LA FORCE, LA VIE, LAME
riques de composition, si heureusement reconnue par les chimistes modernes, proclamée sous l'antique forme de symboles alomistiques, reste encore isolée, indépendante des lois mathématiques du mouvement et de la gravitation (1). »
Seulement, si forte est la tendance vers l'unité, dans le développement de la science, que l'esprit du savant philosophe s'arrête à regret devant de nouveaux principes à reconnaître, et semble toujours espérer que l'ordre nouveau des phénomènes rentrera dans l'unité des principes connus, dès qu'il aura été plus complètement étudié. «Nous sommes encore bien éloignés de l'époque où il sera possible de réduire, par les opérations de la pensée, à l'unité d*un principe rationnel, tout ce que nous apercevons au moyen des sens. La complication des phénomènes et l'étendue immense du Cosmos paraissent s'y opposer; mais, lors même que le problème serait insoluble dans son ensemble, une solution partielle, la tendance vers Tintelligence du Monde, n'en demeure pas moins le but éternel et sublime de toute observation de la Nature (2). » Notre auteur est plus sage; et, devant l'évidence des faits,'il résiste à cette passion de l'unité qui a égaré tant de puissantes intelligences, et mis la philosophie naturelle sur la voie du matérialisme. La solution de continuité (jui marque le passage d'un. ordre de sciences à l'autre ne lui paraît pas une lacune provisoire d'une science incomplète, mais bien une
(1) Cosmos^ t. I, p. 71.
(2) /Wd., p. 74.
fe
barrière infranchissable posée par la nature même des
dlOS6S*
De la chimie à la biologie, le saut est plus sensible encore. Si le chimiste regarde comme chimérique rentrcprise de ramener à un problème de mécanique ordinaire l'explication des phénomènes qu'il étudie et des lois (ju'il constate, le physiologiste trouve bien plus chimérique encore la prétention d'expliquer, par le seul concours des lois de la mécanique et de la chimie, un des phénomènes les plus simples de la vie organiciue, la formation d'une cellule, la production d'un globule du sang, ou, parmi les fonctions plus complexes et qui néanmoins dépendent le plus immédiatement du jeu des actions chimiques, la digestion des aliments, l'assimilation des fluides nourriciers. Encore moins la raison admettra-t-elle que la solution de l'énigme de la génération puisse sortir des formules du géomètre ou du chimiste. A l'apparition des êtres organisés et vivants commence un ordre de phénomènes qui s'accommodent aux grandes lois de l'univers matériel, qui en supposent le concours incessant, mais dont évidemment la conception et l'explication exigent l'intervention de forces ou de principes nouveaux (1).
Si l'on entre dans la distinction des deux règnes qui composent l'ordre entier des phénomènes biologiques, la même solution de continuité s'observe encore. Le contraste est manifeste entre la vie organique, commune aux végétaux et aux animaux, toujours agissante, jamais suspendue,
(() Tomel, chap. 9, § 42S.
L4 FORCE, LA VIE, l'aME. 9S
commençant et finissant la dernière, toujours obscure et sans conscience d'elle-même, et la vie animale, essentiellement irrégulière ou périodique, apparaissant plus tard et finissant plus tôt, se perfectionnant graduellement avec le système d'organes qui y est affecté, dans les diverses espèces de la série animale. La mobilité et l'élévation des phénomènes de la première ressorlent d'autant mieux qu'on les compare à la fixité et à la solidité élémentaire des phénomènes de la seconde. En sorle que la vie animale semble greffée sur la vie végétale, selon l'expression de Linné, si bien expliquée par Bichat. Ce n'est pas seulement l'ordre des phénomènes les plus élevés de la vie animale, tels que la sensation, l'appétit, l'imagination, qui refuse de se laisser expliquer par les principes de la physique et de la chimie; c'est encore l'ordre le plus simple et le plus élémentaire des fonctions animales. Dans le passage d'un règne à l'autre se trouve un hiatus qu'on essayerait vainement de déguiser par les arlifices du langage, ou de voiler sous l'ambiguïté des termes (1).
Enfin le contraste que Bichat a si heureusement marqué entre la vie organique et la vie animale, n'est-il pas également sensible entre celle-ci et la vie intellectuelle, la vie humaine proprement dite? Ici, sans doute, la tentation de ramener un ordre de phénomènes aux principes d'un ordre inférieur fi été plus forte que partout ailleurs. Dans tous les temps, et particulièrement au siècle dernier, l'école sensualiste s'est évertuée à réduire à la sensation les actes et
(«) Tome I, chap. 9, §4 26.
les facultés de la vie intellectuelle, par une série de transformations ingénieuses. Mais ces subtilités d'analyse ont toujours échoué devant la grande et profonde observation des faits, aussi bien que devant le sens pratique de l'Humanité. « Tous les grands peintres de la nature humaine, tous ceux qui Font étudiée dans un but pratique, et par conséquent sans préoccupation des systèmes métaphysiques et des subtilités d'école, n'ont-ils pas vivement exprimé ce dernier contraste que la conscience du genre humain proclame, que le sentiment intérieur indique à l'homme le plus grossier, le moins enclin aux raffinements ou à l'enthousiasme mystique? Ces deux hommes, ou plutôt ces deux vies (quoiqu'elles se pénètrent mutuellement à l'instar des deux vies organique et animale) ne suivent-elles pas des allures différentes; n'ont-elles pas leurs périodes distinctes, d'enfance, de jeunesse, de virilité et de déclin? L'une n'est-elle pas plus élevée dans ses principes et dans ses tendances, l'autre plus fondamentale et plus ï\\c dans ses caractères (1)? » Et si c'était le lieu d'insister sur cette distinction, combien il serait intéressant de faire voir par l'observation que la même loi, déjà constatée par la comparaison de la vie organique et de la vie animale, se retrouve dans le contrasie de la vie animale et de la vie intellectuelle. Ainsi la première qui nous apparaît comme mobile, accidentelle, vraiment supérieure en face de la vie organique, nous semble stable, permanente, inférieure devant la seconde. Nul phénomène de la vie totale n'échappe
(4) Tomel, chap. 9, §127.
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sans doute à l'action des causes physiques, extérieures ou intérieures. Mais un fait certain, c'est que les phénomènes de la vie intellectuelle et humaine^ tels que le sentiment, la volonté, la pensée, y sont beaucoup moins soumis que les phénomènes de la vie animale, tels que la sensation, l'instinct, l'appétit, la mémoire et l'imagination sensible. Et ce n'est pas seulement l'analyse philosophique qui le montre; c'est le bon sens populaire qui l'atteste. Quand on dit que le cœur, que Vesprit ne vieillit point, ou n'entend pas soustraire entièrement à l'action irrésistible de l'âge ou de la maladie ces deux facultés ou ces deux ordres de phénomènes de la vie morale ; mais on veut dire par là que, de toutes nos facultés, celles-là résistent le plus aux influences corporelles. Alors que la mémoire des choses sensibles commence à nous quitter, la mémoire des idées abstraites nous reste, et même devient plus active. L'imagination poétique et métaphysique, qui crée les types et trouve les symboles, conserve et même augmente son activité, quand l'imagination matérielle a perdu toute sa force et toute sa fraîcheur. En un mot, si les facultés animales s'éteignent ou languissent dans l'épuisement ou la faiblesse des sens, les facultés humaines se développent, se raniment, se renouvellent, en puisant à des sources plus pures
et plus hautes.
Jusqu'ici la métaphysique n'est pour rien dans les résultats do l'observation des phénomènes biologiques. Deux vérités en ressortent clairement et demeurent acquises à la science positive, à savoir : !• la classification des phénomènes organiques, sensitifs, intellectuels constituant les
Cjg LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
trois règnes connus sous le nom de règne végétal, règne animal^règne Iwminal ; T l'irréduclibilité absolue des pliénomènes sensilifs aux principes de la vie organique, aussi bien que des phénomènes intellecluels aux principes de la vie animale. Or, le seul énoncé de ces vérités suffit pour réduire à néant tous les systèmes qui ont tenté d'eiïacer la ligne de démarcation posée par la Nature elle-même entre ces divers ordres de phénomènes, ou qui, sans Teffaccr entièrement, ont essayé de ramener ces différences phénomenâtes à l'unité de principe. Il est donc impossible que toute philosophie de la Nature et toute psychologie ne les prennent pas pour base de leurs conceptions et de leurs théories, à moins d'aller se perdre dans les distinctions arbitraires et dans les fausses simplifications où les mots jouent un plus grand rôle que les choses. C'est ce que montre fort bien l'auteur de ce livre, malgré sa réserve excessive en tout ce qui touche aux problèmes métaphysiques. « Dans les temps modernes surtout, l'importance exclusive que Descartes a attachée à la notion métaphysique de substance, ses explications fondées sur la distinction de deux substances dont Tessence consisterait, pour l'une dans rétendue, pour l'autre dans la pensée, ont habitué à considérer comme un préjugé indigne de logiciens rigoureux la distinction entre l'âme sensitive et l'âme raisonnable, distinction si familière aux anciens (i), proclamée par les prc-
(4) «Pythagorasprimum, dcinde Plalo, animum in duas parles divi- 1 dunt, alteram ralionis parlicipem, alteram experlem; in participe ra- , tionis ponunt tranquilUlalem, id est placidam quietamque constanliam : , in illa altéra molus lurbidos, lum iras l»m cupidilatis conlrarios > inimicosque ralioni. " (Cicer. Tusc, iv, 5.)
LA FORCE, LA VIE, l'aME, ^^
miers docteurs du christianisme (l), conservée dans la scolaslique du moyen âge (2), soutenue par Bossuet luimême, tout enclin qu'il était au cartésianisme avec les grands esprits de son siècle; distinction qui n'est autre que celle de la vie animale et de la vie intellectuelle, lorsqu'on
La distinction des trois vies et des trois âmes est le principe fondamental de la psychologie d'Aristole.
(4) « Voyons où est placé le point de réunion de l'homme extérieur et de riiomme intérieur. Tout ce que nous avons dans l'existence de commun avec la brute appartient à l'homme extérieur. En effet, ce n'est pas seulement le corps qu'il faut appeler l'homme extérieur, c'est aussi celle portion de la vie qui soutient l'organisme. Lorsque les images des objets déposées dans la mémoire reviennent par le souveuir, c'est encore un acte qui appartient à l'homme extérieur; et les animaux même peuvent recevoir par les sens l'impression des objets du dehors en garder le souvenir, et entre ces objets rechercher ce qui leur est utile, fuir ce qui leur est déplaisant. Mais noter ces impressions, les retenir non-seulement sous une sensation immédiate, mais en les confiant exprès à la mémoire, et lorsqu'elles commencent à s'effacer par l'oubli les graver de nouveau par le ressouvenir et la réflexion, de sorte que la mémoire ayant d'abord fourni maliêre à la pensée, ensuite la pensée affermisse la mémoire ; se créer enfin une vue fictive des objets en recueillant et en rapprochant de çà et de là ce qui était dispersé et dans cet ensemble discerner le vraiscu)blable du vrai, non pour les choses spirituelles, mais pour les choses matérielles : cette épreuve et toute autre semblable, quoique faite sur des objets sensibles et par l'entremise des sens, ne se fait pas en dehors de la raison cl n'appartient qu'à rtiomme. L'œuvre d'une raison plus haute encore c'est de juger des objets corporels d'après des règles idéales et éternelles. » (Saint Augustin, Traité de la Trinilè, fragment traduit par Al. Villemain dans le Tableau de l'éloquence chrélienne au n" siècle.) Sur ce point comme sur tous les points essentiels de sa psychologie, le docteur chrétien se montre le disciple de Plolin ; mais c'est un disciple plein d'originalité.
(2) C'est la docirinc d'Abaiianl, d'Allicrl le Grand, de saint Thomas et tous les docteurs de la scolaslique sans dislinclion d'école. « L'âme a trois
Qj^ L^^ PIMLOSOPniE ET LES SCIENCES.
