c’estune réalité réelles, ou ; seulement..la détermination de ae conçu comme réel... (ocre
Descartes, dit Kant, croit. à béadines sur ke fa de la pensée, et doute de l'existence des corps. Voilà l'idéalisme sceptique. ou. problématique. Berkeley voit. dans. l'espace une condition inséparable; dés choses, et, l’espace, étant à.ses yeux impossiblé-de soi, lui paraît la négation de toutes les choses dont il est la condition. Voilà l’idéalisme dogmatiquezx
: faut xépondre à Berkeleÿ,.que Fespace est une
‘condition a priori de la perception ; et qu’ainsi il peut être nécessaire à l'intuition des choses, sans qu'il soit nécessairement un être, et sans qu'il entraîne l’anéantissement de tout ce qui est perçu en lui, anéantissement qu il'entraîne nécessairement s’il est'une condition des choses en elles-mêmes ; car étant un vide, un non-être, il emporte dans son néant tout ce dont il est la condition.
Il faut dire à Descartes que s’il a la conscience de l'existence par celle de la pensée, j'ai la conscience de mon existence comme empiriquement déterminée dans le temps. Or, toute détermination dans le rues mEpie quelque chose qui “persiste; en effet, c'est äu sein du temps seul que PRO être représentées la simultanéité et la succession ; ‘la repré sentation de dr nécessaire à la détctsillnation dans le temps, n’est possible que par la forme du temps. Mais le téuope demeure et ne change . point. Comme il n’est qu’une forme, il ne peut être perçu en lui-même ; il faut donc qu'il y ait dans les objets de la perception quelque autre chose qui demeure et en quoi puisse être perçue toute succession ou simultanéité , et puisée la représentation ‘de changement. Ce idélque chose de permanent, au moyen duquel tous les rapports de temps des phénomènes peuvent être déterminés, on appelle substance. La substance'est'ce qu’il y a de réel dans le phénomène, Ge principe de la permanence des substances est un des principes synthétiques. de lentendement pur: (Première analogie de l Le rn principe de relation. LT
Or, si j'ai la consciencede mon existencé comme
KANTae 387 déterminée dans le temps, ce que.cette détermination dans le temps suppose de. permanent, de persistant, ne; peut être en moi. En. effet; ma propre existence ne peut, être déterminée: dans le, temps qu'à la condition de ce quelque chose de permanent; car je n'ai conscience, ni connaissance d’une substance,, moi, mais, seulement .de. représentations, ayant.comme telles besoin, de l'existence de quelque chose de permanent qui n’est pas elles. Donc la perceptiom. indirecte de, quelque chose. qui , persiste n'est possible, qu'au moyen, de quelque chose hors de moi, et non. par la: simple représentation d’une ‘chose hors de moi. D’où il.suit que la détermination de.mon. existence dans le temps n’est possible que par l'existence des choses réelles que je conçois.hors de moi-même. La conscience de ma propre existence est donc nécessairement. liée à la conscience. de l'existence d’autres,choses qui soient hors de moi:; .. Ceci. suppose une conscience. de l’extérieur, tandis que la psychologie cartésienne n’admet. de conscience que pour l’intérieur. Aussi Kant se vantest-il d’avoir rendu.a l'idéalisme jeu pour jeu. Pour comprendre.son, argumentation, il. faut. remarquer que la permanence de quelque chose; comme condition nécessaire de toute détermination,de temps, est supposée a priori, eb non tirée de l'expérience externe. Or., le moi. comme perçu. est, on l’a vu, une intuition empirique , par conséquent non démonstrative. Le moi, comme conçu, n’est que la simple idée de la spontanéité d’un sujet, pensant, En vertu de cette distinction, Kant se. fait idéaliste sur l’existence du
