ÊT ESSAI TL
duit dans le langage et dans les manières, même dans les procédés de Pesprit; que le‘drame et le roman, qui ne s’attachent qu'aux formes, cherchent là un contraste satirique; il est trop vrai , et pour en douter il faudrait fermer les yeux. Assurément la théorié n’est pas la pratique ; l’une et l’autre ne s’expriment pas de même; le point de vue de la vie réelle est autre que celui & la vie contemplative. Mais une différence ne constitue pas une opposition; deux points de vue ne supposent pas deux objets, tout au contraire. Positive ou spéculative, la vieest toujours. la vie; pratique ou théorique, la raison est toujours la raison. Les philosophes, après tout, ne sont pas plus que des hommes, et les ignorants ne sont pas moins : la raison est la même chez tous, en tant qu'elle se compose ou se sert des mêmes facultés, et la vérité ne change pas, en ce sens qu’elle ne peut résulter .et etre du mode d'observation dont elle est l’objet. La philosophie se donne pour la, science de la raison, ou tout au moins pour la recherche de la vérité. Le bon sens ne se eroit ni l’opposé de la raison, ni étranger à la vérité. Si donc la philosophie est aussi fréquemment en lutte avec le bon sens , il est vraisemblable que l’une ou l’autre se trompe , et peut-être l’une et l’autre. Mais comme il est bon d’humilier les superbes, donnons aujourd’hui tort à la philosophie, et mesurons notre sévérité à ses prétentions. Elle qui sait tout, comment ne sait-elle pas persuader? Est-elle excusable de fournir un avantage contre elle, non-seulement aux gens sensés, mais encore aux ignorants et aux sots? Si elle est une puissance, EtLaS pas son de-
REID. 175 voir que de faire au moins reconnaître , sinon respecter son droit? Si, comme elle en prend le nom, elle est l'aristocratie de l'esprit humain, ignore-t-elle qu'aucune aristocratie n’ést légitime si elle n’est honorée, et ne peut se soutenir sans donner d’autres preuves de noblesse que des prétentions ou des titres? PR
Se défendra-t-elle en alléouant la duretédes esprits, la légèreté du public, et l’insurmontable difficulté des questions, et l'obscurité nécessaire du langage ? ce sont des inconvénients réels, et dont quiconque réfléchit et surtout écrit, n’a pas médiocrement souffert. Mais je n’y vois que des motifs pour être malaisément compris, ou rarement écouté; ce ne sont pas des raisons suflisantes pour apprêter à rire. Rien là n’oblige les doutes de la philosophie à paraître des extravagances, ni ses découvertes des rêveries. |
Prenez quelqu'un dans la foule , contez au premier venu qu'il y a des hommes d’esprit qui s’inquiètent très-sérieusement d'avérer si les corps existent : il lèvera les épaules, et demandera si vous plaisante. Changez desujet,et dites-lui que, selon de très-habiles gens, il n’est nullement certain, quand son pied est trop serré, que ce soit sa chatssure qui le gêne, parce que rien ne démontre qu'un fait provienne d’un fait, ni que l’un soit l'effet, et l’autre la cause : il continuera de vous croire tant soit peu railleur, et n’en dénouera pas moins sa chaussure. Sans vous décourager par ce mauvais succès , tentez de l’intéresser à la sollicitude de ces rares génies'qui se tourmentent studieusement de la question de savoir si
Von peut être certain d’un fait -quelconque,.et s’il existe, pour les sens et la raison, telle chose que l'évidence : il demandera dans quel pays vivent ces fous-là, afin de prendre soin.de n’avoir aucune affaire avec eux. | | | sine Vous consolerez-vous en disant, que peu importe, que les maîtres peuvent se passer de disciples, qu'il n’est pas plus nécessaire que les hommes soient tous métaphysiciens que tous orientalistes, et que la ‘science n’est point pour le peuple ? Il y aura du vrai dans ces paroles ; mais toutefois prenez garde : quelque hérissée, quelque ténébreuse que soit votre science , ‘elle n’est rien moins qu'une science oc- ‘culte; aucune ne s'attache à des objets plus communs, plus rapprochés, plus familiers ; les objets même des sciences physiques se signalent moins fré- -quemment à notre attention, et nous serrent de moins près que ceux de la philosophie. L’artisan profite en toute ignorance des lois de la géométrie et de la physique; il les applique le plus souvent sans les connaître; sa science est tout empirisme ; mais la philosophie, tout être intelligent en possède les principales idées et les règles fondamentales, quoiqu’il ne sache pas toujours les distinguer ni les nommer. La connaissance qu’il en a, pour n'être pas analytique, nous paraît loin d’être purement expérimentale. Elle est, si l’on veut, naturelle et implicite ; mais elle esten lui, elle vient de lu, et la preuve enest que, pour l’'apprendre méthodiquement, iln’a qu’à rentrer en lui-même. Dès qu’il s'élève au-dessus de l'abrutissement d’un travail manuel et continu , le nombre des notions dont il a disunctement
