‹ Essais de philosophie critique [microform]Chapitre 13 sur 18 · LIVRE II · texte numérisé non relu

LIVRE II

liA Pi!il€;ilOLOGIE ET l^'IllSTOIRE.

ÉCOLE PSYCBOLOGIQUE, ÉCOLB HlSTOaiQUE.

Les sciences psychologiciues avaient jusqu'ici trouvé leurs adversaires parmi les savants adonnés aux sciences de la matière. Maintenant c'esl d'un autre côté que viennent les attaques auxquelles elles sont en bulle. L'hisloire menace de les supprimer, ou tout au moins de les remplacer. La meilleure manière sans doute pour une science, comme pour une inslilution , de défendre son existence, c'est (le donner signe de vie, c'est de s'affirmer par des œuvres fortes et solides qui résistent à la double épreuve de la critique et du temps. C'est ce qui a été fait par les maîtres de l'école spiritualisle , Maine de Biran , Cousin , Joulïroy, et quelques-uns de leurs disciples. Mais ce travail, comme celui de la i)liilosophie pure et de la métaphysique, s'est arrêté court devant le mouvement toujours croissant des études historiques. Et s'il doit être repris , ainsi que nous le croyonî5, il paraît nécessaire, comme au début, de le débarrasser des objections et des difficultés qui lui sont suscitées par des écoles qui, sans nier les sciences de l'esprit, veulent les asseoir sur une autre base que l'observalion de conscience. C'est ce qui explique pourquoi nous entreprenons la défense des sciences psychologiques contre

leurs nouveaux adversaires. Celte défense se résume en (rois points : l* maintenir, en le définissant bien, Tobjct de la psychologie contrôles objections de l'école historique; 2» expliquer en quoi consiste la méthode psychologique, quels en sont les procédés, quelle en est l'autorité, quelle en est la portée; 3« faire ressortir l'importance des études psychologiques, en les considérant dans leur rapport, soit avec les autres sciences, soit avec la civilisation générale.

Après les travaux de l'école spirilualiste contemporaine sur l'objet, la méthode et l'organisation des sciences [)sychologiqucs, il semble tout au moins inutile de reprendre une œuvre aussi parfaitement accomplie. Sans parler des vivants, dont la présence ne nous permet pas d'anticiper sur le jugement de l'histoire, n'est-il pas convenu aujourd'hui que la préface des œuvres de Reid et celle des esquisses de Dugald-Stewart ne laissent rien A désirer quant à la démonstration des principes de la science, à la solution des difficultés, ainsi qu'à la réfutation des objections qui pouvaient l'arrêter à son début ? Dès lors, a quoi bon défendre ce qui ne saurait plus être sérieusement attaqué ? C'est sur ce point qu'une explication préalable est nécessaire.

Quand l'école spirilualiste entreprit d'édifier une science psychologique, elle avait en fiice d'elle le vieil' et éternel adversaire des sciences de l'espril, le matérialisme rajeuni

par la science physiologique des Cabanis, des Magendie et des Broussais. Les physiologistes ne contestaient pas seulement tel mode d'observation, telle théorie, telle conclusion des psychologues ; ils niaient tout, et les faits qui servent de matière aux sciences morales, en les ramenant par une ingénieuse méthode de transformation à des phénomènes purement physiologiques, et l'organe même de l'observation interne, dont Tun d'eux demandait plaisamment à voir les yeux ou les oreilles, abusant ainsi des métaphores de la langue ; ils supprimaient, en un mot, la base même des sciences psychologiques. C'est aux préjugés et aux arguments de ce genre que l'école spiritualiste s'étudia à répondre; elle le fit avec un tel succès qu'elle ouvrit les yeux aux plus incrédules. On put continuer à contester certaines de ses théories sur le nombre et la nature de nos facultés, sur les rapports de l'àme et du corps, sur certaines parties obscures de la science que la lumière de la conscience n'éclaire point ou éclaire mal , telles que l'état de l'ûme pendant le sommeil, le rêve, l'extase, etc. ; on put encore subtiliser sur le point de savoir comment le moi peut être à la fois le sujet et l'objet de l'observation. Mais après les explications de nos psychologues sur la distinction des faits psychologiques et des faits physiologiques , sur le mode d'observation propre à chaque espèce de faits, sur le mode de transmission que comportent les phénomènes de conscience, on ne douta plus ni de la matière, ni de la méthode des sciences psychologiques. Et ce qu'il y eut de plus décisif en (aveur de ces sciences, c'est que l'école spiritualiste , passant de la méthode aux œuvres , produisit

lé

151 LA rS\CHOLO(ilE ET l'iHSTUIUK.

sur lous les grands fnils de In vie morale des deseriplions, des analyses, des classifiealions, dont la clarlé, la |)réeision, Texactitude, la solidité devaient satisfaire les esprits les plus exigeants en matière do science.

Où en est maintenant cette science pour laquelle tant de grands et heureux efforts ont été fails dans la première moitié du siècle? Assurément, la victoire est restée au spiritualisme et à la psychologie, dans cette lulte engagée avec tant d'aulorité et d'éclat contre le matérialisme par nos maîlres, Maine de Biran, Laromiguière, Hoyer-Collard, Cousin, deBroglie(i), Jouffroy, Damiron, et poursuivie avec tant de vigueur et de persévérance par leurs disciples devenus eux-mêmes des maîtres consommés dans Fart de la critique et de l'analyse. Mais si le matérialisme a désarmé, un autre adversaire des sciences psychologiques a pris sa place, et ces sciences sont menacées aujourd'hui d'un danger d'autant plus sérieux que l'ennemi semble avoir pour auxiliaire Tesprit mémo du xix* siècle. Non; ce n'est plus le matérialisme qui est à craindre pour l'avenir de la psychologie. S'il n'est pas mort sous les coups de l'école spiritualisle, il est trop ruiné dans le monde savant pour pouvoir recommencer la lutte, au moins sous sa forme ancienne. Quant à la forme nouvelle qu'il aurait prise depuis quelque temps, peut-être s'est-on trop hâté de qualifier de ce nom une certaine école assez peu favorable , du reste, aux éludes psychologiques abstraites, mais qui répugne trop aux conclu -

OBJET UE LA PSYCHOLOGIt:. 155

sions métaphysiques pour pouvoir être justement accusée de matérialisme. Affirmer, en effet, que la force, que la vie, que l'ame , que l'intelligence ne sont que le produit des combinaisons de la matière, c'est se prononcer sur un problème ontologique, c'est (aire de la métaphysique. Or, cette école n'en veut d'aucune espèce , pas plus de la métaphysique matérialiste que de la métaphysique spiritualisle. Ce n'est donc pas de ce côté que viennent aujourd'hui les adversaires des sciences psychologiques.

Malebranche traitait l'histoire avec le même dédain que le roman (1). Il ne comprenait pas qu'un esprit sérieux pût s'attacher à un genre d'étude qui n'intéresse que l'imagination , quand il existe tant de sciences, sans com[)ler la philosophie, qui s'adressent à son jugement et à son intelligence. Il avait tort, même pour son temps où l'on ne cherchait dans l'histoire que des tableaux pour l'imagination, ou des leçons de morale pour la conscience. Car l'histoire a pour objet l'homme réel, tandis que la psychologie a pour objets l'homme abstrait. Mais s'il eût compris la portée philosophiciue de l'histoire , et comment il est possible d'en tirer des vues générales, et les lois même du développement intellectuel, moral, économique de l'Humanité, il en eût parlé sur un autre ton. Aujourd'hui , les rôles sont complètement intervertis. C'est l'histoire qui parle en reine; et c'est la philosophie qui se trouve trop heureuse de conserver une place dans ce vaste domaine des sciences

(0 Voyez, dans la lîeviie française qui a paru avanl { 830, la savante et profonde discussion de M. le duc de Bloglie conire l'école de Uroussais.

(0 En preuve ranecdote du jeune d'Aguesseau, auquel Malebranclie reproçtje de perdre son temps en de pareilles lectures.

morales qu'elle remplissait autrefois tout entier. 11 Hiut rendre celte jusiiceà l'histoire que ses mérites croissent avec ses prétentions. Tant qu'elle s'est bornée au récit des fails, et surtout des faits purement politiques, elle a pu gagner chaque jour en étendue, en exactitude, en précision ; la critique des faits a pu devenir plus sévère, l'impartialité des jugements plus rigoureuse, l'intelligence des causes plus profonde et plus sûre. Il n'y avait rien, dans tous ces progrès , qui justifiât ou même expliquai l'ambition de remplacer toutes les autres sciences morales. Mais du jour où elle a fait rentrer dans son domaine toutes les manifestations de l'activité humaine, les idées de l'esprit, les sentiments de l'âme, les œuvres de l'art, aussi bien (jue les actes de la vie politique, militaire, économique des peuples; où, en un mot, elle est devenue l'histoire complèle de l'Humanité, on a dû moins s'étonner des prétentions d'une certaine école dont le caractère propre est l'exagération de l'esprit historique dans les sciences morales. Et si à la variété des recherches l'histoire parvient à joindre la portée philosophique des conclusions, on comprend mieux encore comment elle peut aspirer au rôle de science morale unique et universelle.

C'est en effet jusque-là que s'élève l'orgueil de celte école historique dont les sciences psychologiques rencontrent aujourd'hui le dédain ou l'hoslilité. Elle ne veut pas seulement que l'histoire attire toutes les sciences dans sa sphère par la revue de leur passé, ce qui n'est sujet à aucune contestation ; elle entend que l'histoire les remplace définitivement. A ses yeux , il n'y a , i| ne peut y avoir une

science, un étude de l'homme en soi ; les prétendues intuitions de la conscience, outre qu'elles sont trop vagues et trop fugitives pour constituer une base solide aux analyses de la science, ont l'inconvénient bien autrement grave d'être sans objet, du moins sans objet déterminé (1). Toute science d'observation suppose une matière préalable pour fondement de ses analyses et de ses théories. Or, il n'y a de matière que les fails réels , c'est-à-dire concrets. La nature humaine , considérée abstraclivement, n'est pas un fait, et par conséquent ne peut servir de matière à une élude précise et suivie. C'est dans l'histoire seule de la vie humaine qu'on peut trouver la matière d'une psychologie solide, soit qu'il s'agisse de la vie individuelle , soit qu'il s'agisse de la vie collective de l'être humain (2). El comme

(\) Renan, Avenir de la métaphysique (Revue des deux mondes^ t. XXV). «I La psychologie part de l'hypothèse d'une humanité parfaitement homogène, qui aurait été telle que nous la voyons, et cette hypothèse renferme une part de vérité, car il y a vraiment des attributs communs de l'espèce humaine qui en constituent l'unité; mais elle renferme aussi une erreur grave, ou plutôt elle méconnaît une vérité fondamentale, révélée par l'histoire : c'est que l'humanité n'est pas un corps simple et ne peut être traitée comme telle. L'homme doué des dix ou douze facultés que distingue le psychologue est une fiction; dans la réalité, on est plus ou moins homme, plus ou moins fils de Dieu. Au lieu de prendre la nature humaine, comme la prenaient Thomas Reid et Dugald Stewart, pour une révélation écrite d'un seul jet, pour une bible inspirée et parfaite dès son premier jour, on en est venu à y voir des retouches et des additions successives. > Il y a du vrai dans ces observations. Mais faut-il en conclure que la psychologie, telle que l'entendaient Platon, Aristote, les Écossais, Maine de Biran, Jouffroy, est une étude sans vérité et sans valeur? M. Renan eût dû s'expliquer sur ce

point.

(2) M. Taine, Ilisloirc de la littér. angl.^ inlroduct., p. 41 et 12.

H Au siècle dernier, on so représentait les hommes de toute race et de

Il il

'lit!

158 Lv psYCiioLorjK FT l'histoiiil'.

d'une autre part, l'histoire intime des individus ne peut fournir que «les faits purement personnels, et qui ne prouvent rien pour la théorie des caractères généraux de la nature humaine, il s'ensuit que toute psychologie vraiment positive se réduit ù l'histoire des diverses manifestations de la vie morale dans le temps et dans l'espace. C'est ainsi que l'école historique dont nous parlons entend aujourd'hui la psychologie, la morale, la politique, l'esthétique, et toutes les études auxquelles on avait assigné jusqu'ici une matière, une médiode, et un critérium tout différents.

Voilà où conduit l'esprit historique exchisivement appliqué à l'édification des sciences morales. Excellent et

tout siècle comme à peu près semhlaMes, le Grec, le Barbare, l'Indou, l'homme de la renaissance et l'Iiomme du wni" siècle comme coulés dans le même moule, et cela d'après une certaine conception absiraite, qui servait pour lout le genre humain. On connaissait l'homme, on ne connaissait pas les hommes; on n'avait pas prnéiré dans rame;on n'avait pas vu la diversité infinie et la complexité merveilleuse des âmes. » Ce serait peut -être forcer la pensée de l'auieur que d'inférer de crs paroles la négation de la psychologie proprement dite; mais s il la conserve, c'est sans en aUendre grand'chose pour la science de l'homme. Toute élude faite ainsi m abatracfo lui paraît vagu»?, superficielle, et sans doute peu instructive.

L'école historiciue paraît croire que la psychologie, faite autrement que par l'expérience histori.jue, se réduit à quelques lieux communs de logique et de morale. Il est certain 'que les variétés historiques de la nature humaine ne sont pas du ressort de l'observation de conscience; mais en revanche, quelle pénétration des parties intimes de celle nature on obtient avec une pareille lumière concentrée sur un point fixe ! Nous ne pouvons croire que MM. Renan et Taine aient oublié l'hiitoire de celle psychologie au point d'en niéronnaîtrc ainsi les grands mérites.

OnJlIT DE L\ PSYCHOLOGIE. 159

tout-puissant dans sa sphère, admii^djle encore et fécond dans l'œuvre générale de la science, quand il se borne à sa fonction propre, il devient un adversaire des sciences morales et un obstacle à leur développement, du moment qu'il prétend faire la science à lui tout seul. Il est d'autant plus menaçant alors pour l'avenir de ces sciences qu'il ti^ouveun puissant auxiliaire dans une autre disposition essentielle de l'esprit coiitomporaiu. Nous voulons parler de l'esprit ciitique. On serait fort injuste envers notre siècle, si l'on ne voyait dans ses facultés, dans ses médiodes, et dans ses œuvres propres que le goût et le génie de l'érudition. L'esprit du xix" siècle a une lout autre portée. S'il excelle à exploi^cr en tous sens le domaine de l'hisloii^e, et à recueillir la riche moisson de faits, de monuments, de ti\itlitions, de légendes, dont le génie abstrait et spéculatif des siècles précédents n'avait guère souci, il faut ajouter qu'il n'excelle pas moins à dégager de ces matériaux les vues générales qui font de l'histoire une véritnhh» scieuoe, réelle et rationnelle tout à la fois, où les lois se font jour sous les faits, et les idées sous les réalités. C'est là le triomphe de l'esprit critique. Et comme cet esprit a besoin pour s'exercer d'une matière toute faite, il ne peut prendre pour base de ses analyses et de ses discussions que des faits accomplis. C'est une justice à lui rendre qu'il sait choisir ses matét iaux, et que, dans celte infinie variété de faits dont se compose la matière de l'histoire, les faits extérieurs politiques ne sont pas ceux pour lesqticls il se sent le plus de goût. Il aime particulièremonl Thistiui^e des lois, des mœurs, des arts, des croyances, des idées, l'histoire intime et vraiment psy-

cbologique de rHiimanité ; et c'est tle là qiril tire les cléments les plus précieux de cette science supérieure qui , sous le nom de philosophie de l'histoire, sera le plus beau litre du xix* siècle à l'admiration de la postérité.

Mais , si féconde que soit la méthode critique , elle n'a point le mérite d'être créatrice. Elle fait admirablement rhistoire de la science, de l'art, de la religion , de la morale, du droit ; elle ne crée ni les théories cl les systèmes, ni les œuvres d'art, ni les traditions religieuses, ni les législations qu'elle a pour objet d'étudier, d'apprécier et de ramener aux lois générales de l'esprit humain. En un mol, elle n'a ni ne peut avoir aucune initiative, soit philosophique, soit morale, soit religieuse, soit esthétique, soit législative. Si donc, se bornant à sa tache, déjà si difficile et si haute, la méthode critique laissait à d'autres études le droit et le soin d'ouvrir à l'àme humaine les sources directes des révélations et des créations qui doivent faire ensuite la matière de ses travaux, tout serait pour le mieux, et les sciences psychologiques n'auraient point à défendre leur existence contre ses prétentions exclusives. Maïs l'esprit critique n'a pas toujours cette sagesse. L'école à laquelle il a donné son nom, et qui en personnifie l'exagération, n'entend pas seulement que l'histoire, telle que l'a faite la critique, soit une science, et la plus variée, la plus riche de toutes les sciences morales; elle veut qu'elle soit l'unique base de celles-ci. Dans les analyses et les dissertations abstraites des philosophes et des moralistes sur l'homme, elle ne voit que des révélations sans autorité , sinon sans vérité, des intuitions et des aspirations qui n'ont

pas plus un caractère scientifique que les créations des poètes et des romanciers. Ce n'est pas qu'elle les dédaigne; elle y attache, au contraire, d'autant plus de prix qu'elle y trouve la matière la plus pure et la plus noble de ses recherches. En un mot, elle traite la psychologie à l'instar de la métaphysique, qu'elle n'accepte pas autrement que comme le texte d'une science historique connue sous le nom de philosophie des systèmes de l'esprit humain.

Enfin, dans la guerre qu'elle dirige depuis quelque temps contrôles sciences psychologiques, l'école historique trouve un second auxiliaire ; c'est cette autre disposition de l'esprit contemporain qu'on est convenu d'appeler l'esprit positif, qualité précieuse en elle-même, et dont l'emploi discret est une des conditions de la science. Ennemi des spéculations à priori, juge sévère des hypothèses, ne se fiant qu'à l'observation , à l'expérience , à l'analyse , à l'induction , telle que l'entend Bacon , et telle que la pratiquent les physiciens et les naturalistes, cet esprit règne depuis deux siècles dans les sciences physiques, à l'avancement desquelles il a singulièrement contribué. Il est tellement propre à l'esprit scientifique que les sciences morales ellesmêmes , malgré la différence de matière et de méthode , n'ont mérité leur nom qu'à partir du jour où l'autorité de ses axiomes a prévalu dans leur domaine. Grâce au progrès de l'esprit positif, on ne croit plus que la science de la réalité, soit physique, soit morale, puisse s'obtenir à priori, ni qu'il y ait d'autres sources de connaissance que l'expérience et l'observation, en tout ce qui concerne les êtres de la Nature, ou les phénomènes de l'esprit. L'esprit

positif n*excède-t-il pas les limiles du vrai, quand il applique ses axiomes à la métaphysique, c'est-A-dire à utie spéculation qui a pour objet , non la connaissance même des choses, mais la conception des vérités dont le caractère purement rationnel dépasse la portée de Tobservation, et même de Tinduction ? C'est un point sur lequel nous fie serions pas d'accord avec l'école positive. Ainsi noUs pensons que la Vérité métaphysique par excellence, l'Êire irtfini dans le temps et dans l'espace, échappe aux prises de l'esprit positif , et ne se laisse apercevoir qu'à la lumière de la raison pure ; nous tenons par conséquent pour excessive la prétention de soumettre toute œuvre de Li pensée aux étroites prescriptions de l'expérience. Mais l'école positive va plus loin dans ses négations. Confondant avec la spéculation ontologique toute étude abstraite et générale de l'homme, elle enveloppe dans une égale exclusion les systèmes de métaphysique et les analyses de la psychologie proprement dite. Elle ne veut plus d'autre science dô l'homme que celle que nous donne l'histoire; et, si elle consent à s'occuper des œuvres de psychologie abstraite que nous a léguées le génie de la méditation, c'est pour ed faire ressortir le caractère peu scientifique, et montrer qu'efl de pareilles recherches , l'esprit humain a toujours perdu son temps et sa peine (1).

