THÉORIE DE LA PERCEPTION
* Reid est si loin de faire au scepticisme une large part, qu’il ne semble même pas le regarder comme une philosophie sérieuse ; et sans en concevoir aucun souci , raisonnant en fait, et prenant pour point de départ ce qu’il appelle des principes convenus ; il met au rang de ces principes :
: Essais sur des facultés de l'esprit humain, formant les quatre derniers volumes des OEuvres complètes de Thomas Reid, publiées par M. Th. Jouffroy (six vol., 1828-1856). Notre Essai contient une analyse assez complète des sept premiers Essais de Reid, qui renferment à peu près toute sa psychologie et ce qu’on peut appeler sa métaphysique, et qui remplissent les tomes III, IV, et la moitié du T. V deses OEuvres. Nous avons supprimé les citations et les renvois, peu nécessaires lorsqu'il s’agit d’une exposition générale, non d’un examen détaillé. On trouvera une analyse des principes de la philosophie écossaise, sous nne forme plus précise et peut-être plus philosophique que celle de Reid, dans les fragments de M. Royer Collard , que M. Jouffroy a réunis à la suite de sa traduction (T. IT et IV). Dans l'introduction qui la précède, il a résumé de nouveau et jugé définitivement la doctrine. On peut consulter aussi l’exposition critique donnée par M. Cousin (Cours d'Histoire, 1°. de la philosophie moderne, 1816-1817, leçons Q, 11et 12; 2°. de la philosophie morale au xviie siècle, 1819-1820, leçons 7, 8 et 9). C’est là qu’on trouvera tout ce qu'ilest utile de savoir sur l’histoire de la philosophie écossaise, ainsi que dans louvrage de Dugald Stewart, intitulé par le traducteur français : Histoire des sciences métaphysiques ( T. ILE, part. ur, sect. 1v).
186 = ESSAL ir. |
1°. Les ôpérations de l’âme attestées par la con science, genre d’évidence particulier à cet ordre de faits ; Le Fee.
2% La persuasion que toutes les pensées, dont l’homme a conscience ou souvenir, sont celles d’un mème principe qu’il appelle moi ;
5°. La distinction entre toute opération et son objet, en d’autres termés cet axiome : point de con- Maissance sans le connu ; | |
4°, Enfin, les vérités universellement consenties par les savants et lés ignorants, et, ce qui n’en diffère guère, les faits attestés à tout homme raisonnable par les sens, la mémoire, un témoignage digne de foi.
C’est déclarer assez nettement que le doute scientilique l’inquiète peu, et qu'il ne prétend pas séparer à son origine la philosophie du sens commun c'est-à-dire la science du petit nombre de la science du genre humain.
Suivons-le maintenant dans ses recherches, et ne parlons plus que d’après lui,
Quelque familières. que nos soient nos Opérations, la difliculté de les connaître n’est pas médiocre, et les faits les plus voisins de l’âme ne sont pas ceux qu'elle observe le plus tôt. Ces faits sont nombreux ; une habitude invétérée empêche qu'ils ne nous frappent, et notre première attention se doit aux objets extérieurs plus qu'aux opérations qu'ils provoquent. Ce sont eux qui excitent ces passions dont nos facultés conséntent trop souvent à n'être que les instruments. Enfin elle est rare, l’ünion de la sagacité nécessaire pour observer les faits intérieurs avec la précision qu'il faut pour les ex
REID. 187 primer. De là cette marche lente de la science de l'esprit humain, et la smgnlarité comme la multitude
- des erreurs des plus grands philosophes.
Aussi , dès le début, est-on arrêté par la difficulté de trouver üné bonne division de l'esprit humain ; celle de l'entendement et de la volonté n’est bonne que pour l’ordre, car elle est fausse en fait, l’entendement intervient dans la volonté, et réciproque: ment. Celle qui se borne à distinguer la simple appréhension, le jugement et le raisonnement, est pour le moins incomplète, car elle n’offre point de place pour les actes de la conscience, et n’admet point la perception de l'objet par le moyen des sens, laquelle n’est ni une simple appréhension, ni un jugement, ni un raisonnement. Les autres divisions usitées ne supportent pas mieux la critique; par exemple , ili’en est aucune qui comprenne celles de nos opérations qu'on pourrait appeler sociales ou communicatives, telles que l'interrogation, le commandement, la promesse. Ce sont cependant des actes aussi spontanés, aussi naturels, que le jugement ou le raisonnement. Le plüs court et lé plus sage est donc de prendre les faits à mesuré qu'ils se présentent, et de ne point chercher une cotinaissance réelle, mais un ordre d'étude dans la division que l’on adopte.
