I. A quelque hauteur que son scepticisme ait re
‘ Principes, part, 1, À. 57.
monté, Descartes n’a pas cependant démèêlé dans les notions qu'il rejette, et même dans celles qu’il admet, tous les principes qui y sont contenus. L’exactitude et la rigueur lui manquent souvent ; il proeède en général par des aperçus. Il voit les choses en masse, et porte toute sa subtilité dans le raisonnement. Son analyse, soit des faits, soit des idées, n’est pas toujours assez subtile.
Nous avons admiré le célèbre enthymème, car nous croyons , comme Descartes , que la philosophie doit débuter par le fait de conscience; mais nous sommes loin de penser qu’il soit le principe unique de la certitude, ni même qu’il ait une sorte de suprématie sur les autres faits primitifs, ni enfin que, pris comme moyen de connaissance , il soit parfaitement simple, et ne suppose le mélange d’aucun autre principe.
Dans tous les moments de sa vie, quelque point de l’espace qu’il occupe , l'homme est un centre par rapport à tout ce qui l'entoure. Il ne peut sortir de Jui-même. Dès qu’il veut remonter à l’origine de ses connaissances, c’est-à-dire dès qu’ilse met à philosopher, ses premières questions doivent donc s’adressér au seul garant qu’il ait de tout ce qu’il sait et.de tout ce qu’il comprend, c’est-à-dire à lui-même. Le moi est donc, au moins dans l’ordre du temps, le point de départ de la philosophie; et la première manifestation du moi, c’est la conscience. Telle est la raison de la méthode psychologique.
Le cogito de Descartes est la brillante formule de l'idée fondamentale de cette méthode , et cette formule est digne de la sensation qu’elle à faite dans
DESCARTES. + 157 lémonde philosophique. Mais l'erreur serait grande d'y voir un principe simple , fondement unique de toute certitude. S'il est démontré que la certitude que Descartes voit dans le cogito est légitime, mais qu’elle ne se borne pas au simple fait de conscience, il sera prouvé en même temps que la conscience n’est pas le seul élément de certitude que possède l’esprit humain. À notre avis, c'est seulement le plus intime et le plus immédiat; et de plus, il accompagne tous les autres.
Ce n’est pas que nous adoptions toutes les critiques adressées au premier principe de Descartes ; ce prin- cipe est plus complexe qu’il ne l’a vu, mais n’en prouve pas moins ce qu'il veut prouver, et une analyse plus complète n’en affaiblira ni la certitude, ni la fécondité. Nous accordons que c’est sur la conscience que Descartes a tout fait reposer, quoiqu’il se serve du mot de pensée plutôt que de celui de conscience. Ce n’est pas en effet à cause de la nature de la faculté de penser, mais de la propriété que possède la pensée de se témoigner à elle-même, qu’il voit là le principe inébranlable, irconcussum quid. Mais il n’a pas cependant considéré la conscience isolément. Séparée de toute pensée déterminée, de tout acte spécial de l'intelligence, la conscience est une abstraction; elle est inconcevable et impossible. Mais on ne conçoit pas mieux un acte intellectuel qui ne scrait pas accompagné de conscience; c’est même ce qui a conduit à nier que a conscience fût proprement une faculté. Dans la conscience il faut donc comprendre elle-même et ce dont il y a conscience. Toutefois, lorsque la pensée :
se réalise, la conscience ne donne rigoureusement qu’un état phénoménal, non pas le moi, mais un’ phénomène du moi. Mais j'ai conscience directement de ce phénomène comme mien, il est mien en ce que j'en ai conscience, et le moi est ainsi indirectement et nécessairement donné. Ce dont j'ai conscience, d’une part , et ce fait d’avoir conscience, de l’autre, attestent et révèlent ensemble l’existence du moi; c’est-à-dire que ce qui a conscience d’une pensée est identique à ce qui pense. Ainsi, comme on le voit, rien ici n’est absolument et métaphysiquement simple, c’est-à-dire qu'il s’agit d’un fait dont l’unité est complexe. Mais comme les éléments en sont indissolublement liés et ne peuvent être distingués que par l'intelligence, la confusion reprochée à Descartes n’aurait d'importance que pour la théorie de la psychologie, et nullement pour la méthode qu'il a inventée, ni pour les inductions qu'il a tirées de son principe.