écarte loulc hvpothose Iransccndanlc sur rcssence des causes, pour s'en tenir à ce que donne l'observation des
phénomènes (i). »
Ces dernières paroles nous avertissent que Vauteur n entend pas nous ramener, soit à la doctrine péripatéticienne des trois âmes, soit à la doctrine vitalistc de l'école de Montpellier, soit àla doctrine des deux hommes de Maine de Biran. Il laisse à la métaphysique la solution de ces difficiles problèmes, et s'en tient aux résultats de la science positive. Il est certain que ces résultats ont une très-grande portée philosophique et morale par eux-mêmes, abstraction faite de toute conclusion métaphysique. Cela seul suffit déjà, ainsi que nous l'avons dit plus haut, pour ruiner par la base les doctrines philosophiques qui expliquent toute la Nature par les principes de la mécanique et de la géométrie, et les doctrines psychologiques qui expliquent tout rhomme par la sensation. C'est ce que montre M. Cournot, sans dépasser les limites de l'analyse scientifique. « La métaphysique de Descartes n'a pu se soutenir nulle part, comme principedel'interprétation scientifique de la Nature. L'idée de force, bannie de l'école cartésienne, remise en honneur dans la philosophie de Leibnilz, fournissait à
«uissances ou facultés, celle de végéter, celle de sentir, celle de juger. L'âme en exerce une dans les plantes, deux dans les animaux; dans rhomme elle les exerce toutes trois ; elle a le conseil et le jugement avec la végétabiUté et la sensibilité ; c'est ce qu'on appelle la rationalité ou la raison. » (Abailard, Dialect,, par M. de Rémusat, 1. 1, p. 462.) [\] Tomel, chap. 9,§ 127.
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Newton Texplicalion admirable des plus grands phénomènes de l'univers. A l'imitalion de Newton, les géomètres, les |)hysiciens, les chimistes employaient, sous diverses formes, l'idée de force ou d'action à distance; les physiologisles proclamaient la nécessité d'admettre des forces vitales et organiques pour l'explication des phénomènes que présentent les êtres organisés et vivants ; le bon sens répugnait à ce que l'on ne vît dans les animaux que des machines ou des appareils chimiques; il ne devait pas moins répugner, par la même raison, à ce que l'on ne vît dans l'homme intelligent cl moral qu'une machine, une plante, ou un animal de structure plus compliquée, quoiqu'il y ait certainement i\ étudier dans l'homme des phénomènes mécaniques, chimiques, une vie organique servant de soutien à la vie animale sur laquelle vient s'enter la vie intellectuelle et morale. L'absurdité est la même à confondre ou a identifier avec un terme quelconque de la progression hiérarchique tous ceux qui le précèdent ou qui le suivent. On ne réussit ni mieux ni plus mal à tirer de la sensation une idée ou une conception rationnelle, qu'à faire éclore du conflit des actions chimiques le germe d'un arbre ou d'un oiseau, et à faire sortir la sensation de couleur d'un mode d'ébranlement 'du nerf optique. Au lieu du mystère unique de Tunion entre la matière et l'esprit (c'est-à-dire, suivant Descartes, entre l'étendue et la pensée), il faut admettre une succession de mystères, toutes nos explica^ tions scientifiques supposant l'intervention successive et le concours harmonique de forces dont l'essence est impénéirabic, mais dont l'irréductibilité est pour nous la con-
séquence de l'irréductibilité des phénomènes qui en
émanent (1). » ^^^ ^ ,
Les résultats de l'analyse scientifique de 1 homme, tels que les énonce l'auteur du livre, suffîsent.ils également pour réfuter toutes les doctrines morales qui rabaissent la destinée humaine aux satisfactions de la vie animale, et pour établir solidement les vrais principes sur lesquels repose la moralité et la dignité de notre espèce? Sans nier le moins du monde l'importance de telle ou telle solution métaphysique, au point de vue de la destinée complète de l'homme, nous avons toujours pensé que la morale a sa base dans la psychologie, et que toute théorie des devoirs doit être Ibndée sur l'analyse de la nature humaine. Telle nature, telle destinée, telle loi; ces trois mots sont corrélatifs, et dans leur succession logique n'expriment pas moins que le rapport du principe à la conséquence. La loi de l'être humain est écrite dans sa destinée, et sa destinée est écrite dans sa nature. Or, cette nature, si on laisse de côté les mille détails qui la composent, et qu'on s'en tienne aux traits essentiels et vraiment caractéristiques, se résume dans la grande et immortelle distinction des deux ordres de phénomènes, des deux vies, qui correspond à la formule mystique delà chair et de Vesprit, et (lue la langue scienlifique exprime par les termes plus exacts et plus précis de vie animale et de vie humaine. La nature de l'homme est double; mais le rapport entre les deux principes de celle dualité est tel, au témoignage sùrde notre conscience, que
(\) Tomel, chap. 9, § 428.
LA FORCE, LA VIE, l'aME. iOl
Tun est la fin propre de la vie humaine, tandis que l'autre n'en est que le moyen et l'instrument. Cette simple formule suffit à démontrer la supériorité de l'esprit sur la bête, et en même temps à définir le rôle et la fonction propre de chacun de ces principes. Or. toute la morale est là, du moins toute la morale qui se rapporte à notre condition actuelle. Il n'est pas nécessaire d'en savoir davantage pour avoir la raison de la supériorité du sentiment sur l'appétit, de la volonté sur l'instinct, de l'intelligence sur l'imagination, et pour comprendre la loi qui oblige toute conscience humaine à subordonner la brute à l'/iomme. L'analyse psychologique suffit pour tout cela.
Ce n'est pas que nous ayons la même défiance que M. Cournot a l'égard de tout ce qui se rapproche de la spéculation métaphysique. Quand la science positive a reconnu les divers ordres de phénomènes, soit dans la Nature, soit dans l'homme, et qu'elle les a rapportés à leurs causes inconnues, sous les noms de principes ou de forces, tout n'est pas dit. Que sont ces principes ou ces forces ? Faut-il les considérer comme des êtres distincts, ou simplement comme les facultés diverses d'un seul et même être, multiple dans ses facultés, un dans son essence? Ainsi, par exemple, s'il est question de la Vie cosmologique, le Monde n'cst-il que l'infinie variété de ces forces dans lesquelles la science tend à résoudre maintenant la substance dite matérielle; ou bien foutes ces forces ne seraient-elles que les puissances diverses, inégales, irréductibles, d'un Être cosmique, dans l'unité duquel elles conserveraient leur individualité ? S'il est question de la vie psychologifjue,
que faut-il entendre par le mot àmc ? Est-ce un être véritable? Est-ce simplement une faculté à laquelle on ra[)i)orte un ordre distinct de phénomènes? Dans le premier cas, comment concilier celte diversité d'àmes avec l'unité de l'être humain? Dans le second, on supprime la difficulté, mais en supprimant la chose qui y donne lieu. Ccries, eu posant de pareils problèmes, on s'apeivoit qu'on n'est i)lus dans la pleine lumière de la science cl de l'analyse. Mais enfin ce ne sont pas seulement les écoles de mélai^hysique qui s'en soucient; c'est l'Humanité elle-même, sous<piel(pic forme qu'elle ex|)rime son souci, pour ne pas dire son tourment.
Et puis, il ne faut pas croire que la métaphysique soit inutile à la solution des hautes questions de cosmologie générale ou de biologie. Comment s'expliquer, sans ses conceptions, le concours des forces cosmijjues de toule nature et de tout ordre, ainsi que la magnifique harmonie qui en résulte? Qui pourrait soutenir que, parmi les systèmes métaphysiques, il n'en est pas qui liassent mieux comprendre que d'autres la raison de ce concours et de cette harmonie ? Uunité de la vie universelle ne resle-t-elle pas une énigme à jamais inexplicable , dans certain ordre de conceptions , tandis que dans tel autre, cette explication est toute simple? Et , pour ne parler que de la biologie , il est une (juestion qui domine toute la science , et qu'il semble bien difficile de résoudre sans les hautes lumières de la métaphysique. Faut-il regarder les fonctions vitales comme le résultat et l'eftet de l'organisation ? Problème insoluble par la seule méthode biologique. Il n'y a pas moyen de concevoir la vie
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comme antérieure à l'organisation ; car où serait le substratum des forces vitales et plastûiues , tant que l'organisme n'existe pas? D'autre part, il est déraisonnable et contraire à toutes les observations d'admettre que l'organisation produise la vie ; car on distingue nettement les propriétés vitales des tissus d'avec leurs propriétés mécaniques, physiques ou chimiques, lesquelles subsistent après que la vie s'est éteinte. L'étude attentive de l'organisation des êtres vivants [trouve que l'énergie vitale et la force plastique , loin d'attendre pour agir la formation des organes, loin d'être la résultante du concours de forces inorganiques , gouvernent et déterminent au contraire la formation de l'organisme, lequel ne cesse pourtant pas, de son côté, de régler et de modifier , à mesure qu'il se développe , les manifestations de la force plastique et de l'énergie vitale. Ainsi , dans l'être organisé et vivant , l'organisation et la vie jouent simultanément le rôle d'effet et de cause, rôle qui n'a pas d'analogue dans l'ordre des phénomènes purement physiques (i). Ce mystère de la vie fait le désespoir des physiologistes philosophes, et laisse flotter la raison de nos savants entre les deux systèmes opposés de Vorganisme et de X animisme, jusqu'à ce qu'une philosophie supérieure trouve le moyen de concilier ces deux points de vue dans une conception plus large et plus profonde. C'est ce que la métaphysique seule peut faire. Son mérite propre est d'aider à comprendre de pareils mystères qui dépassent les méthodes de la science positive.
(I) Tomcl, chap. 9, §420.
Mais s'il appartient à la métaphysique de résoudre ces problèmes , il n'y a que la science qui puisse en préparer la solution. C'est elle qui , par la simple analyse des fails, réfute les conclusions contraires des organistes cl des ani-misles, et conduit la pensée à la haute lumière qui lui fait voir le mystère de la vie sous son véritable jour. Si M. Cournot croit peu a la métaphysique, en revanche il la sert plus que beaucoup de ses aveugles amis , par les vues de science toute positive qu'il développe sur les êtres vivants, aussi bien que sur les forces générales de la Nature.
l'infini (t ).
Que le lecteur se rassure en entrant avec l'auteur dans une question de métaphysique , et même de théodicée. C'est d'une main discrète que ^1. Cournot va essayer de soulever le voile qui couvre de tels mystères, et sans abandonner un instant la méthode toute scienlilique qui lui a si bien servi jusqu'à présent. D'ailleurs l'infini dont il s'agit ici n'est pas un attribut de Dieu , mais du Monde; il n'est question que de l'infini dans l'espace et dans le temps, de rinfiniment grand et de l'infinimcnl petit. Problème purement cosmologique déjà assez diflicile par lui-même, plus souvent agité que résolu par les écoles de métaphysique
(4) Traité de V enchaînement des idées fondamentales^ I. I, IW. U, chap. <1,§<88.
L'l^FliM. i05
anciennes et modernes, et qui est devenu très-redoutable, depuis que les antinomies de Kant l'ont fait considérer comme insoluble. M. Cournot avait d'abord accepté sur ce point la conclusion de la critique de la raison pure (1). Mais, comme il le dit, « l'infini vaut bien la peine qu'on y regarde de près et qu'on avoue ses méprises. » Kant , de même que Pascal , lui paraît avoir cédé à un goût d'antithèses, à une apparence trompeuse d'analogie ou de symétrie, très-propre à égarer les esprits spéculatifs. En considérant le problème à la lumière des sciences physiques et naturelles , il le trouve susceptible d'une solution positive, au moins en ce qui touche à l'infinité du Monde dans l'espace.