moi, afin de:transporier, au non-moi la, certitude
388 ESSAT 1V.
consciencieuse de Descartes! Et comment le faiteil 2 ? Au moyen du principe a priori, du principe! nécessaire qui n’admet pas” dé détermination dans le temps sans quelque chose de’ pèrmanent. Le rap comme forme du sens interne, s'écoule: ‘constam: ment. Tout changement suppose quélqué chose de constant dans l'intuition. Or, aucune intuition Constante ne peut être tr! ouvée ‘dans le sens'intime ; lapercéption pure n'étant qu une puissance , et toute intuition empirique qui la réalisé ‘étant phéñoïéz ménale ét actuelle. Ainsi le quelque chose ‘de constant, de permanent, n ’étant pas le moi, qui n ’est connu qu "empiriquement ; est foréément Te non-mot qui est pensé nécéssairement. Mais le non-mop ou le déhors est-il connu? Non ; il-n’est qu’: attesté par la conscience dans laquelle se découvre la lot de Tin2 telligénce, qui ne permet point qu'il ne soit’ pas: Voilà ce que Kant, en forçant un peu les termes, appélle: là conscience immédiate de PERS ArEE" des choses extérieures." " Loic Eos p éd En résumé et en langage plus finplé, les PRENO® mènes de la conscience n’ont lieu que dans le témps. Is ne sont pas percevablés dans espace: Cependañt ils nous suggèrent la notion du changement par Jear diversité ét leur succession. Or, FR et succession sont choses relatives à un même qui dure: Est * le moi? mais nous n’avons de lui aucune: intuition ; ; et le supposer, serait en cé moment juger la ques tion par elle-même, Il n’en estpas ainsi pour lé sens externe; le changement peut être’ perçu ‘dans l’espace ; un mêmé point qui se méüt’donne la no? tion du changement; et avec ‘clé celle d’un mérié
qui, subsiste. Ainsi se conçoit. da substance. Nous empruntons | h idée de. changement , de succession, de durée, et même de substance, pour la Wansporter au moi. Nous me pauyons donc concevoir les changements de celui-ci qu'à la condition d’une existence externe qui persiste. Le non-moi est, donc la con-. dition. de Ja conscience et de la. mémoire > de nos dé- FE Rs ne cr OIs s pas que DS cet argument ingénieux et subtil, Kant ait. fait autre ÈS qu appuyer l’existence du monde extérieur sur une nécessité logique et, psychologique. Il n’en a donc donné qu’une preuve subjective, et l’on pourrait demander pourquoi il admet ce genre de preuves sous cette forme aprés, lavoir repoussé sous une autre. Sa parfaite conséquence dans cette occasion nous parait contestable. Quant à nous, nous consentons bien volontiers à lui accorder que s’il ny avait rien au dehors, il n’y aurait rien au dedans, que, dans le fait, la succession de nos modifications internes nous révèle le dehors avant le dedans , en ce sens que nous pensons au non-moi avant de penser.au mol, et qu’enfin c’est par l'opposition du non-moi que nous sommes conduits : à poser l’existence du moi, quoiqu la gepscienge confuse de cette existence préexiste à tout, et s’unisse à la premièré des sensations de la vie. Mais sur ce point, nous nous contentons à meilleur marché que la philosophie transcendantale, Quoi qu’il en soit, la conclusion générale de l’exposé des principes de l’entendement pur est d’abord que:les catégories ne sont point par elles-mêries
des connaissances, et ne seraient dans Péntéidus + ment que virtuellement, c’est-à-dire comme si elles n’y étaient pe si des intuitions n'étaient données par l'expérience qui ‘en suscite l’intérven-
tion et l emploi; les catégories ne sont que les élé-
ments de notions DOUTE , mais l'intuition appelle seule ces notions à l'existence. Quant aux choses
elles-mêmes, leur possibilité ne peut être comprise,
leur réalité objective ne peut être posée qu’au
moyen d’intuitions etd’intuitions extérieures. Ainsi, : pour que quelque chose de subsistant corresponde
à la notion ou idée pure de substance, une intuition
dans l’espace est nécessaire, parce que dans l’espace
seul quelque chose se détermine. À ce prix seule= ment, parmi les catégories de relation, celle de
substancé acquiert une réalité objective. De même, pour que telle chose que le changement corresponde à la conception pure de causalité, nous sommes
obligés de prendre pour exémple le mouvement, dé
nous donner ainsi l'intuition d’an changement dans l’espace. Faute de l’idée de changement qui ne peut
naître e spontanément dans l’entendèement, la catégorie dé cause ÿ resterait comme nulle. Dé même enfin pour la catégorie de réciprocité ; ; il est impos-
sible de comprendre par la raison seule que s’il existe plusieurs substances , de l'existence de lune il ré-
sulte quelque chose dans l'existence de l’autre, ét réciproquement. La possibilité de cette corrélation
des phénomènes est conçue aisément, quand on se les représente dans l’espace, car l’espace contient a
priori des rapports extérieurs formels’, qui sont les
conditions des rapports réels ‘ou perçus. Aussi par
; KANTe | 891 le fait que deux corps apparaissent dans l’espace, ils y sont nécessairement conçus dans de certains rapports, et l'un ne peut pas plus être sans relation avec l'autre. que deux lignes ne peuvent s'empêcher d’étre l’une par rapport à l’autre parallèles, obliques ou perpendiculaires. L’intuition sensible met donc seule au jour la catégorie de réciprocité.