Les facultés qui s'offrent d’abord sont celles que noùs devons à nos sens. Ici commence une chaîne mystérieuse dont la perception des objets extérieurs est le premier ét le principal anneau. Les chjets éxtérieurs font une certaine impression sur les organes, les nerfs , le cerveau, La nature de cette impression
est prafondémentig ignorée. Ce mot d'i impression Jluimême n’est qu'une M fe ru qui exprime, une hypothèse.
Quoi qu’il en soit, ces impressions sont suivies d'opérations de l esprit, ou, pour parler plus prudemment, d'opérations intérieures; elles en sont suivies, mais elles en demeurent distinctes. C’est une pure supposition que de regarder les unes comme la cause efficiente des autres. Écartons d’abord les nerfs et le cerveau; ne conservons que l’organe du sens. La perception s'opère au moyen des organes ; c’est une vérité d'expérience journalière; c’est une première loi de la nature. L’œil est un instrument naturel, comme le télescope est un organe artificiel. Mais, quoique mon oil soit à moi, d n’est pas plus moi que l’œil d’un autre. Étant portion de matière, ou composé de parties, iln’est point le seul et même être qui perçoit et qui concentre des perceptions diverses. On dit : je vois; nul ne dit : mon œil voit. La perception n’est donc pas dans l'organe.
Pour que l'organe soit modifié de manière à ce que la perception s’accomplisse, il faut qu’il soit mis en contact avec l’objet, soit par une application immédiate, soit par un milieu. Cette nécessité, qui limite de nouveau notre faculté de percevoir, est encore une loi de notre nature.
Une troisième loi se manifeste. L'objet vient de produire un changement dans l’organe; celui-ci en produit un dans le nerf, et le nerf dans le cerveau : nous avons de tout cela des preuves suffisantes. C’est l’ensemble de ces changements que nous venons d’appeler impression. Toute perception est liée à lim
| REID. 189 pression , telle est la loi. Mais cette liaison est-elle une connexion nécessaire? Rien n’oblige ni n’autorise à le supposer. Les impressions correspondent aux objets, les perceptions aux impressions , SOI; le contraire impliquerait que l'instruction fournie par les sens est trompeuse. Or, rien ne donne le droit ni l'envie de le soupconner; une sorte d’instinct l’interdit. Mais au delà d’une simple correspondance entre l'impression et la perception, nous ne pouvons rien affirmer. La coïncidence est constante : qui en doute ? Mais qu’en conclure? Le jour west pas la cause de la nuit, quoique la nuit succède constamment au jour. Hasardant un rapprochement gratuit, direz-vous que tout comme, dans la sensation , une impression s’opère sur le cerveau, ainsi, dans la perception, une impression se fait sur l'esprit? Cette assimilation du physique au moral est un préjugé des plus naturels ; tant qu’elle se borne à figurer le langage, elle peut se tolérer. Sion la présente comme une comparaison , il faut s’en défier. Si on la donne pour représenter les faits au naturel, il faut la proscrire. Ge sera proscrire l’opinion de bien des philosophes. Ne leur en déplaise , lorsque je perçois un mur, ce mur n’agit pas, moi seul j'agis en le percevant. Les corps pour se mouvoir ont besoin d’une force étrangère ; mais pourquoi cette analogie gouvernerait-elle la perception ? S'ilest vrai qu’elle s’opère à la suite d’un mouvement organique, il ne suit pas que ce mouvement soit la force étrangère qui ébranle l'esprit et le met.en jeu. L'esprit, tout nous le représente au contraire comme actif, comme percevant par lui-même dans certaines
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limites et à certaines conditions. L'existence et le rôle de l'impression sensible ne légitiment point d'autres conséquences. ‘ |
On a prétendu cependant en tirer de plus étendnes. On à dit que, puisque l'impression du cerveau instruisait l’âme, des images étaient apparemment produites dans le cerveau, et que l'âme, qui y est présente , les y percevait. Il suit que des objets elle ne connait que les images : ce sont elles que l’on nomme idées. vie AE