Soumettant le problème complexe de l'Infini à l'analyse, l'auteur le décompose en quatre problèmes qu'il examine successivement: 1" l'infiniment petit dans l'espace; 2Tinfiniment grand dans l'espace; SM'infiniment petit dans le temps; k" l'infiniment grand dans le temps. Et d'abord que faut-il penser de l'infiniment petit ? L'observation nous apprend que la division de la matière peut être poussée jusqu'à un degré qui étonne notre imagination, sans que la raison trouve en cela aucun mystère. Quant à la divisibilité de la matière à l'infini, c'est une vieille question de métaphysique scolastique qui doit être retranchée de la philosophie naturelle. Elle ne se comprend ni dans l'hypothèse des atomes, ni dans celle des forces. Car, avec l'atomisme, la matière ne comporte qu'une division limitée, tandis qu'avec le dyna-
(I) Essai sur les fondmenU de nos connaissances ^ t. I, chap. 10, §U5.
106 LA PUILOSOPHIK ET LES i^CIEKCES.
misme, l'élendue n'étant plus qu'une apparence, il devient oiseux d'examiner si elle peut être divisible à l'infini. Mais là n'est pas l'inlérôl de la question . Il s'agit de savoir si le monde
des phénomènes microscopiques est, sauf la différence det; proportions , le même que celui pour lequel nos yeux ont élé faits, et si vraiment rien ne limite cet emboîtement des mondes les uns dans les autres. Or, celle by[)0thcse, qui ne répugnerait pas à la raison, et à laquelle se prèle l'analogie, la science la démcnl positivement. A chaque échelle de petitesse correspondent des phénomènes d'un ordre particulier. De même qu'on ne voit pas de cristaux gros comme des planètes ou des montagnes ; de même, qiiellc que soit la puissance des microscopes, on ne trouve dans un cristal ou dans une goutte d'eau rien (pii resscnd)le à un système planétaire, pas plus qu'on ne rencontre parmi les végétaux ou les animalcules microscopiques des miniaturesde chênes, de palmiers, d'éléphants ou de baleines. « Les phénomènes d'ondulations lumineuses, les phénomènes capillaires, les phénomènes chimiques ont leurs échelles respectives distinctes, n'empiètent pas les uns sur les autres, ne se reproduisent pas périodiquement à tour de rôle , comme il le faudrait dans l'hypothèse d'un emboîtement indéfini des phénomènes cosmiques. Et la conséquence que la raison doit en tirer , c'est qu'en fait la série est limitée, et (lu'il y a un point de départ, un commencement dans la petitesse, au [)oinl de vue de la structure du Monde et de l'échafaudage des phénomènes cosmiques les uns sur les autres (!).>»
(I) Kssui^ etc., t. 1, liv. Il diap. 1 1, § 1§8.
l'infini. 107
Si l'observation supprime Tinfiniment petit , entendu dans ce sens qui est le seul digne de l'intérêt des savants et des philosophes, elle établit ou tend à établir, au contraire, l'infiniment grand. Selon l'auleur, la raison ne répugne à priori ni à l'infinité du Monde, ni t\ sa limitation dansTespace, telle cpie l'imagination nous la représente. Si la Nature nous avait dérobé îa connaissance des étoiles fixes, la science serait fondée à croire qu'en s'étendant jusqu'aux limites du système solaire, elle embrasse le Monde tout entier. Ce Monde serait donc conçu conune limité à la manière de nos atmosphères planétaires ou de la lumière zodiacale, sans qu'on en put fixer [uécisément la limite. Au delà seraient les solitudes de l'espace, c'est-à-diie rien. Et si l'on demandait pourquoi le système du Monde se trouve en tel lieu de l'espace plutôt qu'en tel autre; comme le centre de l'espace indéfini est partout , ce serait le cas de répondre avec Leibnitz que le lieu du monde limité serait toujours le même, où qu'on le supposât placé. Donc la conception d'un monde Hmité pourrait être naturelle, logique , et n'offrirait ni mystères , ni contradictions à la raison (1).
ÎMais surviennent tout à coup les étonnantes révélations de la science, et voilà que l'infini nous apparaît avec une évidence irrésistible. L'auteur , en parlant de cette subite révolution qui s'opère dans la pensée humaine, ne peut se défendre d'un mouvement d'enthousiasme qui le rend éloquent. « Rendons maintenant à l'homme le magnifique
(\) Essaie tfc, t. I, liv. 11, cliap. H, § 189.
108 LA PHILOSOl'HIK ET LES SCIKNCES.
spectacle du ciel étoile, et armons-le des puissants instruments qui , maniés par des Herschel et des Slruve , ont amené de si admirables découvertes dans le champ des espaces sans fin. Tout prend alors une autre face : noire système solaire n est qu'un atome ; les soleils et les mondes se groupent comme des îles et des archipels dans un océan sans rivage. Des découvertes successives , dans une série que rien ne paraît arrêter, conduisent presque irrésistiblement à raffirmation que la série ne s'arrête jamais, et que le Monde est infini comme l'espace. Mais en quoi cette conclusion choque4-elle la raison ? Notre imagination ne peut pas plus se représenter un monde infini qu'un espace infini ; cela est incontestable ; mais qu'ont de commun les fantômes de l'imagination et les conceptions de la raison ? La raison qui n'éprouve aucun obstacle à concevoir un espace infini, lieu de corps possibles et théâtre de phénomènes physiques possibles, n'éprouve pas plus d'obstacle à admettre la réalisation de toutes ces possibilités , parlout où le témoignage de l'observation , la force des inductions l'obligent à l'admettre. Or, les progrès de l'astronomie stellaire donnent la plus grande force à l'induction qui nous fait croire à l'infinité du Monde dans l'espace (1). »
Voilà, selon Tauteur, comment les progrès de l'astronomie ont permis de résoudre enfin le problème si souvent et si vainement agité de l'infinité du Monde dans l'espace. Sur l'infinité dans le temps, il est tout à la fois plus embarrassé et moins afiirmatif. Ici il lui semble que les rôles de
(I) ^«w», etc.^t, 1, Uv. 11, chap. M, § 190.
l'infixi. 109
la raison et de la science sont intervertis. Tout à l'heure, à propos de l'infinité dans l'espace, M. Cournot ne voyait pas d'obstacle à ce que la raison conçût le monde comme limité. C'était la science qui opposait à cette idée l'autorité de ses observations et do ses inductions. Maintenant , quant à l'infinité dans le temps, il ne pense pas que la raison puisse concevoir le monde comme limité dans le temps, sans se heurter contre un principe de l'esprit humain qui lui fait regarder les lois de la physique comme immuables, la substance des corps comme indestructible, et leurs propriétés fondamentales comme tenant à des caractères indélébiles. En conséquence, sauf la réserve nécessaire en faveur de l'apparition et du développement des espèces vivantes , il semble que tout commencement et toute terminaison des phénomènes cosmiques doivent être placés en dehors des faits naturels.
La science con fi rme-t-elle cette conception a priori de la raison? L'auteur ne le croit pas, du moins en ce qui concerne les sciences cosmologiques. Comme les sciences physiques , telles que la géométrie , la mécanique, la physique proprement dite, la cliimie, la minéralogie, n'ont pour objet essentiel que des propriétés et des lois conçues comme permanentes et indélébiles, elles ne se heurtent contre aucune difficulté d'origine (i). Elles se prêtent donc assez facilement a la conception toute rationnelle de l'éternité du Monde, sans trop se soucier des arguments tirés soit de l'inertie, soit de la contingence de la matière. Si l'on sup-
({) Essui, etc., t. 1, liv. il, chap. 12, M 92.
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\{Q ta PIIILOSOPHIK IT LKS SCIKNCKS.
prime le point de vue cosmique de l'ordre universel , et parliculièremont le speclacle de Torganisalion des cires vivants, ce qui reste du Monde, c'est-à-dire l'ensemble de ses propriétés, de ses forces, de ses lois malliémaliques et physiques ne semble pas devoir éveiller dans la pensée du savant l'idée d'une cause élrangcrc et supérieure, dont l'intervention serait nécessaire. IMais ce grand problème se pose à l'esprit dès qu'on enire dans le groupe des sciences cosmologiques. Si les lois de la physique possèdent en propre le tri[)le caractère de simplicité, de constance, de régularilé, les faits ou les données de la cosmologie tranchent par tous ces cotés avec ces lois. La science nous enseigne que Tordre actuel, constant et périodique, des phénomènes astronomiques, n'a pas toujours subsisté, et que ces phénomènes ont dû être amenés graduellement à cet état de régularilé, de permanence ou de périodicité (1). Ainsi , la surface du globe terrestre offrait encore l'image du chaos que déjà, depuis bien des milliers de siècles, notre système planétaire était constitué dans les conditions de stabilité qui le régissent actuellement ; et il y a apparence que, dans l'immensité des espaces stellaires, se trouvent encore à présent des soleils et des systèmes solaires à l'état d'ébauche.
Donc ici déjà les principes des mathématiques et de la physique ne suffisent pas , à ce qu'il semble , pour une explication complète des phénomènes cosmiques. Dans les parties où le Cosmos est constitué, comme dans le système
A) Esxai, elc , t. 1, liv. ii, cbap 13, Mî^i.
i/iNFiM. m
solaire, ou compren«l (pi'il aille se développant dans un progrès régulier, sous l'action des forces et des lois de la mécanique et de la physique générale. Mais comment at-il pu passer de l'état chaotique à l'état où nous le voyons ? Beaucoup d'hypothèses ont été essayées pour expliquer cette constitution primitive, sans qu'aucune, pas même celle de Laplace, ait paru offrir toutes les conditions d'une théorie vraiment scientifique. « Donc, comme le dit l'auteur, nous ne sommes pas encore autorisés , par l'invention d'une genèse purement mathématique et physique, à bannir Dieu de l'explication du monde physique, comme une hypothèse inutile, selon l'insolente parole qu'on prête à un grand géomètre (i). » Si la simple char[)ente mécanique du Cosmos, si le n)onde désert, aride et silencieux nous parle de Dieu, cpie sera-ce donc quand il s'agira du monde où la vie circule , où l'organisation déploie ses merveilles ? Que de raisons alors à l'appui de la thèse qui invoque un principe de coordination intelligente! Ici M. Cournot n'hésite plus à reconnaître la nécessité des conceptions métaphysiques ou ihéologiques ; et , sans se prononcer absolument pour Tune ou l'autre des deux doctrines auxquelles il ramène toutes ces conceptions, le panthéisme ou le théisme, il s'incline devant la foi générale de THumanité à cette dernière
solution.
Quant au problème de Tinfiniment petit dans le temps , l'auteur le regarde comme d'une solution très-simple qu'il exprime en une phrase. « Nous n'avons pas besoin d'in-
(4) EsMi, etc., t. I, liv. ii, cliap. 4 2, § 159.
venter el d'employer aucun appareil , aucun inslrumenl d^observation, pour comprendre qu'il n'y a pas de mouvement , pas de phénomène physique qui n'ait autant de phases correspondant à autant d'éléments du temps , si petits qu'on les suppose. Voilà pour l'infini en petitesse (1).» L'auteur admet donc cette infinité, en la fondant sur un rapport nécessaire de la réalité phénoménale avec le temps dont les parties peuvent toujours être considérées comme divisibles à l'infini.
On voit tout de suile, par ce court résumé, le fort et le faible de la critique de l'auteur, dans ces questions de haute métaphysique. Sur la question de l'infinité du Monde dans respace, il est certain que les grandes découvertes de l'astronomie moderne ont été une véritable révélation. Il s'était rencontre des métaphysiciens qui , avant ces découvertes , avaient affirmé l'infinité du Monde , an nom de la raison pure. Mais d'abord cette rare affirmation venant de philosophes en assez mauvais renom pour la plupart, n'avait pas prévalu contre le préjugé de l'imagination vulgaire. Or, une conception abstraite, alors môme qu'elle est démontrée rationnellement, et admise par tous les esprits qui entendent la métaphysique , reste un mystère pour ce grossier sens commun qui ne voit clair dans les choses qu'autant qu'elles lui sont représentées par des images. Le dogme de l'infinité du Monde n'est donc devenu populaire qu'à partir du jour où les découvertes de l'astronomie dans le monde stellaire sont venues ouvrir un horizon indéfini à l'imagination hu-
(4) Kssai, €lc , l IJiv. ii, cliap. H, § <£<.
l'infini. ^iâ
maine, et confirmer, par une sorte de démonstration sensible, la démonstration toute métaphysique de la raison pure. Voilà l'avantage de la méthode scientifique , dans le problème qui nous occupe.