… Cette observation importante sur lès catégories, et qui.est par elle-même une preuve ou du moins une objection contre l'idéalisme, s'étend aux jugemenis purs qui ne sont que l'application des idées pures , aux principes qui ne sont que la mise en œuvre des catégories. Les principes de l’entendement pur ne sont que les principes a priori de la possibilité de l'expérience. Sans l'expérience, C'est-à-dire sans les intuitions qui les suggèrent, non-séulement ils seraient inconnus de l'entendement , mais quand même, l’entendement serait constitué .de manière à en avoir spontanément conscience, ils seraient sans valeur appréciable, et ne donneraient aucune connaissance. À plus forte raison en est-il ainsi dans l’état vrai de l'intelligence, qui ne pense qu’à la condition d’avoir senti. Ainsi, tout jugement synthétique , même a priori, exige intuition , au MOINS intuition de la sensibilité pure, habituellement intuition expérimentale. Ce principe même qui apphque la catégorie de possibilité ; et que Kant rédige ainsi : « Ce qui s'accorde avec les conditions formelles de l'expérience est possible » , exige l'accord de la conception et de la perception. Cela n’est pas seulement vrai dés conceptions d'objets matériels.
La possibilité d'un triangle dont la conception est
392 | ESSAT' IV, assurément indépendante del’expérience, né résulte pasde cette conception, qui demeuré i imaginaire tant qu ’elle n’est pas’ représentée! dans ‘l’espace. Il faut que P espace; cette: condition formelle & Priori de l’expérrenceextérieure; intervienne, pour que la possibilité réelle dela figure soit reconnue: L’idéeseule de triangle, alsmautos faite de Tespace (si cette abstraction. était possible); n’établirait pas ‘la possibilité du triangle.<Ce: que nous’ disons du principe de la possibilité ; un de ceux qui:se rapportent à une des catégories: de ‘modalité, ést-vrai de tousiles au tres principes. -Eux'aussi ne sont quedes: Formes, des règles ;'des conditions de l'intelligence mise en jeu par l'expérience. Les jugements: purs n'existent commeé-tels qu'en vertu de l’abstraction: Ce sont des lois de lesprit qui ne deviennent ni vérités ii par le contactavec les choses, | 2 27 CR À fi
En les appelant vérités, je era la pensée de Kant il dirait, lui, Connaissances. convient que l'homme connaît; c ’ést-h2dire se formé des faitsune théôrie qu'il en croit l'expression : c'est là" la con naissance: Dans la connaissance, Kant n’idmet guère comme objectivement cértarne que la réalité de l’ ext Stence de-quelque chose. : OI 0 50
T'Adméttons avec lui Shge nous ne connäis$üns rien du'monde extérieur, sihon que quelque chose persiste hors de nous! Fout ce que nous voyons de ce Een chosé, passé cela, est phénoménal. Lé monde n’est qu'un objet intuitif. Sous ces apparences, , ce que nous concevons'de réel, de durable, ce! principe des phénomènes, cette base ne l’entendement leur supposé , est que pensée, et à ce titre Kant l’ ap-
- KANRE 7 393 pelle-noumène; Ansistons. sur cette distmetion: ‘du noumèneletdu phénomène fai sh see ox ce Si voussconsidérez l’esprit-humain à l’état pur, si vous-prenez a priori ses facultés et: ses lois;-ses données etises idées, vous-ne trouvez que desformes vides ,;sun jeu‘inteHectuel, quelque chôse:d’inutile etpresque-derfrivole: L’utilité ne: résulte que de la possibilité de l’expérience. C’est, au moins en ce monde ,:pour:lexpérience que Fâme: humaine: à été constituée; et le but de tous:les ressorts delamachine ne semontre qu'au moment où l'expérience la met
