‹ Essais de philosophie critique [microform]Chapitre 5 sur 18 · DÉDICACE. XVII · texte numérisé non relu

DÉDICACE. XVII

toujours haute et sévère, sur de si difficiles problèmes, obtiendrait sinon l'assentiment, du moins le respect de cet esprit si dévoué à la recherche du vrai. Mais je prévoyais que ce sentiment serait mêlé d'un regret et, pour dire le mot, d'un véritable chagrin.

Je l'ai vu, je l'ai senti, ce sentiment dans les lettres animées, éloquentes, presque vives, mais toujours si affectueuses qu'il m'écrivait en réponse à l'envoi de mon livre sur la métaphysique et la science. Ce livre lui était tombé des nues au milieu d'une terrible épreuve. Il s'agissait de la vie de l'être qui lui était le plus cher au monde, de la vie d'une sœur dont je ne veux rien dire ici, sinon qu'elle fut digne de lui. Elle était au plus mal. Il ne quittait guère le chevet de son lit. C'est dans ces cruels moments qu'il prenait la plume pour défendre la foi de toute sa vie. t Plus j'avance dans votre livre, plus je tremble pour le dénoûment. Votre critique ressemble à ces chars armés de faux qui ne laissent rien debout sur leur passage. Que restera-t-il à notre philosophie, après cette guerre acharnée à tout ce que vous appelez les abstractions, les entités et les idoles de la vieille métaphysique? » Il lui restait, il le savait bien et m'en a toujours félicité, toutes ces grandes et immortelles vérités morales sur lesquelles il n'est pas permis à tout homme qui a une conscience d'hésiter, aujourd'hui moins que jamais. Je pouvais me séparer de mon cher maître, sur les hauts sommets de la métaphysique, concevoir autrement que lui le Monde et Dieu, la Nature et la Providence, la vie individuelle au sein de l'Être universel. Ce sont des points sur lesquels d'honnêtes gens peuvent ne pas tomber d'accord. Mais la nature, la fm et la loi de notre être, le bien, le beau, le devoir et le droit, la liberté et la dignité de la personne

XVIII liÉDICACE.

' humaine; mais la morale tout entière, telle que Tonl enseignée et écrite partout et toujours les philosophes et les sages de la grande école à laquelle se rattachait M. Damiron, j'aurais perdu l'estime et le respect de moi-même le jour où j'eusse cessé d'y croire et de la professer en compagnie de cet ami vénéré.

Tout entier au culte de sa religion (il prenait ainsi la philosophie), M. Damiron s'est toujours tenu en dehors de la vie politique. Je veux dire par là qu'en pratiquant, avec courage au besoin, tous les devoirs qu'elle impose au citoyen, il a toujours refusé d'y prendre un rôle. Mais nul n'est resté plus fidèle à ses principes et à ses amis. Il était de cette génération libérale qui, née parmi les orages de la Révolution, avait grandi au milieu des pompes de l'Empire. Les souvenirs de l'une, les spectacles de l'autre, avaient inspiré aux hommes de son âge, avec quelques préjugés et quelques illusions, deux grands sentiments : le goût de l'ordre et l'amour de la liberté. Le despotisme, qui achève d'abaisser le commun des âmes, a cela de bon qu'il est singulièrement propre à relever, à exalter les âmes d'élite.

Je voudrais pouvoir dire en terminant : Voilà le sage que nous avons perdu. Mais tous ceux qui ont connu M. Damiron trouveront qu'il manque bien des traits à la faible esquisse que j'essaye de tracer. C'est bien ce qui m'a fait hésiter à prendre la plume sur un tel sujet. Je sens que je n'ai pas retrouvé notre ami tout entier, c Cher maître, que » votre modestie ne s'offense pas de mon indiscrète témérité » La plume a pu faire défaut, non le cœur. Votre digne » sœur, et l'ami de quarante ans qui seul pouvait parler de » vous (1), si une douleur comme la sienne n'était pas

(I) M. Dubois, directeur du Globf, ancien conseiller de l'Université.

Page 1