Une analyse critique n’en est pas moins nécessaire, tant pour rétablir la vérité des faits que pour prévenir, soit les objections, soit les conséquences que le scepticisme peut puiser dans l’enthymème destiné à le confondre. Je pense, ces deux mots affirment 1°. Ja conscience, car ils supposent que je m’apercois que je pense; 2°, le moi, car ils impliquent l'existence de ce qui dit je pense; c'est ce que signifie : done je suis. Cogitare n'est que l’aitribut possible d'un être possible. Cogita exprime attribut réel, être réel. Je suis pensant ; dans ces trois mots, traduction exacte du cogtto, le moi, l'existence , l'acte et l’attribut, partant, l'agent et la substance
DESCARTES, 159 sont compris et même exprimés; de plus, il est vrai de dire que ces trois mots contiennent l'affirmation d’un fait actuel de conscience. jé
Mais cette affirmation, mais ce fait renferme, on le voit, quelque chose de plus que la conscience même. Car la conscience seule, la conscience réduite et isolée par la pensée, n’aflirme rien > ne comprend rien qu’un état phénoménal du moi, qui ne contient point a priori la notion du moi ni la certitude de son existence. La conscience proprement dite n’entraine point la conscience de tout ce qui est compris dans le moi ; c’est une simple manière d'être. Mais en réalité, à cette manière d’être, à ce fait de conscience, sont inséparablement attachés d’autres faits, d’autres principes, d’autres croyances. La croyance de l'existence du moi se lie à la con science du phénomène du moi, et cette croyance elle-même n’est qu’une application du principe que tout acte suppose un agent, toute propriété un être, Ge principe est ce que la philosophie du moyen âge et la philosophie allemande appellent {a catégorie de la substance. Ce n’est pas cependant de ce principe que l'esprit dérive Ia foi dans sa propre exis= tence; cette foi n’est pas une vérité particulière tirée d’une vérité générale, Dans cet ordre de connaissance, l'esprit ne procède pas ainsi. IL obtient directement la notion particulière de l'existence du moi, et c'est dans cette notion qu’il découvre la vérité générale et absolue qui y est enveloppée et qui serait la majeure du syllogisme, si le cogito était un raisonnement ‘, En effet la proposition : je pense,
* Réponse aux instances de Gassendi, T, If, p. 305.
160 ESSAI Il:
‘donc Je suis, implique logiquement que la pensée ne peut exister hors d’un être pensant. Or ce n’est point là une révélation de la conscience; c’est plutôt une loi de la raison. La conscience n’est en quelque sorte que l’occasion de la manifestation de cette loi, de son premier acte d’autorité dans l'esprit.
Du fait de la conscience, vérité contingente, sort la croyance qu’il y a un moi, vérité nécessaire. Seule , la conscience ne donne rien au premier moment que d’actuel et de phénoménal. Mais dans la conscience, je vois nécessairement l'existence nécessaire de l'être consciencieux. Tout cela est lié, inséparabie, simultané peut-être, mais tout cela peut être distingué; et cette distinction montre clairement que le cogito de Descartes contient plus de choses qu’il n’en a voulu voir, et deux éléments de certitude au moins, savoir le fait actuel de conscience ou la pensée actuelle , certitude de fait, la croyance au moi existant , certitude nécessaire. Et il demeure prouvé en même temps que la conscience n’est pas, en tant que conscience, l’ unique source de certitude, et qu'il y a dès le début de la peusée , d’autres éléments de conviction, d’autres principes indubitables que la pensée elle-même.
Cette analyse réfute déjà le scepticisme de Descartes, ou du moins ce qui lui est resté de scepticisme. Elle montre déja combien il s’est témérairement avancé en récusant la raison, puisque dès le premier pas, il est obligé de s’appuyer sur elle. La suite des Méditations contient au reste bien d’autres exceptions au doute universel. Non-seulement les principes nécessaires, lois de la raison, mais les lois
DESCARTES. 161 du raisonnement sont sans cesse employées par Descartes comme instruments légitimes de certitude. Sa métaphysique suppose la logique dont il ne parle pas.'Il a eu tort de ne pas faire de réserve en faveur des facultés dont il accepte ensuite le témoignage. Cette faute est la faute constante et inévitable du scepticisme; et elle en est en même temps la réfutation. Elle est cependant moins grave chez Descartes, parce que son scepticisme n’est que supposé : c’est une méthode, non une doctrine. Lui- ‘même aurait à la première sommation concédé l’autorité de la raison. Nous avons vu qu’il revient plu-
‘sieurs fois à la /wmière naturelle, comme à une autorité supérieure à toute objection. Mais nul doute qu'il n’y ait omission ou inconséquence dans sa démonstration. Et son exemple a porté de mauvais
fruits; Descartes a prêté des armes au scepticisme. Nos facultés ne sont dans la réalité que les attributs
du moi, que le moi considéré dans ses diverses manières d'opérer. On ne peut scinder la foi qui lui est due, ni le récuser comme raisonnable ou sensible, sans ébranler l'autorité de la conscience elle-même.