Cette théorie des idées est très-ancienne et trèsrépandue. Elle paraît commune à Platon et à Aristote. Les modernes l’ont empruntée à l'antiquité. Tous ont admis des idées, c’est-à-dire des images , c'est-à-dire encore des traces ou empreintes reçues, soit dans le cerveau, soit dans l'âme. Si c’est dans le cerveau, comment l’âme en a-t-elle connaissance ? L'hypothèse, car ce n’est qu’une hypothèse, ne l’explique pas : à quoi donc sert-elle ? Vous direz que l’âme a son siége dans le cerveau. Autre hypothèse destinée à faire jour dans une question inaccessible, et qui tombe devant cette autre question : l'âme a-telleun siége? Abandonnez maintenant les empreintes du .cerveau, puisque aussi bien les physiologistes qui nous en parlent, ne les ont jamais ni montrées, ni vues ; et bornez-vous à admettre des images où empreintes dans l’âme : vous tombez dans le sens de ceux des sensualisles qui croient encore à l'âme. Mais qu'est-ce que ces empreintes? Que vous enseigne ce mot? Je ne concevais déjà pas ce que c'était que l'image d’une couleur dans la nuit du cerveau ; que sera-ce que l'image d’un son, l'empreinte même
ù REID. 191 d'une figure dans la substance insaisissable de l’esprit? Après tout, qu’ai-je à faire de ces mots qui n'ont aucun sens précis? Pourquoi l’âme ne percevrait-elle directement que les images des objets? Pourquoi ne dirais-je pas , avec le langage universel, qu’elle perçoit les objets eux-mêmes ? Je ne le comprends pas sans doute; mais l'hypothèse qu’on veut substituer à cette donnée de l'expérience est encore moins intelligible. Je dis cette donnée de l'expérience, car enfin nous ne voyons pas les objets en nous, mais hors de nous; et si l’on croit un contact immédiat nécessaire à la perception comme à l'impression organique , d’où vient que nous ne percevons pas le cerveau lui-même ? Car dans l’hypothèse, lui seul est en contact avec l'âme.
11 résulte de tout ceci que la perception est un fait aussi incomparable que certain ; les impressions sont établies par des faits empruntés à la physiologie; et, pour le dire en passant, la physiologie, même dans ses efforts les plus sublimes, dans ses perquisitions les plus minutieuses pour supplanter la métaphysique, ne fait jamais qu'approfondir davantage la science du mécanisme des impressions sensibles. Le fait de la perception repose sur une tout autre autorité. Ainsi que les autres opérations de l'esprit, il est révélé par la conscience, non par les sens. Aussi est-il révélé également à tous les hommes ; les philosophes y font attention et réflexion. Voilà toute la différence.
Par l'attention et la réflexion, ils constatent un premier fait, c'est qu'il n’y a point de perception sans une conception ou notion plus ou moins dis-
tincte de l’objet perçu. Nous pouvons concevoir sans percevoir; car, pour agir, l'esprit n’est pas astreint continuellement au joug de ses communications externes ; mais la perception est toujours instructive en un certain degré. A la notion qui l'accompagne, ‘se joint la croyance irrésistible à l'existence de l’objet, à moins que la perception ne soit confuse au point d’être douteuse; car la raison: est juge de la valeur de nos perceptions particulières, quoiqu’elle ne le soit pas de la validité de la perception en général. La perception proprement dite opère de vive force notre conviction , et dépose irrécusablement de la réalité. L'expérience universelle le proclame. Point d'autre exception que l’hallucination , qui est : une maladie , et le scepticisme, qui n’est qu’une spéculation sans autorité. Remarquons encore que cette conviction, fruit de la perception, est immédiate ; elle ne se déduit d’aucun raisonnement. La perception se sert à elle-même de preuve, avantage que n’ont pas toujours les vérités les plus évidentes ; par exemple, les démonstrations mathématiques. Sous ce rapport; la perception est au même rang que les axiomes.