Mais cette méthode a en même temps un grave inconvénient sur lequel nous appelons l'attention d'un esprit aussi philosophique que l'auteur. Comment ne s'est-il pas ai^erçu que la question de l'infini est un de ces problèmes qui dépassent la portée de la crili(|ue purement scientifique ? L'astronomie a beau faire avec ses merveilleuses révélations ; elle est impuissante à fournir une solution rigoureuse du problème de l'iniinilé du :\Ionde. Si clic peut reculer indéfiniment les Hmites delà réalité cosmi(iue, elle ne peut démontrer absolument que ces limites n'existent pas. Avant les [)rogrès de l'astronomie, on se faisait du Monde une image étroite et ridicule. Depuis, on s'en fait une image (grandiose et qui confond la pensée vulgaire. Mais entre les deux conceptions astronomiques, l'ancienne cl la nouvelle, il n'y a qu'une différence de degré ; et ce n'est pas cette différence, quelque prodigieuse qu'elle soit, qui pourra jamais combler l'abîme qui sépare l'infiui de l'imagination de l'infini de la raison. L'astronomie a beau compter les milliers, les millions et les milliards de mondes, elle n'atteindra pas le point extrême où la raison pure se porte d'un seul bond. M. Gournot le sent bien. Aussi, dans la solution du problème qu'il essaye par la science positive, ne parle-t-il que d'une induction très-probable fondée sur la grandeur sublime des perspectives astronomiques. Il est vrai .jue ne se confiant pas beaucoup aux révélations de la
Wll l\ PIIILOSOriIlE ET LES SCIENCES.
raison, il trouve celles de la science Irès-suffisanles pour un esprit positif. Mais là est précisément Terreur. La raison nous dit clairement que l'espace vide est un non-sens , du moment qu'on cesse d'y voir une simple propriété géomé- Irique, qu'audelà de l'être il y a, il ne peut y avoir que l'être, qu'ainsi, par de là tous les mondes observés par les astronomes , il y a des mondes, et toujours des mondes , sans que la pensée puisse s'arrêter à une limite quelconque. Or ceci n'est plus une induction fondée sur des analogies plus ou moins concluantes; c'est une conception à priori d'une invincible nécessité. Voilà ce que ne donne pas , ce que ne pourra jamais donner la science.
11 en est de l'éternité comme de l'immensité du Monde. Nous sommes de ceux qui croient l'une aussi nécessaire, aussi rationnellement démontrée que l'autre. Un temps vide de phénomènes n'est pas plus admissible qu'un espace vide de substance, et les deux abstractions correspondantes sont également inintelligibles. Mais que^iue solution qu'on adopte sur la question de savoir si le Monde a ou n'a pas commencé , s'il aura ou n'aura pas de fin , il est évident que ce n'est point la science positive, mais la métaphysique seule qui peut décider la question dans un sens ou dans Vautre. La science n'a réellement de preuves rigoureuses ni pour une solution ni pour une autre, parce que cet ordre d'arguments n'a pas la portée nécessaire ponr atteindre jusqu'aux principes de l'ordre métaphysique. 11 n'en est pas moins curieux et fort instructif de voir comment et pourquoi telle science interrogée par l'auteur, comme la mécanique et la physique générale, ne peut fournir d'inductions
l'infini. ^*^
d'aucune espèce sur l'intervention d'une Cause supérieure, tandis que telle autre science , comme l'histoire naturelle , se prêle si naturellement aux considérations qui ont pour objet d'établir l'existence d'un pareil Principe. En tout cas, c'est arriver à un résultat d'un grand intérêt que de montrer que la science positive, la science mathématique surtout, qui aime à se passer de la théologie, comme le disait un de ses plus illustres organes, n'est nullement en mesure jusqu'ici de justifier sa confiance en ses seules lumières , dans un ordre de questions où elle se croirait volontiers
compétente.
Enfin, quant au problème des infiniment petits, l'auteur nous fait voir, la science à la main, que rien ne confirme, que tout infirme au contraire la thèse fort brillante , mais fort peu solide, qui prête à la Nature les mômes merveilles d'organisation, jusque dans ses créations les plus microscopicpies. L'emboîtement des règnes et des mondes dans les autres . aboutissant à l'unité de composition et d'organisation de tous les êtres de la Nature, loin d'être une loi établie par l'observation comparée, n'est qu'une hypothèse qui se heurte à chaque pas contre les enseignements de la science positive. Ce côté tout scientifique du problème est éclairé d'une vive lumière par la critique de l'auteur. Mais si l'on essaye de soumettre la question métaphysique à la même méthode, il devient impossible d'aboutir à une conclusion quelconque. L'indivisibilité ou la divisibiHté de l'être, conçu,
soit comme atome, soit comme force, est un problème qui ne dépasse pas les expériences de la science positive, et qui ne peut être résolu, dans un sens ou dans l'autre, que par un
il6 LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
principe (l'un ordre supérieur. Comment le Monde doit il être conçu ? Est-ce comme une simple collection de forces ou d'atomes disséminés dans l'espace ? Est-ce au contraire comme un Être infiniment divers, mais continu, l'Être cosmique, dont l'unité propre ne serait ni l'unité symétrique d'un système, ni l'unité organique d'un être vivant, mais simplement l'unité de la Substance universelle, se manifestant dans le temps et dans l'espace par l'infinie variété de ses forces individuelles ? Problème redoutable que la métaphysique essaye de résoudre, que la science ne peut même poser, parce qu'elle n'en a pas l'idée. C'est la recueil de la méthode positive. L'école de ce nom le sait si bien qu'elle élimine du domaine de la science toute question métaphysique. M. Cournot, qui n'est pas de celte école, n'a pas le même parti pris contre cet ordre de problèmes. Mais quand il y louche, c'est toujours en s'appuyant sur des considérations purement scientifiques qui n'ont pas la portée nécessaire pour atteindre à une pareille hauteur. Et alors il n'arrive qu'à des inductions fondées sur de simples analogies, ou bien à des démonstrations purement sensibles qui entrauienl Timaginalion, sans parler à la raison.
La question n'est pas nouvelle dans l'histoire de la logique. La philosophie ancienne s'est constamment appliquée à définir la science, en opposition à la sensation cl à l'opinion.
Sans parler de Socrale, dont la méthode dialectique, en poursuivant la définition de toute chose, a mis l'esprit humain sur la voie de la connaissance scientifique, Platon a fondé l'idée de la science sur la distinction du général et du particulier ; il a montré qu'il ne peut y avoir de connaissance vraiment scientifique qu'autant qu'elle porte sur un type, une classe , un genre , une espèce , une idée , pour nous servir de son langage. Arislote, qui a contredit sur tant de questions la doctrine de son maître, la confirme sur ce point, avec cette réserve que l'objet de la définition , et par suite de la notion scientifique, n'est pas le genre qui identifie les choses, mais Vespèce qui les différencie. La philosophie, depuis Platon et Aristote, même la philosophie moderne, n'a guère fait que reproduire, en les commentant, ces considérations générales, qui ne servent qu'à fixer les conditions de la science, et dont on ne conteste ni la justesse ni Timporlance, mais qui laissent la pensée dans un certain vague, quant au caractère scientifique proprement dit.
La méthode plus positive et plus pratique de M. Cournot conduit à des résultats plus précis. Procédant toujours par Tan^lyse, il interroge chaque branche des connaissances humaines, et arrive ainsi à montrer comment et pourquoi les unes méritent le nom de science , à l'exclusion des aulres. En suivant l'auteur dans sa savante discussion, nous trouvons comme lui que toute branche de connaissances a sa matière et sa forme. Sa matière, c*est l'ensemble des notions àfpriori ou des faits constatés par l'expérience qui lui servent de matériaux ; sa forme, c'est l'ordre dans lequel ces notions se développent ou ces faits se succèdent.
118 LA PHILOSOPIlIi-: ET LKS SCIENCES.
Pour qu'un ensemble de connaissances mérite le nom de science, il faut, selon Fauteur : V que les faits ou notions à priori qui en constituent la matière soient susceptibles do vérification (ce qui est pour lui runi(|ue garantie de certilude) ; 2° que ces faits ou notions se succèdent dans un ordre vraiment logique (1).
Ce critérium scienlificiue une fois posé , le problème se réduit A constater jusqu'à quel point il s'applique aux diverses branches des connaissances humaines. L'histoire, par laquelle l'auteur débute dans son énumération, réunit évidemment la première des deux conditions requises. Les faits qui en composent la matière sont évidemment susceptibles de vérification ; la méthode qu'on appelle la critique historique n'a pas d'autre but que d'établir d'une manière certaine l'existence, la date, le lieu de ces faits, en les soumettant à une série d'épreuves qui ne permettent pas le doute, du moment que les tiiits y résistent. Gela s'appelle constater l'authenticité des faits historiques. ^lais en est-il de même de la seconde condition ? L'auteur ne le pense pas, et en donne des raisons d'une certaine force. Ce n'est pas qu'il admette, avec les philosophes de l'antiquité, qu'il n'y a point de science de ce qui passe. Si l'histoire n'est pas une science, et si elle ne peut le devenir, ce n'est point parce que son objet est quelque chose de variable et de particulier. Il n'est point vrai que la science n'ait pour objet que des vérités immuables et des résultats permanents. Il y a des sciences, comme la géologie et l'embryogénie,
(1) Essai sur les fondemenU de nos connaissances, l. I, cliap. tO.
LA SCIENCE. li»^
qui portent essenliellement sur une succession d'étals variables et de phases transitoires. Et lors même que nous considérons les objets de la Nature dans un état que nous qualifions de stable et de permanent , tout nous porte à croire qu'il ne s'agit que d'une stabilité relative, et que nous prenons pour permanent ce qui ne s'altère qu'avec une extrême lenteur, de manière à n'offrir de variations appréciables que dans dos périodes de temps qui surpassent ceux que nous pouvons embrasser. Ainsi les étoiles que nous appelons fixes ont en réalité des mouvements propres qui altèrent leurs distances mutuelles et la configuration des groupes qu'elles nous paraissent former sur la sphère céleste (1). Les types spécifiques des espèces animales ou humaines , dont on n'a pas constaté la variabiUté depuis l'origine des temps historiques, pourraient bien être sujets à de lentes modifications, qui au fond ne nuiraient pas plus à l'autorité des sciences naturelles que les lentes perturbations du système planétaire, ou les déplacements plus lents encore des systèmes stellaires, ne nuisent à la perfection scientifique de l'astronomie.
On pourrait répondre, à l'appui de la thèse des philosophes de l'antiquité, que ces mouvements, ces changements d'une lenteur telle qu'elle les rend inappréciables, peuvent être considérés comme fixes, par rapport à la mobilité des choses qui font l'objet de l'histoire ordinaire. Mais ce ne serait point aller au fond de la question. La vérité est cjue la fixité absolue ou relative des objets n'en fait nulle-
(<) Essai, etc., 1. 1, chap. 20, § 306.
f20 LA PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
ment le caractère scientifique, ainsi que l'avait cru l'anliquilé. Les rapides changements que le temps apporte dans les faits qui sont du ressort de Téconomie sociale, en rendant plus diffîcilc rétude des sciences économiques, dans ce qu'elles ont de positif et de dcterminable par Tobservation, ne leur enlèvent pas le caractère de sciences. Pourquoi ? Parce que ces faits sont réductibles à des lois. La réside leur caractère scientifique. Lents ou rapides , les mouvements et les changements qui modifient Tétat des objets de l'observation n'empêchent point que ces objets ne puissent devenir la matière d'une science, pourvu que leurs diverses modifications se laissent ramener à une formule.