(4) S'il y a encore quelque incertitude sur la pensée de l'école historique et critique, et de MM. Taine et Renan, à Tégard de la psychologie abstraite, le sentiment de l'école positite, et de M. Littfé êù particulier, ne laisse aucun doute sur ce point. Cette psychologie n'est pour lui qu'une partie de la métaphysique dont il ne veut à aucun prix. « La biologie recherche toutes les formes que revêt la vie depuis le der-

Est-il besoin d'ajouter que, dans celte manière de classer et de définir les adversaires actuels des sciences psychologiques, noiis n'entendons pas comprendre d'excellents esprits (les plus nombreux peut-être, et à coup sûr les plus illustres), historiens, critiques, savants, qui réunissent les meilleures qualités de l'esprit contemporain, dans une mesure telle, que l'usage qu'ils en font, dans les études de leur spécialité , n'est jamais accompagné de l'abus né de l'exagération même de ces qualités ? Quand nous parions des excès d'une école, nous ne prétendons pas appliquer à la science elle-même, et à l'ordre de savants qui la cultivent, tout ce qui vient d'être dit sur les conclusions extrêmes de celte école relativement aux sciences psychologiques. Nous savons que ces sciences trouvent des juges sympathiques , et même des amis parmi toutes les classes de savants; nous voulons dire simplement que la prédominance de tel ou tel esprit, historique, critique, positif, s'il n'est pas tempéré tantôt par le sens philosophique, tantôt par le setis psychologique, engendre des écoles exclusives qui tendent à mutiler la pensée, et à rétrécir le champ de la science. C'est contre ces écoles seulement que les sciences psychologiques ont à se défendre. L'eimemi est

nier végétal jusqu'à l'homme, embrasse la hiérarchie de ces êtres de plus en plus compliqués et élevés,... . constate des facultés de plus en plus hautes dans les animaux supérieurs, et, combinant la considération de Torgane et des facultés, elle dispute l'étude de l'homme intellectuel et moral à la métaphysique. » (Conservation j réoolutionj posUivismCf chap. 3, §§ 51, 52.) Puis vient la sociologie, qui couronne l'édifice de la science. Entre la biologie et la sociologie, ou science sociale, il n'y a [ilaco pour nncunc autre science de l'homme.

ÎG4 LA PSYCHOLOGIE ET l'iIISTOIRE.

d'autant plus redoulable, scion nous , que les idées et les arguments qu'il met en avant trouvent un puissant ccho dans l'esprit général du siècle. Les études de philoso[)liie abstraite ou de psychologie pure ont eu leurs beaux jours, dans les quarante premières années de ce siècle , grâce au rare talent et à la grande éloquence de quelques esprits de premier ordre. Mais, malgré les elYorts considérables et parfois heureux , tentés depuis pour alïermir sur leur base et développer les sciences de ce nom, le goût du public éclairé se porte vers de tout autres objets ; on ne le trouve que trop disposé à approuver les réserves des écoles exclusives, à l'endroit des sciences psychologiques. En un mol, il est quelque peu complice de nos adversaires. En face d'une telle situation, nous sommes de ceux qui pensent qu'il n'est pas inutile de s'expliquer de nouveau sur l'objet, la méthode, l'importance de la psychologie, en tenant particulièrement compte des objections des écoles hostiles et des préjugés du public.

Ces objections sont spécieuses. C'est d*abord le caractère abstrait et général de l'objet des études psychologiques, lequel semble en contradiction avec la conscience toute personnelle de l'observateur. Comment, au moyen d'expériences tout individuelles, arriver sûrement à des conclusions et à des théories sur les instincts, les sentiments, les passions, les facultés de la nature humaine? C'est ensuite l'impossibilité d'une rigoureuse vérification. Par quel témoignage pourra-t-on assurer aux révélations intimes de la conscience l'autorité que réclame toute analyse et toule théorie vraiment scientifique? C'est enfin la divergence des méthodes psy-

chologiqucs sur le mode même d'observation, les uns niant, les autres soutenant la possibilité de l'observation directe. L'objection tirée du caractère abstrait de la psychologie est capitale, en ce qu'elle porte sur l'objet même de la science. Si elle était valable, elle arrêterait le psychologue au début même de ses études. Cette première difficulté donne lieu à une remarque préalable : c'est qu'on en peut dire autant de toutes les sciences morales abstraites, connues sous les noms de morale, de droit naturel, de politique, d'économie politique, d'esthétique, de métaphysique. Que ces sciences diffèrent essentiellement des sciences expérimentales, cela ne fait pas question. Tandis que celles-ci reposent sur une grande variété de foils concrets, bien observés et bien décrits, qu'il ne s'agit que de classer et de ramener à des lois, celles-là n'ont pour base qu'un petit nombre de faits simples et de notions générales sur lesquels il faut fonder tout un système de conséquences morales, politiques, économiques, esthétiques, etc. Mais cette différence radicale suffit-elle pour justifier la réserve dont il vient d'être fiût mention? A ce compte, on ne voit pas pourquoi toutes les sciences abstraites, comme les mathématiques pures, la mécanique rationnelle, la mécanique céleste, la physique mathématique, conserveraient leur titre de sciences. Et pourtant, non-seulement l'usage l'a consacré, mais elles ont été de tout lc::.ps considérées comme les sciences par excellence, en raison de la simplicité, de Texactitude, de l'ordre et de l'encliaîncmcnt des vérités dont elles se composent. On peut avoir plus de goût pour les sciences expérimentales et descriptives qtie pour les

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sciences ralionnelles delà Nalure ; et lel est l'entraînement des esprits, en ce siècle d'observation, vers les sciences de la première espèce, que nous voyons les études ralionnelles plus ou moins délaissées pour les études où l'expérience a la plus large part. Mais quel est le savant qui s'aviserait de contester Tautorité scientifique des premières, précisément à cause de leur caractère abstrait?

Ce serait donc une méthode étroite et même fausse que de mesurer la valeur scientifique d'un ordre de connaissances sur la part qui y est fai|e aux divers procédés de la méthode expérimentale, à l'observation, à la description, à la classification des faits. Ce critérium , excellent pour apprécier les sciences d'un certain ordre, ne vaut plusrjen, s'il s'agit de juger les sciences d'un ordre différent. Chaque espèce d'études a sa matière, sa méthode et son critérium propre. Les vrais signes auxquels on reconnaît son CiirucièTe scientifique sont la certitude, l'exactitude, la possibilité de vérification , quelles que soient d'ailleurs la matière, la méthode et la forme de cette science. Les éludes abstraites dont on vient de parler, les mathématiques pures, ou la partie des sciences physiques et astronomiques qui empruntent surtout les méthodes du calcul, réunissent toutes ces conditions au plus haut degré ; c'est ce qui fait que ni leur litre de science, ni même leur supériorité scientifique sur les éludes qui ont la Naliïre pour objet n'a jamais donné lieu à de sérieuses contestations. Bien plus, il n'est pas douteux que cette supériorité lient précisément au caractère abstrait de ces sciences, lequel comporte une pjroplicjté (Jans les ibéorèmes, et une rigueur dans les dé-

OBJET l)E LA PSYCHOLOGIE. ^67

monstralions, dont ne sont point susceptibles les sciences expérimentales et pratiques. Aussi les savants, au lieu de s'obsliner à rainener toutes les sciences de la Nature à une même classe, et toutes les mélhodes à un type unique, n'ontils pas hésité à reconnaître, au sein des sciences cosmologiques , deux ordres essentiellement distincts de connaissances: !• les sciences d'observation, d'expérience et d'induction, telles que la météorologie, l'astronomie et la physique expérimentale, la chimie, l'histoire naturelle, ainsi que toutes les sciences d'application ; S'' les sciences de définition elde déduction, telles que les mathématiques pures, la mécanique rationnelle, la mécanique céleste, la physique mathématique, etc. Le goût prédominant de notre siècle pour les sciences expérimentales et pratiques a pu faire négliger depuis quelque temps la culture des sciences abstraites) mais il n'en a diminué) en rien l'autorité dans le

monde savant.

Pourquoi cette distinction, parfaitement applicable aux sciences morales, n'obtiendrait-elle pas la même adhésion des esprits élevés qui s'intoressenl à ces études? Ne pourrait-on pas aussi, eu tenant compte exclusivement de leur forme, les diviser en sciences rationnelles et expérimentales, m pour nous servir de mqts plus populaires, en sciences philosophiques et historiques? L'histoire, avec toutes ses branches (histoire politique, histoire religieuse, histoire du droit, de l'art, de la philosophie, etc.), formerait la famille de* sciences expérimentales} tandis que la philosophie, c'e$t-à-dire la science abstraite et générale de l'homme, avec toutes ses branches également (psychologie,

'Il

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logique, nionile, eslhélique, politique, etc.), formerait l'autre famille des sciences rationnelles. Quoi qu'il en soir, dans le domaine des sciences morales, de même qiie dans celui des sciences physiques, ces deux espèces d'éludos ont chacune leur matière, leur méthode, leur but propre. Aux sciences philosophiques il appartient de trouver et d'exposer les principes qui doivent servir d'idéal et de règle suprême, soit pour la pratique, soit pour le jugement de la réalité. Aux sciences historiques il appartient de recueilhr, de décrire, de classer les faits réels et concrels qui serviront de matière et de base a l'application des théories. Et c'est ainsi que, dans l'ordre des vérités morales, comme dans l'ordre des vérités physiques, la science répond a tous les besoins, à toutes les facultés de l'esprit humain. Encore une fois, pourquoi la science moderne, sous la direction exclusive, et comme sous l'oppression de l'esprit historique, irait-elle jusqu'à se priver d'un de ses plus nobles et plus puissants organes, au lieu d'en corriger le jeu et d'en régler la fonction? Ce n'est donc pas seulement à la psychologie, mais à la philosophie tout entière qu'on fait le procès, quand on dénie à la première son titre de science, uniquement parce que son objet est abstrait.

En effet, les sciences psychologiques ont pour objet l'homme intérieur, non l'homme réel, tel ;que l'histoire nous le montre, mais l'homme abstrait, l'homme-type, tel que nous le fait connaître l'analyse philosophique appUquée à la conscience. Première difficulté à résoudre, au début mêtne de la science : Quel est cet homme qu'il s'agit d'étudier, quelle est celte conscience qu'il faut interroger?

Si cet homme est l'individu qui s'observe lui-même, il pourra nous livrer le secret de son ûme; mais pourra-t-il nous révéler celle de l'Humanité? C'est là ce qui semble impossible au premier abord, quoi que fasse le génie même appliqué à la plus noble des consciences. On n'aura donc qu'une monographie plus ou moins riche, plus ou moins intéressante , mais nullement concluante pour la nature humaine en général. Et comment le serait-elle, quand il est constant que cette nature se diversifie à l'infini, selon les lieux, les temps et les individus? Quelle théorie fixe et générale, quelle science véritable de l'homme tirer de là? Si, au contraire, il s'agit de l'homme abstrait et de la conscience universelle, on comprend que la science qui s'y rapporte ait une tout autre portée; mais alors la réalité disparaît pour fiiire place à une abstraction. Donc, monographie individuelle sans portée scientifique, ou dissertation vague, faute d'une matière positive, n'est-ce pas l'alternative à laquelle tout essai de psychologie est condamné dès le début ?

On peut tout d'abord répondre à l'objection par un fait reconnu de tous; c'est que, pendant qu'on en conteste la possibilité, l'observation de la nature humaine se fait, qu'elle se fait de bien des manières, et se produit sous bien des formes. Les analyses des philosophes, les portraits des moralistes, les peintures des poètes ne sont pas plus contestés dans leur vérité intime que dans leur portée générale, quand ils ont été tracés par la main des maîtres. Des philosophes comme Platon, Arislote, Malebranche, Reid et Kant; des moralistes comme Sénèque, Pascal, la

170 LA PSYCHOLOtilE ET l'hISTUIRE.

Bruyère, 1» Rochefoucaull; des poêles comme Homère, Euripide, Virgile, Sh^kspeare, Racine, Molière; desécrimm et des romanciers comme Ccplhe, Chateaubriant et Walter Scott, ont parlé, non de l'individu simplement, mais de l'homme; non de l'homme d'un pays et d'une époque seulement, m^is de l'homme éternel et universel ; ils ont, les uns analysé, les autres décrit, ceux-ci ehanlé, ceux-là raconté les sentiments, les passions, les pensées propres à l'Humanité, et qui persistent à travers les nombreuses vicissitqde^ qu'elle pubjt. C'est même par ce caractère essentiellement humain de leurs œuvres qu'ils sont reconnus les plus grands, et que leur gloire efface celle des écrivains qui n'ont analysé, décrit ou peint que Thomme d'une époque ou d'un pays. Il faut donc bien que l'observation de l'homn^e, telle que nous l'entendons, puisse se feire, puisqu'elle se fait perpétuellement, et que l'admi- Pltion et la sympathie publiques en consacrent les résultais. Pe tels faits réfutent la thèse de l'impossibilité de l'observation psychologique aussi catégoriquement que le fait d'un mouvement accompli par un philosophe de l'antiquité réfutait la thèse sophistique de l'impossibilité du mouvement. Mais il reste toujours à expliquer comment l'observation de l'homme abstrait est possible, Une distinction très-simple suffit, ce semble, à résoudre la difliculté. Il est Slir que l'étude de l'homme ne peut se faire que par uu individu, et sur un individu. Le philosophe qui analyse les icjées de l'intelligence, le moraliste qui décrit les passions de l'âme, ne peuvent faire autrement que d'opérer sur leurs propres pensées et sur leurs propres sentiments, îi mom

de se borner à reproduire les observations et les expériences d'autrui. Car nul ne peut deviner ce qui se passe dans la conscience de son voisin, fût-il cet autre lui-même qu'on appelle un ami, si ce n'est par une induction qui n'est jamais sûre, et qui a besoin d'ailleurs d'être éclairée par le témoignage direct de notre propre sens intime. Mais, tout en s'observant eux-mêmes, le philosophe et le moraliste dirigent leur analyse sur la partie essentielle et immuable, sur l'élément humain de leur propre nature, laissant au poêle, au romancier, à l'auteur de S^émoires ci ée Confessions la partie intime, originale, accidentelle, qui varie suivant les temps, les lieux, les indiviçlus. Et en faisant cela, le psychologue ne procède point autrement que l'anatomisle et le physiologiste qui négligent les particularités du corps humain pour s'altacl^er, dans leurs descriptions et leurs classifications, aux caractères généraux et permanents des organes et des tempéraments. Sous ce rapport, les sciences naturelles obéissent à la même nécessité que les sciences psychologiques; comme cellesci, elles procèdent par abstraction dans l'observation de la réalité. Voilà comment l'objet de la psychologie est réel et général tout à la fois, et par suite comment l'individu observe Tliomme même, en s'observant.

Mais, dit l'école historique, l'analogie n'esl pas complète entre la méthode du psychologue et celle du naturaliste, par la raison que l'objet de l'une change hiep autrement que l'objet de l'autre. Nulles ou peu sensibles dans l'homme physique, les modifications qu'opère l'influence des temps et des lieux, acquièrent dans l'homme moral l'im*

porlance de véritables transformations qui semblent atteindre la nature même du sujet observe. L'homme moral change sensiblement d'un pays à l'autre, d'une époque à l'autre. Sa conscience se développe et se transforme i\ ce point (juc des idées qui passaient pour des axiomes dans un temps, sont devenues depuis des préjuges insoutenables, que des sentiments qui semblaient naturels à une époque, sont juges monstrueux à une époque postérieure, et qu'en revanche on voit régner dans celle-ci des vérités générales dont les âges antérieurs n'avaient môme pas le soupçon. Ainsi l'idéal moral, l'idéal politique des sociétés antiques, alors même qu'il a pour interprète le génie d'un Platon, d'un Aristote, d'un Cicéron, n'est ni aussi pur ni aussi complet que l'idéal moral ou l'idéal politique des sociétés modernes, tel que l'ont défini et développé des écrivains d'ini ordre inférieur à ceux qui viennent d'être cités. L'institution de l'esclavage, pour ne citer que cet exemple, acceptée, disons mieux, adoptée par la conscience antique, révolte la conscience moderne. Il en est des sentiments comme des idées. La haine de l'étranger, qui était jadis la première des vertus, est devenue un crime de lèse-Humanité. L'Humanité! ce mot révèle toute une révolution dans les idées et les sentiments de l'homme. Tant il est vrai que tout change, sous la loi du progrès, dans l'histoire de Tespèce humaine, les idées comme les faits, la conscience comme la science. Quand donc la psychologie croit pouvoir saisir l'homme abstrait, l'homme idéal, pour en faire l'objet de ses contemplations, elle se fait illusion. L'objet lui échappe sans cesse, comme le Protée de la Fable, à travers ses cent métamorphoses.

On n'a prise que sur l'homme réel, sur l'homme individu ou peuple, (pii vit dans le temps et dans l'espace. Or, cet homme-la n'appartient qu'à la biographieou à l'histoire.