en mouvement: De sorte. qu'on:peut dire” à la fois que:les éléments:a priori de la sensibilité et de l’intelligence-sont:les conditions de la possibilité de l'expérience; et que la possibilité de l’expérience:est la condition de l'utilité de ces éléments primitifs de nôtrenature intellectuelle. oidanse ‘Ho tric: 11Ges éléments sont de deux sortes : ‘les uns-sont les formes de l'intuition, les autres lescformes de la pensée. Les unes: sont lPespace:et le temps, les autres les catégories. Les unes sont les conditions de lä sensibilité, les autres celles de l’entendement. Elles constituent un simple pouvoir logique. Par élles, le jugement’ est possible; et dé là la connaissance, latconnaissance qui exige et-suppose l’expérience. Die
$ L'expérience ‘supposé la correspondance entre l'objet et l’idée. Par là seulement P idée devient sen: sible. On en peut citer un exemple très-frappant, c’est celui des mathématiques. Les mathématiques
: Mots grecs : phénomène, chose manifestée; noumène, chose pensée,
394 ESSAA AV.
sont dans:cétte condition , qu’elles n’ont pas besoin; pour être vraies , de la réalité objective: des: choses dont elles traitent. Il én résulte même qu’elles sont la seule science qui connaisse l'essence de sonobjet: La géométrie connaît à fond le triangle; elle sait ; elle donne l'essence du triangle ; on ne peut dire cela d'aucune autre sciénce et d'aucun autre genre d'objet.
Et cependant la nécessité d’une intuition correspondante à l’idée est si positive et si forte, que les mathématiques satisfont à cette nécessité pour la géométrie par la construction des figures: Les figures sont une intuition sensible, quoique produite a priori. De même; l’idée de grandeur s’appuie sur le nombre; et le nombre, on.se le, représente par le calcul, par des lignes, par des points , autres moyens d’intuition sensible. Ainsi, les objets propres. des mathématiques sont a priori, et cependant l’esprit humain a besoin de les transformer, pour ainsi dire artificiellement, en représentations sensibles, C'est le caractère particulier, c’est l'originalité des mathétiques. 1 n’y aurait pas de figure du, triangle au monde, que les propriétés du triangle n’en seraient pas moins certaines; et s’il n’y avait pas de figure du triangle au monde, nous ne connaîtrions pas les propriétés du triangle. rc
Mais cette certitude imiraddiate et directe ,.ce caractère de nécessité qui $ attache À tout ce qui est & priori , expérience ne les possède jamais ; elle ne peut les donner à ce qui vient d'elle, C’est ce. qui décide Kant à proscrire le nom présomptueux d’ontologie, c’est-à-dire d’une science qui prétende éri-
ger ‘en une doctrine systématique les connaissances synthétiques des choses en elles-mêmes , et à le remplacer par le titre plus modeste d’analyse de l’entendement pur. LISE), )E qq
Cependant, il résulte de la liaison naturelle qui existe entre l’entendement pur et expérience, qué les objets'peuvent être considérés de deux manières. Pris comme intuitions , c’est-à-dire lorsque nous distinguons le mode dans lequel nous les contemplons de leur constitution en eux-mêmes, nous les appelons êtres sensibles. Et, lorsque nous considérons cette constitution même, quoique nous ne puissions la percevoir intuitivement, ou bien lorsque nous contemplons les choses purement possibles, qui ne sont pas les objets de nos sens, mais des 6bjets pensés par l'intelligence, nous les nommons êtres intelligibles. Les êtres sensibles ét les êtres intelligibles, Kant les appelle en grec phénomènes et noumènés. Le phénomène, c’est l’objet en tant que perçu ; le noumène , c'est l'objet en lui-même, ou: l'objet possible qui n’est point sensible. L’être ainsi considéré ne peut être , en effet, que pensé. Le phénomène est l’apparu , le noumène le pensé.