Il ne faudrait pas non plus prendre à la lettre cet aphorisme des anciens : que l'individuel et le particulier ne sont point du domaine de la science. Rien de plus inégal que le degré de généralité des faits sur lesquels portent des sciences d'ailleurs susceptibles au même degré de l'ordre et de la classification qui constituent la perfection scientifique. Tandis que la zoologie et la botanique considèrent des types spécifiques embrassant des myriades d'individus, la chimie traite chaque corps simple ou chaque combinaison comme un objet particulier ou individuel absolument identi(|ue dans toutes les particules de la même matière, simple ou composée. La Nature n'aurait façonné qu'un seul échantillon d'un cristal, qu'il figurerait parmi les espèces minéralogiques, au même titre que l'espèce la plus abondante en individus. Les objets de l'astronomie, les corps célestes sont autant d'individus; et les recherches les plus profondes de la mécanique céleste ne portent que sur les mouvements
LA SCIKNCE. 121
d'un système borné à un petit nombre de corps. Enfin la géologie n'est que l'étude approfondie de la figure et de la structure de l'un de ces corps dont l'astronomie décrit les mouvements et trace sommairement les principaux caractères physiques. Est-ce à dire pour cela que la zoologie ou la botanique l'emportent en perfection scientifique sur la chimie ou la physique, sur l'astronomie ou la mécanique? Bien plus, les déviations mêmes des règles ordinaires, lorsqu'on les compare entre elles, ont leur place dans l'ordre scientifique, pour peu qu'elles manifestent une tendance à s'opérer d'après certaines lois ; et c'est ainsi, dit l'auteur, « que l'apparition des monstruosités organiques , après n'avoir été pendant longtemps qu'une cause de terreurs superstitieuses pour le vulgaire, puis un objet de curiosité pour les érudits, a fini pardonner lieu à une théorie scientifique qui , sous le nom de tératologie, rentre aujourd'hui dans le cadre des sciences naturelles (1). »
Ces considérations aussi justes que précises conduisent l'auteur à cette définition : que la science est la connaissance logiquement organisée. Cette organisation se résume en deux caractères essentiels : 1" la division des matières et la classification des objets quelconques sur lesquels porte la connaissance scientifique ; 2" l'enchaînement logique des propositions , qui fait que le nombre des axiomes , des hypothèses fondamentales ou des données de l'expérience se trouve réduit autant que possible, et que l'on en tire tout ce qui peut en être tiré par le raisonnement, sauf à contrô-
(I) Eitai,etc.,i.\, chap. 20, § 307.
1er le raisonnement par des expériences confirmalives. Il suit de là que la Ibrme scientifique sera d'autant plus parfaite, que Ton sera en mesure d'établir des divisions plus nettes , des classifications mieux tranchées , et des degrés mieux'marqués dans la succession des rapports. C'est ce qui fait'qu'accroUre nos connaissances et perfectionner la science sont choses différentes. La science se perfcctionne par l'introduction d'une vue heureuse qui met dans un meilleur ordre les connaissances acquises, tandis qu'une science , en s'enrichissanl d'observations nouvelles et de faits nouveaux, incompatibles avec les principes d'ordre et de classification précédemment adoptés, pourra perdre quant à la perfection de la forme scientifique (1).
Tels sont les principes qui ne permettent pas, selon l'f.u leur, de donner à l'histoire le nom de science. Ce qui fuit la distinction essentielle de l'histoire et de la science propromeut dite, ce n'est pas que l'une embrasse la succession des événements dans le temps, tandis que Vautre s'occuperait de la systématisation des phénomènes , sans tenir compte du temps dans lequel ils s'accomplissent. « La description d'un phénomène dont toutes les phases se succèdent et s'enchaînent nécessairement selon des lois que font connaître le raisonnement ou l'expérience, est du domaine de la science et non de l'histoire. La science décrit la succession des éclipses , la propagation d'une onde sonore , le cours d'une maladie qui passe par des phases régulières; et le nom d'histoire ne peut s'appliquer qu'abusivement à
(\] /issa»,cec.,t. 1, diap. 20, § 308.
LA SCIENCE. i2S
de semblables descriptions (1). »Ce caractère successif de?, faits historiques n'est donc pas ce qui empêche l'histoire d'être comptée parmi les sciences. C'est dans la nature de leur rapport qu'il faut chercher la raison de cette incapacité. Le rapport qui lie entre eux les phénomènes de celte classe est trop peu logique pour constituer cet ordre vraiment rationnel, sans lequel il n'y a pas de science, quelle que soit la dépendance où ils se succèdent les uns aux autres. Et pourtant Tauleur ne donne pas le nom d'histoire au récit d'une suite d'événements qui seraient sans liaison entre eux. Ainsi les registres d'une loterie publique pourraient ofirir une succession de coups singuliers , quelquefois pifpiants pour la curiosité , sans constituer une véritable histoire (2). 11 a de l'étude qui porte ce nom une idée plus sérieuse et plus haute; et s'il lui refuse le titre de science, ce n'est pas(|u'il se méprenne sur aucun des mérites qui en ont fait l'histoire de notre siècle. Avant tout, l'histoire suppose une certaine liaison entre les faits , dont la cause est une inilucnce exercée par chaque événement sur les événements postérieurs. Le propre d'une telle liaison est d'introduire une certaine continuité dans la succession des faits, comme celle dont le tracé d'une courbe, dans la représentation grapbique de certains phénomènes, nous donnerait l'image. Cela suffit pour que, malgré le désordre de l'enchevêtrement des causes fortuites et secondaires , dans les accidents de détail , nous puissions , en l'absence de toute
(1) EssaLetc, t. l, cliap. 20, § 313,
(2) Ibid.
Ihéorie, saisir une allure générale des événennenis, distinguer des périodes d'accroissement et de décroissement, de progrès, de station et de décadence, des époques de formation et de dissolution, pour les nations et pour les institutions sociales, comme pour les êtres à qui la Nature a donné une vie propre et individuelle (i). « La lâche de Thislorien qui aspire à s'élever au-dessus du rôle de simple annaliste , consiste à mettre dans un jour convenable, à marquer sans indécision comme sans exagération ces traits dominants et caractéristiques, sans se méprendre sur le rôle des causes secondaires, lors même que des circonstances fortuites leur impriment un air de grandeur, et un éclat en présence duquel semble s'effacer l'action plus lente ou plus cachée des causes principales. Il faut ensuite, et ceci est bien autrement difficile , que l'historien rende compte de l'influence mutuelle , de la pénétration réciproque de ces diverses séries d'événements qui ont chacune leurs principes, leurs fins , leurs lois de développement , et pour ainsi dire leur compte ouvert au livre des destinées. Il faut qu'il démêle, dans la trame si complexe des événements historiques, tous ces fils qui sont sujets à tant d'entrecroisements et de
flexuosilés (2). »
Et avec tous ces mérites, l'histoire n'est point encore une science, selon M. Cournot, parce que, dans cet ordre de faits, dans cet enchaînement de causes, on ne retrouve pas ce qu'il appelle une théorie scientifique qui permette de
(4) Essaif elc, 1. 1, cliap. 20, § 3U, (î) Jbid,
procéder par voie de définition et de déduction, comme on le fait dans les sciences exactes. Enfin l'histoire philosophique elle-même, avec ses vues générales et ses grandes synthèses , ne satisfait pas à la condition requise par l'auteur pour prendre rang parmi les sciences proprement dites (1). Aussi sa conclusion est-elle que l'histoire lient plus de Part que de la science, lors même que l'historien se propose bien moins de plaire et d'émouvoir par l'intérêt de ses récils , que de satisfaire notre intelligence dans le désir qu'elle éprouve de connaître et de comprendre (2). Donc, en résumé, selon l'auteur, si l'histoire satisfait à Tune des conditions requises pour mériter le nom de science, elle manque à l'autre ; si la matière qui sert de base à toute science est solide, en ce que les faits dont elle se compose sont susceptibles de vérifications, la forme, qui fait l'essence même de la science, est détectueuse, en ce qu'elle ne comporte pas un ordre logique assez rigoureux pour constituer une véritable théorie.
Voilà pour l'histoire. Quant à la philosophie, nous avons vu au début de ce travail en quelle estime notre auteur la tient. Nous sommes si peu habitué à entendre un savant dire du bien de cette noble étude , que nous ne résistons pas au plaisir de citer encore quelques-unes de ses paroles. « Il est des esprits qui font consister leur philosophie à dédaigner toute spéculation philosophique, et qui répètent, après Montaigne, qu'en fait de choses qui passent notre
(1) Essai, etc, t. I, cliap. 20, § 3<8.
(2) //*•(/., I. I, cliap. 20, § 316.
126 t-^ puiLOsoniiL: hi les sciincks.
portée (c'est-à-dire, pour parler avec plus de précision, en fait de questions qui ne comportent pas une solution scientifique et positive), rignorance et l'incuriosité sont deux oreillers bien doux pour une tête bien faite. » Mais celui qui avait passé sa vie à peser dans la balance du doute les opinions des philosophes était loin de donner l'exemple de ce repos d'ignorance et d'incuriosité. « A ceux-là, dit madame de Staël , qui vous demanderont à quoi sert la philosophie , répondez hardiment : A cjuoi sert tout ce qui n'est pas la philosophie (1) ? »
Mais si la philosophie a son intérêt et son prix , ce n'est pas une raison , selon l'auteur , pour la considérer comme une science. D'abord elle n'a point un objet propre, ce qui est la première condition d'existence d'une science. « C'est mal concevoir les choses que de se représenter la philosophie comme la science ou l'ensemble des sciences qui ont pour objet l'esprit humain et ses diverses facultés , par opposition aux sciences qui ont pour objet le monde extérieur et l'homme lui-même, considéré dans son organisation corporelle et dans les fonctions de sa vie animale. La philoso[»hie pénètre partout : dans la physique comme dans la morale , dans les mathématiques comme dans la jurisprudence et dans l'histoire , dans la mé^îanique qui traite des mouvements des corps inertes, comme dans la physiologie qui traite des ressorts les plus délicats de l'organisation et des fondions accomplies par les êtres doués de vie (2). « S'il en est ainsi, la philosophie fait partie de
(1) £s»a», eec.,t. 1, chap. 24, § 320.
(2) IhuL.t. l,cliap. 2», 8 326.
LA SClEXCK. 127
toute espèce de science, sans être elle-même une science spéciale.
Mais comment tient-elle à la science? Est-ce comme partie intégrante, ou simplement comme une spéculation supérieure de la pensée qui viendrait seulement couronner l'édifice dont la science formerait la base? L'auteur applique à la solution de ce problème sa méthode habituelle, laquelle consiste à chercher dans l'analyse scientifique, et non dans des considérations abstraites, les éléments de cette solution. Que faut-il entendre par science positive ? La collection des faits que chacun peut vérifier forme la matière de la science, mais la matière seulement. La science ne reçoit sa forme que de l'intervention de certaines idées pour opérer la distribution, le classement de ces faits, pour y mettre de la suite ou de l'ordre, et surtout pour nous en donner l'explication. Mais dans cette partie rationnelle qui constitue l'essence même de la science, il y a une distinction à faire entre l'élément scientifique proprement dit et l'élément philosophique. L'élément scientifique, selon l'auteur, c'est tout ce qui est susceptible de vérification, quel que soit d'ailleurs l'objet de la science, nombre ou être, réalité ou abstraction (1). L'élément philosophique, au contraire, c'est tout ce qui n'est pas susceptible de vérification, quelle que soit la valeur théorique ou pratique des idées ou des vues comprises sous ce mot.