Il ne nous en coûte point de reconnaître ces changements delà conscience humaine qui attestent d'une façon si éclatante la loi du progrès, dans l'ordre moral, et d'avouer qu'ils ont une tout autre gravité que ceux qui s'opèrent dans l'homme physique, ù travers la succession des âges; mais il ne faut rien exagérer. Ici, les adversaires des sciences psychologiques nous semblent abuser singulièrement, pour le besoin de leur thèse, des diversités et des transformations de la nature humaine. Il est bien vrai que l'homme change, l'homme moral surtout; que la conscience varie d'un âge à l'autre, et toujours dans le sens du progrès. Mais ces changemenis vont-ils jusqu'à atteindre l'ànie humaine dans son essence? Là est toute la question. Or il n'est personne, mêmedans l'école historique, qui soutienne que la loi du progrès puisse produire cette merveilleuse métamorphose. On sait que la civilisation n'a pas plus doté l'homme moral de facultés nouvelles qu'elle n'a enrichi l'homme physique de nouveaux sens. On peut dire en toute vérité que, sur le développement de ses sentiments, de ses idées, de ses mœurs, de ses lois, la civilisation exerce une action souveraine, qui n'a pas d'autres limites que la nature humaine elle-même. Mais ici elle reste impuissante, et le progrès s'arrête devant une loi supérieure. Il n'y a donc aucune contradiction à soutenir que la nature morale de l'homme, que la conscience est tout à la fois immuable et progressive : immuable dans son

i7A LA PSYCHOLOGIE ET L*HISTOinE.

essence, c'est-à-dire dans ses facultés premières et constitutives, progressive dans le développement de ces facultés, c'est-à-dire dans ses sentiments, ses mœurs et ses idées. De tout temps, l'homme a élé un être instinctif, sensible, conscient, intelligent et raisonnable, volontaire et libre, une véritable personne, dans le sens complet du mot; de tout temps, il a eu les mêmes besoins, les mêmes affections, et les mêmes passions générales. Les caractères essentiels, les conditions, les lois de sa sensibilité, de son intelligence, de son activité, n'ont pas changé avec les objets que le cours du temps renouvelle sans cesse ; en sorte qu'en changeant perpétuellement, l'homme garde les traits constitutifs de sa nature. Or, c'est précisément cet homme-là qui fait l'objet de notre psychologie, l'homme sur lequel ne peuvent rien, ni les influences ethnographiques, ni les influences géographiques, ni les influences historiques. Que cet homme soit un pur abstrait, rien de plus évident! Mais qu'importe pour la science qui en fait son objet? La mécanique rationnelle met aussi en jeu des forces abstraites dans ses hautes spéculations mathématiques. Cela n'empêche pas qu'elle ne soit considérée par tous les savants comme le fondement de la mécanique appliquée, laquelle lui emprunte ses principes, sauf à tenir compte des accidents de la réalité. Il en est de même des sciences psychologiques pures. De l'étude approfondie de l'homme abstrait, elles tirent des principes supérieurs de philosophie, de morale, de logique, d'esthétique, de politique et de civilisation, que l'historien, le moraliste, le publiciste, le critique, l'inventeur de méthodes doivent

appliquer à l'homme réel, individu ou peuple, sôUs peine de n'apporter dans leurs jugements et leurs conseils pra* tiques ni le sentiment du vrai, ni le sentiment du jusie^ ni le sentiment du beau. Sans ces hautes lumières de la psychologie générale, toute science et tout art seraient livrés â l'empirisme.

Et il ne faudrait pas croire qu'Une étude ainsi réduite ft l'homme abstrait soit stérile, faute d'éléments. Outre que les vérités qui en font l'objet propre sont les premières de toutes, par la portée spéculative et pratique qui les distingue ^ l'histoire même des sciences morales montre quelle est la variété et la richesse d'une pareille matière, quand c'est le génie de l'analyse qui l'exploite. Platon avait parlé de psychologie et de morale avec l'autorité du plus beau génie qui ait paru dans la philosophie ancienne» Quand Aristote reprend les mêmes sujets, il semble que son maître n'ait vu les choses qu'à la surface, tant sa science^ toute d'observation et d'analyse, est supérieure à l'éloquence et à la poésie de Platon. Kt si l'antiquité n'a point dépassé cette science pour la solidité, la profondeur et la précision, combien d'analyses ingénieuses et subtiles chez les mystiques alexandrins, d'observations et de formules pratiques chez les moralistes stoïciens, font voir que la science psychologique et morale de l'antiquité est en voie de perpétuel développement. Puis viennent les fines analyses, les riches descriptions, les fortes discussions de la philosophie moderne, sur cet éternel et inépuisable fond de la nature humaine envisagée dans ses traits généraux et immuables. La liste est longue des philosophes et des mo-

176 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

ralistes modernes qui ont fait de Tespril et du cœiu* liumain leur sujet d'étude, sans demander à d*autres sources que la conscience, ni à d'autre méthode que Tî^nalyse, les élemenls de leurs descriptions ou de leurs théories. Et pourtant, aucun de ces grands ou ingénieux observateurs n'a répété ses devanciers. Tant il est vrai que, même à défaut de génie, une sérieuse et forte méditation suffit pour faire des découvertes dans ce champ si exploré.

Ce sujet, nous le savons, n'est guère du goût d'une certaine école historique qui aime par-dessus tout les curiosités ethnographiques ou biographiques ; mais il n'est pas de lieux communs pour la science sérieuse, et pour le génie. Quand un Platon, un Aristote, un Pascal, un Kant voudront bien, à une époque quelconque, reprendre ce texte immortel de la conscience humaine, les commentaires nouveaux qu'ils sauront en i\ure auront toujours plus de prix que les renseignements obtenus à grand'peine sur la morale ou la religion des peuplades de FOcéanie ou de l'Afrique. C'est que la conscience, ainsi sondée à des profondeurs où l'œil du vulgaire ne saurait pénétrer, est une source intarissable. Il en est de cette étude générale, qu'on nous permettra d'appeler la grande psychologie, comme de la grande poésie et de la grande éloquence, dont le propre est d'exprimer les sentiments, les passions, les pensées de l'homme éternel et universel; elle sera toujours la tentalion des esprits élevés et philosophiques.

Ce n'est pas qu'au-dessous de cette psychologie, il n'y ait place, dans la grande famille des sciences morales, pour d'autres études du plus vif intérêt, et dont l'école historique

OBJET DE LA PSYCHOLOGIE. i77

professe le culte exclusif. L'homme varie, avons-nous dit, selon les individus, comme il change avec les temps et les lieux. De là un certain nombre de psycbologies particu- Hères qui peuvent se ramener à trois types principaux: V la psychologie biographique qui s'occupe à recueillir les particularités relatives aux individus; 2» la psychologie ethnographique qui se renferme dans la description des caractères propres à la race et à la nation; ^ la psychologie historique qui s'applique à noter et à résumer les changements survenus dans la succession des âges et des

époques.

Quant à la psychologie ethnographique et à la psychologie historique, on sait qu'elles puisent leurs éléments à de tout autres sources que l'observation de conscience. Ce n'est point, en effet, sur des révélations intimes, mais sur des témoignages tout extérieurs que se fonde cette double psychologie. Pour former son tableau des variétés morales de l'espèce humaine, répandue sur la surface du globe, l'ethnographe regarde au dehors, et non au dedans; il consulte les relations de voyages, les monuments, les traditions, les livres, les langues surtout, où le génie des races diverses est écrit en caractères visibles et ineffaçables. Pour tracer son esquisse des progrès de la conscience et de la vie morale de l'Humanité, dans la série des époques qui commencent à l'âge de la barbarie primitive, et finissent aux dernières périodes de la civilisation moderne, l'historien n'a pas d'autre matière que les faits historiques proprement dits, institutions, mœurs, croyances, sciences, littérature, qui font la partie morale et supérieure de l'his-

Ni

178 LA rSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

loire, et d'où il parvient à dégager une véritable psychologie, concrète et vivante. Ces deux sciences, de date assez récente, ne sont pas seulement d'un grand intérêt historique; elles ont déplus une haute portée philosophique, en ce qu'elles servent de contre-épreuve aux analyses et aux descriptions de la psychologie abstraite. C'est ainsi que, parlant d'un point opposé, l'ethnographe et l'historien arrivent à donner la main au psychologue, en montrant, dans son développement sur le double théâtre de Tespace et du temps, cette même Humanité dont le philosophe et le moraliste étudient la nature intime dans le témoignage direct de la conscience.

Il est une certaine psychologie biographique qui, sans avoir tout à fait le même objet que la psychologie ethnographique et la psychologie historique, se fait par une méthode d'observation analogue. Le biographe qui écrit la vie d'un autre, cet autre fùl-il son père ou son ami, ne peut procéder que par observation indirecte et par induction, dans l'analyse et la description qu'il essaye des senliments, des idées, des passions, des facultés de son héros. Comme l'historien ou l'elhnographe, il n'a prise que sur des faits matériels, sur les actes de la vie extérieure. Tout ce qu'il sait ou croit savoir de la vie intime, il n'a pu l'atteindre que par induction. Il n'y a d'observation directe et sûre que celle qui porte sur soi-même.

Mais, outre l'observation générale et abstraite qui est le véritable fondement de la science de l'homme, il est un genre d'observation individuelle et personnelle, qui se pratique dans les Mémoires et les Confessions. Si ce n'est plus tout à

fait le même objet, c'est la même mélhode. Qu'il s'agisse, en effet, de l'homme ou de l'individu, c'est toujours la même conscience qui est interrogée, ici sur des faits humains, là sur des faits individuels. Or, toute monographie bien faite a son intérêt moral, quelle que soit d'ailleurs la valeur du sujet qui s'observe. L'observation de l'individu se prenant lui-même pour objet n'a pas seulement un charme piquant de curiosité satisfaite; elle a pour résultat de nous faire pénétrer dans le vif de la réalité humaine. Il est bon que rhomme se connaisse dans le détail de sa nature, dans ses misères, comme dans ses grandeurs, dans ses passions d'un jour, comme dans ses désirs éternels. En ce sens, les sciences psychologiques doivent s'approprier le mot de Térence : Nihil liumani a me alienum puto: nul détail de la réalité ne peut leur être indifférent. Le monographe qui se voue, dans sa personne, à l'analyse microscopique de l'individu, est le véritable micrographe des sciences psychologiques; de même que le naturaliste qui porte ce nom, il observe tous les petits ressorts secrets qui mettent en branle les grands moteurs de la vie humaine. Or, s'il est capital d'observer ceux-ci, il estintéressant d'étudier ceuxlà. Car c'est ainsi que se révèle le mystère de la vie, en toute chose, dans l'Homme, aussi bien que dans la Nature. Et quand, au lieu d'une nature vulgaire ou médiocre, c'est l'âme d'un grand poète, ou l'esprit d'un grand philosophe, ou le cœur d'un sage et d'un héros qui s'observe et s'analyse, n'avons-nous pas la plus haute et la meilleure révélation de la nature humaine qui se puisse obtenir? Quelle l>elle psychologie nous aurions, si l'âme d'un So-

crate, d'un Epaminondas, d'un Vincent de Paul, d'un Channing se fût racontée elle-même! Ce regret, exprimé par Tauleur des Fragments philosophiques, nous revient chaque fois que nous relisons les Fies de Plutarque. En racontant la vie de ces grands hommes, cet auteur a donné à la postérité un enseignement moral dont peu de traités dogmatiques égalent la vertu. Que serait-ce donc, si chacun de ces grands individus nous eût mis lui-même dans le secret de ses sentiments et de ses pensées ? Les Mémoires de Xénophon sur Socrate, bien qu'ils ne soient qu'un écho affaibli de la parole du maître, nous laissent une idée de la beauté d'une pareille psychologie. Les Confessions de saint Augustin nous la font d'autant mieux comprendre qu'on y voit une grande âme faire elle-même sa propre histoire. Combien est puissant l'intérêt qui s'attache aux Confessions de Jean-Jacques! Et s'il n'en sort pas une psychologie plus haute et plus pure , est-ce au genre ou à l'homme qu'en est la faute ? En tout cas, de pareilles monographies sont de véritables révélations pour la science de l'homme. Comme il n'est donné à aucun être humain d'atteindre à la perfection absolue d'une seule faculté ou d'une seule vertu, il n'est point de monographie qui puisse être proposée comme l'expression complète de l'idéal. Mais telle est la hauteur de certaines individualités, comparées au vulgaire, que leur histoire intime, faite par elles-mêmes, apparaît comme la plus éclatante image de cet idéal conçu cl défini par la pensée pure.

Enfin, il est une espèce de psychologie qui participe à la fois du caractère de la psychologie générale, et du carac-

OBJET DE LA PSYCHOLOGIE. ^^i

1ère de la psychologie individuelle; c'est ce qu'on appelle le roman intime. Le romancier étudie au fond Vhomme lui-même, comme le psychologue et le philosophe. Mais il renferme son étude dans le cadre de l'individualilé, ainsi que fait l'auteur des Mémoires ou des Confessions. Dans ce genre de roman , les deux observations, intime et extérieure, se réunissent; mais c'est la première qui domine. L'auteur regarde moins au dehors qu'au dedans. De là, quand il possède le génie de l'observation intime, l'intérêt û la fois piquant et sérieux de ses révélations. C'est de la vraie psychologie, avec l'avantage d'être accessible à tous, sous la forme que l'art du romancier lui a donnée. Le public, qui n'a jamais eu un goût bien marqué pour les analyses et les théories de la science, aime et recherche avidement cette psychologie, à laquelle l'imagination prête la couleur, le mouvement, la vie, tous les caractères de la réalité. Il ne manque pas d'esprits sérieux aujourd'hui qui seraient assez d'avis de remplacer la science par le roman, en ces

sortes de matières.

Assurément, il n'y a pas de meilleur moyen de populariser l'étude du cœur humain. Si la psychologie n'avait pas d'autre but, elle ferait bien d'entrer dans cette voie. Mais alors que devient l'exactitude, la précision, la rigueur démonstrative, Tordre, toutes les qualités qui font de la psychologie une science? Il en serait de la psychologie amsi traitée par le roman ou le théâtre, comme de la morale ou de l'histoire soumise aux mêmes procédés. Qu'y a-t-il de plus intéressant, de plus populaire que la morale au théâtre, ou que l'histoire dans un roman? Mais si rien

^^^ l'A PSYCHOLOGIE ET l'iIISTOIRE.

n*est plus puissant comme enseignement, rien n'est moins sérieux comme science. Les sciences psychologiques qui font leur profit de tout , de Thisloire, de la poésie, de l'éloquence, pourront trouver des éléments précieux dans le roman, et surtout dans le roman intime; mais ce serait une étrange méthode que d'en faire la base de leurs ihéories. La vérité est le premier but de la science; la popularitéet la puissanced'action ne viennent qu'après. Autrement la science se confondrait avec la littérature.

Sans s'arrêter aux préjugés, bien rares aujourd'hui, de quelques physiologistes attardés qui ont l'air de chercher naïvement les organes de l'observation psychologique, il est juste de convenir que les faits moraux sont difficiles à saisir, et surtout à fixer sous l'œil toujours ouvert, mais souvent distrait de la conscience. Mais que veut-on conclure de celte difficulté? Est-ce que l'observation des phénomènes physiques et physiologiques est toujours aisée? N'a-t-elle pas, en bien des cas, la délicatesse et la subtilité d'un art? Les expériences sur l'éleclrlcité, sur le son, sur la lumière ; les observations sur la constitution élémentaire des tissus, sur l'organisme des animalcules, sontelles l'œuvre du premier venu? Qu'on le demande à nos physiciens, à nos chimistes et à nos naturalistes. Les études de nos psychologues ne sont pas sans analogie avec

MÉTHODE PSÏCHOLOOIQUE. 18^

ces observations et ces expériences, malgré la différence de la réalité observable ; la conscience proprement dite, comme l'œil ou l'oreille du vulgaire, ne voit et n'entend les choses de son ressort qu'en gros et d'une façon vague. I^s finesses du détail lui échappent, et elle a plutôt le sentiment que lidéede ces choses. Il faut lui appliquer la réfiexion pour les lui faire voir dans tout leur développement, de même qu'il faut appliquera loupe à l'observation des yeux, si l'on veut arriver à connaître la réalité matérielle dans ses plus intimes particularités. Or, la réfiexion n'est pas une faculté naturelle, comme la conscience, la mémoire, l'imagination, l'association des idées, lesquelles s'exercent spontanément-, elle est du nombre de ces facultés qu'on dit acquises, non point parce que la nature n'y serait pour rien, mais parce qu'elles ne produisent pas leurs actes sans préparation et sans effort. La réflexion est une faculté rare, dont le poëte et le romancier font usage, et que le moraliste et le psychologue seuls élèvent à la puissance d'un art. A cette condition, l'observation psychologique arrive à des analyses profondes et à des descriptions précises.

Certains adversaires de la psychologie, esprits fins et versés dans la critique des questions morales, ne nient point l'intérêt ni même la vérité des études de ce genre ; mais ils prétendent que cela ne suffît point pour en établir l'autorité scientifique (1). Avec cette finesse d'analyse qui lui

(1) Cournot. £noi tur Us fondements des connaissances humaines, t. Il, cliap. S3.

184 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

est propre, un savant de nos jours, qui est en même temps un philosophe très-distingué, a mis le doigt sur les difficultés inhérentes aux études psychologiques. Il doute que la psychologie, de même que la médecine, puisse être ramenée à une forme vraiment scienlinque, parce que, selon lui, il est de la nature des faits psychologiques de se traduire en aphorismes plutôt qu'en théorèmes. Tout en reconnaissant l'objet de ces études, l'homme inlérieur, il refuse le nom d'observation à cette contemplation solitaire des phénomènes qui se passent dans ie secret de la conscience, et n'accorde pas le titre de science à un ensemble de remarques plus ou moins curieuses et de réflexions plus ou moins profondes, dont on n'a jamais pu faire un corps de doctrine scientifique. Et la raison qu'il donne de cette impossibilité, c'est que, par l'intervention même de la réflexion sur les faits de conscience, les phénomènes qu'on veut observer se trouvent nécessairement compliques d'un phénomène nouveau, et souvent modifiés ou dénaturés; à ce point qu'il devient impossible de les saisir par l'observation intérieure tels qu'ils seraient sans l'immixtion inévitable de cette cause perturbatrice.

Autre difficulté. Pour qu'une observation puisse être qualifiée de scientifique, l'auteur veut qu'elle soit susceptible d'être faite et répétée dans des circonstances qui comportent une définition exacte, de manière qu'à chaque répétition des mêmes circonstances, on puisse toujours constater l'identité des résultats. Il veut, en outre, que, dans les circonstances définies, les résultats soient indépendants de la constitution de l'observateur. Or il ne lui semble pas que l'observation

interne satisfasse à aucune de ces conditions. D'une part, les phénomènes de conscience sont fugaces insaisissables dans leurs perpétuelles métamorphoses, et dans leurs modifications continues; d'autre part, ces phénomènes varient avec les individus, en qui se confondent le rôle d'observateur et celui de sujet d'observation. « Que m'importe, dit M. Cournot, les découvertes qu'un philosophe a faites ou cru faire dans les profondeurs de sa conscience, si je ne lis pas la même chose dans la mienne, ou si j'y lis tout autre chose? Cela peut-il se comparer aux découvertes d'un astronome, d'un physicien, d'un naturaliste, qui ine convie à voir ce qu'il a vu, à palper ce qu'il a palpé (1). » Il s'ensuit que les phénomènes psychologiques ne sont pas susceptibles de vérification, et que la science que l'on prétend fonder sur cet ordre de faits ne réunit pas même la première de toutes les conditions scientifiques.

Pour ces raisons, l'auteur ne croit pas ou croit peu à la possibilité d'une psychologie ainsi fondée sur l'observation intérieure. En revanche, il croit à une psychologie tout empirique, se composant des observations les plus utiles sur la nature intellectuelle et morale de l'homme, recueillies moins par des philosophes que par des moralistes, des historiens, des politiques, et en général par tous les hommes doués de Tesprit d'observation et portés à saisir le côté pratique des choses. Seulement, il ne peut voir la matière d'une science dans un pareil recueil, si intéressant et si utile qu'il soit d'ailleurs. Il est deux études pourtant que

(1) Cournol, Essai, etc., t. II, chap. 23, §§ 374, 372 et 373.

