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Phénomènes de la &ie..., t. I, p

chiques? C'est une question que Claude Bernard n'a pas résolue, dont il n'a pas faitla critique d'ailleurs, mais qui sera plutôt à sa place dans l'examen des conclusions philosophiques qui sortent naturellement de toutes les considérations précédentes.

L'importance philosophique de la notion d'irritabilité est considérable. Cette notion conduit droit à une conception moniste de l'univers. L'étude des formes des êtres organisés montre que tous les corps vivants présentent une intime et réelle unité de structure ; il n'est point d'être chez lequel le protoplasma ne forme tous les tissus. Quelle que soit la complexité de ces tissus, on retrouve toujours comme l'unique matière qui les compose ce protoplasma. En même temps la chimie prouve qu'il n'y a aucun élément spécial-dans les substances qui constituent les divers protoplasmas cellulaires. Or la doctrine de l'irritabilité vient achever cette conception en montrant l'irritabilité comme la propriété, très générale sans doute, mais tout à fait fondamentale, de tout protoplasma; et ainsi l'unité morphologique est complétée par 1* unité physiologique, ce cjue d'ailleurs il était rationnel de Supposer. Et, de même que la substance des éléments composants des corps vivants rentre dans

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la matière, de même la propriété fondamentale de ces éléments se ramène aux propriétés de cette matière, puisque, d'une part, son activité n'est pas spontanée, et que, d'autre part, toutes ses manifestations sont liées à une destruction organique, celle-ci étant à la fois l'expression phénoménale et la mesure des fonctions dites vitales. C'est surtout ce dernier fait qui permet d'appliquer le principe de la conservation de l'énergie aux corps vivants comme dans la nature inorganique. Il y a bien une différence, mais j'ai eu déjà l'occasion de l'expliquer. Cette différence tient à ce qu'il peut s'accumuler des forces chimiques dans les organismes, qui contiennent ainsi de l'énergie latente susceptible, à un moment donné, de devenir libre. Nous ne pouvons donc voir en définitive dans l'activité du protoplasma rien autre chose que la réalisation de certaines conditions de mécanique moléculaire, dont quelques-unes nous échappent encore, à vrai dire, mais que nous sommes forcés de croire de même nature que les autres. Enfin il résulte aussi de l'observation des faits que toutes les différenciations structurales et fonctionnelles n'ont lieu qu'à la longue et par degrés, par des perfectionnements successifs. Le monisme auquel conduisent l'anatomie et la physiologie générales a donc encore pour caractère d'être une doctrine évolutionniste.

Assurément il subsiste des raisons à faire valoir

contre cette conclusion philosophique. D'une part, en effet, dans les êtres vivants, tout ne se fait-il pas en vue d'un but, la conservation de l'être? D'autro part, ne semble-t-il pas y avoir quelque chose de spécial dans l'évolution des corps vivants, puisque, alors que rien ne paraît différencier le protoplasma qui donnera une méduse et celui d'où proviendra un vertébré supérieur, cependant les résultats du développement de cette substance, en apparence identique, diffèrent profondément? Enfin on peut se demander si les phénomènes de conscience ou de pensée sont identiques aux autres phénomènes de la vie. Car non-seulement on n'aperçoit pas d'analogie, mais môme il est difficile d'en concevoir aucune entre la pensée et les propriétés {^ysiques de la matière. A-t-on suffisamment répondu en disant que, puisque les phénomènes physiologiques sont rapportés à des propriétés du protoplasma, ceux de la conscience, qui accompagnent les premiers, doivent être de même attribués au protoplasma ? C'est sur l'analogie que se fonde le raisonnement ; or l'analogie paraît manquer absolument entre les phénomènes que l'on compare; on ne voit pas de moyende ramener,pour employer les anciens termes, l'esprit au mouvement.

On ne peut entrer ici très avant, comme il serait nécessaire, dans la discussion de ces thèses toutes philosophiques ; il faut se contenter de les poser.

D'abord, en ce qui concerne les phénomènes de pensée, s'imaginera-t-on les expliquer par la simple supposition d'une substance différente de lamatière, une substance spirituelle à laquelle on les rapporte ? On tombe alors, on le sait, dans toutes les difficultés du substantialisme dualiste.

Pour échapper à cette solution, on est obligé de donner à la sensibilité la valeur d'un caractère propre à la vie en général, mais pour cela il faut nécessairement en étendre le domaine et accorder cette propriété à tous les êtres vivants et au protoplasme amorphe lui-même. C'est qu'en effet il se produit'des réactions motrices dans un grand nombre de végétaux et d'animaux inférieurs dépourvus de système nerveux. Or, on ne doit pas oublier que c'est seulement par l'adaptation et la convenance du mouvement que nous jugeons des états de conscience en dehors de nous, même chez nos semblables. Dès lors, affirmera-t-on avec Claude Bernard, (voy, plus haut) qu'il y a sensibilité, avec ou sans conscience, quand l'être vivant répond à la provocation des stimulants? C'est là, à proprement parler, l'irritabilité. Il n'y a donc, en définitive, de ce point de vue, que deux manières de considérer cette propriété : ou bien on en fait la marque spécifique de la vie et on considère la sensibilité comme un perfectionnement ; la conscience n'est qu'un épiphénomène qui se produit à cause et en raison de l'union de toutes les parties de l'organisme, surtout