Ainsi, lorsque dans l'exposé des théories mathématiques se rencontrent des principes, des idées, des conclusions
(1) Emii, elc, I. I, chap. 21, § 327.
128 hk PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
que Ton nopeut soiimetlre au critère de rexpériencc, telles que les systèmes sur la manière d'introduire les quantités négatives, les infiniment petits, la mesure des forces, et autres questions sur lesquelles telle démonstration , telle explication peut être acceptée ou rejelée par la raison, sans que la vérification en soit possible : c'est la partie philosophique de la science. C'est encore a la philosophie des mathématiques qu'il appartient de décider si tel ordre, tel enchaînement de propositions est logiquement préférable à tel autre (1). En physique et en chimie, les faits et même les lois que chacun peut constater par des expériences, composeront la partie positive de la science, par opposition, non-seulement aux hypothèses prématurées et douteuses , mais même aux conceptions sur lesciuellcs tous les physiciens tombent d'accord , et qui toutefois ne sont pas susceptibles de vérification sensible ('2). Par exemple, l'analyse du chimiste a pour résultat positif de vérifier la présence de tels éléments associés en telles proportions pondérables; mais cela ne suffirait pas pour constituer un corps de doctrine : il y a en outre, dans la formule, l'expression d'un principe de composition pour les composés du premier, du second ordre, et ainsi de suite, principe sur lequel les chimistes peuvent s'accorder ou différer, sans que la question puisse être tranchée par l'expérience (3). « Toutes les fois, dit M. Dumas, qu'une théorie exige l'admission de corps inconnus , il faut s'en
(4) Essai, etc., l. I, cliap. 21 . § 329.
(2) Ibid.yi. 1, cliap. 21, § 330.
(3) Ibhl.
défier; il ne faut lui donner son assentiment qu'avec la plus grande réserve, lorsqu'il n'est plus permis de s'y refuser, ou du moins qu'en présence des analogies les plus pressantes (1). » Or voilà le point que le sens philosophique seul décide à défaut d'expériences précises, et ce qui, dans l'organisation de la théorie , reste distinct , quoique non séparé delà partie positive de nos connaissances chimiques.
Dans les sciences naturelles, la distinction entre l'élément scientifique et l'élément philosophique est encore plus générale et plus tranchée. Partout, à Toccasion des faits que l'observation constate, et dont la collection, sans cesse accrue, méthodiquement rangée, est la partie positive des sciences naturelles, on rencontre des idées destinées à faire ressortir l'ordre réel que la Nature a mis entre ces faits , à les enchaîner logiquement , à déterminer des organes , à marquer des parentés et des analogies, à accuser des rapports de subordination et de dépendance. Nous retrouvons cette part des conceptions philosophiques dans la classification des espèces, dans i'anatomie des organes, dans l'explication des évolutions régulières et anomales, dans la théorie des fonctions et des forces vitales (2).
Mais c'est surtout dans les sciences essentiellement complexes, telles que la médecine et l'économie sociale, que domine le point de vue philosophique. Plus les phénomènes dont nous cherchons les lois ont de variété et de complexité, moins il est possible de demander ces lois à l'expérience
(1) Leçons de philosophie chimique, 9*^ \cçon.
(2) EssmsurJesf(mdemeufsdenoscouf}aissanceSyt. !, chap. 24, §334.
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laO «-A PHILOSOPHIE ET LES SCIENCES.
directe. De là le rôle de plus en [.lus grand de la slalistique, à mesure que l'objet de nos recherches se complique. \insi, dans les questions médicales très-nombreuses où la science n'est pas en possession de règles absolues, l'expérience d'un fait individuel ne prouve rien ; et ce qu'on appelle l'expérience d'une longue pratique, tout en prouvant davantage, n'a pas une autorité sufllsante pour faire de la médecine une science positive , parce qu'elle n'est qu'une statistique incomplète, sans les nombres qui donnent à ce mode d'expérience une signification précise et une valeur concluante (1). On comprend dès lors comment cette insuffisance de l'expérience, soit directe, soit mdirecte, ouvre une libre carrière à la spéculation philosophique, dans le domaine des recherches médicales. Et si la méthode de l'expérience collective est plus applicable aux problèmes de l'économie sociale et politique, en raison de la généralité de leur objet, il est certain qu'il reste un fort grand nombre de questions où la statistique est impuissante, et dont il faut bien abandonner la solution à la spéculation philosophique ' dont le caractère est de conclure à priori, ou sur des données fort incomplètes (2). On pourrait citer en exemple la peine de mort et l'institution de l'esclavage. Et même s'il s'agit de questions de faits qui sont susceptibles d'être résolues par l'expérience statistique, telles que les phénomènes de la décadence ou du progrès des mœurs dans un pays ou dans une époque, les considérations philosophiques
(I) E»Ja«, elc, 1. 1, ch»p. »«, S 3Ϋ. («) IWil., 1. 1, «b»P- S», S 333.
contribuent singulièrement a simplifier les problèmes, en établissant, dans ce cahos de causes de toute nature et de tout rang, un ordre rationnel fondé sur la distinction des causes accidentelles et des causes essentielles ou décisives^ pour parler le langage de Bacon (1).
Ainsi donc, partout dans les sciences positives nous retrouvons la spéculation philosophique intimement unie à la partie positive ou proprement scientifique qui comporte le progrès indéfini, les applications techniques et le contrôle de l'expérience sensible. « Partout nous aurions à constater ce double fait : que l'intervention de l'idée philosophique est nécessaire comme fil conducteur , et pour donner a la science sa forme dogmatique et régulière, et que néanmoins le progrès des connaissances positives n'est point suspendu par rétat d*indécision des questions philosophiques. Récipro(}uement, il impliquerait que l'on pût attendre des progrès de la connaissance scientifique la solution positive et expérimentale d'une question philosophique. Si l'on ne pouvait pas discerner à priori le caractère philosophique d'une question, on le reconnaîtrait à posteriori et par induction, en voyant que les progrès des sciences positives maintiennent la question dans son état d'indétermination scientifique (2). »
Que conclure de cette analyse ? Que la philosophie ne peut être considérée comme une science proprement dite : l** parce qu'elle ne se dislingue pas des sciences spéciales
(1) Eisai, etc., 1. 1, chap. 21, ^§ 333, 334.
(2) /Wd, l.l, chap. îl,§ 332.
par son objet ; 2* parce que, dans chaque science, elle forme un élément à part, un ordre de conceptions qui ne sont pas susceptibles d'une démonstration expérimentale. Ainsi des deux conditions requises par Fauteur, Tune manque à la philosophie, tandis que Taulre manque ùThistoire. Dans la première, c'est la matière qui fait défaut ; dans la seconde, c^estla forme. Et comme la grande et populaire division des diverses branches des connaissances humaines en trois groupes, science, histoire et philosophie, lui permet de généraliser les résultats de son analyse, Tauteur arrive à une théorie de la science, de ses conditions et de ses caractères propres qui contirme le préjugé des savants, touchant l'indignité scientifique des éludes historiques et des éludes philosophiques, pour lesquelles il professe d'ailleurs tant d*estime et de goût. Suivrons-nous jusques-là la critique de M. Cournot ; et tout en faisant la part de vérité toujours considérable chez un tel esprit, armé d'une telle méthode, n'aurons-nous pas quelques réserves à exprimer ? C'est ce qu'un rapide examen va décider.
Deux choses sont à distinguer dans la théorie de l'auteur : les observations et la conclusion. D'un esprit aussi pénétrant et aussi fin, d'une expérience aussi consommée dans tous les ordres de connaissances où il prend ses exemples, il n'y a point à craindre d'observations inexactes et de con • sid(' rations vagues. Ainsi, tout ce qu'il dit sur l'infériorité dco éludes historiques comparées aux sciences mathématiques, physiques et naturelles, sous le rapport de l'ordre rationnel des faits et de l'enchaînement des causes, est d'une rigoureuse vérité , que ne songent point à contester les
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historiens les plus enclins à donner à leurs recherches une forme systématique. Nous reconnaissons tout d'abord avec l'auteur qu'il ne suffit pas, comme tant de gens se l'imaginent aujourd'hui, qu'une branche de connaissances ait une matière solide pour constituer une science. S'il est une étude qui satisfasse à cette condition , c'est Thistoire. Et combien d'érudits et de compilateurs mesurent le savoir scientifique sur la variété des connaissances, sans paraître se douter que la valeur d'une branche de connaissances ne s'estime pas plus par l'étendue que la qualité de l'esprit ne se mesure à la capacité de ses fî^cultés réceptives! Mais une collection de faits ou d'observations n'est que la matière de la science. L'auteur a donc bien raison de dire qu'une histoire qui se bornerait à une succession d'annales n'aurait aucun caractère scientifique. Tout historien qui aspire au titre de savant, se préoccupe de l'ordre logique des faits et des causes, alors même qu'il n'a aucune prétention à ces hautes et téméraires spéculations qu'on appelle la philosophie de l'histoire. Le simple tableau des faits, dans l'ordre chronologique, ou dans l'ordre géographique, si exact qu'il soit d'ailleurs, ne constitue pas une science ; il en fait seulement la matière. Et, par parenthèse, il ne suftirait pas de donner à ce tableau une certaine unité de composition pour en faire une œuvre vraiment scientifique. Telle composition historique parfaitement ordonnée sous ce rapport peut être une œuvre d'art admirable , sans avoir la moindre valeur scientifique. Nous n'irons pas jusqu'à dire que tel est le caractère de toutes les œuvres historiques, dans l'antiquité; Thucydide et Polybe seraient là pour nous démentir. H
n'en est pas moins vrai que les mérites de la composition littéraire et morale se retrouvent plus généralement que les mérites d'une œuvre logique et scienlifique chez les historiens antiques.
Mais la thèse de l'auteur a trop heau jeu avec une pareille manière d'entendre Thisloire. 11 est un genre d'histoire plus systématique, qui ne s'occupe des événements que pour remonter aux causes, et qui s'attache surtout aux rapports des faits entre eux , de manière à établir un ordre plus ou moins logique dans leur succession. Celle-ci |)cut-elle être considérée comme une science au même titre et au même degré que les sciences dites positives? Nous admettons encore sur ce point les réserves de M. Cournol, les trouvant fondées sur la nature même des choses. Ce n'est pas que le monde de Fhistoire n'ait ses lois, de même que le monde de la Nature; mais, sous l'empire de ces lois, les phénomènes moraux ne se reproduisent pas d'une façon tellement uniforme qu'il soit possible d'en prédire le retour, dans certaines conditions déterminées. Tandis que la Nature poursuit son cours , orageux ou paisible, sous l'action de forces qui se développent fatalement, à td point que les perturbations apparentes y sont elles-mêmes soumises i\ des lois fixes, l'Humanité poursuit le sien à travers les incidents imprévus, les révolutions subites , les changements à vue de toute espèce qui en troublent le développement normal et traditionnel, sous l'action de causes dont il n'est pas plus facile de prévoir les apparitions que les effets. Assurément J'hisloire philosophique fait une large part à celle fatalité qui s'appelle la force des choses, triais lea causes indivi-
duelles, telles que les passions et les volontés personnelles, ont aussi leurs effets qu'il ne faut pas négliger, sous peine d'ignorer Torigine occasionnelle, sinon la raison déterminante des faits historiques. Or, c'est précisément l'intervention incessante de ces causes qui dérange, trouble, brise à chaque instant l'ordre logique que Thistorien philosophe demande au concours des forces générales, soit naturelles, goit morales. Pour comprendre l'infériorité scientifique de l'histoire sur les sciences positives, il suffit de se figurer l'embarras de l'historien qui aurait pour tache de recréer la réalité historique d'une époque donnée, dont il connaîtrait les éléments essentiels et les agents généraux. Dans les sciences positives, toute théorie vraiment digne de ce nom permet à l'esprit qui la possède, soit de calculer , soil de prédire, soit de prévoir à coup sûr le résultat des lois de la Nature, à l'aide de formules précises ou de règles fixes. Quelle est la théorie historique qui nous permettra d'en faire autant, si l'on peut donner ce nom à tel ordre d'idées que l'esprit philosophique peut suggérer à l'historien ?