186 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

Tauteur réserve dans sa conclusion négative, c'est la logique et la morale dogmatique. On peut étudier les conditions d'un raisonnement concluant, classer nos idées en diverses catégories, exposer les règles d'une bonne méthode, discuter la valeur des divers genres de preuves et d'inductions, invoquer des principes de morale, en décrire les divers caractères, rechercher la véritable formule d'où peuvent se déduire nos devoirs et nos droits. C'est ce qu'ont fait Aristote, Descartes, Bacon, Condillac, Kant; l'un pour la théorie proprement dite du raisonnement; l'autre pour l'institution des règles nécessaires a la direction de l'esprit ; celui-ci pour l'organisation de la méthode expérimentale; celui-là pour l'art de penser et de raisonner; ce dernier enfin pour la critique de la raison pureei la métaphysique des mœurs. Une telle psychologie n'exige pas cet appareil d'observations, cette lente accumulation de faits détaillés qui compose ce qu'on appellerait la psychologie expérimentale, et ne doit pas plus être rangée parmi les sciences dites d'observation qu'on n'y rangerait l'arithmétique et la géométrie, quoique celles-ci s'appuient sur quelques faits observables et observés.

Dans cette critique des études psychologiques, il y a des remarques dont lëcole psychologique no gagnerait rien à contester la justesse. Ainsi il ne lui en coûte pas de reconnaître, avec M. Cournot, que l'observation intérieure est rendue plus difficile par l'identité même du sujet observant et de l'objet observé; que la difficulté est encore augmentée par le caractère d'instabilité et de perpétuelle mobilité des phénomènes; que ce genre d'observation, en ce

qu'il a d'intime et de personnel, n'est pas concluant pour la science générale de la nature humaine ; qu'en outre, il n'est jamais susceptible, pour tous les faits auxquels il s'applique, de cette vérification précise et authentique que comporte l'observation des phénomènes naturels. En admettant, avecl'auteur, la distinction de la psychologie empirique et de la psychologie rationnelle, nous convenons que la première ne forme pas, ne formera jamais un corps de doctrine scientifique; que la seconde n'est point une science expérimentale^ en ce sens qu'elle comporte plutôt les observations que les expériences proprement dites. Ce que nous contestons, ce sont les conclusions que cet esprit, si réservé pourtant, tire d'observations justes. Selon lui, la psychologie ne peut être une science, soit qu'on la considère dans sa matière, soit qu'on l'envisage dans sa forme : car sa matière se compose de faits qui ne sont pas vérifiables ; et sa forme est trop incohérente pour constituer un ordre vraiment scientifique. Or aucune de ces deux raisons ne nous paraît avoir une valeur absolue, ni être de nature à justifier la double conclusion de l'auteur. Laissons la psychologie empirique, sur laquelle il n'existe entre l'auteur et nous aucun dissentiment, et ne parlons que de l'autre qui est seule en question.

L'auteur accepte la psychologie rationnelle comme une science; seulement il ne veut pas qu'elle soit une science d'observation, pas plus que l'arithmétique et la géométrie. Ici, son langage nous paraît dépasser la mesure de la vé.rite. Qu'entre cette espèce de psychologie dont l'objet est abstrait et général, et la psychologie empirique dont l'objet

If

188 LA PSYCHOLOGIE ET 1,'fllSTOIRE.

est concret et individuel, il y ait une profonde différence, c'est ce que nous avons déjà reconnu dans la première partie de ce travail. Il n'est pas douteux que la dislinclion des sciences abstraites et rationnelles, et des sciences descriptives et expérimentales, soit d'une application aussi naturelle dans l'ordre des sciences de l'esprit que dans l'ordre des sciences de la Nature. Mais on ne peut, sans exagération, assimiler la psychologie rationnelle à l'arithmétique et à la géométrie, qui sont des sciences de pure déduction. Toutes les sciences morales, depuis la logique pure jusqu'à l'histoire, sont des sciences d'observation; elles font aux faits une part plus ou moins large. Sans doute, les faits sur lesquels elles se fondent sont d'un caractère différent, en ce sens que les uns sont généraux et les autres individuels; mais ces différences ne permettent pas d'établir une dis^ linclion aussi tranchée entre les sciences morales qu'entre les sciences physiques. Et, en tout cas, admît-on cette distinction pour la théodicée et la métaphysique, et même pour certaines parties abstraites de la logique spéculative, Il serait impossible de l'appliquer à la psvchologie, dont les analyses font la base des théories logiques ou morales. Il est vrai que M. Cournot ne paraît pas distinguer cette psychologie rationnelle de la logique et de la morale ellesmêmes. Mais pourtant il est trop au courant des sciences morales pour confondre la logique pure avec la psychologie. Si les procédés de déduction, de démonstration, d'analyse logique, entrent pour une certaine part dans la méthode de la première; les procédés de description et d'analyse naturelle, de classification, sont propres à la

seconde. Qu'il veuille bien reporter sa pensée sur le Traité de l'âme d'Aristote, sur le Traité des passions de Descaries, sur le chapitre de la recherche de la vérité consacré à rétude des diverses facultés morales de l'esprit (1), sur l'histoire naturelle de nos facultés, telle que l'ont racontée les Écossais, sur les études de Maine de Biran et de Jouffroy; il verra que tous ces essais de psychologie analytique et descriptive, sinon expérimentale, constituent un ordre de connaissances aussi distinct de la logique proprement dite que de cette collection d'observations et d'aphorismes , recueillis de toute part et de toute main, qu'on appelle la psychologie empirique. Ni l'idéologie de Destutt de Tracy, ni la critique de Kant, avec leurs abstractions et leurs déductions, ne donnent une idée de la psychologie rationnelle dont les livres cités sont les principaux monuments. Que celte science n'ait pas la rigueur, la précision des connaissances qui composent le domaine des sciences physiques et naturelles, nous en convenons avec M. Cournot, tout en trouvant qu'il n'y a point là une raison suffisante de leur refuser un titre qu'aucune des sciences morales ne mériterait à ce compte-là, et que plusieurs sciences de la Nature, la physiologie par exemple, auraient de la peine à justifier. Entre M. Cournot et nous donc, la difficulté se réduit à une question de mesure. Il veut bien conserver comme science la logique et la morale rationnelle dans le domaine des sciences morales; mais il pense que la différence, dans le degré de rigueur et de précision, qui

(4) Malebranche.

190 LA PSYCHOLOGIE ET L*HISTOinK.

distingue les sciences physiques de la psychologie proprement dite, doit faire refuser à celle-ci le nom de science. Nous ne voyons pas que cela suffise pour nous le faire abandonner. On est donc a peu près d'accord au fond, et l'on ne diffère guère que sur le mot.

Ce qui serait autrement grave pour l'existence de la psychologie, c'est l'impossibilité d'une vérification quelconque pour les observations psychologiques. Cette vérification est en effet la première garantie de l'autorité scientifique des théories qui reposent sur ces observations. Quel est le moyen de vérifier l'exactitude des révélations personnelles delà conscience? M. Cournot et d'autres adversaires de la psychologie ne le voient pas. On convient que le psychologue arrive à pénétrer assez avant dans l'analyse de la nature humaine pour en rapporter des observations et des descriptions vraiment neuves, comme fait un voyageur d'un pays récemment exploré. Mais où est le contrôle de ces observations individuelles ? Où est la contre-épreuve de ces expériences intimes? Le chimiste, le |)hysicien, le naturaliste, l'astronome font assister le public a leurs expériences ou à leurs observations; ils exposent leur science sur pièces à l'appui ; ils parlent des phénomènes naturels devant la Nature elle-même, dont ils peuvent toujours invoquer le témoignage. Mais que peut dire le psychologue à ceux qui l'écoutent ou le lisent, sinon d'en croire ses révélations sur parole? N'est-ce pas l'histoire du voyageur qui raconte ses aventures et ses impressions devant un public aussi charmé que défiant de la réalité des récits du narrateur?

MÉTHODE PSYCHOLOGIOUE. 491

Jusqu'à nos jours, les philosophes, les moralistes, nous pourrions ajouter les poëtes et les romanciers qui ont réfléchi et médité sur la nature humaine, en s'enfermant dans le for intérieur de leur conscience, ne paraissent point avoir prévu cette ingénieuse objection. Quand ils ont livré, les uns leurs analyses et leurs théories sévères au public savant, les autres leurs descriptions et leurs peintures charmantes aux foules enthousiastes, ils ont compté, soit sur l'intelligence, soit sur la sympathie de leurs auditeurs ou de leurs lecteurs. Ils n'ont jamais pensé que leurs révélations, bien que puisées dans leur conscience personnelle, eussent un caractère tellement individuel qu'il fallut absolument les en croire sur parole. Tout au contraire, c'est à la nature, c'est à la conscience humaine qu'ils s'adressaient, bien sûrs d'y trouver un écho retentissant, s'ils ne s'étaient point trompés, et s'ils ne s'étaient point trop écartés des grandes voies de la vérité générale et humaine. Quand Jouffroy, qui a tout prévu et tout expliqué sur cette matière, dans son admirable préface des esquisses de Dugald-Stewart, arrive à établir la certitude des observations psychologiques, il ne lui vient point à l'esprit que ces observations ont besoin d'une sorte de vérification analogue à celle des expériences, dans l'ordre des sciences physiques; tant il lui semble naturel de s'en fiera la conscience de ses auditeurs et de ses lecteurs. Et sans paraître se douter qu'il répond d'avance a l'objection qu'on nous fait aujourd'hui, il montre jusqu'à l'évidence comment les analyses et les descriptions du psychologue trouvent leur confirmation ou leur critique dans l'adhésion ou la défiance de ceux qui les

Ai

192 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

lisent. Voilà, en effet, la vraie, la seule vérificalion des vérités morales. El quand elle a passé par la double épreuve du nombre et du temps, elle est regardée comme suffisante. Les sciences morales ont leur critérium propre, de même que les sciences physiques. Parce que les vérités qui en font Tobjet s'observent et se vérifient différemment, n'en concluons pas qu'elles ne sont point, comme celles-ci, susceptibles de certitude et d'exactitude. Les adversaires de la psychologie oublient toujours que les faits racontés ou décrits par l'observateur, philosophe, moraliste ou poëte, sont propres à toutes les consciences humaines. Pour les reconnaître, il suffit d'un certain degré d'attention. De quoi s'agit-il dans la science du psychologue? de choses que le public peut comprendre, sentir, expérimenter, parce qu'elles se passent continuellement dans le for intérieur de chacun. Le géographe, l'astronome, le micrographe ne peuvent dire à leur public : voyez et touchez ; ils ne peuvent qu'en appeler au petit nombre de savants qui ont vu et louché comme eux. Et pourtant cela suffit pour établir l'authenticité de leurs observations. L'épreuve à laquelle se soumet le philosophe ou le poëte est bien autrement populaire. C'est au grand jour du sens commun , devant le peuple, qu'il expose ses observations, ses analyses, ses tableaux. Si le public savant persiste à s'approprier les observations de l'un, si la foule continue à battre des mains aux descriptions de l'autre, tout est dit : la vérité morale a reçu la sanction qui lui convient; elle passe au rang des vérités acquises, définitivement acquises à la science. Que peut-on vouloir de plus ?

On nous dira que ce mode de vérification est d'une application lente et difficile, que très-peu d'observations et de théories psychologiques ont résisté à cette épreuve, et qu'on ne ferait pas une science bien riche ni bien étendue avec les vérités qui en sont victorieusement sorties. — Quand cela serait, il n'en resterait pas moins démontré qu'il existe un mode de vérification, un critérium sûr pour la vérité des observations et des théories morales. Mais cela n'est pas. La nature humaine est tellement personnelle , dans les individus qui la représentent, qu'il y a chez elle une tendance irrésistible à accentuer les différences qui marquent l'originalité plus ou moins forte de chacun. On aime bien mieux généralement se montrer par les côtés où l'on diffère que par les côtés où l'on se ressemble. C'est ce qui fait que la profonde identité des consciences, et la grande harmonie qui en résulte, se dissimulent sous le bruit des voix discordantes. Au fond, les intelligences et les consciences sont beaucoup plus d'accord qu'elles n'en ont l'air. Il faut bien que l'anarchie du monde moral soit moins grande que ne le disent nos écoles sceptiques. Autrement, comment irait-il se développant sans cesse dans le sens du progrès? Et cet accord sur les questions morales serait bien plus complet, si le seul intérêt de la vérité guidait ceux qui les agitent, et ceux qui en recueillent les solutions. S'il suffisait de bien observer, de bien raisonner, de bien exprimer sa pensée pour que la vérité fût aperçue et acceptée de tous, on serait surpris de la facilité et de la rapidité avec lesquelles l'accord se ferait entre les intelligences et les consciences, grâce à l'unité de la nature humaine. Malheu-

reusement, dans Tordre des vérités morales, les questions, outre les difficultés qui leur sont inhérentes, se compliquent d'intérêts, de passions, de sentiments personnels, de préjugés d'éducation de toute espèce. Quoi (|iril en soit, le trésor des vérités morales que les générations successives de l'Humanité se transmettent d'âge en âge , d'époque en époque, en le grossissant toujours, prouve que ce grand travail d'observation et d'analyse, accompli par les philosophes et les moralistes de tous les temps, ne se disperse pas en poussière, au souffle des discordes de la pensée humaine. Il en reste assez de faits, d'axiomes, de principes, sinon de théories, pour que les sciences morales puissent invo^pier le témoignage de l'histoire.

Il est une certaine classe d'esprits que ce mode de vérification pourra bien ne pas satisfaire : c'est celle qui n'admet d'antre autorité que le témoignage de ses sens. Il est certain que le psychologue ne peut dire à son public : Voyez, touchez, sentez. Mnis alors il laut aller jusqu'au bout, et tout rejeter : les faits qui ne sont pas de nature a être perçus par les sens, leur mode d'observation, aussi bien que leur mode de vérification. Les phénomènes moraux se passent dans une sphère où ni l'œil, ni l'oreille, ni le tact n'ont accès. C'est le sens de Tesprit, la conscience qui les aperçoit et les observe, comme c'est la conscience qui les reconnaît et les vérifie. Quand le philosophe et le moraliste s'étudient, la lumière se fait dans ce coin du monde des âmes, qu'on appelle conscience individuelle, pour rayonner ensuite dans d'autres parties de ce monde, par l'intermédiaire du langage. Ainsi, observation, transmission, véri-

tication des phénomènes, tout se fait par des procédés qui sont propres à l'ordre des vérités morales, et avec lesquels les sciences physiques n'ont rien à voir. Il faut donc les admettre ou les rejeter tous également. Pour les rejeter, il faudrait poUVoir réduire toute activité intellectuelle à l'exercice des cinq sens. Or, il n'y a pas de matérialisme qui ose aller jusque-là. Tant que la nature humaine conservera la conscience, il y aura une matière, une méthode, et un mterium à part pour les sciences psychologiques. « Il y a, dit x>Jame de Biran, une lumière intérieure, un Esprit de vérité, qui luit dans les profondeurs de l 'ame, et dirige l'homme méditatif appelé a visiter ces galeries souterraines. Cette lumière n'est pas faite pour le monde, car elle n'est appropriée ni au sens externe ni à l'imagination; elle s'écUpse ou s'éteint même tout à fait devant cette autre espèce de clarté des sensations et des images, clarté vive et souvent trompeuse qui s'évanouit à son tour en présence de V esprit de vérité (i). » Admirable langage, dont quelques paroles mystiques n'allèrent en rien la vérité. La seule réserve que nous pourrions nous permettre d'y faire, c'est que la conscience n'est pas, comme semble le croire ce profond observateur de notre nature morale, un livre fermé au vulgaire, et exclusivement réservé à la contemplation de quelques âmes méditatives.

Cette démonstration de la méthode psychologique ne serait pas complète, si nous laissions sans réponse certains doutes émis, non plus sur la possibilité, mais sur le mode

(4) Préface des Rapport» du physique et du moral»

196 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

d'observation. Dans l'observation des phénomènes physiques, le sujet observant est différent de l'objet observé ; celui-ci est distinct, Çwe, immobile, ou à peu près, sous le refçard de l'observateur : l'opération est donc facile à expliquer. Dans l'observation des phénomènes moraux, le sujet et l'objet de l'observation ne font qu'un. Comment peut se faire l'opération? Dans de telles conditions, on ne le voit pas tout d'abord. L'objet observé, c'est l'ame dont l'essence est d'être une force, vis sui conscia, dont la vie est une continuelle action. Comment ce Protée, si multiple dans ses formes, si mobile dans ses allures, si fugitif, si peu saisissable, peut-il devenir l'objet d'une observation suivie et régulière ? Il ne suffit pas de répondre qu'il faut bien que cette observation soit possible, puisqu'elle se fait et a tonjours été pratiquée avec plus ou moins d'exactitude et de précision par les poêles, les moralistes et les philosophes ; c'est le comment qu'il s'agit d'expliquer.

Selon Maine de Biran, notre premier maître en celle malière, l'opération serait très-simple à comprendre, grâce à la distinction des deux vies, des deux natures, des deux êtres, dans l'être complexe qu'on appelle ï homme. D'un côté est ïanimal avec ses besoins, ses appétits, ses sensations, ses imaginations; de l'autre est l'homme proprement dit, avec ses facultés, ses sentiments, ses idées, ses volitions. Ce spiritualisme nouveau et original, du moins pour le temps, ne se borne point à l'ancienne distinction de l'âme et du corps; dans la vie de l'àme elle-même, il introduit la dualité de l'animal et de la personne, de la nature et de Vesprit, renouvelant ainsi , mais avec une

MÉTHODE 1>&VCH0L0G1QIJE. 19'

grande puissance de réflexion et d'analyse, la doctrine péripatéticienne de l'âme vivante et de l'âme pensante. C'est celte dernière seulement qui possède la conscience; c'est elle qui, affranchie enlin, par un long exercice et un constant effort, de la tyrannie de la nature intérieure ou extérieure, se retire au fond de sa personnalité, dans le sanctuaire de l'esprit, loin des impressions et des imaginations sensibles. Là elle se recueille et se contemple à son aise ; elle s'étudie alors, non dans les sensations et les mouvements de la vie animale qui lui est extérieure, mais dans les actes purs de sa pensée, de sa volonté, de son amour; elle plonge son regard dans les profondeurs les plus intimes de son essence. Devant cette intuition directe de rame par elle-même, l'induction n'a plus rien à faire. Aussi Maine de Biran déclarait-il bien haut que la méthode de Bacon, excellente et tout à fait nécessaire pour les sciences physiques auxquelfes elle révèle les lois de la Nature , n'est point applicable aux sciences psychologiques, dins lesquelles la conscience atteint directement les

causes.