chez les êtres supérieurs. On aboutit ainsi au matérialisme absolu. Ou bien on rattache Tirritabilité à la sensibilité et on fait de cette dernière une propriété très générale et caractéristique de la vie, partout où on rencontre de la vie. Le terme ultime de cette condition est une doctrine hylozoïste, comme, par exemple, la théorie de Haeckel sur Tâme des plastidules * . Il faut en effet dans cette hypothèse reculer indéfmiment le champ de la conscience, reconnaître jusque dans les organismes animaux inférieurs et dans les végétaux, et peut-être même au delà, puisque enfin il y a encore quelque ressemblance entre notre existence et celle d'une parcelle de matière inorganique, des signes de vie psychique, très effacée, à la vérité, et toute rudimentaire. Ainsi G. Levv^es, persuadé que, partout où la sensibilité se manifeste, il doit y avoir un minimum de conscience, prétend que la sensibilité est une propriété, non pas morphologique, meiis histologique.

Alors que Glisson soutenait hardiment un hylozoïsme aussi radical', il semble bien qu'aujourd'hui, habitués que nous sommes par l'usage de la véritable méthode scientifique à un esprit de rigoureuse

1. Essais de psychoL cellulaire^ trad. fr. par J. Soury, 1880.

2. Au dix-huitième siècle, un physiologiste français, Lecat, dans son livre : Traité de Vexislence de la nature et du fluide des nerfs (Berlin, 1765), ramenait encore sans crainte iUrritabilité à la sensibilité consciente (voy. Tétude qui suit celle-ci).

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analyse, nous hésitons à faire rentrer les phénomènes de conscience dans l'irritabilité et à voir dans toute manifestation, quelque obscure qu'elle soit, de rirritabilité, un minimum de conscience, qu'on l'appelle pensée sourde, effort indistinct ou simplement vague tendance. Aussi sommes-nous plutôt tentés d'admettre comme irréductibles les deux ordres de faits psychologiques et physiologiques ; le mécanisme cérébral nous parait être plutôt la condition que la cause de la pensée. On est ainsi conduit à une thèse toute critique, il est curieux de le remarquer. On peut évidemment s'en tenir à cette conception — qui ne paraît contraire à aucune des données fondamentales de l'expérience externe ou interne — du parallélisme et de la concordance, sans action réciproque, de deux séries de phénomènes, les phénomènes matériels et les phénomènes psychiques.

Peut-être cependant cette position est-elle plus difficile à conserver qu'on ne le croirait d'abord. Tous les phénomènes matériels, on l'a dit déjà, se ramènent à des phénomènes de mouvement ; nous ne savons s'il existe autre chose en dehors de nous : nous ne pouvons donc concevoir le monde que comme un ensemble de mouvements. Mais nous ne connaissons ces mouvements que par les représentations que nous en avons dans la conscience. Ainsi cet ensemble de sensations qui est la matière n'existe que s'il est connu; et, les sensations n'étant

que des faits de conscience, le monde nous apparaît donc maintenant comme un ensemble de faits de conscience. Par là, on le voit, on revient à une conception moniste de l'univers, on arrive à cette forme du monisme qui est Tidéalisme.

Mais il ne semble pas que l'idéalisme puisse rendre compte de la nature propre de toutes nos représentations. Quand, en effet, nous cherchons à savoir ce que sont les choses dont il y a représentation, assurément nous avons d'abord à compter avec la nature de notre conscience, puisque toutes les expériences ne nous sont transmises d'abord que comme expériences internes par l'intermédiaire de la conscience ; mais nous n'avons pas non plus le droit de négliger ce que l'expérience physique nous fait connaître de la nature générale des choses. Donc, à moins d'admettre — et les idéalistes les plus convaincus, Fichte luimême, ne l'ont jamais admis — que la pensée crée les phénomènes en les pensant, c'est-à-dire de nier d'une façon absolue qu'il existe quelque chose en dehors de nous, on s'aperçoit que l'idéalisme n'explique pas la nature particulière de ces représentations dont l'ensemble constitue ce que nous appelons le monde.

Il faut donc en revenir à une doctrine qui tienne sans doute le plus grand compte de l'expérience psychologique, que nous rapportons à notre conscience propre, mais un même compte aussi de

cette expérience physique que nous sommes forcés, en raison de ses caractères spéciaux, d'attribuer à rinfluence de quelque chose d'extérieur à nous. ' Les deux ordres de connaissances s'appuient l'un sur l'autre ; leurs lois participent les unes des autres ; c'est que sans doute les deux ordres de phénomènes, physiques et psychiques, sont dans la plus étroite connexion et pour ainsi dire se pénètrent réciproquement : tout nous amène en effet à considérer comme immanentes à la substance les qualités que la substance manifeste. C'est le point de vue de toutes les doctrines qui portent le nom, assez impropre d'ailleurs, de panthéistes ; c'était celui du Spinozisme avec lequel la pensée scientifique contemporaine a tant de points communs. Aussi bien, il semble vraiment que l'hypothèse hylozoïste, qui accorde à toute parcelle de matière toutes les propriétés que l'expérience, dans le sens étendu où il la faut prendre, nous montre en jeu dans les phénomènes, rende mieux compte (sans faire assurément disparaître toutes les obscurités de la question) qu'une autre doctrine moniste de la forme propre des phénomènes psychiques et des cas compliqués de l'adaptation des mouvements chez les êtres vivants.