Pour ceux qui ne croient qu’au moi en tant qu'il s’atteste lui-même, il devient très-difficile d’assurer l'existence de ce qui n’est pas le moi, et s’ils ne tombent pas dans le scepticisme absolu, ils n'évi-
tent pas l’idéalisme.
- II. Une autre erreur propre à Descartes ; MAIS moins contagieuse , et qui n'a eu de conséquence que pour isa a besoin d'être relevée; car clie est cause de la faiblesse et de la confusion de plusieurs
de ses démonstrations. Elle ns dans sa doctrine de l’idée. | OL | 19” Hit
Le sens commun ne voit dans ce monde que des êtres pensants et des êtres auxquels on pense. L’esprit connaît les objets, il les concoit , il se les représente, il en juge; les objets, en tant qu’ils sont pensés, sont des idées. Mais les idées n'existent pas par elles-mêmes ; elles n’ont aucune forme; elles ne sont que des manières de considérer ou de désigner , soit les objets comme pensés, soit l'esprit comme pensant aux objets. Les idées n’ont pas plus d'existence substantielle que les facultés. Maintenant, comment s’opère le commerce entre l'esprit et les objets ? La difficulté ou plutôt l'impossibilité d'expliquer ce fait mystérieux, a donné naissance à mille inventions systématiques.
Il est évident qu’une de ces inventions systématiques préoccupe Descartes, et lui fait oublier ou méconnaître la réalité, telle que nous venons de la décrire. I croit ou paraît croire que les idées sont quelque chose, indépendamment de l'esprit, et qu'elles lui arrivent, pour ainsi dire, comme des émanations des corps, comparables aux rayons lumineux, aux particules odorantes qui viennent du déhors toucher la surface nerveuse. Les idées, plus subtiles ; pénètrent plus insensiblement encore à travers nos organés jusqu’au cerveau, et du cerveau jusqu’à lesprit. Sont-ce précisément des êtres, ou n’y a-t-il dans tout cela qu’une succession de modifications ou de mouvements? Là-:dessus Descartes n'est pas net, et dans ce système, nous croyons im-
DESCARTES. 163 possible de l'être. Toujours est-il qu’il réparde les idées comme les effets directs des objets ; toujours est-il qu’au lieu de les considérer comme les produits, ou, si l’on veut , comme les opérations d’une faculté de l'esprit, il place la faculté des idées plutôt dans les objéts que dans l'esprit même. Il y a, dit-il, entre le moi et les objets, «une faculté « de produire des idées. Cette faculté active ne peut « être en moi’. » Enfin, il semble borner dans Ia production des idées l'esprit à un rôle passif ; il le place à l'égard du monde extérieur, à peu près dans la relation du miroir à la lumière. Je n’examine point si d’autres parties du système de Descartes ne Sont pas en contradiction avec cette théorie, si toutes ses expressions s’y rapportent exactement. Je dis seulement que son esprit est visiblement engagé , au moins par le langage, dans cette vieille Opinion de l'École, qui attribuait les idées aux espèces sensibles, aux effluves des objets matériels *. Cette opinion devait conduire un esprit bien fait à la doctrine des idées innées ; car comment expliquer autrement l’origine de celles de nos idées qui ne peuvent en au-
* Descartes, Méditation V1, T.1, p. 535, etc.