Mais il me faut rien confondre. Le mot phénomène w’a qu’un sens ; le mot noumène en a deux. Lorsqu'il désigne ane chose en tant qu’elle n’est pas l'objet de notre intuition sensible , c’est-à-dire ce qui dans l'être objectif ne peut qu'être pensé, le mot a un,sens négatif ..Lorsqu’au contraire nous en tendons par là l'objet d’une intuition non sensible, l'étre de raison, proprement dit, un idéal énfin, alors le sens du mot noumène est positif.
Or; da science deda sensibilité eomprend-lascience. des noumènes,-mais seulement.dars lersens négatif ,. c'est-à-dire des, choses telles que l’entendement. FIER suppose à travers l'intuition. ; sk
:Getté- distinction est importante, car, ms Me Fe nier ças seulément, des farts se passent comme nous les. avons décrits, et des connaissances réelles sont possibles;: da sensibilité et l'expérience :ont.un rôle: Dans l’autre cas, au contraire , comme il s’agit.d’ob-. ‘jets. insensibles, peut-être imaginaires ; IRORHSARONS de:la limite de nos moyens ‘de:connaître.. 2 :. Le noumène est.une notion probléma tique ;-çar une notion est problématique, lorsqu'on. ne peut la constater: par intuition.;-ni la démontrer parle principe de contradiction. Mais cependant c’est une notion indispensable ; à vrai dire, c’est.une limite. Elle restreint:les usürpations ontologiques de la sensibilité ; mais elle n’est que d'un usage négatif, et: lon n’en :pent rien affirmer. Remarquez toutefois que , si à. où l'intuition manque la possibilité des noumènés ne peut être assurée; l’impossibilité n’en saurait être prouvée davantage, : la: notion du: noumène n'étant pas uné notion contradictoire!
Qui est-ce; dans lé commun langage , que le phénomène? des qualités. Et le noumène? la substance: Des phénomènes ; c’est-à-dire des qualités nos apparaissent, ce n’est pas douteux. Le noumène ,:c’esta-dire la substance, est une idée qui résulte nécessairement de cette apparition ; cela est indubitable encore. En ontre, la conscience du! moï conduit à la: démonstration, qu'il ya, quelque chose de persis-
tant hors de nous. Voilà encore qui ést certain.
VKANTSE 397 >> Ge quelque-chose a-t-il lesiqualités:que nous percevons , et telles que nous:les percevons?:En: est-il le-supportrowtbhien: n’en-est-il! que lareause? Se réduit-il à.dapsubstance ?: Voilw!cé-quenotrecmature nous refuse les: moyens: dé: vérifier d’unesmarnière: absolues +: : COIN of -r Iks'ensuit:que toutesiles idées ou facültésiqué noùs avons reconnues: dans: l'esprit .humain-<ac priori; ne peuvent ‘avoir «qu’un usage empirique: ÆElesçn'ont pointuusagettranscendantal: Hors deXexpénience, ellés ne-soût quelles règles set:les moyens: d'une-expériente: possible;-et-peivent tout:au plus :servir:à anticiper ce qui résulterait de l'expérience, -Cest-àdiré-de l'action:-de-la-sensibilité ;>pourcla: connaissance: Étudier: l'esprit à. létat,cpur -où1iranscendantal,;: c’estlétudierurie:simple puissance qui ne.devient actuelle que par la sensibilité;: et dont la-valeur est subordonnée à Péxistence-de:la sensibilité.t La plus-grande:souree d'erreur de laraison ést dans; son
D éaoôe éftOLANIEL eat
penchant à faire d’ellé-même un usage transcendarital;-c'est-à-dire un usage hypothétique, auquel.elle se fie-coinme s'ib portait sur des réalités En d'autres termes ;.elle-est: trop souvent :entraiînée.à. prendre les foimes-de la connaissance pour des connaissarices mêmes pétsee-quisrend: l'expérience possible pour les résultats de» l'expérience. Telle esti, engénéral} l'étrém-de Jaymétaphysique proprement; dite.;.de celle quitend-à.se confondre avec l’ontologie.: Quant à celle duisse-xéduit.à-d'idéologie.; elle tonibe dans l'erreur contraire : elle prend, pour des produits.de l'espériencé les-règlés: de l'expérience: même, elle fait: empiriqnecer qui. est ranscendantal ;:.et, prête