REID. 177 conscience, s'accroît en proportion considérable, L'homme ignorant, mais sensé, a comme le philosophe les idées d'espace et de durée, de cause et d'effet, de substance et de qualité, et, pour tout dire, de corps et d’âme, de monde et de Dieu. Et non-seulement il a ces idées, mais il en sait quelque chose ; il répond à ces mots, et les comprend ou pense comprendre. Il a donc part dans Ja philosophie ; il s’assimile au philosophe pour les facultés, les opérations, les idées ; et par conséquent le philosophe est tenu de se mettre en toutes ces choses d'accord avec lui, ou de prétendre que sur toutes, la multitude (savoir le genre humain , moins le philosophe ) est dans une profonde ignorance ou dans une complète illusion : ce qui serait prétendre que l’homme ne sait rien de lui-même; ce qui serait prétendre qu’il ignore ce qui lui sert à savoir tout le reste, et qu'il déraisonne sur tous les points sans lesquels tout raisonnement lui est impossible. Ce serait soutenir qu’à la lettre l’homme ne sait pas ce qu’il dit. Comment pourrait-il jamais l’apprendre? De l’homme: ainsi fait comment faire jamais un philosophe ? probablement aux mêmes conditions.
La philosophie n'a donc qu’une ressource, c’est de n’admettre entre elle et le sens commun qu’une différence de degré , et de se réduire à savoir mieux que le genre humain ce qu’il sait, peut-être à savoir un peu plus qu’il ne sait. Sa prétention serait haute encore, mais elle se pourrait souffrir. Ce ne serait, après tout, que la prétention de l’étude contre l’ignorance, de la méditation contre l’irréflexion. Elle peut être fondée et légitime; mais elle est loin de suf-
178 ESSAI Il.
fire pour expliquer les hostilités qui éclatent souvent entre la philosophie et le sens commun, encore moins l’infériorité où l’une se trouve placée , quand elle comparaît devant l'autre. Tout au contraire, ceci suppose entire les deux termes un rapport tel que la philosophie corresponde au sens commun tout en lexcédant, qu'elle le surpasse sans le violenter, tandis qu’il la suit sans l’atteindre , et tombe d'accord avec elle sur tout ce qui les intéresse également. D’après cette idée, le cercle du sens commun est, pour ainsi dire, inscrit au cercle de la philosophie, et l’une n’est hors de l’autre qu’en tant qu’elle le déborde. Ainsi , l’une et l’autre se répondent et se confirment mutuellement. À leur origine, l’une et l’autre ne se distinguent pas. Mais nous l'avons vu, ce rapprochement n’est encore que l'utopie des amis de la philosophie.
On ne peut raisonnablement exiger que ce soit le sens commun qui se mette à l'unisson de la philosophie. D'abord, il serait passablement plaisant de voir le public, se conformant aux caprices de la théorie, obéir à des hypothèses et se conduire par des systèmes. Se figure-t-on la société prenant à la lettre le matérialisme , l’idéalisme ou le scepticisme , c'est-à-dire vivant comme s’il n'y avait pas d'âme, ou bien comme s'il n’y avait pas de corps, ou bien enfin comme s’il n’y avait rien du tout? Évidemment il faudrait faire violence à l’ordre naturel pour que de propos délibéré l'humanité se réglât sur la philosophie. Qu'est-ce, en effet, que l’humanité telle que nous l’entendons ici ? Il me semble que c’est l'esprit humain. Et la philosophie, qu'est-elle, con-
REID: 179 sidérée dans son objet immédiat, sinon la science de l'esprit humain ? Or, comment se représenter l'esprit humain se soumettant à la philosophie, l’objet se subordonnant à la science? Autant vaudrait assujettir les astres à l'astronomie, mettre la terre aux ordres de Galilée, et commander aux planètes d’attendre la voix de Gopernic pour commencer le cours immuable de leurs révolutions. On sent que ce sont là des jeux d’esprit. Comme l'humanité a précédé les philosophes, la raison préexiste à la science qui la décrit. Les lois qu’elle accomplit, elle les découvre alors qu’elle semble les dicter. Les faits et la logique veulent donc que la philosophie, jusqu’à un certain point, se subordonne à l’humanité. En d’autres termes, la science ne saurait refaire le sens commun. Qu'elle l’éclaire, le développe et l’explique, son ambition peut aller jusque Rà ; mais là aussi s'arrête sa puissance. | Faudra-t-il croire cependant qu’elle ait sans cesse dépassé ses droits et tenté l'impossible? Si l’on ne peut admettre que le genre humain ne sache ce qu’il dit, doit-on supposer que tant d’esprits excellents ou supérieurs n’aient su ce qu’ils faisaient ? Il serait dur de le penser, et hardi de l’affirmer; la chose, toutefois, n’est point absolument impossible. On peut sans examen répondre du genre humain, non se rendre caution des philosophes. Avant de s’engager pour ceux-ci , il faut les interroger, et juger par leurs réponses de la foi qu’ils méritent. Or, c’est précisément cet interrogatoire qui leur est redoutable. Plus il sera fait simplement, plus il risque de les embarrasser, et bien peu de penseurs