? Îlest vrai cependant qu’il n’admet plus ces espèces sensibles ou intentionnelles ; sortant des objets, voltigeantes par l'air, pour passer jusqu’à l'œil; et parfois, notamment dans sa Reponse aux sixièmes objections contre les Méditations ($. IX), il décrit avec plus de justesse ce qu’on peut savoir de l’action dés objets sur les organes; il la réduit à un mouvement excité dans ceux-ci, lequel excite un mouvement dans le cerveau; et l'esprit s’ex ressent, en vertu de son intime conjonction avec le cerveau. Descartes n’aurait pas dû perdre de vue les conséquences de l’exposition du
phénomène de perception contenue dans ce passage. |
cune manière être rapportées aux émanations a placés à la portée de notre sensibilité nerveuse, telles que l’idée de Dieu, et d’autres analogues ? st Mais il restait de la théorie générale, que les idées, même innées, étaient des effets positifs, matériels ou peu s’en faut, de causes extérieures. De là tous les raisonnements de Descartes sur l'entité, qui se retrouve dans l’idée comme dans l’objet qu’elle représente, sur cette réalité que l’objet communique à l’idée, sur la réalité éminente ou formelle, sur la réalité objective, qui est d'autant plus grande dans l'idée qu'il y a plus de réalité, et, pour ainsi dire, plus d’être dans l’objet. De là, enfin, toutes ces argumentations qui prouvent l'existence par l'idée, et qui supposent une analogie de nature entre l’une et l'autre, comme entre la cause et l'effet; tous raisonnements qui ne nous semblent peu concluants et souvent même peu intelligibles que parce que nous . ne nous replaçons pas dans cette théorie à demi scholastique, d’où l'esprit de Descartes n'était pas entièrement sorti. | Cette théorie explique la séduction qu’exerce sur sa raison la démonstration de l'existence de Dieu, fondée sur ce que la perfection étant un des éléments de l’idée de la Divinité, l'existence qui est un des éléments de la perfection, ne peut manquer a la Divinité même. On s’est étonné que cet argument eût paru démonstratif; mais ne recevait-1l pas quelque force de cette opinion que la cause d’une idée était son objet, et que l’objet devait par conséquent contenir tout ce que contenait l'idée, comme la cause doit contenir, et même à un plus haut degré,
DESCARTES. 165 les éléments de son effet? On oppose à Descartes que les conceptions de l’esprit ne peuvent être la loi des choses. Mais dans sa théorie, ce sont bien plutôt les choses qui sont la loi des conceptions de l'esprit, et nos idées ne sont + le moule, mais l'empreinte des réalités.
Il n’est pas nécessaire de réfuter en forme cette théorie; du premier coup d’œil, elle se reconnait pour une hypothèse, et comme cette hypothèse, qui, d’ailleurs , n’explique rien, et laisse le mystère de la communication des esprits avec les corps aussi obscur qu’elle l’a trouvé, encourt elle-même les difficultés les plus graves, elle ne s’est pas soutenue dans la science. Je la crois condamnée sans retour. Mais il fallait la connaître pour bien entendre Des-
cartes, et l’on en trouve des traces dans les ouvrages épis de presque tous ses contemporains.
Elle ne subsiste plus aujourd’hui que par deux conséquences éloignées ; l’une est la théorie de l’idée, selon l’école de Locke, et l’autre est la physiologie appliquée à l'esprit humain :.
Quant à la démonstration de l’existence de Dieu, privée de l’appui apparent de l’hypothèse en question, elle se réduit à une confusion entre la conception et la connaissance. Descartes a cru que l’une supposait comme l’autre la réalité. Cette démonstration se trouve, au reste, presque mot pour mot dans saint Thomas, qui se fait lui-même une objection qui la renverse : « Posé, dit-il, que chacun entende « que par ce nom Dieu il est signifié ce qui est tel
* Voyez plus bas les Essais TITet VIT.
« que rien de plus grand ne peut être conçu',uilne « s'ensuit pas pour cela qu’on entende que la chose « qui est signifiée par cemot soit dans la nature, mais « seulement dans l'appréhension de l’entendement. :« Et on ne peut pas direqu’elle soit en effet, sion ne « demeure d'accord qu’il ya en effet quelque chose tel « que rien de plus grand.ne peut être concu : ceque « ceux-là nient positivement, qui disent qu'il n’y « a point de Dieu. D'où je réponds, aussi en peu de « paroles, ajoute le théologien à qui nous emprun- « tons celte citation, encore que l’on demeure d’ac- «cord que l'être souverainement parfait par son «propre nom emporte l'existence, néanmoins, 1l « ne s'ensuit pas que cette même existence sait dans « la nature actuellement quelque chose, mais seu- « lement qu'avec le concept on la notion de l’étre «souverainement parfait, celle de l'existence est «-inséparablement conjointe. » À cela Descartes ne peut répondre qu’une chose, c’est qu’en l’idée de Dieu l'existence appartient à l'essence, et que Dieu ne peut être conçu qu’existant, ce qui est toujours décider la question par la question”.