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ainsi-un caractère d’universahté et de pont à ce qui.est particulier et contingent: |
7 La distinction fameuse dw phénomène et di noumène ést le fond de la doctrine eritique. Résumons cette doctrine une dérnière fois. : L exo }
Les intuitions sont données , elles sont pour ainsi dire fatales: Nous ne pouvons les récusér sans nous récuser nous-mêmes. Nous ne pouvons en réaliser lesreprésentations hors de nous, sans sortir de notre sphère ; :sans juger la /question-par la question; et cependant un penchant nous y porte. Il. Ed a dans k croyance humaine tendance constante à in Sir ton de principe. Hire fs 29 45
+ L'intuition a des formes nécessaires:, tuiihaheltel } a priori: Elles s'appliquent aux objets, elles ne leur ÉPPAPNE pas essentiellement , elles ne: sont inhérentes qu’à nous. | |
L’intuition pensée, c’est l'idée. La connaissance été de l'application des formes de la pensée aux données de Ja sensibilité. Ces formes sont également nécessaires , universelles , & priori ; mais subjectives cornme celles de la sensibilité. Ge sont les idées pures, comme celles-ci sont les intuitions pures:
Les jugements a Parsons $ ’appuient sur l’expériencé. Îls ne sont nécessaires que Fexpérience une fois donnée. Les jugements & priori sont nécessaires , mais d'une nécessité purement logique, c'est-à-dire subjective, c'est-à-dire encore eu égard à la constitution de la raison. Ils supposent au moins les intuitions pures et les idées pures. |
Les faits du moi sont certains pour le moi. Que cette certitude soit relative, il n'importe. Il ne peut
KANT: 309 y avoir d'autre certitude en ce monde. Le mot certitude n’a pas d'autre sens.)
Le fait du non-moi est inséparable de la conscience des phénomènes du moi. Mais du nôn-moi nous n’en pouvons rien savoir, rien aflirmer, sinon qu'il existe. Cette existence est certaine, comme les faits du moi ÿ ‘savoir, æ une certitude relative à à Jhumanité. RPC
‘Au delà dé cette existence, nous n’avons que
des connaissances phénoménalés: Le non-moi, sauf comme substance, est pur phénomène. Comme substance, il n’est que pensé, ce qui veut dire que notre esprit ne peut s empécher de le concevoir existant. Ainsi P ontologie a tort, et l’idéalisme a tort. Car vie et l’autre jugent la question par la question. Le scepticisme a tort, car ilesten contradiction avéc lui-même, et récuse la raison par la raison. Le nihilisme atort, car il ést, ce qui implique, et il se pose au moment qu il se nie. Le suicide est ‘impossible à esprit qui. renaît sur le bûcher qui le consume.
‘In ya donc de raisonnable, de conséquent, de possible, , que l'examen analytique des faits intérieurs et de leurs lois ; que la détermination des éléments, de la valeur ét des limites de nos connaissances; que la mesure de la portée de notre raison. C’est toute la philosophie critiqué. Tout discerner, tout circonscrire, c’est son œuvre. Elle est critique » c’est-à-dire qu'elle j juge. Elle juge, car elle constate des faits, les apprécie, règle des cotpere met expose des lois. Elle ne va pas au delà; ellé ne s'érige pas en législatrice, pr étention commune €t mo arre de toutes les philosophies. "7770070
00 ESSAÏL IV.
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ractère de la philosophie “transcendantale. Le fort
et le faible doivent se Jaisser, entrevoir, et, peut-être
serait-il temps « de nous arréten. "
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Que penseraient cependant ceux € que. e phil 050
phiei intéresse surtout par les problèmes. métaphysiques ou pratiques < dont elle tente la. solution ? À Us se demandent ] peut-être. ce que, pense Kant de h nature
de l'âme, de sa destinée en ce mônde, de son origine et. Le son. avenir; Bi quelle est la morale de Kant, Sa, religion. son système du monde. Loin de pour voir satisfaire une curiosité si vaste, ces Essais ont