CONSÉQUENCES DE LA THÉORIE DE LA PERCEPTION
L'examen rapide de quelques-unes des conséquences que Reïd attache à la théorie de la perception, nous en fera mieux connaître encore l’importance et la fécondité,
Il n’est presque aucune perception qui ne soit accompagnée d’une sensation correspondante. Le langage commun confond même l’une avec l'autre, la dtRct on n'étant point utile dans la pratique. Ainsi, le mot odeur désigne à la fois la sensation agréable que donne une rose, et la qualité par laquelle la rose donne cette sensation agréable. Cependant cette qualité n’est point la sensation , elle est l'objet perçu au moyen de la sensation. Lors
- |. RIDE 205 donc que l’on demande si l'odeur est dans la rose ou dans l'être sentant, on abuse d'une équivoque. La sensation est dans ce qui sent, la qualité perçue est dans ce qui est senti. Cette distinction est importante. En effet ; la sensation ne suppose mi la conception ni la croyance de l’objet extérieur ; elle ne suppose que l'être sentant. La perception suppose au contraire tout ce que la sensation ne suppose pas. C’est pour cela que toute doctrine appuyée sur la sensation prête à l’idéalisme , tandis que toute doctrine fondée sur la perception l’exclut. .
Si nous considérons soit nos diverses perceptions , soit leurs objets, nous verrons que les unes et les autres sont loin d’être de même naturé* Qu’estce que la perception ? C’est la sensation vue dans sa cause externe. Quels en sont les principaux objets ? Les causes externes de la sensation ou les qualités des corps. Or, nous pouvons remarquer que parmi ces qualités, il en est dont la perception nous procure une notion directe et distincte, il en est dont nous ne savonsrien, sinon qu’elles nous affectent d’une certaine manière. Les unes nous paraissent ressembler à la réalité, et nous donnent. quelque idée de la manière d’être des objets; les autres ne sont que des pouvoirs de produire en nous certaines modifications. Si, par exemple, je presse très-fortement cette table, ou tout autre corps dur, j'éprouve une certaine douleur ; la douleur n’est qu’une affection de mon âme ; rien dans la table n’y ressemble. Mais, à l’occasion de cette douleur, je perçois la solidité dans l’objet senti, j'y réalise impérieusement cette qualité; j'ai de cette qualité une notion distincte. Si je faire une rose,
206 ESSAI HI. au contraire , elle ne me fait connaitre distinctement que la sensation d’odeur qu’elle me cause. La qualité d'odeur, que je perçois en elle, n’est pour moi que le pouvoir de produire une certaine sensation. Je ne conçois aucune ressemblance entre ce pouvoir et cette sensation. Je ne sais rien de l’odeur de la rosé, sinon que je la sens. De là une distinction importante, souvent abolie, souvent rétablie dans la science, celle des qualités primaires et des qualités secondaires. La classification en est difficile, mais la différence est réelle et grave. Les unes, comme l'étendue , la solidité, etc., ont ce mérite d’être des notions directes , non des sensations, et qui révèlent pourBubport un être extérieur dans lequel elles existent, et qu’elles font connaître. Les autres, au contraire , comme l’odeur, la saveur, etc., ne nous sont connues que par la sensation ; ce sont des notions déduites et non directes, que nous ne concevons jamais nettement. Nous nous entendons trèsbien quand nous disons d’un corps qu’il est étendu; il n’en est pas de même quand nous disons qu'il est odorant. Aussi les qualités primaires sont-elles en général l’objet des sciences exactes, et les qualités secondaires celui des sciences naturelles, Les unes importent davantage à la perception, les autres à la sensation. - ; Cette distinction entre les qualités primaires et les qualités secondaires ou premières et secondes, énoncée en termes généraux, paraît plausible, et se fait admettre assez aisément. Mais pour devenir un principe scientifique, elle aurait besoin d’être plus rigoureusement déterminée, Il faut marquer le carac-
REID.. 207 tère’spécifique qui divise en deux classes les qualités de la matière, et ce caractère deviendra le principe d’un dénombrement des qualités premières.
Au dire de Descartes, la différence éminente entre celles-ci ét les qualités secondes , c’est que la notion des unes est plus claire que celle des autres. Cela est vrai, mais vague, et ne peut servi” de principe de classification. Locke définit les qualités premières celles que l'esprit juge inséparables de chaque partie de la matière, quelque changement qu’elle éprouve. Mais cette différence est celle des qualités nécessaires , ou que l'esprit juge telles, et des qualités contingentes. Or, on conteste que la distinction des qualités premières et des qualités secondes soit identique à celle-là, et l’on cite pour preuve la couleur sans laquelle nous ne pouvons concevoir aucune particule de matière, et que l’on s’accorde à regarder comme une qualité seconde.
Reid admet comme Descartes que la notion des qualités premières est plus distincte et plus claire que celle des qualités secondes ; il ajoute que l’impression que les premières produisent sur nos sens est telle que nous les regardons comme nous faisant connaître quelque chose de ce que les objets sont en eux-mêmes. La notion des qualités secondes au contraire est purement relative$lil n’y avait pas de nez au mode, nous ne nous faisons aucune idée de ce que serait la qualité qui produit la sensation d’odeur. Au contraire la solidité, l’étendue nous paraissent concevables même hors de nous et indépendamment de nous.
. Ainsi la notion des qualités premières est directe,
ce que n’est pas celle, des qualités secondes. Nous ne savons en quoi celles-ci consistent; nous n'en connaissons que leur rapport avec le moi. sentant. De celles-là, au contraire, nous savons en quoi elles consistent, et, bien que la cause nous en soit inconnue, nous ne les confondons pas avec les modifications du sujet qui sent. Par la sensation, nous percevons la figure , la solidité, mais ce ne sont pas des sensations ; ce n’est pas le moi qui est figure ou solidité, tandis que les sensations d’odeur ou de *saveur nous font l'illusion contraire. Aussi pouvonsnous appeler la qualité qui produit la sensation d’odeur , la cause de l'odeur, tandis que nous ne pouvons dire d’aucune qualité qu’elle est. la cause de l’étendue. La cause de l’étendue, c’est l'étendue ellemême. Les premières prouvent l’objet, les secondes témoignent surtout du sujet. Il s’oublie lorsqu'il contemple les premières ; il faut que la sensation qui les accompagne soit très-forte pour obtenir son attention; dans le plus grand nombre des cas, celle-ci se porte immédiatement sur l’objet, et la sensation est réduite à la fonction d’un simple signe.
Sur cette distinction ainsi établie, Reid a fondé
sa classification. Les qualités premières de Locke étaient la solidité, l'étendue, la figure, le mouvement et le repoige nombre. Celles de Reid sont l'étendue, la divisibilité, la figure, le mouvement, la solidité, la dureté, la mollesse et la fluidité?.
* M. Royer Collard a soumis cette liste à une sévère analysé, et l’a réduite à l'étendue et à la solidité. (OEuvres de Reid, T. IT, Fragments theoriques , T. IL, p. 428.) D. Stewart, qui attache une grande importance à la distinction des qualités premières et