. Quiconque a entendu les leçons du scepticisme, quiconque est familiarisé soit avec les incertitudes du cartésianisme, soit avec les distinctions rigoureuses de la philosophie critique, trouvera sans doute que Reid tranche ici légèrement. une grande question, et qu'une simple sara est bien peu pour confondre les doutes que la dialectique élève sur la vérité de la perception et sur la certitude de sa cause extérieure. Vainement, en effet, sentons-
REID, 193 nous, croyons-nous les objets hors du moi; en percevant l'extérieur, nous ne sortons pas de nousmêmes , nous n'avons conscience que de nos propres modifications. De quelle autorité, à quel titre avancer qu'il y ait quelque chose qui n’est pas nous, là où la conscience manque pour l’attester, là où la dialectique manque pour le démontrer? De quel droit, pour parler comme l'École, du sujet conclure l’objet ?
A cette question Reid et ses interprètes n’ Opposent que 14 esprit général, ou ce qu’ on pourrait appeler le. parti pris de leur philosophie. Elle déclare effectivement s’en tenir à l’observation et rechercher des faits. Or, c’est un fait que toute opération des sens est complexe, et donne à la fois une sensation et une perception , puis un jugement. Vous touchez un corps dur, vous êtes affecté d’une certaine manière : c’est la sensation ; elle est dans ce cas obscure et presque insignifiante ; mais vous constatez avec cette sensation la dureté et l’étendue au dehors : c’est la perception; elle est claireetdistincte. De là vous concluez, sans raisonnement, sans comparaison d'idées, qu'il y a quelque chose d'extérieur qui résiste. Ces trois choses sont des faits, des faits qu’on ne doit pas confondre. Qui les confond, qui ne voit là qu’une sensation pure et simple, comme Va fait Condillac, infirme toute notre connaissance, dore un démenti à l'esprit humain ; car nos sensations n'étant que nos manières d’être, si la perception du dehors n’est pas autre chose que la sensation, le dehors, c’est nous-mêmes différemment modifiés ;
le dehors, c’est le derlans ; Ja réalité extérieure’ s'Cva- 1. 13
nouit, et avec cette théorie disparait la persuasion du genre humain qu’il y a un univers absolu. Le Ainsi , le sensualisme rend tout incertain ; toutes choses avec lui flottent sur cette mer changeante de nos modifications éventuelles; et de même qu’appliqué à l'existence des corps, il la rend problématique, appliqué à la morale, il doit la transporter tout entière dans le sentiment, et lui enlever toute base en ébranlant la réalité absolue de son principe. La négation du bien et du mal en eux-mêmes est une conséquence naturelle de la philosophie de la sensation. :
Cette réponse est une arme qui peut tuer le sensualisme; elle ne fait que blesser le scepticisme. Peut-être l’atteindrait-on plus sûrement en lui demandant compte de son objection même. Cette objection suppose qu'il n’y a de certitude que dans la conscience immédiate, «et que la conscience immédiate est circonscrite dans le cercle où l’organe affecté:et le moi modifié communiquent. Mais de quel droit cette supposition ? Est-elle fondée sur la logique? Qu'on cite un syllogisme qui l’établisse. Ges choses-là ne se prouvent par aucune argumentation. Il faut donc appuyer la sppabion sur l’observation. Mais l’observation atteste «és galement la perception €t la sensation ; mais c’est énitattaestt que l’homme est affecté d’une façon quelconque, et qu’il voit à travers la sensation l’objet qui l’affecte. Dans l'opération des sens, il y a une affection, plus une connaissance. Aucune logique ne prouve June ou l’autre de ces deux choses. L'une n’est ni plus miraculeuse, ni plus explicable que l’autre, et
REID* 198 c’est une prétention arbitraire que de donner la sensation pour claire, et la perception pour problématique. Rien, didlement rien ne justifie cette préférence. Si l’on veut des preuves de raisonnement, il faut donc tout nier; la merveille est partout; mais cette merveille est la nature humaine; il faut bien nous y faire.