Il est vrai que certaine philosophie de l'histoire a tenté de simplifier le problème , en éliminant de son domaine toutes les causes libres ou individuelles pour n'y laisser subsister que les causes et les forces soumises à la fatalité. On peut ainsi rapprocher l'histoire des sciences positives; mais alors on en dénature le caractère propre. « Le plus grave inconvénient de cette confusion, dit notre auteur, c'est de suggérer des formules prétendues scientifiques, à l'aide desquelles l'historien fataliste explique à merveille tout le passé , mais auxquelles il n'aurait garde de se fier
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pour la prédiction de l'avenir; en cela semblahle aux auteurs de CCS fictions épirjues , où un personnage divin découvre au héros les destinées de sa race, û condition bien entendu que sa clairvoyance cesse précisément vers répoque où le poëte a chanté (1). »
Toutes ces observations et toutes ces réserves à Tendroil des études historiques comparées aux sciences positives sont d'une incontestable vérité. Mais la conclusion de l'auteur ne dépasse- t-elle les prémisses? Cette distinction, réelle et sensible, quMl établit entre divers ordres de connaissances, sous le rapport scientifique, constitue- t-elle une différence de nature, comme il le dit, ou simplement une différence de degré? En un mot, en refusant absolument le nom de sciences à l'ordre entier des connaissances historiques , quelle que soit la mélhode qui ait présidé aux œuvres de ce genre, M. Cournot n'a-t-il pas, contre son habitude, un peu forcé le sens des mots? Pleinement d'accord avec lui sur tout le reste, nous nous croyons en droit d'exprimer notre dissentiment sur ce point.
Comme nous différons plutôt sur la propriété d*un mot que sur le fond des choses, il importe avant tout de s'entendre. Malgré la sagacité de son esprit et la précision de son langage, M. Cournot nous semble éprouver une grande difficulté à fixer la ligne de démarcation qui sépare absolument l'histoire de la science. Si pour l'histoire réduite à une succession chronologique de faits, il y parvient aisément, il n'en est plus de même, quand il s'attaque à l'histoire qui
(I) Essaie etc., 1. 1, chap. tO, § 317.
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classe les faits et recherche rcnchaînement des causes. Car, enfin là aussi il retrouve un ordre logique réel, sinon aussi rigoureux que dans les sciences physiques. Ce ne serait donc qu'une différence de degré. Pour arriver a une ligne de démarcation bien tranchée, l'auteur est forcé de faire intervenir un autre critère que l'ordre logique des faits et des causes. Ce critère, c'est une théorie telle qu'il soit toujours possible de prévoir et de prédire les faits à longue distance, dans des conditions déterminées, au moyen de règles sûres et de déductions précises. Mais combien de sciences positives sont-elles susceptibles de pareils résultats? La seule science, à notre connaissance, qui possède le privilège des prédictions à long terme est l'astronomie; et ce privilège, elle le doit à l'extrême simplicité de son objet. Les forces qui meuvent le inonde astronomique sont aussi simples que les lois qui les régissent. Cela explique comment elles entrent si facilement dans les calculs et les prévisions de la théorie mathématique. Quant au monde de la physique, de la chimie, de la biologie, de la nature concrète et vivante, en un mot, bien que soumis lui-même à des lois fixes et invariables, il est trop riche en propriétés de toute espèce, trop plein de causes de toute sorte pour se laisser enfermer dans des formules qui comportent les mêmes résultats. La trop grande complexité de ses phénomènes fait qu'il est impossible, soit de les calculer, soit de les prévoir autrement que dans les expériences où il est possible de les réduire à leur plus simple expression. Voilà pourquoi le physicien et le chimiste prévoient, et même calculent, la force et la quantité des agents ou des substances
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qu'ils incitent enjeu dans leurs laboratoires, landis que les phénomènes météorologiques et biologiques ne sont pas réductibles à des opérations analogues.
Il en est de même à plus forte raison des phénomènes du monde moral. Il est certain qu'ils ne sont susceptibles ni d'être prévus, ni d'être calculés, dans la rigueur scientifique du mot, non-seulement en raison de leur complexité» comme dans certaines sciences naturelles, mais encore et surtout en raison de la spontanéité d'action de certaines causes morales. Pourtant, si l'apparition de circonstances analogues n'annonce pas infailliblement, en histoire comme en physique, le retour des mêmes phénomènes, il Huit reconnaître qu'elle permet de porter, sur l'avenir d'un pays, d'une société, d'un parti, un jugement plus ou moins probable. C'est en cela que consiste la sagesse politique des philosophes et des hommes d'État. Or comment serait-il possible de projeter la moindre vue au delà du présent, si, à défaut d'un ordre inflexible, il n'y avait pas un lien logique entre les phénomènes qui se succèdent ? C'est l'intuition de ce rapport qui constitue la science même do l'histoire, pour parler la langue commune. On voit donc que, des deux critères sur lesquels se fonde l'auteur pour établir une ligne de démarcation absolue entre l'histoire et les sciences positives, sous le rapport scientifique, le premier n'exprime qu'une différence de degré qui n'est pas concluante, tandis que le second n'est rigoureusement applicable qu'à un ordre de sciences toutes mathématiques. L'histoire philosophicpie possède les mêmes carrclères que les sciences dites positives-, seulement elle les possède à
un plus faible degré. Ses théories sont moins rigoureuses, et ses prévisions beaucoup moins sures. Disons qu'elle est une science moins positive que celles qui ont la Nature pour objet; mais n'allons pas jusqu'à nier qu'elle soit une science.
Différence de degré, et non de nature, telle est la modificalion que l'analyse elle-même nous semble imposer à la conclusion trop absolue de l'auteur. Et cette réserve sera peut-être du goût d'un esprit aussi modéré, s'il veut bien penser à la gradation des sciences de la Nature elles-mêmes comparées entre elles , sous le rapport de l'ordre logique qui les caractérise. Cet ordre, inflexible et rigoureux dans les sciences simples, comme la mécanique, l'astronomie, la physique rationnelle, au point de pouvoir être énoncé en formules, laisse de moins en moins de prise au calcul et au raisonnement, à mesure que les sciences de la Nature, telles que la chimie, la biologie, la médecine, se compliquent avec leurs objets. El quand des sciences de la Nature on passe aux sciences de l'homme, on s'aperçoit sans doute que la gradation devient plus sensible, sans pourtant qu'il y ait une absolue solution de continuité. L'ordre subsiste toujours dans toute histoire traitée philosophiquement , ordre de classification pour les faits , ordre de succession logi(iue pour les causes. Que de cet ordre il ne soit pas possible de déduire des prédictions pour l'avenir ; que cet ordre même ne soit susceptible en aucune façon d'être ramené à une théorie précise, comme celles dont la physique, la chimie, la biologie même nous offrent l'exemple : cela ne saurait être contesté. Mais est-ce là une raison pour refuser
le nom de science à celle branche des connaissances luimaines, parce qu'elle marque le dernier degré el la limile extrême d'une série de sciences dans laquelle le caraclère théorique et rationnel va toujours en diminuant. L'opinion générale en a décidé autrement , puisqu'elle a maintenu l'histoire dans le domaine des sciences. C'est encore notre avis, malgré toute noire confiance dans la fine analyse et l'ingénieuse critique do M. Cournol; en présence des grandes œuvres historiques dont notre siècle est si justement fier, nous ne pouvons consentir à voir refuser le litre de science à une étude ainsi traitée. Qu'est-ce donc que le tableau de la civilisation en Europe, el Vhistoire de la civilisation en France, si ce n'est pas de la science (1)? M. Cournol, qui professe la même admiration que nous pour de pareils livres, nous dira que c'est de la philosophie, et que la philosophie n'est pas plus une science que l'histoire. C'est ce qui nous reste à examiner.
Si l'auteur se bornait à dire que la philosophie n'est pas une science, en ce sens qu'elle n'a pas, comme les sciences spéciales, un objet qui lui soit propre, el qui en fasse telle science particulière , distincte des autres par sa matière , nous serions complètement de son avis. La philosophie est une science essentiellement générale, ainsi qu'il le soutient, qui se distingue des autres branches des connaissances humaines, non par son objet, mais par le point de vue sous lequel elle considère tous les objets de la science universelle. Elle peut se porter de préférence sur tel objet plutôt
(1) M. Guiïot.
LA SCIENCE. \lii
que sur tel autre, selon le goiit de l'époque ou le génie des philosophes : tantôt c'est la philosophie naturelle qui occupe surtout les esprits enclins à la spéculalion ; tantôt c'est la philosophie morale. Ce qui reste vrai, c'est que, quel qu'en soit l'objet, la Nature, l'homme ou la société, la philosophie conserve invariablement son caractère de théorie générale.
Nous savons, comme l'auteur, qu'on donne le nom de philosophie à la réunion d'un certain nombre de sciences ou d'études spéciales, telles que la psychologie, la logique, la morale, la théodicée, qui ont pour objet double l'homme et Dieu. Mais d'abord une science qui aurait à la fois deux objets aussi différents que Dieu et l'homme est-elle une véritable science, c'est-à-dire un système de notions essentiellement un dans sa variété ? Formerait-elle même un groupe de sciences analogues , avec la différence radicale de méthodes et de principes que comporte la distinction aussi tranchée des objets? Et si de cette réunion de sciences nous retranchons la théodicée, et que nous réduisions ainsi toutes les autres à l'unité d'objet, l'homme, nous n'en aurons pas davantage défini le caractère propre de la philosophie, puisque nous retrouvons la philosophie dans d'autres études que dans celles qui ont l'homme pour objet. Nous maintenons donc la haute et universelle signification du mol philosophie, sauf a comprendre, sous le nom de sciences ou études psychologiques, tout l'ordre de connaissances qui se rapportent à l'homme moral.
L'auteur va plus loin : il n'accepte pas plus la philosophie comme science générale que comme science spéciale, loul on lui reconnaissant une grande valeur. Comme il fonde
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celte conclusion sur la ilislinclion de rélénienl scicnlilique et de l'clénient philosophique, dans le sein de la science elle-même, il faut voir si celte distinction est vraiment aussi réelle et aussi tranchée qu'il essaye de le montrer. Le principe de celte distinction serait fort simple, selon Tauteur : c'est que les théories scientifiques sont susceptibles de vérification expérimentale, tandis que les théories philosophiques ne le sont pas. En est-il ainsi ? Qu'il y ait, dans ce que l'auteur appelle, et dans ce que nous appelons avec lui la philosophie d'une science, un certain nombre de conceptions à priori ou d'hypothèses qui dépassent la sphère de l'expérience, nous n'en disconvenons pas; mais cela ne constitue pas toute la partie philosophique d'une science. Au-dessus des faits et des lois qui font la matière et la base de la science, il y a tout un ordre de considérations, de conceptions, de classifications, d'hypothèses même, qui reposent plus ou moins solidement sur ces résultais immédiats de l'observation et de l'expérience. Où l'auteur placera-t-il cet ordre de notions générales ? Sera-ce dans la partie positive, comme il dit, de la science? Mais alors il ne restera plus rien, ou à peu près, à la philosophie. Sera-ce dans la partie philosophique ? Mais alors que devient le critère de l'auteur, el comment distinguera-l-il l'élément philosophique del'élémenl scientifique? Nous croyons que, par sa distinction trop subtile et quelque peu arbitraire , l'auteur s'est créé une difficulté bien difficile à résoudre. Ce n'est pas que nous refusions d'admettre la distinction, dans la science, de deux parties, dont l'une pourrait s'appeler la philosophie de la science; on faisant cchv nous irions conire une opi-
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nion universellement admise et consacrée par le langage. Mais nous n'admettons pas avec l'auteur que cette partie philosophique de la science se reconnaisse à ce signe ; qu'elle n'est pas susceptible de démonstration ni de vérification expérimentale. Sins doute, elle n'est pas un résultat aussi direct de l'expérience ou de l'observation que la perception des faits ou la connaissance immédiate des lois; mais, pour êlre plus ou moins direct ou éloigné, le rapport qu'elle soutient avec la partie expérimentale et positive n'en est pas moins réel. Qu'on dise qu'elle n'a plus la même solidité et la même autorité que la parlie qui lui sert de base et de point de départ ; rien de plus vrai. Il est certain que plus la connaissance se généralise, plus la science s'élève, mais en s'élevant, risque de s'égarer.