L'école spiritualiste. dont Maine de Biran fut le précurseur, ne s'enferma point dans ce spiritualisme profond , mais un peu mystique. Ni M. Cousin qui la fonda, ni M. Jouffroy qui en décrivit si bien la méthode, ni les disciples qui en dévelo|.pèrent postérieurement les principes, n'acceptèrent tout à fait la doctrine de ce grand psychologue. Nul. dans l'école, ne partagea son dédain pour la méthode baconnienne, laquelle, sauf certaines modificalions, semblait â tous bonne pour la psychologie, comme

198 LA PSYCHOLOGIE bT l'uISTOIRE.

pour la physique. Nul n'alla jamais jusqu'à la doclrine des deux hommes (l'homme nature et l'homme esprU\ et surtout n'eut la pensée de retirer de la vie spiriluelle et vraiment psychologique les phénomènes de la sensation, de l'imagination, de la passion, qui, pour n'être pas des actes purs, n'en sont pas moins des modifications de l'àmc elle-même. Du reste, tous, à l'exemple de Maine de Biran, reconnurent à l'ume la faculté de s'observer directement, de se saisir, de se voir, non-seulement dans ses actes, mais aussi dans ses facultés, et dans le fond même

de sa nature.

Une telle doctrine et une telle manière d'entendre l'observation psychologique ont provoqué une vive polémique de la part des adversaires de l'école spirilualisle. Comment, a-t-on dit, est-il possible que le moi soit en même temps le sujet et l'objet de l'observation? Comment est-il possible qu'au même moment il sente, pense, agisse, et se regarde sentir, agir et penser (1)? Quelle idée se fait-on donc de l'àme humaine pour imaginer qu'elle puisse se prendre elle-même pour objet fixe d'étude, se voir face à hce , comme l'homme physique voit son image dans m miroir? Cet état de l'âme se contemplant elle-même dans l'immobilité et la pureté de son essence, loin du contact des choses extérieui^es, n'est qu'une hypothèse mystique, en contradiction avec l'expérience et avec la plus simple définition de l'âme humaine. Qui dit âme ne dit-il pas principe de vie et d'activité? L'essence de l'âme étant Facle, l'âme agit

(4 ) Pierre Leroux, Réfulation de Véclectisme,

toujours. Mais comment agit-elle? S'il faut en croire Maine de Biran. son action propre serait tout intérieure, et absolument indépendante des choses du dehors. Or c'est là une pure abstraction. S'il est vrai que le moi ait en lui-même son principe de vie, il ne l'est pas moins qu'il ne vit pas de lui-même. Dans sa vie morale, aussi bien que dans sa vie physique, l'homme a besoin d'un objet, d'une matière, comme d'un ahment nécessaire â son activité intérieure. Imaginer que notre âme puisse se retirer dans les profondeurs de son essence pour y vivre de sa propre substance, en dehors de toute assimilation d'éléments extérieurs, c'est le roman d'une psychologie mystique. Dans ses méditations les plus abstraites, dans ses créations les plus chimériques, dans le recueillement le plus parfait de ses idées, l'âme ne vit pas entièrement de son propre fonds. Si l'on remonte à l'origine de ces méditations, de ces créations et de ces idées pures, on trouvera toujours que l'âme en a puisé la matière première à une source extérieure. Le moi ne peut donc vivre qu'en communication incessante avec un non-moi. Dès lors que vient-on nous parler d'un moi transcendant , exclusivement livré à la contemplation solitaire de sa propre nature? Voilà pour la théorie de Maine de Biran.

Mais ajoutent les adversaires de toute psychologie abstraite, si le principe est faux, il devient impossible d'en maintenir la conséquence, à savoir, la possibilité pour l'âme humaine de s'observer directement. Elle s'observe pourtant, mais de la manière suivante. Autre chose est la conscience; autre est l'observation proprement dite. La conscience accompagne l'action de l'âme sous toutes ses for-

200 LA PSYCHOLOGIE ET l'iIISTOIRE,

mes et à tons ses momenls ; elle en est le contrc-coii[) et comme le retentissement dans la sphère de son aciivité intérieure; à tel point que, s'il est possible de Ten distinguer, il ne Test pas de Ten séparer. En est-il de même de l'observation? L'âme ne sent sa passion, son désir, sa pensée, sa volonté, qu'au moment où elle se passionne , où elle désire, où elle pense, où elle veut. S'observe-t-elle aussi en cet étal? Il semble qu'il suffise de poser la question pour la résoudre. L'ame sent, pense et agit sous l'œil de la conscience; mais sa sensation, sa pensée, sa volonté, en un mot , sa vie active s'arrête sur le regard de l'observation. La vie est un drame sérieux, dans lequel l'acteur ne peut être en même temps observateur. Est-ce au moment où l'âme est en proie à la passion qu'elle se complaît à la décrire et à l'analyser? Nullement; c'est quand l'agitation a cessé, quand l'âme a retrouvé assez de liberté pour pouvoir revenir sur ses passions éteintes ou calmées, et en étudier les diverses phases et les crises violentes. Les grands; les vrais observateurs de la nature humaine, les poètes, les romanciers , les moralistes, n'ont jamais entendu ni prati(|ué autrement l'observation de l'homme moral. Il n'y a que récole spiritnaliste contemporaine qui ait imaginé, sur unefimsse idée de Maine de Biran, une méthode d'observation qui aurait pour objet immédiat l'âme humaine ellemême, abstraction laite de ses actes.

Cela posé, les adversaires de l'observation directe arrivent à cette conclusiim : que la psychologie individuelle est la seule possible, parce que toute observation se fait, à l'aide de la réllexion, sur des actes accomplis, évoqués

par la mémoire. En réalité, ce n'est point Tâme elle-même, considérée dans sa nature intime, dans ses facultés et ses propriétés essentielles , qui serait l'objet des études psychologiques; c'est la, succession des pensées, des sentiments, des impressions individuelles dont se compose la vie morale de l'observateur. Quant aux facultés, aux propriétés et aux lois qui forment la partie générale et vraiment humaine de l'individu, on ne pourrait y arriver que par l'induction, appliquée exactement de la même façon que dans les sciences de la Nature. Toute psychologie scientifique, au lieu de chercher dans l'analyse abstraite les éléments de ses théories, n'aurait donc rien de mieux à faire que de prendre pour base de ses vues générales les Mémoires, les Confessions, les descriptions des poètes et des romanciers, les observations des moralistes, enfin toutes les œuvres de psychologie pei^onnelle.

Tout en convenant de la justesse de ces remarques, en ce qui concerne la psychologie individuelle, nous ne pouvons accepter, pour l'école spiritualiste, ni l'objection qui lui est faite, ni la conclusion qu'on en tire contre l'observation directe. L'âme humaine s'observe de deux manières : dans la partie individuelle et dans la partie générale de son être. Dans le premier cas, l'observation est nécessairement indirecte, et ne peut se faire que par l'intermédiaire de la mémoire. Quand notre âme veut étudier une de ces passions qui remplissent l'histoire de sa vie, il faut bien qu'elle attende un état de calme et de liberté, sinon d'inertie ou d'indinérence, qui lui permette de regarder tout à son aise les faits accomplis.

202 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

P'ailleurs, comme ces faits sont des accidents qui traversent la vie humaine, et n'en constituent pas le fond, la conscience de l'observateur ne les retrouve pas à son gré; il faut que la mémoire les rende à Tobservalion. Il n'en est pas de même dans le cas où les actes, les sentiments, les passions, les affections quel'ame veut observer, forment le fond et l'essence même de sa nature. Alors il est toujours possible de les retrouver, sans que la mémoire s'en mêle, parce que la conscience les offre constamment au regard de l'observateur. Les romanciers, les poètes, les auteurs des Mémoires et des Confessions qui nous racontent telle ou telle histoire du cœur humain, ne peuvent le faire que sur des souvenirs, et alors que l'état de leur ame comporte une description et uiie analyse des sentiments qui ont agité et troublé leur vie. Mais le philosophe et le morahste qui ont un autre but, laissent précisément de coté ces histoires si propres à exciter l'intérêt et la curiosité, pour s'occuper de la grande et éternelle histoire de l'ame humaine. Ce n'est plus telle passion du moment qui est le sujet de l'étude du moraliste, avec les objets, les incidents, les circonstances qui en font le caractère personnel; c'est la passion, ou plutôt le principe même de la passion, considérée dans ses traits généraux et permanents. Ce n'est plus telle pensée qu'étudie le philosophe, dans son objet actuel et dans son origine accidentelle ; c'est l'intelligence elle-même, ou du moins telle faculté générale de Tintelligence qu'il analyse, pour en saisir les lois constitutives et les conditions essentielles de développement. Or, ces facultés, ces penchants, ces propriétés générales étant le fond

même de la nature humaine, il suffit que l'âme regarde dans sa conscience pour les y découvrir, et en faire l'objet de son observation. On s'est souvent demandé si le moraliste, qui est presque toujours un sage étranger aux violentes [)assions de la vie, si le philosophe, qui échappe le plus souvent aux orages de la vie publique et aux complications de la vie privée, sont bien dans les vraies conditions de l'observation morale. N'est-ce pas à ceux qui ont vécu, qui ont lutté, qui ont souffert, qui ont connu par expérience tout ce que la vie humaine a de grandeurs et de misères, de joies et d'angoisses, de vertus et de faiblesses, n'est-ce pas à ceux-là qu'il appartient de décrire et de raconter l'homme? Oui assurément, s'il s'agit de l'his- ^ loire individuelle de l'homme, de cette histoire dont le poëte et le romancier ont i\ nous retracer les scènes émouvantes. Mais l'observation du moraliste et du philosophe n'exige point une telle éducation. Peut-être même est-il vrai de dire qu'une vie ou une nature de ce genre n'est pas ce qui convient le mieux pour les œuvres de calme et profonde méditation auxquelles est due la science de l'homme éternel et universel. Si rarement le tempérament du moraliste et du philosophe s'est prêté aux tragiques expériences, et, par suite, aux ardentes peintures du poêle ou du romancier, n'est-il pas juste d'ajouter que plus rarement encore ces admirables historiens du cœur humain ont montré du goût et de l'aptitude pour les analyses abstraites et les théories générales de la psychologie scientifique.

Voilà ce qu'il faut entendre par l'observation directe.

20ft L\ PSYCHOLOGIE ET L HISTOIRE.

Or cette méthode-là n'a point été imaginée par l'école spirilualiste conicmporaine, ainsi que ses adversaires aflcctenl de le dire; Platon, Arislole, Descartes, Leibnilz, Kant ne l'ont ni entendue ni pratiquée autrement. Quant à prétendre que 1 ame puisse se contempler elle-même, dans la pureté abstraite de sa nature , après avoir suspendu tous les mouvements de son activité, c'est là une chimère à laquelle n'ont jamais songé les psychologues spiritualistes. Pour s'en convaincre, il suffit de se rappeler leur définilion de l'âme, dont l'essence propre est l'activité. Dès lors comment la supposer un instant sans action? C'est donc dans l'action qu'ils l'observent, et qu'ils en cherchent la nature intime. Quelques expressions équivoques, quelques métaphores un peu fortes ne donnent point le droit de leur attribuer une pareille opinion. A qui n'échappe-t-il pas de dire, et même d'écrire que la conscience est le miroir où l'âme se regarde et se contemple clle-mê'ue, sans avoir d'autre pensée que d'insister fortement sur la faculté qu'a l'âme de se sentir vivre?

Est-ce à dire que, dans le langage de l'école spirilualiste, et particulièrement de Maine de Biran, il n'y ait rien de plus que des expressions inexactes ou métaphoriques, touchant la portée de l'observation intérieure et l'insuffisance de l'induction baconienne? Nous sommes loin de le penser; et c'est ici <iu'à notre sens, les adversaires de cette école n'ont pas saisi toute la pensée qui est au fond des paroles de nos psychologues. Quand ceux-ci distinguent une double observation, l'étude du moi dans ses actes, et l'étude du moi en lui-même; quand ils déclarent la mé-

Ihode de Bacon bonne pour le [)remier objet, mais impuissante pour le second, il faut se garder d'en conclure qu'ils croient possible une observation faite à part sur la substance même de l'âme, indépendamment de ses divers modes de sentir et d'agir. La vérité de leur langage, vérité féconde et profonde, doit être cherchée dans une explication des propriétés de la conscience. Autre chose est sentir, penser, désirer, vouloir; autre chose est en avoir conscience. La sensation, la pensée, le désir, la volonté sont des phénomènes internes sans doute , mais qui ont leur objet en dehors de l'âme. Ce sont des faits du moi qui impliquent une certaine relation avec le non-moi. Mais la conscience est le sentiment intime, immédiat, constant de l'activité du moi, dans chacun de ces phénomènes de la vie morale. Elle nous révèle, non le phénomène tout entier, mais seulement la part que le moi y prend, l'action propre du sujet, abstraction faite de l'impression de l'objet; elle nous montre enfin le côté subjectif d'un phénomène qui présente toujours à l'analyse un double aspect. Ce n'est donc pas des objets eux-mêmes, physiques ou métaphysiques, que l'âme a conscience. Jamais, dans un langage sévère, on ne dira qu'elle a conscience de telle ou telle vérité, qu'elle a conscience de la Nature et de ses lois, de Dieu et de ses attributs; c'est d'elle-même, et d'elle seule que l'âme a conscience, dans ses conceptions les plus hautes, comme dans ses imaginations les plus vulgaires. En sorte qu'on pourrait définir la conscience : le sentiment du moi, dans tous les phénomènes de la vie morale.

Voilà, selon nous, la vérité qui est au fond de celte thèse de l'observation directe, si tant est que l'école spiritualiste en ait fait une véritable thèse. Oui, sans doute, le langage de Maine de Biran et même de Jouffroy a une porlée qui dépasse les conclusions de la méthode baconienne sur la nature et le degré des révélations (pii ont l'ame humaine pour objet. Il veut dire que la conscience, et par suite l'observation qui s'y attache saisit dans tel phénomène donné l'âme tout entière, c'est-à-dire les actes proprement dits, les facultés, et le principe même de ces (acuités. Il n'est pas vrai, selon Maine de Biran, que l'induction, nécessaire pour certains états obscurs de l'âme, tels que le sommeil, le soit également pour la connaissance intime de son être. Ici la conscience suffit. Je ne sens pas seulement mes actes ; je sens tout aussi immédiatement les pouvoirs qui les produisent, et la cause, une, simple, indivisible, qui dirige et applique tous ces pouvoirs.

C'est là ce qui Aiisait dire à Maine de Biran que la méthode qui convient à la psycliologie n'est pas la même (|ue celle qui a tant fait avancer les sciences physiques et naturelles. Nous avouons être de son avis, tout en réservant la méthode inductive pour certaines parties de la science, et nous demandons la permission de citer une page écrite il y a près de vingt ans sur ce sujet. « II n'est pas vrai que l'on constate l'existence d'une faculté, comme on découvre l'existence d'une loi du monde physique. Un peu de réflexion suffit pour convaincre qu'il n'y a rien de conunuu entre les deux manières de procéder. C'est parce qu'ils ont observé deux phénomènes en rap-

port de succession ou de concomitance que le naturaliste et le physicien soupçonnent d'abord qu'il pourrait bien y avoir une raison nécessaire, une cause générale de cette succession ou de cette concomitance, et après avoir multiplié, et surtout varié les expériences, concluent avec certitude à l'existence d'une loi. Ils ont observé les phénomènes; mais ils n'ont pu observer la loi. C'est parce que la loi est invisible, qu'ils en sont réduits à la conjecturer par l'induction. Qu'est-ce que l'induction, sinon une sorte de divination, qui était restée fort incertaine et fort téméraire jusqu'au jour où Bacon la soumit à des règles sévères. Rien de pareil n'a lieu en psychologie. Si je crois à l'existence en moi de telle faculté, de telle capacité, de tel penchant, ce n'est point parce que d'un certain nombre de cas observés j'aurai induit l'existence de cette faculté, de cette capacité, de ce penchant; j'y crois en vertu d'un sentiment intime, immédiat, profond. S'il en était autrement, si je devais ma croyance à la seule induction, comment serais-je encore sûr de l'existence d'une faculté, d'une capacité, d'un penchant, lorsque l'objet qui en a provocpié l'action ou la manifestation a disparu? Je n'ai pas conscience seulement de la manifestation extérieure et objective de mon désir ou de mon penchant ; je retrouve ce désir ou ce penchant dans les profondeurs de l'âme, où il sommeille. Il en est de même de toute faculté, de tout principe de la vie morale ; la conscience n'en révèle pas seulement l'action et la manifestation , mais encore, si je puis m'cxprimcr ainsi , l'être et la nature intime. J'ai à la fois conscience de l'acte et de la puissance volontaire; j'ai

208 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

en même temps le senfiment de la passion fugitive du moment, et de la tendance profonde et permanente qui se cache sous le mouvement passionné. Et comment d'ailleurs pourrait-il en être autrement ? Si la conscience des phénomènes de la vie morale n*est que le sentiment du moi lui-même, en tant que cause active, comment ce sentiment n'impliquerait-il pas la conscience de toutes les facultés, puissances, penchants, par lesquels se manifeste son activité (1)?»

Nous maintiendrions donc encore aujourd'hui la pensée de Maine de Biran, mais en la complétant par une distinction qui lui a peut-être échappé. La physique ne cherche que des lois ; la psychologie cherche a la fois des lois et des causes : des lois, s'il s'agit simplement des phénomènes et de leurs rapports; de vraies causes, s*il s'agit des facultés ut des pouvoirs de l'âme. Voilà pourquoi nous abondons dans le sens de notre grand psychologue, sans abandonner la méthode de Bacon.

Dans l'opinion de Maine de Biran, le témoignage de la conscience ne s'arrête point aux facultés ; il atteint jusqu'à la nature intime de notre être. Le moi est le vrai type de Vesprit : la conscience est le vrai sanctuaire de la vie spirituelle. Tout entier à la méditation des choses du dedans, ce profond observateur se sentait peu de goût pour les spéculations métaphysiques sur la nature de la substance spirituelle. C'est qu'il trouvait la solution du problème, sans sortir de la conscience. « Peut-être, dit- il, que ces

(4) Dictionnaire des scieneet phitosophiquei, article Conscience.

questions paraîtront moins insolubles, si l'on considère que, dans le point de vue réel où Leibnitz se trouve heureusement placé , les êtres sont des forces, et les forces sont les seuls êtres réels; qu'ainsi le sentiment primitif du moi n'est autre que celui d'une force libre, qui agit ou commence le mouvement par ses propres déterminations. Si notre âme n'est qu'une force , qu'une cause d'action ayant le sentiment d'elle-même en tant qu'elle agit, il est vrai de dire qu'elle se connaît elle-même par conscience d'une manière adéquate, ou qu'elle sait tout ce qu'elle est. C'est même une raison de penser qu'il y a dualité de substance en nous (i). »

Quant à Jouffroy, il n'avait pas tout à fait la même sécurité sur la solution du problème des deux substances, qu'il a poursuivie avec une si inquiète curiosité ; mais il en a cherché tous les éléments dans la seule conscience. La spéculation métaphysique ne lient aucune place dans ses démonstrations; et il est à remarquer que l'argument qu'il considère comme décisif en faveur de la distinction des deux substances est précisément tiré de ce fait d'observation, que le moi n'a pas conscience de tous les phénomènes de la vie humaine.