En résumé, dans l’ensemble des PUGUVES que Des-
; Cest la définition qui tient, dans saint Tone, la place de V'Étre souverainement parfait de Descartes. ÉREL n'indique pas s’il a trouvé ou emprunté la preuve de l'existence. de Dieu que l’on examipe ici. Il est certain qu ’elle avait été développée avant lui par
saint Thomas, et avant saint Thomas par saint Anselme, qui, diton, la devait N saint Augustin. Cependant saint Anselme la donne comme sienne. De son temps même, elle fut contredite. Ses œuvres en contiennent une réfatation remarquable par Gaunilon.
* Objection faite par M. Caterus, théologien des Pays-Bas, sur les Médiations M, V et VI, et Réponse de Don tes, T.T, p*365 et 588.
DESCARTES. 167 cartes donne de l’existence de Dieu, ce qu’il y a de vrai, c’est qu'uneexpérience constante, un penchant naturel, un instinct irrésistible nous induisant à penser que toutes les notions communes et essentielles de l'esprit humain se rapportent à quelque chose de réel et d’absolu, la présence de l’idée d’un être souverainement parfait ; mfini, nécessaire , dans tous les esprits de tous les temps, permet de conclure qu'il doit exister un être en possession de ces attributs; la connaissance en général prouve le connu. Ce n’est point là une démonstration proprement dite, mais c’est-une proposition raisonnable, qu’il est possible d'amener à un assez haut degré de force et d'évidence. |
Nous bornons à ces observations la conclusion de notre exposé du cartésianisme’, Elles rendent suffisamment manifeste , |
1°. Que Descartes n’a pas convenablement motivé, ‘soit la préférence qu’il accorde à la conscience sur nos autres facultés , soit la défiance qu’il oppose à ces mêmes facultés ;
2%, Qu'il a affaibli les ressorts dis la certitude, et particulièrement de celle du monde extérieur, et qu'il a servi la cause, soit du scepticisme, soit de J'idéalisme;
3°, Qu'il a méconnu l'autorité et l’origine de certains principes de la raison, bien qu'il s’en soit servi; ou que s'il en a connu toute la force, il a négligé de les sauver des atteintes de son doute uni-
* Voyez le début de l'Fssai sur l'Idéologie, et la critique détaillée du scepticisme de Descartes, par M. Royer -Collard ; OEuvres de Reid, traduites par M. Jouflroy, T. III.
versel , et les a ainsi admis sans titres dans sa-doctrine, quand plus tard il a été obligé de les employer; à, af 44 ARMAND tre à 21 1 4°. Que son analyse, soit des notions communes, soit des faits primitifs, soit des facultés et de leurs opérations , manque d’exactitude et de précision ; … 5°, Que spécialement dans la théorie de l’idée, il n’a point assez purgé son esprit des hypothèses de la scholastique, et qu'il a donné quelque prétexle au matérialisme, en procédant du dehors au dedans, et en laissant entendre que la matière pouvait être douée d’un pouvoir. occulte d'informer incessam-— ment notre esprit. : IE TES Cette critique n’est pas complète; mais on se rappellera que nous nous sommes proposé d'étudier spécialement dans Descartes, le rénovateur de la philosophie par la méthode. Ainsi, nous ne pouvions , sans sortir du plan, examiner ou même exposer divers points importants de sa doctrine, comme ses idées sur l’union de l’âme et du corps, sur l’âme des bêtes, sur la toute-puissance de Dieu, et d’autres systèmes, qui tous méritent une place dans l’histoire de l’esprit humain. Cependant; tout incomplète qu’elle peut être, notre critique paraîtra sévère après les éloges que nous avons donnés à Descartes. Quant à nous, il nous semble bien facile de concilier notre admiration pour cet esprit si élevé, si hardi , si original, dont les vues d'ensemble sont si droites et si hautes, avec la liberté de remarquer des inexactitudes , des lacunes, un peu de subtilité logique, un reste de la philosophie de l'École, enfin une tendance à l'hypothèse, qui perdit sa physique
DESCARTES. 169 et qui se retrouve dans sa philosophie. Descartes a ouvert une nouvelle et large voie, où il y a place pour tous les systèmes, pour toutes les erreurs ordinaires x l'esprit humain. On s’est beaucoup égaré sur sés traces, il importe donc de signaler les écueils dont il a semé sa propre route. Certes, nous sommes moins sévère pour lui que ne l’a été la philosophie du xvin° siècle; malgré quelques erreurs, toutes dignes pourtant d’un esprit du premier ordre, malgré ce mélange de lumière et d'ombre que le génie humain présente toujours aux yeux même des générations qu’il guide, une admiration reconnaissante reste due au père de toutes nos philosophies ; au créateur de la science de la pensée.
