‹ Essais de philosophieChapitre 8 sur 28 · ESSAT UT · texte numérisé non relu

ESSAT UT

« nature. » Donc l'âme ne peut être en communication qu’avec des idées; car «la substance pen- « sante leur ést présente dans son sensorium » ; ou bien : «car elle est de même nature que les idées «qui ne sont pas plus des corps que l’âme elle- « même. » be ; : ,

La première objection, qui est de Clarke et qui a tenté Newton , repose elle-même sur la supposition que les propriétés et les opérations de l’âme ne peuventse concevoir que dans les mêmes conditions que celles du monde matériel. Pourquoi l’âme, en effet, ne pourrait-elle percevoir qu’au lieu où elle est présente? Apparemment parce qu'elle ne peut agir qu'au contact. Pourquoi cela? Apparemment parce que l’action physique n’a lieu que de cette manière. L'impulsion nous paraît presque toujours le type de toute action ; mais la perception est une action incomparable. « Il est impossible, dit Clarke, qu’une « chose agisse ou que quelque sujet agisse sur l’âme « dans un lieu où elle n’est pas présente. » Que signifie ce mot agir? est-ce donc l’objet qui agit sur nous? Mais le mur que je vois, le rocher que je regarde, sont parfaitement inactifs. Est-ce l'esprit qui agit sur l’objet ? Mais comment dire que j’agis sur cet arbre quand je le regarde ? Dans la percepton il ne se passe donc aucune action, dans le sens physique attaché à ce mot. RP

De ce que la perception est précédée d’une impression produite sur l'organe par l’objet ou par quelque chose venant de l’objet, et de ce que cette: Impression exige une certaine contiguité, on conclut que la perception ne peut s’opérer qu’au con-

REIDS 201.

tact. Mais d’abord il faudrait prouver que la perception n’est qu'une impression faite sur l'esprit, et cela sans métaphore. Si ce langage n’est point figuré, 1l est clairement inintelligible. Ensuite on demanderait quelle contiguité est possible entre l'esprit et les idées. Ou les idées ne sont que des images matériellement tracées dans le cerveau; et comment l'esprit, qui dans l'hypothèse n’est pas le cerveau lui-même, peut-il être en contact avec les traces cérébrales ? ou les idées sont des images non matérielles (chose d’ail-. leurs peu concevable) ; et quelle contiguité entre deux sortes d'êtres immatériels comme Les idées et l'esprit?

Hume a cru trouver une preuve décisive de l’existence des images dans les changements que les objets visibles subissent à nos yeux. Ces changements, dit-il, nie sont pas réels. Lorsque je m’éloigne d’une tour , elle semble décroître ; or assurément sa hauteur reste la même : donc ce n’est pas elle, c’est son image qui décroit. L’argument prouverait tout le contraire; car si nous ne percevons que des images, il n'y a nulle raison pour que ces images grandissent ou décroissent selon notre position; tandis qu'on peut démontrer les variations de la grandeur apparente d’un objet suivant la distance où 1l est placé. Ge ne sont pas les idées, mais les choses qui sont soumises aux lois dela perspective.

: Vous bornerez-vous à soutenir qu'il ne peut y avoir de communication qu'entre des êtres de même nature. C’est d’abord juger la question par la question. C’est d’ailleurs invoquer sous d’autres mots l’axiome de physique : le semblable ne peut agir que sur le semblable. Où en est la preuve? la preuve du