Le faita paru si puissant à Réf: qu’il s’est, ou peu s’en faut, contenté de let pose Mais est-ce tout que de l’exposer? Interdirons-nous aux philosophes d'en rechercher la cause ou la nature?
Ils n’y consentiraient pas volontiers. De tout temps la question les a préoceupés : c’est celle de la communication de l’intérieur avec l'extérieur. Les plus célèbres paraissent s ’accorder en un point, c’est que les objets extérieurs ne sont pas les objets immédiats de la perception. Suivant eux, nous n’en voyons qu’une image interne. La caverne de Platon est une peinture allégorique de cet état où l’on nous suppose. À ce compte, la vie extérieure n’est qu'une vision. Ce qui prouve que cette idée est au fond des principaux systèmes, c'est que la plupart des philosophes ont admis que l’existence des objets extérieurs avait besoin d’être prouvée. Rien n’est plus bizarre assurément que cette prétendue nécessité. C’est un privilége des savants que d’éprouver de tels embarras ; c’est là une de ces découvertes qui , selon l'expression railleused’un philosophe, soulagent le vulgaire d'une par tie du respect que la philosophie exige de lur.
Ne parlons que des modernes, et commençons par Descartes. Selon field, sa gloire est d'avoir ou-
vert la voie de la vraie méthode philosophique qui consiste à réfléchir sur lés opérations de l'esprit. Mais ilexagéra le principe, ou plutôt il labandonna, lorsqu'il fixa ses regards sur un seul fait, la pensée; je pense, donc je suis. Il vit là, et là seulement toute certitude. C'était nier l'évidence des sens : aussi ne sait-il d'autre preuve du monde matériel que la bonne opinion qu’il a de Dieu, qui n’a pu vouloir nous tromper. Il ne croit pas apparemment que nous percevions les objets mêmes. Et, en effet, les sensations , selon lui, naissent dans l’âme à l’occasion des impressions du cerveau; mais il n’est pas nécessaire que ces impressions ressemblent aucunement aux choses qu’elles manifestent. Cependant il leur donne le nom d'idées. Or, ces idées sont percues , ou sont les occasions de la perception. Si elles sont perçues, nous ne percevons que des images sans ressemblance certaine. Si elles sont les occasions de la perception, qu'est-ce done que nous percevons ? Évidemment, cette doctrine, trop confuse pour un si grand esprit , recèle le scepticisme. En limitant Ha certitude à la pensée, en paraissant tout déduire, jusqu’à l'existence du moi, Descartes a ébranlé toutes les existences qui ne se déduisent pas. Le cartésianisme aboutit à l’égoïsme .
Locke ne croit pas plus que Descartes à la perception des objets extérieurs. Il ne diffère que sur l’origine des idées , qu’il dérive toutes de la sensation ou * On voudra bien se rappeler que c’est Reïd qui nous fait parler... Nous aurions pour notre compte, sur ce point comme sur beaucoup d’autres touchés dans cet Essai, mainte observation à présenter.
Dans le précédent, nous avons dit quelques mots de la théorie des idées de Descartes.
REID,. 197 de la réflexion. Mais il les regarde assez constamment comme les éléments immédiats de nos opérations. Si donc je pense à Alexandre , c’est que j'ai dans mon esprit une image d'Alexandre. Ainsi, la pensée aurait deux objets, Alexandre et l’idée d’Alexandre. Or, la conscience, il faut bien le dire, ne trouve aucune trace de cette duplicité. Si elle existe, si la pensée n’a de prise que sur les idées, que devient l’objet des idées ?