Telle est la véritable pensée des maîtres de l'école spiritualiste. Nul d'entre eux, pas même ]\laine de Biran, n'a entendu qu'il pût y avoir une observation, disons le mot, une contemplation de l'âme, indépendamment des phénomènes qui nous la montrent en action. Les profondes

(1) Tome m, p. 398, édil. Cousin.

analyses de l'auleur ùes Rapports du physique et du moral, si absiraites qu'elles puissent paraître à des lecteurs peu exercés, ne peuvent être confondues, soit avec les rêves mystiques, soit avec les spéculations mélapliysiques qui entraient pour une trop large part dans la psychologie antérieure au siècle de l'observation. 11 y a deux genres d'observation bien dislincts, également légitimes, sinon d'une égale importance : l'une qui se prend aux détails de la vie morale pour les observer et les décrire tout à Taise; l'autre qui s'attache aux grands traits de la nature humaine pour en approfondir et en développer fortement les caractères essentiels. Parmi les observateurs de l'homme moral, chacun choisit le genre qui convient le mieux à son tour d'esprit. L'école écossaise a surtout le goût des fines observations et des réflexions pratiques. Maine de Biran est de ceux qui vont au plus profond des choses. C'est ce qui fait le caractère et le mérite propre de ses études. Si elles manquent de variété, de piquant, d'imprévu, de cette clarté facile qui ne met en évidence que les côtés superficiels de la vie morale, elles possèdent au plus haut degré le caractère propre de la grande observation, c'est-à-dire une forte et pénétrante lumière, concentrée sur les parties les plus intimes de noire nature spirituelle. En le lisant, on ne sent rien du plaisir que nous fait éprouver une histoire naturelle de l'àme, telle que l'ont essayée les Écossais; mais ce n'est pas sans un profond intérêt, et parfois sans une certaine émotion qu'on s'enfonce avec lui dans ces galeries souterraines de la conscience, éclairées seulement de la lumière intérieure qu'il appelle Yesprit de vérité.

Avec un tel sens psychologique, et pour l'œuvre qu'il se propose, Maine de Biran devait faire moins que d'autres appel à la méthode inductive proprement dite.

La philosophie morale de notre siècle et de notre pays n'a guère suivi cet esprit solitaire dans les voies de la méditation intérieure (1). Comme toutes les autres sciences, elle est entrée dans le grand mouvement historique qui a fini par entraîner les esprits les plus méditatifs de ce temps. Et pourtant un suprême appel a été fait en faveur des études psychologiques par les voix les plus éloquentes et les plus autorisées. Préparée par les enseignemenls si divers de Laromiguière et de Royer-Collard, une grande école spiritualisfe fut fondée par la puissante parole d'un homme qui eut a tel point le génie de l'initiative et de V initiation, que presque tous les adeptes de la philosophie de notre temps et de notre pays, amis ou adversaires, aiment à reconnaître en lui leur premier maître. L'effet de ces leçons, et de celles de son plus éminent disciple, Jouffroy, fut si grand, qu'on put croire un moment que la philosophie et la psychologie allaient devenir les études de prédilection des intelligences qui se vouaient à la culture des sciences morales. Mais le courant qui emportait les esprits vers les études historiques était irrésistible ; si bien que les promoteurs du mouvement philosophique y cédèrent les premiers, tout en maintenant l'excellence de la méthode psychologique. Aujourd'hui la psychologie en est là, trop

(4 ) Maine de Biran est resté obscur et presque ignoré jusqu'à la publication de ses œuvres par M. Cousin, dont une très-belle préface a résumé et mis en relief les grands points de cette forte doctrine.

212 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIUE.

délaissée, à notre avis, pour les éludes plus populaires de rhistoire, mais libre et sûre d'elle-même, depuis qu'elle a perdu ses vieilles habitudes de spéculation métaphysique, et conquis uîie méthode. Science incomplète encore après les beaux travaux, anciens, modernes et contemporains qui en ont consacré l'autorité, la psychologie a entin atteint la maturité scientifique des études qui ont la Nature pour objet. Quand, l'histoire sous les yeux, on voit la série des progrès accomplis dans ce genre d'études, et qu'on suit le travail de l'esprit psychologique, dépouillant peu à peu la science de son caractère spéculatif et synthétique pour la rendre de plus en plus expérimentale et analytique, on ne doute plus de son avenir. Ce n'est pas qu'il faille espérer, pour cet avenir, une popularité semblable à celle (lui est acquise aux sciences historiques. De toutes les sciences morales, la psychologie est celle qui doit avoir le moins d'ambition à cet égard. Les formes sévères sous lesquelles elle se produit et se produira toujours, à quelque degré de clarté qu'elle parvienne, ne la rendront jamais accessible à un public bien nombreux. Et quant aux services qu'elle peut promettre à la civilisation des sociétés modernes, s'ils sont plus réels qu'on ne le croit vulgairement, ils sont de telle nature qu'ils ne peuvent être compris que d'un petit nombre d'intelligences. C'est là seulement que les sciences psychologiques doivent chercher leur autorité et leur popularité.

Traiter aujourd'hui de l'importance des sciences physiques ou des sciences historiques, serait le plus inutile des lieux communs : c'est une vérité qui éclate à tous les yeux. Mais, comme les sciences psychologiques ne frappent l'imagination populaire, ni par la forme des vérités qu'elles enseignent, ni parla nature des services qu'elles rendent à la Civilisation, il ne semblera peut-être pas superflu de montrer quelles lacunes le discrédit de ces études laisserait dans le domaine des sciences morales, et dans l'histoire de la Civilisation elle-même.

L'antiquité eût cru déroger à son grand axiome : Nuîla rerum fluxarum scientia, en admettant l'histoire au rang des sciences proprement dites. Et même dans les temps modernes, on eût fort étonné Descartes , Pascal, Malebranche, Spinosa, Leibnitz et Kant, si on leur eût appris que l'histoire prendrait le pas sur leurs sciences de prédilection, au point de les faire presque oublier. Aujourd'hui, ce n'est pas simplement la curiosité ou l'imagination qui s'adresse de préférence à l'histoire, c'est la philosophie elle-même. Tandis que presque toute la philosophie ancienne, à l'exem. pie de Platon, ne cherchait la vérité que dans le monde immuable des idées, la philosophie de notre siècle la cherche dans le monde incessamment variable des choses. De là cette famille de sciences véritablement nouvelles et propres

2i& LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

à notre temps, qu'on nomme philosophie des systèmes, philosophie des religions, philosophie du droit, philosophie de l'art, philosophie de l'histoire, etc., selon l'ordre de faits auquel s'applique la pensée spéculative. Ce n'est donc pas sans raison que l'école historique prétend retrouver toute science morale dans l'histoire.

Oui, sans doute, l'histoire a sa psychologie, comme elle a sa morale, sa science du droit, sa politique, son esthétique, sa philosophie religieuse, etc., etc. Ainsi la psychologie historique n'est pas seulement d'un vif intérêt, par la variété et la couleur vivante de ses tableaux ; elle est du plus grand prix pour la psychologie analytique, à laquelle elle sert en quelque sorte de contreépreuve. On aime à revoir, en gros et solides caractères, cette nature humaine que l'analyse nous montre en traits d'une profondeur et d'une finesse parfois subtiles. Mais l'histoire suffit-elle à remplacer les révélations directes de la conscience? Nul historien philosophe ne le pensera. Car il est trop évident que, si l'homme est dans l'histoire, il n'y est pas pour la plus pure et la plus noble partie de lui-même, pour ses sentiments et ses idées. La réalité historique est surtout l'expression de la vie commune de l'Humanité, de cette vie où dominent les instincts grossiers, les passions vulgaires, les préjugés étroits, parce que c'est le nombre qui fait la puissance et la durée. L'Humanité, peuple, race ou époque, a sans doute ses grandes journées, où l'historien est heureux de nous la faire voir, noble, généreuse, héroïque. Il n'en est pas moins vrai que le gros de l'espèce humaine n'a guère que des aspirations médiocres, et que,

dans les grandes scènes où il paraît comme acteur, et où il se montre à la hauteur de son rôle, c'est l'élite qui l'a entraîné sur son propre théâtre. H n'y a d'histoire vraiment belle que celle des grands hommes. Là se retrouve en effet, sinon l'idéal parfait de l'humanité, du moins l'image la plus

pure de cet idéal conçu par la pensée. C'est ce qui fait que nulle histoire n'a l'intérêt puissant et la haute portée morale des biographies de Plularque. C'est encore ce qui explique pourquoi l'histoire littéraire , religieuse , philosophique, offre au savant une psychologie bien supérieure à celle qu'il peut recueiUir dans Thistoire politique.

Et avec tout cela, commeni l'expérience historique prétendrait-elle atteindre la nature humaine, à travers ses manifestations extérieures? Sous ces mouvements et ces gestes qui frappent l'imagination, il n'est pas toujours facile de deviner l'homme intérieur, Vàme proprement dite, avec ses sentiments, ses intentions, ses passions véritables. Et, alors même que l'induclion de l'historien est heureuse, peut-il jamais se fiatter d'avoir saisi l'exacte vérité sur un point aussi obscur et aussi délicat? Il y a telle action sans doute, telle conduite, telle vie qui parle d'elle-même, dans l'histoire, qui parle assez clair et assez haut pour qu'on ne puisse se méprendre sur son témoignage; mais cela ne nous révèle pas toute la nature, bonne ou mauvaise, sublime ou basse du personnage qui est en scène. Oui, en scène est le mot juste, si l'on veut bien ne pas oublier que l'histoire est toujours un théâtre, où l'homme est un acteur, et où l'action est un rôle. La révélation de la nature humaine est plus facile, plus claire et plus complète dans l'histoire des

216 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

œuvres de Tesprit que dans celle des actes de la vie extérieure. Là, en effet, l'âme humaine se livre elle-même au regard de l'historien, de l'historien critique bien entendu. Mais là encore elle ne se livre pas entièrement, pour plusieurs raisons. Les exigences de l'art, le joug des convenances, les nécessités d'un rôle la retiennent le plus souvent, et parfois même l'obligent à se couvrir d'un voile, sinon d'unmascfue; car l'écrivain, poëte, romancier, moraliste, est lui aussi en scène, comme le héros ou l'homme d'État. L'âme garde donc, jusque dans les œuvres de l'esprit, bien des secrets qui ne se révèlent tout à fait que dans les confessions qu'elle se fait à elle-même.

L'histoire a aussi sa morale, écrite en caractères éclatants dans les exemples de ses grands hommes et de ses grands peuples. Et si ce genre d'enseignement n'est pas toujours le plus sûr, il est le plus puissant sur l'imagination des foules. Le meilleur des livres pour l'âme populaire, c'est une vie pure, sainte ou héroïque. Or, l'histoire abonde en pareilles leçons. Si le moraliste a lieu de s'affliger des fréquents et cruels démentis donnés par les événements aux principes les plus évidents de la conscience humaine , du moins il trouve , dans ce contraste de la grandeur des personnes et de la misère des choses, la vivante démonstration de ces principes éternels. Mais que sont de tels enseignements à côté des révélations de la conscience? Où est le pur, l'idéal, l'absolu, en fait de principes et de vertus ? Rarement dans la vie , toujours dans la conscience de l'homme. 'Qu'est-ce que cette moralité historique que l'historien nous proposera

pour modèle, sinon un mélange de bien et de mal, de vertu et de passion, dans lequel le principe moral domine assez pour imposer à l'âme humaine certaines actions d'éclat qui commandent l'admiration de la postérité ? C'est ce qui fait le vice radical de toute morale qui fonde la règle de nos actions sur l'exemple, au lieu de l'appuyer sur l'idée. La pureté de l'idée n'est pas douteuse ; il n'y a qu'à regarder dans la conscience pour l'y voir briller de tout son éclat. La pureté de l'exemple n'est jamais évidente, alors même qu'elle aurait pour garant la vertu d'un Socrate ou d'un Marc-Aurèle. Les sages, les héros, les saints de l'historien sont les seuls, après Dieu, qui puissent juger de ce qui se passe au fond de leur conscience ; le reste de l'Humanité, y compris les moralistes les plus sagaces , ne voit que des apparences. Et encore est-il vrai d'ajouter que, sans les révélations intimes et directes de la conscience individuelle, ni le moraliste ni l'historien ne pourraient deviner la moralité intérieure des actions qui font partie du domaine de l'histoire. Car c'est le propre de la vertu d'être invisible, même dans l'histoire, atout autre œil que celui de la conscience. Il ne suffit pas, pour en reconnaître la présence, de dire comme le poëte : et vera incessu patutt dea. Qui ne sait que le vice en prend trop souvent le masque ? Et s'il est facile à des yeux pénétrants de découvrir l'hypocrisie , l'est-il également de saisir tout juste le degré de moralité des actions racontées et décrites par l'historien ? L'histoire ne peut donc fournir à la morale qu'une base empirique, sur laquelle il est impossible d'établir la vraie théorie des devoirs. Quand on dit que la

218 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

morale, tic même que toutes les sciences de l'homme, doit reposer sur l'expérience , il est bon de s'entendre sur le mot : sur l'expérience intime qui s'appelle la conscience, oui ; mais sur l'expérience indirecte et tout extérieure qui se nomme l'histoire, non. Celle-ci excelle à nous faire voir les applications si nombreuses et si diverses de la loi morale ; mais c'est à une autre source qu'il en faut puiser les principes. En ce sens, Kant a raison de dire que la morale est une science a priori, comme la géométrie. La méthode de V impératif catégorique, pour parler sa langue, ne saurait être abandonnée pour la recherche tout empirique des faits et des exemples, sans que la morale perdit ce qui fait la rigueur et la hauteur de ses principes. La vraie science du devoir sera toujours cherchée dans la conscience d'abord, puis dans les livres des moralistes et des philosophes qui en ont été les meilleurs interprètes.

Si toule la science du droit se réduisait aux formules du droit écrit, il n'y aurait pas lieu de lui assigner une autre origine que l'histoire. C'est l'opinion d'une certaine école de légistes qui ne veut pas plus entendre parler de droit naturel que de droit rationnel. Dans le droit de nature, elle ne voit qu'une hypothèse impossible, et dans le droit de raison qu'une idée, c'est-à-dire une absiraction ; elle ne reconnaît de droit réel et [)osilif que le droit de fait, le droit écrit. C'est en effet le seul qu'atteste l'expérience historique, exclusivement appliquée à la science des lois. La conclusion d'une pareille méthode, c'est que toute loi, tout droit écrit n'a pas d'autre principe que l'utilité sociale. Ainsi, pour ne citer qu'une application de cette doctrine à

la législation pénale, il ne serait pas exact de dire que la loi punit une violation de l'ordre moral ; elle ne fait que réprimer une atteinte à l'ordre social, laissant au grand Juge d'en haut le soin de faire expier au coupable sa faute

ou son crime.

La conscience humaine, d'accord avec les plus grands jurisconsultes de tous les temps, proteste contre une telle théorie; elle maintient dans la loi le principe de la justice, tout en tenant compte des convenances sociales, et conserve au motpuntr toule sa portée morale. Elle proclame enfin, en face de la loi positive, un droit naturel ou rationnel, peu importe le nom, antérieur et supérieur à toutes les formules du droit écrit qui n'en est que l'expression plus ou moins pure. Quel est le légiste, si peu de goût qu'il ait pour les spéculations philosophiques, qui aille jusqu'à soutenir que le droit écrit se suffit à lui-même, que toute loi est juste, parce qu'elle est écrite, que les principes mêmes du droit positif se résolvent dans les faits ? A coup sûr, le droit naturel et le droit écrit se constatent par des méthodes bien ditférentes, et se pèsent à d'autres balances. Autant l'un est compliqué, autant l'autre est simple. Tandis que peu de mémoires parviennent à embrasser toutes les parties de cette science qui fait l'objet des éludes de nos légistes, un petit nombre de propositions résume les principes du droit naturel, quels que soient d'ailleurs les développements nécessaires à la démonstration de ces principes. Mais si mêlé que soit le droit écrit d'éléments étrangers à la notion de justice, il est impossible de nier qu'il ne soit une application plus ou moins complète du droit naturel. Or,

220 LÀ PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

d'où vient ce droit, sinon de la conscience, source commune de toutes les sciences psychologiques ? La science du droit réduite à rexpérience historique, ce n*est pas seulement le droit naturel qui disparaît ; c'est aussi la lumière intérieure qui éclaire l'interprétation des textes. Sans les enseignements de la conscience, la notion du juste ne se dégagerait jamais de la critique des législations humaines ; et celles-ci ne pourraient être comparées et jugées qu'au point de vue de l'utilité sociale. Là se bornent les enseignements de l'histoire, à laquelle il n'est pas donné de pénétrer dans l'esprit de justice des lois écrites, a moins d'avoir la conscience pour flambeau.

On peut en dire autant de la science politique, malgré le préjugé tout-puissant qui la ramène tout entière, théorie et pratique, aux observations et aux inductions de l'expérience historique. Si la méthode de V Esprit des lois a fait tort à celle du Contrat social^ si Rousseau a échoué dans son œuvre, tandis que Montesquieu a réussi dans la science, faut-il en conclure la vanité de toute méthode rationnelle ? L'école historique le pense. Pour elle , les constitutions et les gouvernements sont de simples faits, dont toute la légitimité réside dans la durée. La meilleure constitution est celle qui est l'expression la plus complète des instincts, des passions, des préjugés, des traditions des peuples, abstraction faite des idées de justice, de liberté, de dignité morale. Il n'est plus permis à la science d'affirmer que telle constitution est supérieure à telle autre en principe, sauf à en reconnaître l'impossibilité pratique, dans un lieu ou dans un temps donné. Cette école affiche un

superbe dédain pour la déclaration des droits de l'homme, dont nos pères de 89 étaient si fiers ; elle considère comme vides de sens, et renvoie à la métaphysique constitutionnelle les mots principe, droit et théorie. Si la conscience morale des politiques de cette école ne leur permet pas de rabaisser l'art de gouverner aux procédés du Livre du prince, leur philosophie ne va pas au delà de la science historique qui définit, classe les constitutions et les gouvernements du passé, qui en montre l'esprit, en dégage la loi, enfin en suit dans l'histoire la destinée toujours plus ou moins conforme à cette loi. Quand ils invoquent l'exemple de VEsprit des lois à l'appui de leur méthode, ils oublient que Montesquieu n'a jamais fait fléchir devant la nécessité des faits les principes de justice, de liberté, d'humanité qu'il tient de la conscience de son siècle.