seraient en état de répondre sans détour ni remise aux questions que le Bourgeois g gentilhomme fait à son maître de philosophie. La scène du poëte comique nous représente assez bien le sens naïf de l’ignorance s'adressant à l’oracle de la science. Or, nous sommes dans un temps où les oracles ont besoin d’être clairs pour se faire écouter. Notre siècle est à la fois positif et intelligent, pressé et sérieux. Il ne se paie point de mots, se plaît peu dans P abstraction, et. veut être instruit: plutôt qu amusé de paaie Le dédain pédantesque , la fausse dignité de la science ne lui imposent plus. Vainement la phiosophie essaie de se séparer du vulgaire, et montrant les flots qui coulent à ses pieds, |
Se plaint de sa grandeur qui l’attache au rivage ;
elle doit jeter bas tout superbe appareil, et passer le fleuve à la nage, si elle ne veut rester sur le bord Me TDR et délaissée.
Cette nécessité se fait plus que jamais sentir, mais elle n’est pas nouvelle. Avant de rechercher où elle conduit , il est naturel de se demander si déjà elle n'a pas été comprise. S’est-il déjà ouvert une école où le langage ne füt point technique, la méthode
exceptionnelle, les conclusions paradoxales? Y a-til exemple qu’une secte ait tendu de dessein prémédité , ou même ait élé conduite par le raisonnement à conformer sa doctrine aux croyances simples, instinctives, pratiques, du genre humain, en les dégageant de tout préjugé scientifique ou populaire? En un mot, la philosophie s’est elle jamais avisée de faire la science avec le bon sens ? |
REID, 181 Oui, une fois cette tentative a été faite, et non point, comme on pourrait le croire, par ceux qui ont écrit le mot de 2on sens en tête de leurs livres. Cette idée simple , mais hardie par sa nouveauté, est étrangère à ceux qui, malgré le langage, la tradition et la nature , ont prétendu faire de la métaphy- sique une science physique. C’est en Écosse, c’est dans ce-pays longtemps regardé comme la région des nuages, que cette idée si naturelle et si sensée est venue, je dirais presque pour la première fois, a un savant modeste, à un géomètre studieux , à Thomas Reid, enfin. Sa tentative, en effet, est plus neuve qu'il ne semble. Avant lui, quelque brillants que fussent les travaux de la philosophie, quelque certains que fussent plusieurs de ses résultats, jamais elle n’avait suivi avec une fidélité systématique la commune méthode des découvertes. Bacon avait été plus cité qu’obéi. Elle oscillait entre le raisonnement et la sensation , se disant rationnelle ou expérimentale selon qu’elle inclinait vers l’une ou l'autre de ces deux sources de connaissance : double erreur, car ce n’est ni par l'observation externe, ni par la logique, que se reconnaissent et se constatent les faits fondamentaux de la philosophie. Aussi, l’hypothèse tenait-elle une grande place dans les meilleurs systèmes.
C’était donc sortir des anciennes voies que de proclamer pour but à la fois, et pour méthode exclusive, l'étude attentive des faits de conscience, c’est-à-dire l'observation interne et l’application immédiate de la raison à ces données, c’est-à-dire l'induction.’ C'était, an fond, reprendre l'œuvre
182. ESSAI I. Û annoncée et presque aussitôt abandonnée par le génie aventureux de Descartes, Une telle philosophie courait le risque d’être bornée en étendue comme en hauteur. Mais du moins promettait-elle uné solidité , une simplicité, . une évidence qui la devait rendre tout à fait assortié à l'esprit exigeant de notre époque. Nous pouvons dire d'avance qué tels sont à nos yeux les caractères généraux de la philosophie écossaise.
C'est à Locke que nous devons Reid. Il fut pour Reid ce que la scholastique fut pour Descartes. 11 régnait sans tyrannie, il est vrai, mais sans débat ; dans les écoles de la Grande-Bretagne, lorsque la hardiesse vint au professeur de Glascow de contester son autorité, et de la soumettre à l'examen j'a cette épreuve imprescriptible que prétend décliner toute doctrine réonante. Cet examen produisit une philosophie nouvelle.