Ce qu'il devient, on va nous le dire : il s’évanouit. Berkeley admettant, sur la parole des philosophes, qu’on ne pouvait penser qu'aux idées, a conclu qu’on ne pouvait croire qu'aux idées. Son unique tort est d’avoir pris pour certitude le préjugé des savants, et pour paradoxe la croyance du genre humain : c’est ainsi qu'il est arrivé à l’idéalisme. On voit que l'idéalisme pouvait se déduire également de Descartes et de Locke. |
Berkeley était religieux. En ruinant l'existence de la matière, il pensait avoir renversé les plus fortes des objections contre l’existence de Dieu, toutes fondées sur les propriétés de la matière. Il ne s’apercevait pas que son argument pouvait se tourner contre toute sorte de substance, et partant contre Dieu, contre l’âme, et réduire ainsi l’ensemble des choses à n’être qu’un néant où surnagent les idées. Un sceptique hardi devait arriver à cette conséquence, et ce sceptique s’est rencontré. Hume divise toutes les perceptions de l'esprit humain en impressions et en idées ; il ne voit rien de plus dans l'univers; l'esprit n’est pas plus certain que la ma-
‘ tière, Voilà l'idéalisme absolu, ou le nihilisme.
198 ESSAI JIT,
C'est le dernier terme où devait toucher la ble sophie moderne; là devait conduire la conséquence dans l'erreur. Il est remarquable que ce dernier terme soit le point de rés de la philosophie allemande. | us:
Reid, que nous n’avons fait que suivre dans cette critique, n'hésite pas à imputer cette longue série d’égarements à la théorie idéale. Dans toute la philosophie moderne, il ne trouve qu’Arnauld qui se soit douté que cette théorie était une représentation arbitraire de ce qui se passe ou parait se passer dans la perception par les sens, et il s’attache à proscrire jusqu’à ce mot d’idée qui a fait une si grande fortune dans la philosophie moderne. Reid a regardé ce point comme sa principale , comme son unique découverte en métaphysique. En convenant qu’il exagère l'erreur qu'il combat, il faut avouer que si, par le mot idée, on cesse d'entendre l'acte de l’esprit lorsqu'il se représente un chjet, et que l’on prétende désigner un fantôme intermédiaire qui existe réellement et se place entre l’objet et la pensée, cette erreur est grosse de toutes les erreurs qu’il lui reproche, et doit infecter de scepticisme ou d'idéalisme tous les systèmes où elle a pénétré. Rap prochez effectivement ces deux propositions : l'homme croit à l'existence des objets, et il n’est en communication-qu'avec les idées des objets. Com. ment lier les deux faits qu’elles expriment? par quel raisonnement? Car, dans ce système, ne percevant pas les objets, 1l nous faut un raisonnement pour déduire leur existence: Comment donc eonclure de l’idée de l’objet à l'existence de l’objet? I
REID, 199 semble que c’est l'original qui doit Leman la copie; la réciproque est absurde.
- L'hypothèse telle quelle est contraire au sentiment universel, à la conviction pratique, puisque assurément tous les hommes croient percevoir les choses mêmes. Il n’y a que des philosophes qui imaginent que le soleil et la lune, qui frappent nos yeux, ne soient pas les astres que la main divine suspendit au firmament le j jour de la création, mais des fantômes intérieurs qui ne brillent que d’une lumière idéale. Étrange hypothèse! le soleil et la lune ne seraient que dans notre esprit; ils auraient commencé d’être lorsque nous les avons aperçus, et ils cesseraient d'exister dès que nous cesserons de les voir! Il faut le croire ainsi pourtant, dès qu’on ne donne pour base à nos connaissances que des sensatioris et des idées, c’est-à-dire l’être sentant et l'être pensant. Nous sommes alors seuls au monde, et le moi n’est que le théâtre d’une perpétuelle fan-
tasmagorie.
Hume et Berkeley sdédiomeiit de la violence que cette hypothèse fait aux habitudes de la raison humaine. A:t-elle du moins des préuves , un molif? Non, elle est gratuite. Locke, qui l’affectionne, n’en apporte ancune preuve, car la difficulté d’ expliquer comment s ‘opère la perception n’en est pas une; un mystèré vaut mieux qu'une absurdité.
Vous demanderez comment l'esprit aurait directement connaissance des objets, et vous direz : « Une « substance vivante n’est capable de perception qu’au « lieu où elle est présente. » Ou bien : «Il ne peut « y avoir de commerce qu entre des êtres de même