202 ESSAI III, moins que la proposition soit applicable ? agir, encore une fois, dans le sens d’un agent physique , est un mot qu’il ne faut plus prononcer ici. La difficulté de rendre raison de la perception, c’est-à-dire d’expliquer comment elle s'opère, n’est après tout que la difficulté d'en rendre raison par les lois physiques. Et ces lois elles-mêmes ou plutôt ces phénomènes, en pourriez-vous rendre raison? comment se fait-il qu’un corps agisse sur un autre au contact? vous l’ignorez; pourquoi donc ce fait inexplicable serait-il la clef de la perception ? pourquoi ne serait-elle pas également un fait non moins constant, non moins mystérieux , auquel nulle analogie étrangère n’est applicable, et qui d’ailleurs par cette application n’en deviendrait pas plus clair ? | Cette pensée que nous ajoutons à l’argumentation de Reid sera mise dans tout son jour, lorsque nous chercherons à montrer que toute la philosophie des naturalistes se réduit à prétendre éclaircir ce qu’en métaphysique ils ne comprennent pas, par ce qu’ils ne peuvent expliquer en physique’. : On vient de voir que l'hypothèse des idées ne saurait se soutenir par elle-même, La jugerons-nous par ses conséquences ; destinée à lever des difficultés, elle fait naître une multitude de difficultés nouvelles. Tantôt c’est la place, tantôt c’est l'origine des idées qui devient un épineux problème, Ces idées par lesquelles nous connaissons toutes choses, avec lesquelles nous entretenons le commerce le plus intime, nous demeurent inconnues, etobscurcissent ce

! Voyez l’Essai VII.

REID, 203 que nous sayons le mieux, Car enfin, en quoi le contact avec des êtres représentatifs est-il plus intelligible que la perception à distance, que la pensée des objets disparus, que la conception des objets imaginaires ! ? i dre Enfin la théorie des idées prises substantiellement, n’eût-elle d’autre inconvénient que de condamner la philosophie à la nécessité déplorable de démontrer l'existence du monde matériel, devrait être

‘ Lorsqu'on dit que l’homme ne pense qu'aux idées, et on le dit souvent en philosophie, on dit une chose fausse, si l’on entend qu'il ne pense qu’à des êtres intermédiaires qui se placent entre les choses et lui. Mais cette expression peut avoir un autre sens dont le seul défaut est d’être obscur. Elle peut signifier que l’homme ne pense aux objets que sous la forme que leur impose la constitution de l'intelligence , et non tels que les sens tout seuls les manifestent, abstraction faite de ce que la perception y voit, de ce que conçoit et suppose en eux la raison. Ce qui veut dire que, bien que ce soit à l’occasion des phénomènes externes que nous concevons les qualités, cependant c’est l'application des lois mêmes de la conception aux données de la sensibilité qui nous-révèle ces mêmes qualités. Cette révélation est double, elle atteste à la fois queles objets sont concus et qu'ils sont tels qu'ils sont concus ; elle certifie donc en même temps le sujet et l’objet, le moi et le non-moi. Ainsi ces mots : nous ne pensons qu'aux idées, auraient une signification légitime ; c’est que les objets pensés étant différents des objets sentis, nous pensons à quelque chose de plus que les produits de la sensation ; en d’autres termes, penser est plus que sentir ,'et les sensations pensées sont des idées. Mais dire que les objets pensés diffèrent en plus des objets sentis, ce n’est pas dire qu’ils diffèrent de même des objets réels. Au contraire, c’est par l'intervention de la pensée dans la sensation que nous avons connaissance et garantie de la réalité externe. L'expression ci-dessus reste donc équivaque, peut-être incorrecte, mais, entendue comme nous l'interprétops, elle ne contient plus d’idéalisme. Au reste la difficulté, ainsi que bien d’autres de ce genre, ne peut être levée que par la conciliation de la philosophie écossaise et de la philosophie allemande ; celte conciliation est possible, mais elle n’est point faite.

204. ESSAI III, proscrite ipso facto. La philosophie doit se hâter de rompre avec un système qui lui donne un ridicule, - Ainsi s'expose et se légitime la théorie de la perception, le propre et l'honneur de Pécole écossaise. On doit voir qu’elle comprend bien d’autres théories, et résout ou du moins éclaircit quelques-unes des principales questions de la philosophie. Bien étudiée , elle décide ou conduit à décider la querelle des dhiofég gistes et des idéalistes, des sceptiques et des Aeiaiépaes : des matérialistes et des spiritualistes, Nous ne prétendrons pas que Reid ait définitivement tranché ces grands débats; mais nous croyons qu’il a montré le vrai chemin par où la raison doit les aborder; en d’autres termes, que la psychologie, qu’on accuse d’être si bornée, est la porte d’entrée de toute la philosophie.

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