Il resterait maintenant à donner la raison de la finalité que manifestent tous les êtres vivants. On peut aujourd'hui expliquer clairement ces efforts de tout être poui; se conserver par la théorie des

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conditions d'existence et par la loi de l'adaptation, purement mécanique, des êtres vivants au milieu dans lequel ils sont placés, l'adaptation elle-même étant due à la facilité de réaction de ces êtres, grâce à la faible stabilité chimique de leur susbstance. — Et on peut de même expliquer l'évolution organique par une autre loi mécanique, la loi d'hérédité. On ajouterait d'ailleurs que, comme en réalité l'irritabilité, c'est la vie elle-même, puisque l'irritabilité est réductible à un pur mécanisme, dans tous les phénomènes vitaux il n'y a en jeu que des forces mécaniques (physico-chimiques). — Ou bien on peut rester convaincu que la matière n'engendre pas les phénomènes qu'elle manifeste, suivant la formule de Claude Bernard, c'est-à-dire, en définitive et très brièvement, que le mécanisme ne s'explique pas par lui-même. En conséquence, on suppose au fond delà vie et donnantleur sens aux phénomènes, formant leur enchaînement, un principe d'ordre. Un tel principe ne gêne en rien les recherches scientifiques positives : c'est toujours le mécanisme qui est la véritable explication des choses, mais, pour expliquer les rapports harmoniques que l'on constate entre les phénomènes, on estime qu'il y a sous ce mécanisme une finalité. A la science on superpose ainsi la métaphysique. Par là on donne satisfaction à un besoin de l'esprit qui, non content d'avoir trouvé les causes efficientes des phénomènes, veut aussi se rendre

compte de la forme so.us laquelle ils lui apparaissent, mais se persuade d'abord que cette forme est irréductible. C'est là ce qu'on a appelé la recherche « desconditions intellectuelles » desfaits. Qu'on prenne garde d'ailleurs que les théories finalistes n'apportent pas plus la solution dernière des questions pendantes que le matérialisme radical. « Que les partisans des causes finales, dit Du Bois-Reymond, ne s'imaginent pas, comme ils ont coutume de le faire, qu'ils apportent une solution meilleure, ou même une solution quelconque, du problème, en recourant à des interventions surnaturelles, de quelque nature que ce soit. » En effet, alors qu'il faut expliquer la forme de l'être, on dit que c'est la forme qui explique l'être ; alors qu'il s'agit de rendre compte du mode d'union des éléments qui composent l'être, on érige ce mode d'union en cause dite finale.

Quoi qu'il en soit, Ja métaphysique n'entre pas en maîtresse dans la science. C'est l'essentiel. Le mécanisme reste comme l'explication positive des phénomènes. Et, pour revenir à la question particulière dont il s'agit, il n'y a rien de spécial ni dans l'irritabilité, ni par suite dans la vie, quant à leur nature et quant à leurs lois.

Ce n'est pas à dire pour cela qu'il faille confondre la physiologie avec la mécanique (physico-chimie). La physique et la chimie physiologiques ont un objet propre qui est d'étudier les propriétés de la

matière organisée, propriétés spéciales parce que la matière a pris, en devenant vivante, de nouveaux caractères. Ainsi Tirritabilité est une loi générale de la matière. Mais, l'explication du fait général étant donnée, la physiologie doit étudier les manifestations particulières de la propriété dans la matière vivante : par exemple, dans les muscles, cette contractilité qui dépend si étroitement du système nerveux. N'est-ce pas ce que pense Claude Bernard, quand il affirme que tout est identique dans les corps vivants et dans les corps bruts, à la seule différence des procédés et des appareils à l'aide desquels [es phénomènes sont manifestés* ? C'est pour cela qu'il existe comme une hiérarchie des sciences et que des principes posés par les sciences inférieures on ne peut déduire par voie absolument déductive^ mathématiquement, les sciences qui viennent ensuite. C'est pour cela que l'application des mathématiques à la biologie est souvent, sinon vaine, du moins très peu féconde. La supériorité des sciences expérimentales sur les sciences déductives consiste en ce que les premières, étudiant les faits en eux-mêmes, tiennent compte de leur forme spéciale, et ainsi peuvent avoir égard à toutes leurs conditions et ne laisser de côté aucun de leurs caractères.

1 . Bapp. sur les progrès et la marche de la physioL gêné* raie en France^ p. 135-136 et p. 332, note 213.

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