Ce n’est pas nous qui lui décernons ce titre; ce sont les chefs d’une école sévère pour ses doctrines, juge inflexible des conséquences qu’elle impute au principe même de la philosophie moderne. Toujours isolés du reste du monde, on n’ignore pas combien peu les compatriotes de Bacon et de Newton savent reconnaître qu’ils doivent quelque chose aux écrivains du Continent. Toutefois, les fondateurs de l’école écossaise ont été plus justes pour notre Descartes. Il fut /e père, dit Dugald Stewart, de la philosophie expérimentale de l'esprit humain, le père de la véritable métaphysique". |
Mais un caractère éminent nous frappe, dans le génie de Descartes. Avant lui, les textes étaient le
"; Histoire des sciences métaphysiques, T: I, part. 1, chap. IT, sect. 1, p. 178 et 217. Voyez aussi Rem, OEuvres compl., T. IT, Essai IT, chap. VIIT; ainsi que l'excellent article de M. Hallam sur Descartes, dans son Histoire de la littérature, ©. II, chap. IL.
ee a
principal fondement de la science. I les négligea ; 1l faisait profession de ne pouvoir s’instruire ni se convaincre par la lecture’. Avant lui, la méthode syllogistique était la clef de la science. Il la dédaigna, et repoussant foules ces formules comme contraires a son but, il déclara la dialectique vulgaire complétement inutile aux découvertes, La vérité échappe a ces liens, dit-1l*, et il rejeta tout, jusqu'aux souvenirs de la tradition, jusqu'aux leçons de l’expérience. Il les appela des préjugés. Et après avoir jonché le sol autour de lui de tous ces débris, seul et dépouillé, lorsqu'il semblait avoir tout perdu, et qu'en le voyant commencer son œuvre on pouvait lui demander ce qu’il lui restait pour l’entreprendre : Moi, répondit-il, comme Médée, et il s’éleva comme elle vers les cieux sur un char, ouvrage de sa main, traîné par les coursiers que son art avait créés, Cette audace nous semble l'exemple et l’augure du génie des temps modernes, Descartes est comme le type et le précurseur de cette liberté d'examen, dédaigneuse du passé, confiante dans l'avenir, qui plus tard devait aspirer à renouveler le monde comme lui la science. Lisez les aveux ingénus qui précèdent dans ie Discours sur la Méthode l'exposition de ses principes. Les sciences lui paraissent avant lui comme « ces anciennes cités qui, n’ayant « été au,commencement que des bourgades, sont « devenues, par succession de temps, de grandes « villes. Elles sont ordinairement si mal compassées
* Passage de Descartes rapporté par M. Hallam , oc. cit. P. 192 de la traduction.
* Règles pour la direction de l'esprit; Règle X, T. XI.
DESCARTES. | 171 «au prix de ces places régulières qu'un ingénieur « trace a sa fantaisie dans une plaine! Les bâti- « ments qu'un seul architecte a entrepris et achevés « ont coutume d’être plus beaux et mieux ordonnés, « que ceux que plusieurs ont tâché de raccommo- « der en faisant servir de vieilles murailles qui avaient « été bâties à d’autres fins". » Telle est donc la pensée de cet homme qui semble modeste et recueilli, tout raser, tout reconstruire, et faire seul mieux que les siècles. Ne reconnait-on pas là un esprit qui se perpétuera parmi nous, et Descartes, malgré la simplicité de son langage, la gravité de son attitude, n'est-il pas fait pour être placé à l'origine de ces générations de douteurs qui, plus tard et sous des formes diverses, associeront encore ces deux mots chers à la France : Philosophie et Révolution ?
ÿ Méthode, part. un, T.T.
“ESSAR ME : » «mi