L'exemple du Contrat social n'est pas concluant. Si l'auteur a posé des principes faux, ou de principes vrais tiré des conséquences fausses, c'est la faute de l'esprit de Rousseau ou de sa logique. Toute politique rationnelle n'est pas nécessairement vouée aux utopies de la République, ou aux paradoxes du Con^ra( social. Et encore combien de hautes vérités morales et politiques dans ces livres de pure spéculation! Mais Aristote n'a-t-il pas donné, avec l'autorité de son génie, le double exemple d'une méthode rationnelle appuyée sur les principes de la morale et de la psychologie, et d'une méthode historique prenant pour base les nombreuses constitutions des cités grecques? En admettant donc tout ce que cette dernière méthode a de juste et de fécond dans la pratique, il faut bien recon-

222 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE.

naître qu'elle laisse une profonde lacune dans les sciences politiques. Il est certain que la scholaslique ne vaut rien nulle pari, moins encore en politique qu'en logique et en philosophie ; mais il est des questions qui ne se laissent pas supprimer sur le simple signe d'une épilhète dédaigneuse. Si la science dite positive leur ferme la carrière de la spéculation, elles rentrent dans la politique pratique, qui en a besoin pour s'éclairer et se guider dans le cours de ses expériences ou de ses jugements historiques. Pour une constitution et un gouvernement, durer est bien quelque chose, et quand cette durée tient aux affinités sympathiques des gouvernés et des gouvernants, elle a son prix; mais ce n'est pas tout, même pour la politique qui ne voit que la pratique. La valeur de toute constitution et de tout gouvernement se mesure, en définitive, à leur vertu civilisatrice, dans la plus haute et la plus pure acception du mot. Et quant à l'historien, comment saura- t-il dégager la loi du progrès de la succession des institutions politiques, s'il n'a pas sous les yeux un type de perfection? .AFais qui peut lui fournir ce type, sinon la théorie fondée sur la connaissance générale et philosophique de riiomme, de sa destinée, de ses devoirs, de ses droits, de tout ce qui kût sa dignité et sa vraie grandeur, comme individu et comme société ? Et qu'on ne vienne pas nous dire que la science positive ne se perd point en des comparaisons de ce genre. Car comment ne voit-on pas que c'est réduire la politique à un aveugle empirisme? Dès lors, il n'y aurait plus de raison de ne point reconnaître la même qualité aux gouvernements qui traitent les hommes en citoyens, et à ceux qui les

mènent comme un troupeau. Que chaque peuple ail le gouvernement qui lui convient, selon la nature de son tempérament, ou le degré de sa civilisation, cela peut être accepté comme vérité historique, du moment que ce gouvernement a la sanction du temps ; mais conclure de là à l'indifférence absolue à l'égard des diverses formes de gouvernement, c'est un paradoxe auquel répugnent les publicistes eux-mêmes de l'école historique. C'est qu'en effet la conscience parle ici, en dépit des conclusions de la méthode ; elle parle, à défaut de la science qui s'en inspire; et celte voix suffit pour que les constitutions et les gouvernements soient comparés et jugés à la haute lumière des principes, et non simplement à la commode mesure des convenances historiques.

L'histoire a également son esthétique, la seule que semble reconnaître la critique contemporaine. Jadis la critique ne traitait que du beau absolu, comme la morale du bien absolu, comme la politique du droit absolu. Elle ne demandait les types du beau et les principes du goût qu'à ce qu'on était convenu d'appeler la raison abstraite, éternelle et universelle. Le génie créateur, personnifié dans Homère, Pindare, Sophocle, Corneille, Racine, avait fait les œuvres; le génie critique, ayant pour interprètes Aristote, Horace, Boileau, Voltaire, avait dicté les lois. Tout était dit sur le beau, chose simple, immuable, dont les types une fois créés devaient servir de modèles, dont les règles une fois fixées devaient servir de guide pour toutes les créations du génie, pour tous les jugements de goût, quels que fussent les temps et les lieux. C'était la critique classique. Chacun

■il

sait comment la méthode historique a fait une révolution dans l'eslhétique. Laissant ù la métaphysique et a la psychologie les problèmes tant débattus sur la nature du beau et les principes du goût, elle s'enferme dans l'analyse des œuvres, et dans l'étude des sociétés au sein desquelles les œuvres se produisent ; elle explique comment ces œuvres sont l'expression tout à la fois du génie des individus, des peuples et des époques, à quels senlimenls, soit intimes^ soit généraux, elles répondent, et pourquoi elles ont tant ému ou charmé les contemporains et la postérité. C'est ainsi que la critique retrouve l'ame des individus et des peuples dans les œuvres de l'art, et que l'histoire littéraire bien faite devient une sorte de psychologie concrète, pleine de vie, de variété et d'éclat.

Certes , la critique ainsi entendue marque un progrès décisif sur cette vieille esthétique qui ne cherchait dans toute composition littéraire qu'une copie d'un type immuable, qu'une application exacte de principes absolus, excluant ainsi de son répertoire tout ce qui dépassait les proportions, ou contrariait les lois de son étroite théorie. Quand la méthode historique n'aurait eu d'autre résultat que de nous faire comprendre et goûter toutes ces œuvres de littérature romantique et étrangère qui n'avaient jamais pu trouver grâce devant l'intlexible critique des disciples de Boileau, de Voltaire et de r.a Harpe, elle eût rendu un très-grand service à l'esthétique, par cela même qu'elle en élargissait les cadres, en multipliait les type, et en rouvrait toutes les sources. Seulement que devient le goût, au sein d'une si vaste et si ingénieuse érudition ? Que de-

vient la notion du beau, au milieu de tant de considérations psychologiques, physiologiques et historiques? A force de tout expliquer, l'école historique n'en vient-elle pas, dans la philosophie de l'art, comme dans la philosophie de l'histoire, à tout justifier et à tout accepter? Jadis le goût, appuyé sur la tradition, était le juge suprême et unique en matière d'art et de littérature; on eût été fort mal venu d'opposer à ses jugements les commentaires de l'érudition biographique ou historique. Aujourd'hui, ce n'est plus le goût qui juge, c'est l'érudition qui constate, c'est la science qui explique. Les questions de pure esthétique ont disparu devant les problèmes de psychologie intime ou d'histoire. Il ne s'agit plus guère de savoir si telle œuvre d'art est vraiment réelle ; car, sur les problèmes qui touchent à la nature, aux conditions, aux sources éterneUes du beau, la critique contemporaine fait profession de scepticisme ou d'indifférence. Elle n'a d'autre souci que de rechercher jusqu'à quel point celte œuvre est l'expression d'un sentiment, d'une passion, d'une faculté donnée, soit chez un individu, soit chez un peuple, soit dans une époque. Pourvu qu'elle ait eu vie et puissance, on ne demande guère si elle est réellement belle et vraie.

La liberté, pour ne pas dire l'anarchie, des jugements esthétiques est telle, sous l'empire de cette méthode, qu'une réaction commence avec le dessein, non de restaurer simplement l'ancienne critique, mais de concilier les divers points de vue de la ciitique classique et de la critique historique. Est-ce une illusion de noire part d'espérer que la méditation des œuvres de haute esthétique ne sera pas sans

2'2r) LA PSYCHOLOGIE ET L*HISTOIKE.

inlliience sur la réfom>eclu goût? l/éducalion du goût se fait mal par la méthode historique toute seule, qui ne lui ouvre que les sources de l'érudition ; elle se fait mieux par l'étude des œuvres du génie, surtout des œuvres consacrées par la tradition classique, avec les commentaires de celte profonde et large critique, dont les premiers écrivains de notre temps ont donné l'exemple et le modèle (1) ; elle se complète et se couronne par l'étude approfondie des idées et des sentiments esthétiques, telle que le psychologue et le philosophe peuvent la faire. Sous ce rapport, il n'y a pas de plus haute école de goût que les traités des métaphysiciens, depuis le Phèdre et le Banquet jusqu'au livre du Vraiy du Bien et du Beau (2), sans oublier ces leçons rédigées d'esthétique (3), auxquelles il n'a manqué que la dernière main du maître pour en faire un grand livre.

L'école historique entend la logique de la même façon que les autres sciences morales, et la traite par la même méthode de l'expérience histonipie. Science tout à fait pratique, à son sens, la logique n'aurait rien à chercher, en fait de méthodes applicables, dans l'analyse abstraite des idées et des facultés de l'entendement; elle aurait tout à demander à l'expérience. Qu'a produit pour les progrès de la science, disent les savants, la célèbre théorie du syllogisme? Est-il bien sûr que la méthode de Bacon elle-même ait eu les résultats scientifiques qui lui ont été attribués? Galilée

(1) En tête <le ces écrivains, U faut placer rillustre doyen de la critique française contemporaine, M. Villemain.

(2) M. Cousin.

(3) M. Jouffroy.

ne la connaissait point ; ce qui ne l'a pas empêché de pratiquer la méthode d'observation avec autant de sûreté que de bonheur, dans le cours de ses magnifiques découvertes. Les vrais inventeurs des méthodes fécondes, les guides sûrs de l'esprit humain, dans la recherche de la vérité, ce ne sont pas les philosophes, mais les savants eux-mêmes, dans Tordre de sciences auquel chacun s'applique. A eux seuls il appartient de trouver en même temps la vérité, et Tinstrument qui la fait découvrir ; et cela par une série d'essais où les divers procédés d'observalion, d'expérimentation, d'induction, de classification, de démonstration, de critique historique ou philologique, d'abord naïvement et grossièrement appliqués, se rectifient et se perfectionnent en tout sens par la pratique. Et s'il en est ainsi, que doit être la logique, sinon l'histoire même des méthodes scientifiques, telles qu'elles ont été inventées , essayées d'abord avec tâtonnement, puis pratiquées avec plus de sûreté et de précision, à mesure qu'elles ont reçu les corrections et les compléments qu'indiquait l'expérience des erreurs, et que comportaient les progrès de la science ?

Assurément une pareille histoire est d'un très-grand prix; elle a droit à une place considérable dans la science qui s'appelle la logique. Mais doit-elle faire à elle seule toute cette science; et pourrait-on, sans préjudice pour l'éducation de l'esprit, en supprimer toute la partie vraiment psychologique? Nul savant un peu philosophe ne sera de cet avis. Fût-il vrai que les savants seuls sont aptes à trouver les procédés qu'ils appliquent, et que la philosophie de Tespril humain n'est pour rien dans l'invention de ces pro-

ri

1 Vi

cédés, il n'en faudrait pas moins reconnaître (ju'elle seule peut les convertir en véritables méthodes, par l'analyse des facultés correspondantes, et par la généralisalion des règles appliquées. Galilée avait sans doute sa méthode à lui, qu'il a énoncée à sa manière, et qu'il a appliquée en homme de génie, sans avoir besoin du Novum organum. Mais (pii oserait soutenir que la pratique de cette mélhode rendait inutile d'avance le livre de Bacon ? De même, les géomètres qui ont précédé Descaries n'avaient certes pas procédé au hasard dans leius recherches cl leurs découvertes; ils avaient leur mélhode à eux. Et néanmoins les traités de Descartes sur la mélhode sont du plus grand prix, nonseulement pour l'éducation des esprits en général, mais pour l'édificalion des savants eux-mêmes. Quant à la théorie du syllogisme construite par Aristole , on peut convenir qu'elle n'est pas d'un grand usage dans la pratique de la démonstration, quoi qu'en ait pensé le moyen âge, dont l'exem[)le vient précisément à l'appui de cette thèse. Mais, comme science pure, il n'est personne qui n'admire VOrganon, et n'y reconnaisse le plus puissant monument de l'analyse logique appliquée à l'étude du raisonnement. Ce que la philosophie de l'esprit humain a fait pour l'observation, pour l'induction, pour la démonstration, elle l'a fait, avec moins d'éclat peut-être et d'autorité, parce que les philosophes comme Aristote, Bîicon et Descartes sont rares, mais elle l'a fait avec une supérioriié incontestable de pensée et de langage pour tous les procédés dont usent les savants, dans les recherches qui leur sont i)ropres. Et ces belles théories ne font pus seulement honneur au génie des phi-

losophesqui les ont conçues et développées ; elles sont, par la généralité et la portée de leurs formules, les vraies institutrices de l'esprit humain, à qui il faut quelque chose de plus large et de plus grand que les méthodes spéciales et le langage technique des savants. Or où les trouve la science? Est-ce dans l'expérience historique, ou dans l'analyse de l'esprit humain? On peut juger par là des lacunes que laisserait dans la logique l'abandon des éludes qui ont la conscience pour point de départ.

De toules les sciences morales, la pédagogie est peut-être celle que l'école historique croit le plus facilement ramener à un simple recueil d'expériences et de procédés empiriques. Qu'est-ce en effet que l'éducalion? N'est-ce pas plutôt un art qu'une science? Et n'est-ce pas un de ces arts qui doivent infiniment plus aux leçons de l'expérience qu'aux principes de la théorie? Chaque caractère, chaque esprit a sa nature propre, dont il fout tenir compte avant tout pour le diriger et le corriger. Il semble donc que la pédagogie doive consister moins en une théorie fixe et générale qu'en une variété d'expériences individuelles. Et en effet l'expérience seule est décisive, dans toute éducation proprement dite. Mais d'abord l'expérience n'est concluante que lorsqu'elle porte sur des faits semblables, sinon identiques. Il faut donc qu elle s'appuie sur une classification des esprits et des caractères, des tempéraments moraux, comme fait la médecine pour les tempéraments physiques, c'est-à-dire sur une véritable théorie, afin de pouvoir donner lieu à une conclusion générale. Mais où trouvera-t-on celte théorie? Sera-ce dans la statistique? Nous savons que celle méthode

serait du goût de l'école liisiorique. Mais elle ne peut ignorer que la statistique, d'ailleurs fort difficile, pour ne pas dire plus, en cette matière, n'a pas, dans l'ordre des faits moraux, l'autorité qui lui appartient dans l'ordre des faits économiques. Jusqu'ici la théorie de l'éducation a été cherchée dans la conscience humaine, interrogée par les moralistes et les philosophes. Méthode simple, directe, féconde, ajouterons-nous, si nous songeons aux œuvres des Platon, des Xénophon, des Plutarque, des Fénelon, des Rollin, des Kant et des Rousseau. Qu'à ce grand enseignement philosophique de l'éducation on joigne l'histoire aussi complète que possible des expériences faites sur des individus, et surtout sur des groupes d'individus, rien de plus utile. On complétera ainsi la science pédagogique, et on la rendra plus propre à la pratique. Mais la réduire à l'histoire en supprimant les sources psychologiques auxquelles elle a puisé jusqu'à présent, c'est l'engager dans les voies de V empirisme.

S'il est une science qui paraisse n'avoir rien de commun avec la psychologie, c'est l'économie politique. Cette étude occupe une place à part dans le groupe des sciences morales; elle ne procède ni par l'observation morale directe, comme les sciences psychologiques, ni par l'observation morale indirecte, comme les sciences historiques. Les faits économiques ne sont pas seulement matériels, de même que les faits politiques; mais encore ils n'ont pas, comme ceux-ci, la propriété d'exprimer des faits moraux, tels que des sentiments, des idées et des volontés. En un mot, ils sont dénués de toute signification morale; et sous ce rap-

IMPORTANCE DES SCIENCES PSYCHOLOGIQUES. ^âi

port, ils peuvent se confondre avec les phénomènes qui font la matière des sciences physiques. Quant à la méthode, c'est l'observation fondée sur la statistique, c'est-àdire tout ce qui ressemble le moins à l'observation psychologique. Et malgré tout cela, il faut bien que le caractère moral de l'économie politique ne puisse être contesté, puisrju'elle a toujours été comprise dans le groupe de sciences qui portent ce nom. Est-ce simplement parce que l'homme est l'agent principal des laits économiques, soit comme producteur, soit comme consommateur de la richesse? Nous ne le pensons pas. La vraie raison, selon nous, du classement de l'économie politique parmi les sciences morales, c'est qu'au fond, là comme ailleurs, quoique moins directement, il s'agit toujours de la destinée humaine. Il ne suffit pas de dire que toutes les sciences morales ont le même objet, l'homme; il faut ajouter qu'elles ont toutes le même but, à savoir de rendre l'homme aussi bon et aussi heureux que possible. Parmi les diverses écoles d'économistes, nous ne savons si, comme on l'a dit, il en est une qui ait jamais fait abstraction de l'homme, de ses besoins, de sa moralité, de son bonheur, et n'ait vu dans toute question économique que le résultat brut, c'està-dire la richesse produite, répartie et consommée. En ce cas, il nous semble que cette science, ainsi entendue, devrait être renvoyée à la famille des sciences physiques, section de mécanique, où l'on ne connaît que des forces physiques en action. Ce qui n'est douteux pour aucune école de'quelqueMmportance, c'est que l'économie politique a des rapports fort directs avec la:polilique, et des rapports

232 LA l'hVCHOLUGIE ET l'uISTOIUI::.

moins directs, mais réels, avec la morale elle-même. L'homme, quoi qu'on ait pu dire, n'a jamais été exclu d'une science dont il est l'objet et le but. On peut tout au plus dire que, par suite d'une préoccupation plus profonde de sa destinée individuelle et sociale, les écononiistes de noire temps lui ont fait une place plus considérable dans leurs analyses et dans leurs conclusions. Aujourd'hui Tintércl humain et social domine tous les problèmes économiques ; et il n'est pas de savant qui, en les traitant, oublie le lien étroit qui les rattache aux questions morales et psychologiques. Du reste, il est facile de recoimaîlre que la supériorité de certaines écoles sur d'autres, au moins dans l'ensemble de la science, lient au sentiment plus ou moins vif de ce rapport. Or, où ce sentiment peut-il être puisé, sinon dans le commerce des sciences psychologiques ? On nous permettra de dire qu'un économiste, si savant et si profond qu'il soit dans les détails de sa science, n'est pas complet, s'il n'est un peu moraliste et même philosophe ; et nous sommes bien sûrs de n'être arrêtés par aucune objection si nous affirmons que la nouvelle économie politique, plus libérale et plus scientifique d'ailleurs que l'ancienne, n'en reste que plus lidèie aux grands principes de la conscience. Enfin, sans parler des religions positives qui rentrent dans son domaine, ne pourrait-on pas dire que l'histoire a aussi sa théologie, comme l'astronomie a la sienne? iNotre siècle aime à chercher la Providence de Dieu dans l'œuvre de la Civilisation universelle, comme il aime à reconnaître sa grandeur dans l'infinité des mondes découverts par la science. Mais cet Èlre infini que la i)hilosophie de l'Histoire

IMPUUTANCE DES SCIENCES PSYCHOLOGIQUES. 23o

et la philosophie de la Nature veulent imposer à notre raison sous le saint nom de Dieu, n'est pas le véritable objet du culte des hommes. Jamais l'Humanité n'a accepté, ni n'acceptera un Dieu qui ne serait pas, avant tout, l'Idéal même de sa conscience. Elle ne redoute pas l'anthropomorphisme, et se soucie assez peu des difficultés et des contradictions qui partagent les théologiens en écoles contraires. Un Dieu qu'elle ne pourrait aimer, prier, imiter, ne sera jamais le sien.