Pour en revenir à la conclusion de l'auteur , quant au caractère non scientifique de la philosophie, nous croyons donc qu'elle pèche parla base, en ce que la distinction sur laquelle il la fonde est plus ingénieuse qu'exacte. A notre sens , le vrai , le simple , l'unique critère qui puisse faire distinguer la connaissance philosophique de celle qui n'a pas ce caractère, c'est le degré de généralité de la connaissance. A mesure que la connaissance se généralise, elle devient plus philosophique, sans cesser d'être scientifique. Réduite aux faits, sans lois et sans classes, la science n'a rien de philosophique ; la philosophie commence avec les classes et les lois; elle se développe avec les théories; elle se complète et se couronne par les systèmes. C'est l'opinion de tous, des savants aussi bien que des philosophes. « L'homme et la Nature seraient mal connus dans leur
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ensemble, dans leur harmonie, dans leur but, si nos connaissances se bornaient à ce que renferment les sciences descriplives. Quelque indispensables que soient les vérités de détail dont se composent ces dernières sciences, on sent que ces vérités ne sont pas détachées les unes des autres ; on sent qu'elles se touchent, qu'elles se lient entre elles par des rapports divers et nombreux, par quelque chose de commun qui leur sert en quelque sorte de principe. L'étude de ces rapports, la recherche de ces principes constitue donc une série de faits généraux à découvrir pour avoir la clef de toutes ces vérités particulières et en former un corps de doctrine. C'est le but des sciences générales. Dans les sciences descriptives, on est toujours à la recherche des caractères différentiels des faits : dans les sciences générales, on est à la recherche de leurs rapports. Il n'y a donc pas de doute que les faits ne soient la base des sciences générales, comme ils le sont des sciences descriptives ; mais ils diffèrent par leur qualité. Les faits dont se composent les sciences descriptives sont simples ; ceux des sciences générales sont élevés à la deuxième, à la troisième, a la quatrième puissance. Voilà, quant aux faits, toute la différence, et de part et d'autre la certitude sera égale (1). »
M. Cournot, qui cite ces paroles, retrouve dans la dislinclion et le contrasie des sciences descriptives et des sciences générales sa propre docirine sur la partie positive et la partie philosophique des sciences, an moins en ce qui concerne l'histoire naturelle, en élisant observer que l'élc-
(i) Serres, Principes iVorgnnogénie, Impartie,
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ment philosophique prédomine dans les secondes, cl l'élément positif dans les premières. N'est-ce pas reconnaître, avec le savant qu'il cite, et avec l'opinion commune, que la philosophie, dans chaque science, se montre et se mesure au degré de généralité de la connaissance scientifique, et qu'il n'y a pas lieu d'établir entre la philosophie et la science, dans un ordre de connaissances donné , cette ligne de démarcation absolue que l'auteur avait posée par la présence ou l'absence d'une condition scientifique aussi essentielle que la vérification expérimentale.
Un dernier mot sur la distinction de l'élément scientifique et de l'élément philosophique. Pourquoi M. Cournot attachet-il une si grande importance à celle distinction? C'est parce que la science proprement dite, pouvant toujours être soumise ù la vérification de l'expérience, porte le cachet de la certitude, tandis que la philosophie ne peut avoir ce caractère, n'étant pas susceptible de la même épreuve. Or, en bonne logique, M. Cournot devait-il ainsi confondre le mtère proprement dit, c'est-à-dire le signe constant, universel, inhérent à la certitude même, avec la possibilité de vérification qui n'est qu'un des moyens d'y arriver? Il nous semble contraire à la vérité de soutenir que toute certitude repose sur une vérification. D'abord il est trop évident que les axiomes , sans lesquels aucune démonstration ne serait possible, que les définitions, d'où se tirent toutes les démonstrations dont la science se compose, qu'en un mot les principes mêmes de la science n'ont besoin d'aucune vérification, et que d'ailleurs ils n'en sont pas susceptibles. Ensuite, dans Tordre des vérités mathématiques, quoi qu'en dise
140 LA PiiiLox^niii: IT lis sr.ir.Nri:s.
railleur, la vcrilicalion par rcxiK'rienoe n est pas possible. Est-ce que la simple démonsiralion d'un llirorème ne j>orlc pas avec elle réviclence et par suite lacerlitude? Si l'esprit hésite, c'est que la démonslralioii niniKpie de clarté ou de rigueur, ou bien qu'elle n'a pas étésulïisanunent comprise. Qu'y a-t-il à faire alors pour s'assurer de la vérité? Rectifier, éclaircir, ou simplement répéter la démonstration, ou bien encore, quand cela est possible, «berchcr le mcmc résultat par une voie dilïérente, ce qui s'api»elle une contreépreuve. Ainsi, pour s'assurer de cette vérité, que les trois angles d*nn triangle sont égaux à deux droits , la démonstration surfit.
D'ailleurs, ici toute vérification par l'expérience est impossible. L'auteur allègue (lu'on peut toujours vérifier par une construction géométrique la vérité abstraite démontrée par le raisonnement. Mais d'abord celle conslruction n'est généralement applicable (pi'aux démonslialions de la géométrie. Conuncnt vérilicra-t-on [mruii procédé (\ecc genre certaines propositions d'arilbmélique et d'algèbre ? Nous ne connaissons d'autre moyen de s'assurer de l'exactitude de la démonstration que de la répéter, ou de recourir à une autre démonstration servant de contre-épreuve. Ensuite, ces constructions géométriques, que l'auteur prend pour des vérifications approximatives, vérifient-elles réellement la vérité démontrée ? Ne servent-elles pas plutôt à représenter, à figurer, à rp'a/îser imparfaitement et même grossièrement dans l'espace des vérités dont la certitude absolue, l'évidence, la rigueur, la clarté tiennent précisément à leur caractère de vérités purement abstraites et rationnelles?
LA SCIKNCE, 147
Comment, pour revenir à l'exemple précédemment indiqué, trouver dans l'expérience la vérification ou la confirmation de cette vérité démontrée par le raisonnement, que les trois angles d'un triangle égalent deux droits? L'expérience ne pourrait se faire que par voie de juxtaposition matérielle ; et, si elle était acceptée comme contre-épreuve, elle conduirait plutôt a en douter, par cela même qu'elle ne donne qu'un résultat approximatif. 11 n'y a donc aucun moyen de vérifier matériellement la vérité absolue d'une proposition mathématique, quelle que soit la précision des instruments dont on se sert. Sous ce rapport , l'analogie entre les vérités géométriques et certaines vérités à priori de Tordre moral est évidente. Il est tout aussi impossible de vérifier par l'expérience les unes que les autres. Fais ce que dois , advienne que pourra ; voilà une formule de la loi morale, vraie par elle-même , évidente , et qui n'emprunte en rien sa certitude aux exemples. Quand elle ne passerait jamais dans l'application, quand elle resterait éternellement à l'état de formule abstraite, elle n'en aurait ni moins de vérité ni moins d'autorité. Donc le critère assigné aux sciences positives par l'auteur, dans sa critique des connaissances humaines, n'est pas d'une application universelle; et parce qu'il manquerait à certaines parties de la philosophie, il^'en faudrait pas conclure que cet ordre de connaissances ne comporte pas cette certitude absolue qui fait le caractère même de la science.
Ces réserves faites , nous . nous plaisons à reconnaître combien est instructive et féconde, ici comme ailleurs, la nn'tbode de l'auteur. C'est ainsi qu'en substituant à des
disserlalions générales et à îles considérations abstraites une critique fondée sur une analyse exacte des notions scientifiques, on arrive à donner aux solutions ou aux explicalions que Ton poursuit un caractère de vérité positive qui ne permet plus le doute. Une pareille critique vient d'autant plus à propos aujourd'hui que les spéculations philosophiques et métaphysiques sont moins en crédit que jamais auprès du public savant. Or c'est ce public qui fait autorité, en matière de certitude. Le jour où les philosophes l'auront converti à leurs idées, en se servant des sciences physiques et naturelles pour résoudre les problèmes auxquels ces sciences ne sont point étrangères, l'autorité qui manque encore aux études de ce genre leur sera délinitivemcnt acquise. Quoi qu'en dise la foule des esprits étroits et soidisant positifs, l'unité de la science humaine a été , est et sera toujours, non pas seulement le rêve , mais la grande vérité de la pensée humaine. Tout se tient dans l'éparpillement de nos connaissances, comme dans la diversité des phénomènes de la vie universelle. Si la vérité est ime, la science doit l'être également , en dépit des divisions et des subdivisions que comportent son développement et son progrès. Les grands philosophes de l'antiquité et des temps modernes ont toujours eu le sentiment profond de celte indissoluble union. La philosophie allemande, au début de ce siècle, en a fait la base de ses spéculations. Et voici dans notre pays des esprits exacts et rigoureux , des savants comme M. Gournot , qui viennent reprendre cette thèse féconde, en lui donnant celte fois la rigueur d'une démonstration scientifique. Comprcndra-t-on enfin, chez les philo*
sophes comme chez les savants, que le divorce entre les deux ordres d'études auxquelles ils se livrent n'est bon ni pour la philosophie ni pour la science; que l'indépendance des sciences, principe excellent et nécessaire, quand il s'agit de sciences spéciales, est impossible du moment qu'il s'agit de sciences essentiellement générales, comme la philosophie et la métaphysique; qu'enfin si, parla séparation, ces dernières perdent leur matière et leur substance, les sciences spéciales y perdent la haute lumière qui leur ouvre les vastes horizons de la vérité universelle ? Quand donc c'est la science elle-même qui, par l'un de ses organes les plus distingués, tend la main à la philosophie, celle ci laissera-t-elle échapper l'occasion aussi rare qu'heureuse de renouer des liens qui n'ont jamais été interrompus qu'au grand détriment de la science et de la pensée humaine ?
Nous n'y mettons qu'une condition, c'est que la science positive respecte les questions et les vérités qui ne sont pas, qui ne seront jamais de son domaine. Elle a ses bornes qui sont plus étroites que celles de l'esprit humain. Toute question qui, pour être résolue, ne demande qu'une intelligence plus complète des rapports, qu'un enchaînement plus vaste des faits et des causes , qu'une généralisation plus haute des lois expérimentales, est du ressort de la science. Nous n'avons donc aucune difficulté à soumettre la philosophie des sciences, la phiî: sophie proprement dite (dans le sens de M. Gournot qui est le vrai) à l'épreuve de la méthode toute scientifique de l'auteur. Nous ne faisons (l'exception que pour la métaphysique^ pour cet ordre de conceptions \\ priori doiit toute l'iiulorité repose sur |a né^
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cessité logique qui la dislingue. Sans celle réserve, il ne faut plus parler ni de Dieu, ni du Monde, ni de l'Infini, ni de l'Universel, ni de Substance et de Cause première, ni de toutes ces vérités qui sont du domaine de la raison pure, et auxquelles tous les efforts de la science la plus vaste et la plus élevée ne peuvent atteindre. On l'a vu par les résultats de la critique de M. Gournot. Féconde et rigoureuse sur tout le reste, elle devient impuissante du moment qu elle s'allaque à ces questions d'un ordre supérieur.