Quoique celle de Locke croule aujourd’hui de toutes parts, le fondateur n’en est pas moins un esprit supérieur. Doué de sagacité et d’étendue , il a vu, surtout entrevu beaucoup de choses; il abonde en observations délicates, en raisonnements ingé= njeux. Peu d'hommes ont réfléchi avec plus d’attention, de constance et de fruit. Mais il semble qu'il ait réfléchi sans ordre, et, le dirai-je, au hasard, H change sans cesse de point de vue, et ne paraît pas s’en apercevoir. Il passe insensiblement d’une obserz vation à une hypothèse, et ne parait point faire de différence entre ses démonstrations et ses conjectures. Ce que l'esprit de Locke laisse le plus à désirer, c’est la conséquence et la précision, Aussi son
REID, 183 ouvrage est-il incohérent, et sa philosophie est-elle comme son ouvrage. Il faut se garder, en effet, de penser qu'elle soit exclusive et systématique autant qu’on le croit généralement en France, où l’on juge Locke d’après Gondillac. Esprit plus étroit, mais plus sévère que son maitre, écrivain plus net et plus exäct, Condillac a réduit Locke en l’approfondissant ; il a exprimé de son ouvrage toutes les opinions qui pouvaient se lier et former un corps de doctrine ; il a écarté toutes lesdigréssions qui le rendaient plus obscur et moins incomplet, toutes les contradictions qui prouvaient au moins que Locke voyait quelque chose au delà de ses propres prin cipes ; et, rapetissant le rôle que, dans l’entendement humäin, ce dernier fait jouer à la réflexion auprès de la sensation, il a rendu Locke plus intelligible, plus conséquent, et plus sensualiste qu'il n’était. Cependant les réputations usurpéés sont rarés, et l’on n’a point tort de dire /a philosophie de Locke et de Condillac. Par la direction générale de son livre, par ses principes les plus habituels; par ses doutes téméraires sur la nature de la pensée, Locke est bien chez les modernes le père de la philosophie sensualiste; et il ne lui est pas permis de désavouer la paternité d'Helvétius et de Gabanis:
Cependant le sensualisme ne résultait pas seul de la philosophie de Locke; une même erreur peut pro: duire des erreurs différentes, quelquefois autotiser des erreurs contraires. Ainsi d’une philosophie qui exagère le rôle de la sensation, il était sans doute noturel de conclure la réduction de toute réalité à ce qui est senti ; conclusion qui mène à ne compter
dans l’univers que des corps. Maïs comme la sénsa-
tion prise isolément, dépouillée des croyances na-
tives qui l’accompagnent et la fécondent, ne révèle
rien qu’elle seule, il était possible également, en
suivant Locke, de ne voir dans les objets extérieurs
que la sensation qu’ils occasionnent , d’ébranler leur
existence propre, et d'appuyer le doute le plus hardi
sur l’empirisme le plus humble. Ainsi cette doctrine,
qui sacrifie l'esprit à la sensation, pouvait engendrer également la négation de l'esprit, c’ést le matérialisme; la négation de la matière, c’est l’idéalisme ;
enfn la négation de l'un et de l’autre, la négation
universelle ou le scepticisme. De toutes ces erreurs
la moins déraisonnable semble encore le matérialisme, aussi est-ce l'erreur francaise. L’idéalisme sans scepticisme ou dogmatique d’une part, et de l’autre le scepticisme avec préférence pour le matérialisme,
deux doctrines ou plutôt deux vues subtiles, deux spéculations paradoxales, qui ne pouvaient faire école, sont représentées en Angleterre par deux philosophes sans disciples, Berkeley et Hume. Après Locke, Hume et Berkeley ont donc été les adversaires immédiats de Reid ; et nous verrons bientôt comment il les a combattus. Mais leurs doctrines
étaient peu faites pour le génie anglais, C’est sur le sol germanique que prospèrent ces sortes de spéculations. Ainsi nous ne devrons pas nous étonner si la philosophie écossaise, telle qu'elle est sortie des mains de son créateur, n’a point repoussé d'avance toutes les objections que l'esprit allemand lui pourrait opposer, si même elle parait n'avoir pas toutes
prévues les conséquences extrêmes que tirerait l’es-
RFID." 185 prit français une fois en voie de matérialisme ; mais elle n’en contient pas moins des germes de vérité qu'aucune des philosophies du Continent ne saurait étouffer. On en jugera par l'analyse étendue que nous allons enfin donner du principal ouvrage de Reid".