A-t-elle vraiment tort en ce point? S'il fallait en croire certains métaphysiciens, l'objet des conceptions théologiques échapperait entièrement aux intuitions de la conscience humaine. Que peut-il y avoir de commun entre le fini et l'Infini, entre l'atome et le Tout, entre l'homme et Dieu? Et, en effet, pour qui cherche le divin dans l'Infini et dans l'Universel, la conscience n'est pas le véritable chemin. Mais le vrai Dieu est-il bien l'Être métaphysique auquel Spinosa donna ce nom? El n'est-ce pas faire fausse route que de le chercher, soit dans la Nature, soit dans l'Histoire ? Dieu est proprement l'Être parfait. Or où est la lumière qui révèle l'Être parfait, sinon dans la conscience, ce sanctuaire de l'Esprit? Ce n'est pas le monde des étoiles qui est le véritable ciel, ainsi que se le figure encore l'imagination populaire. Le ciel, dans le sens spirituel et vraiment divin du mol, c'est le monde de la pensée et de l'idéal, ce monde intelligible où, comme dit Platon, tout est beau, pur et parfait. L'homme n'est qu'un atome, perdu dans l'immensité de la vie universelle, si on ne le mesure que d'après les lois de la géométrie et de la physique; mais cet

284 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIRE,

atome qui pense, qui veut, r|ui aime, est le seul hôte connu d'un monde vraiment divin, dont la conscience humaine est le miroir. Ce ciel aussi a ses étoiles qui s'appellent la sagesse, la bonté, la justice, la sainteté, la liberté, la charité, etc., tout le chœur, en un mot, des vertus devant lesquelles pâlit l'éclat des étoiles qui frappent nos yeux (1). C'est le ciel qu'habile Dieu; il est là en personne, ou il n'est nulle part. C'est là qji'il peut être vu de face, et comme saisi dans un éclair de la vie spirituelle. La Nature avec toutes ses splendeurs, l'Histoire avec ses grands spectacles, n'en oflrent que l'ombre.

Et s'il nous était permis de pénétrer dans la science des sanctuaires, combien de mystérieuses vérités ne pourrionsnous pas énumérer, que la philosophie du siècle dernier regardait comme autant de défis portés à la raison humaine, et qui deviennent aussi claires et iulelligibles, à la lumière des révélations psychologiques, que le grand mystère de la nature divine elle-même. Nul philosophe sérieux n'est tenté aujourd'hui de rire ou de s'étonner des discussions théologiques sur la grâce et la prédestination, (piand il lui suffit de lire au fond de sa conscience pour y trouver l'explication de ces énigmes. Et, sans même citer les mystiques qui ont ouvert la voie à ce genre d'interprélations, nous ne pensons pas nous tromper en soupçonnant les théologiens comme Malebranche, comme Fénelon, comme saint Auguslin lui-mrme, d'avoir, grâce aux intuitions de la conscience, vu plus clair que le commun des croyants dans

(<) Plolin, Ennéadea.

ces mystères redoutables de la foi chrétienne oii Pascal cherchait l'anéantissement de sa raison et le salut de son âme. C'était la pensée d'un philosophe qui nous fut bien cher, le religieux Damiron, dont la finesse égalait la dis-" crétion, dans cet ordre d'étude vers lequel l'attirait le goût des choses saintes.

S'il en est ainsi, quelle meilleure initiation à la science de Dieu que la méditation des choses de l'âme et de l'esprit? Sans doute, tout psychologue, même tout moraliste n'est pas un théologien ; mais 11 est sur la voie de la théologie. Et quand il voudra y arriver, il n'aura qu'à pénétrer dans les hautes régions de l'âme pour y trouver le suprême objet de sa contemplation. On nous dira peut-être que c'est la méthode des mystiques. Qu'importe, si cette méthode est la bonne? Si les mystiques l'ont gâtée par dêâ extases mêlées d'hallucinations, c'est que tantôt ils faussaient l'intuition psychologique par des abstractions qui faisaient le vide dans leur âme, et tantôt ils la troublaient par des images qui leur cachaient la vue des choses vrai« ment divines. Mais pourquoi parler des mystiques? C'est la méthode de Marc-Aurèle, dans ce beau livre des Pensées où la morale domine la métaphysique : a Comprends enfin qu'il y a en toi quelque chose d'excellent et de divin, et qu'il faut vivre dans l'intime familiarité de celui qui a son temple au dedans de nous. » C'est aussi la méthode de Maine de Biran, qui n'a jamais fait profession de mysticisme. C'est enfin la méthode constante des grands méditatifs de tous les temps, parce qu'ils ont toujours compris d'instinct que la suprême Vérité est à ceux qui recueillent et concen-

236 LA PSYCHOLOGIE ET l'hISTOIKE.

trent leur pensée dans la conscience de la vie intérieure, loin du bruil et de l'éclat des choses du dehors.

Si nous entrions dans le détail des sciences morales, il nous serait facile de développer la démonstration que nous ne faisons qu'indiquer ici, en nous bornant aux généralités de chaque science. Cette rapide esquisse suffit à faire voir que toutes ces sciences relèvent plus ou moins directement de la psychologie, et qu'il n'en est aucune qui ne perdît singulièrement à être privée de ses révélations. Maintenant, de cette vérité incontestable quelle conclusion voulons-nous tirer? Entendons-nous réagir contre cet esprit et cette méthode historique dont les œuvres de tout genre font la principale gloire de notre siècle? Entendons-nous ramener l'esprit humain et la science à ce dédain de l'hisloire, à ce goijt de la spéculation abstraite qui fait le caractère dominant des sciences morales, avant le \ir siècle? S'agit-il d'en revenir à celte méditation exclusive de la vérité générale, immuable, idéale, qui fait le fond de la philosophie, de la morale, de la politique, de la logique, de l'esthétique des siècles précédents ? Faut-il, avec Descart%s, rompre de nouveau avec toute tradition, oublier l'enseignement des vieux maîtres, n'ouvrir à la science d'autres livres que la Nature et la conscience? Faut-il, avec Malebranche, renvover les études historiques parmi les exercices d'imagination et les leçons de morale en action? Faut-il, avec Boileau, la Harpe et Marmontel, insister de nouveau et toujours sur les immuables types du beau, et sur les règles éternelles du goût? Avec Rousseau, l'utopiste par excellence, qui ne trouve rien de bon dans la société où il vit, pas même

les arts, les sciences et les lettres, et qui ne croit point au progrès, faut-il supprimer le passé d'un trait de plume, refaire l'homme et la cité, en prenant pour guide la nature, qui lui semble toujours d'accord avec la raison et la justice ? Faut-il, avec le génie môme de la Révolution française, avec l'Assemblée qui a fait la Déclaration des droits de rhomme^ pousser Tenthousiasme des idées jusqu'à entendre sans étonnement l'un de ses membres s'écrier : périssent les colonies plutôt qu'un principe? Faut-il enfin, avec Locke, Gondillac, Kant, Maine de Biran, se renfermer dans l'analyse abstraite des idées, dans la pure contemplation de l'âme, en fermant les yeux à toute lumière extérieure et historique? Il n'est pas un savant aujourd'hui, psychologue, moraliste, politique, critique, qui s'aviserait d'enseigner, et surtout de pratiquer une pareille méthode. Dans la matière qui fait l'objet de ses recherches, il n'en est pas un qui ne joigne l'histoire à l'étude abstraite des (|uestions psychologiques, morales, politiques ou esthétiques. Et ce n'est pas seulement l'esprit du siècle qui est gagné à l'histoire; l'esprit humain lui-même est irrévocablement (\\é dans les voies de la méthode historique, grâce aux admirables résultats de cette mélhodc.

Tout aulre est notre conclusion. Pour être complète, dans la mesure des forces humaines, la science a besoin du concours de toutes les facultés et de toutes les méthodes de l'esprit .L'histoire est une source de vérité ; la conscience en est une aulre. A la première, large et ouverte à tous, la science recueille, sans en trouver la fin, l'immense variété des faits qui composent la vie de l'Humanité envisagée

238 LA PSYCHOLOGIE KT l'hISTOIRB.

SOUS tous ses aspects. A la seconde, profonde el mystérieuse, la science puise, sans en trouver le fond, les éléments intimes de ses créations puissantes et de ses hautes méditations. L'âme humaine peut sembler un point à côté du vaste monde que l'historien explore^ dans tous les sens. Mais de ce point jaillit la lumière qui éclaire ce monde, et la flamme qui TérhaulTe. La conscience est le foyer du génie créateur, dans les œuvres de la science, comme dans les œuvres de l'art. Toutes les œuvres où brille l'idéal sont filles de rame ; on reconnaît leur haute origine à la pureté de leur substance et à l'éclat de leur lumière. L'esprit historique excelle à retrouver, à reproduire, à restaurer, à faire revivre ce qui a vécu. L'esprit psychologique trouve, produit, crée les éléments de la vie future. Les grands poètes, les grands romanciers, comme les grands moralistes et les grands philosophes, se reconnaissent à ce signe. Tandis que les écrivains qui ne sont qu'ingénieux cherchent partout au dehors, soit dans le passé, soit dans le présent, la matière de leurs romans ou de leurs drames; tandis que les philosophes qui ne sont qu'intelligents cherchent dans l'érudition les éléments de leurs combinaisons plus ou moins savantes; les philosophes et les écrivains créateurs, sans négliger les grandes sources de l'érudition historique et de l'observation sociale, trouvent dans leur propre conscience les plus belles, les plus fortes, les plus originales parties de leurs œuvres. Shakspeare, Corneille , Racine lui-même sont grands avant tout par l'invention ; c'est de leur âme qu'ils ont tiré cette poésie que tous admirent. Molière et Gœihe ne sont si supérieurs dans leur art que

parce qu'ils ont uni, dans la plusheureusemesure, le génie de la réflexionintime au talent de l'observation extérieure. Maintenant, si de la science el de l'art nous élevons nos regards jusqu'à la Civilisation, le vide qui se ferait dans la vie de l'Humanité, par l'abandon des études psychologiques, apparaîtra dans de bien autres proportions. Des enseignements de la science moderne se dégage de [Hus en plus cette suprême vérité, qu'une même loi gouverne la vie universelle. Dans le monde des corps, l'astronomie nous montre les astres obéissant dans leur course à deux forces, Tune d'impulsion, l'autre d'attraction, dont l'équilibre fait l'harmonie du système solaire. Dans le monde des esprits, la philosophie de l'histoire nous montre également deux principes, l'un de conservation, l'autre de progrès, dont l'harmonieux accord règle l'action de la vie morale des sociétés humaines. Le nom du principe de conservation est bien connu ; c'est la tradition, véritable centre de gravité pour les mouvements de la Civilisation qu'elle fixe et relient dans leur orbite. C'est dans la tradition que l'Humanité trouve sa base, son assiette, son point de départ, pour continuer sa marche ascendante vers de nouvelles destinées. Le principe du progrès n'a pas un nom aussi précis; mais, qu'on l'appelle raison ou philosophie^ il n'en est pas moins facile à reconnaître à sa vertu d'initiative incessante et irrésistible: c'est sous son impulsion que le monde moral tend toujours a se dégager des institutions el des doctrines où le principe conservateur de la tradition prétend le fixer. Sans l'initiative de l'esprit novateur, la Civilisation finirait par s'immobiliser dans des formes d'où la vie s'est

2/iO LA PSYCHOLOGIE ET L*niSTOIRE.

retirée. Sans la résistance de l'esprit conservateur, la Civilisation s'échapperait de son orbite pour s'égarer dans le vide des régions spéculatives. C'est l'équilibre de ces deux principes qui fait l'harmonie du monde moral, et assure un cours régulier au développement historique de l'Humanité.

Cela posé, on comprend la double fonction sociale des sciences historiques et des sciences philosophiques. L'histoire, ayant les faits pour objet, est la science de la tradition, tandis que la philosophie, ayant pour objet les idées, est la science de la raison. C'est l'histoire qui assigne aux révolutions futures leur origine, leur date, leurs conditions d'existence et de durée; mais c'est la philosophie qui a évoqué d'avance l'idée qui en sera le symbole. Et d'oùTa-t-ellc évoquée, sinon de la conscience humaine, éclairée dans ses profondeurs par le génie de ses philoso|)hes ? S'il appartient î\ l'historien de dérouler les annales de la tradition, dans la chaîne non interrompue de ses anneaux, le propre du philosophe est de saisir dans la conscience et de produire au jour l'idéal nouveau qui fera pâlir la tradition, et qui, l'heure venue, la chassera comme une ombre pour la remplacer. A l'histoire donc, et aux sciences qui s'en nourrissent, la tache de diriger, de maintenir le cours de la Civilisation dans les limites du progrès régulier et conlinu. Mais à la conscience, et aux sciences qui s'en inspirent, la mission d'inventer, de créer, d'élargir et d'élever l'horizon de l'Humanité toujours en marche vers l'inconnu. La conscience est la source de ces subites révélations qui illuminent d'abord les esprits, cl transforment, à un moment

IMPOUTaNCE des SClENCliS PSYCMOLOGlOUES. Ûlii

donné, l'état moral, politique, esthétique de l'Humanité. Sans ces œuvres du génie de la méditation intérieure, où en serait la Civilisation ? Il est de mode aujourd'hui, toujours sous rcm[)ire de l'esprit historique, de tout expliquer par les influences du sang et de la race, de nier l'action des idées sur les sociétés humaines, de ne plus reconnaître d'autres agents du progrès que le temps, le nombre, et cette providence do notre siècle qu'on nomme la force des choses. Il est sur qu'il n'est pas de progrès solide sans le concours de toutes ces forces naturelles ou sociales. Mais quelle est la grande révolution où les idées n'aient pas eu le premier rôle ?

CeUc vertu sociale et civilisatrice des œuvres psychologiques est si évidente pour des yeux non prévenus, qu'aucun des grands historiens qui honorent la science de notre pays n'en a jamais douté. Tous ont saisi et exprimé avec force les effets, lents ou rapides, obscurs ou éclatants, de ces œuvres sur le progrès général des sociétés humaines; tous ont reconnu et décrit le double mouvement qui entraîne l'Humanité. Le mouvement des choses, avec sa régularité un peu monotone et sa force irrésistible, n'est pas sans analogie avec la tranquille majesté de la Nature, obéissant il des lois immuables dans le cours de la vie universelle ; et il semble qu'il pourrait être prévu, sinon calculé, s'il ne suivait que ses propres lois. Le mouvement des idées, au contraire, avec la spontanéité et la liberté de ses allures, manifeste la mystérieuse et sublime énergie de l'être par excellence, de l'Esprit d'où il vient. Cette incessante aspiration des âmes et des intelligences vers un monde meilleur,

242 Li PSYCHOLOGIE ET L HISTOIRE.

ce travail de création et de révélation qui n'a d*aulre règle que le génie, et d'autre source que la conscience, échappe à toute prévision. Voilà la raison des révolutions proprement dites, véritables genèses sociales, que la tradition n'explique jamais, parce qu'elle n'en contient pas les principes. De la conscience et de la méditation intérieure s'échappent, comme d'un foyer solitaire et toujours ardent, les idées qui, par la propagande des utopistes et le sang des martyrs, engendrent les institutions, les croyances, les mœurs, les œuvres réelles et vivantes que l'historien prendra un jour pour sujet de ses études. N'est-ce pas ce que nous enseigne l'histoire? La société antique est encore dans tout l'éclat de ses arts, de ses lettres, de ses institutions politiques et de ses fêtes religieuses, lorsque déjà le génie de ses philosophes et de ses moralistes crée, au-dessus de ce monde vulgaire, une société nouvelle d'intelligences etd'àmes d'élite. Et c'est cette société qui, parle prodigieux travail de ses écoles et de ses sectes, prépare la grande révolution morale que le Christianisme doit accomplir. Le moyen âge semble encore dans toute sa force, quand la Renaissance qui crée en imitant, la Réforme qui oppose la foi libre à la discipline romaine, la Philosophie qui Aùt appel à la raison contre Taulorité des textes, concourent au laborieux établissement de la grande société moderne. Et enfin, qui viendra nier l'action rapide, éclatante, irrésistible des idées sur la société du xvm* siècle, si calme encore à la surface, et si |)eu préparée, même dans le monde des salons, à cette radicale métamorphose qui s'appelle la Révolution française? 11 est vrai que ces brusques changements de

IMPORTilNCE DES SCIENCES PSYCHOLOGIQUES. SfiS

scène, si fréquents dans l'histoire de notre pays, ne sont pas tous du goût de l'école historique, qui les trouve, non sans raison, trop sujets à de brusques retours vers le passé. Mais les faits n'en manifestent pas moins la puissance des idées. Et d'ailleurs, que le progrès s'opère par révolution ou par évolution, n'a-t-il pas toujours son principe dans le mouvement intérieur des esprits ?

Puisque nous venons de parler des révélations et des inspirations de la conscience, qu'il nous soit permis de dire ici toute notre pensée. Est-ce là une simple figure de langage, comme tant d'autres métaphores ? Nullement. Si nous empruntons ces mots à la langue des mystères, c'est que nous n'avons pas cru pouvoir mieux exprimer le contraste qui existe entre les enseignements puisés à deux sources si diflcrentes. Oui, les poètes qui créent les types du beau, comme Homère, Sophocle, Virgile, Corneille ; les philosophes qui ouvrent à la recherche du vrai des routes nouvelles, comme Socrate, Platon, Aristote , Descartes, Kant, sont de vrais révélateurs. Le mot nous semble d'autant plus juste que, loin d'être simplement les interprètes de leur société ou de leur époque, ils la devancent, la dominent et la dirigent. Leurs œuvres n'ont-elles pas pour effet dHnspirer l'art ou la science, de Vinitier au culte d'un idéal nouveau que la tradition n'eût jamais produit d'elle-même? Et si la grande et rapide popularité de ces œuvres montre que K^urs auteurs sont bien de leur temps, la haute et profonde originalité qui les dislingue en manifeste l'origine supérieure : on sent qu'elles ont jailli d'une autre source que le courant de la tradition.

244 LA PSYCHOLOGIE Et l'hISTOIUE.

Les considérations que nous venons d*exposer dans ce travail sur l'objet, la rnélhode, Fimporlance des sciences psychologiques, n'ont rien de neuf pour les savants familiers avec ce genre d'études. Mais il est des vérités qu'il est toujours utile de rappeler, surtout aux époques menacées d'en perdre le sentiment. Toute époque a les défauts de ses qualités. La nôtre a plutôt l'intelligence des faits que la foi aux principes. L'esprit historique qui la caractérise incline à chercher dans l'histoire seule les éléments et les principes de toutes les sciences morales. Il est une autre source pourtant, qu'il s'agit de conserver à la science et à la civilisation moderne, si l'on ne veut pas que le sens de l'idéal se perde dans la vie humaine, aussi bien que dans l'art et dans la science. La critique classique se plaint, et non sans raison, de l'invasion du réalisme dans les arts et la littérature. Il serait dur en effet pour les gens de goût d'avoir à subir le mot et la chose, après les belles œuvres d'une littérature dont l'idéal était la devise. Mais ce serait un bien autre sujet de tristesse pour les âmes nobles, et de trouble pour les consciences incertaines, si le réalisme venait à régner sans contrôle dans le domaine de la morale et de la politique. L'histoire elle-même n'est pas complice de cette dangereuse école; mais l'esprit historique se prêle volontiers à ses conclusions, pour peu qu'il ne soit pas maintenu par l'esprit psychologique dans la voie des principes. Déjà une fausse philosophie de l'histoire, abusant d'une certaine notion du progrès qu'elle définit mal, en vient A conclure que tout fait a sa raison, que tout ce qui est doit être, que tout es! pour le mieux enfin, partout et toujours :

c'est ainsi qu'elle couvre d'un grand mot les choses les plus contraires à la liberté, à la moralité, à la dignité de la nature humaine. Voilà où mène l'oubli des vérités de la conscience. En présence d'un tel danger, n'y a-t-il pas quelque à-propos à rappeler les titres des études psychologiques à l'estime des amis du véritable progrès ?

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