UN PHYSIOLOGISTE AU XVIII* SIÈCLE
d'après le cat*
Tout corps organisé vivant paraît être doué d'une propriété qui lui permet de réagir aux excitations extérieures. C'est à cette propriété qu'on a donné le nom d'irritabilité. «L'irritabilité, écrit Cl. Bernard, est la propriété que possède tout élément anatomique (c'est-à-dire le protoplasma qui entre dans sa constitution) d'être mis en activité et de réagir d'une certaine manière sous l'influence des excitations extérieures *. » C'est la définition que Charles Richet, dans son livre sur la Physiologie des muscles et des nerfs^ a perfectionnée, en y introduisant la njotion du changement d'état de l'élément anatomique. «L'irritabilité, dit-il, est la propriété de l'élément vivant de réagir suivant sa nature aux forces exté-
1. Revue scientifique, t. XXXIII, p. 366, 22 mars 1884. 3. Cl. Bernard, Phénomènes de la vie communs aux végé" taux et aux animaux, t. P% p. 242.
rieures qui modifîentbrusquement son état actuel» (p. 242). Il était nécessaire, en effet, d'accorder sa place à cette donnée du changement d'état provoqué par une excitation dans un élément vivant. Car on sait que les éléments se trouvent dans un certain état physico-chimique, et que précisément le tissu réagit, dès que cet état vient à être modifié.
Or la question ne se pose-t-elle pas tout de suite de savoir si l'excitation à laquelle répondrêtre vivant ne doit pas être sentie^ pour que l'être puisse réagir ? En d'autres termes, l'irritabilité n'implique-t-elle pas la sensibilité ?
Au XVII* siècle, Glisson, qui, le premier, observa le fait même de l'irritabilité, vit clairement ce point siimportant pour la philosophie scientifique et hardiment se prononça en faveur d'une théorie hylozoïst«, pensant que tous les corps possèdent, quoique à des degrés divers, les trois facultés, perceptive, appétitive et motrice. Après lui, la plupart des physiologistes qui traitèrent de l'irritabilité n'osèrent ou ne purent aborder la question aussi franchement; de sorte qu'il faut arriver, semble-t-il, jusqu'à Claude Bernard, avant de rencontrer de nouveau un esprit assez pénétrant pour comprendre le sens des phéno-
mènes, assez large pour en saisir toute la portée et assez philosophique pour les systématiser et en tirer la conclusion générale.
Cependantunmédecins'est trouvé, auxviii° siècle, qui émit, sur Tirritabilité, une thèse, plus logique peut-être par certains côtés quecelle de Cl. Bernard, etdont quelques points paraissent annoncer les idées de plusieurs physiologistes contemporains sur la nature des mouvements réflexes. Ce médecin, c'est le français Le Cat *, né à Blérancourt (Oise) le 6 septembre 1700, mort à Rouen le 10 août 1768, qui fut à la fois chirurgien, anatomiste, physiologiste, etc. ; etTouvrage dans lequel il expose les vues auxquelles il vient d'être fait allusion, c'est le Traité de V existence, de la nature et des propriétés du fluide des nerfs^ et principalement de son action dans le mouvement musculaire^ ouvrage couronné en ^1753 par l'Académie de Berlin, suivi des Dissertations sur la sensibilité des méninges^ des tendons^ Qic,^ V insensibilité du cerveau^ la structure des nerfs^ l'irritabilité hallérienne^ etc. (1vol. in-8°, Berlin, 1765). Ce dernier mémoire va de la page 295 à la page 371.
1. Voy. la notice que le Dictionnaire encyclop. des sciences méd, consacre à Le Cat, « docteur en médecine de Reims (1732), chirurgien en chef de THôtel-Dieu de Rouen, professeur d'anatomie et de chirurgie, correspondant de FÂcadémie des sciences, membre des académies de Londres, Madrid, Porto, Berlin, organisateur et secrétaire de TAcadémie royale des sciences de Rouen, etc. »
On accordera sans doute qu'il y a quelque intérêt, au point de vue de l'histoire des sciences biologiques, même abstraction faite de la valeur propre qu'elles peuvent avoir, à connaître les idées de LeCat. Mais, pour la clarté de cette exposition, et puisque Le Cat est sur ce point comme un intermédiaire entre Glisson, Cl. Bernard et les biologistes allemands, Hseckel, Pflûger, il convient apparemment de rappeler d'abord brièvement de quelle manière Bernard a considéré les rapports de l'irritabilité et de la sensibilité. Ce sera d'ailleurs le moyen de poser très nettement la question, car on n'ignore pas que, de tous les physiologistes, c'est Cl. Bernard qui jusqu'à présent a le plus approfondi la nature de l'irritabilité.
L'illustre physiologiste commence par remarquer que la sensibilité, telle qu'on l'observe chez l'homme et chez les animaux supérieurs, n'est pas seulement un phénomène de conscience, mais qu'elle est accompagnée de manifestations matérielles saisissables. Et, d'après lui, ces réactions, loin d'être la partie accessoire du phénomène, en sont l'élément essentiel, persistant quand les autres ont disparu. « Quand l'œil, l'oreille ou les papilles de la peau subissent l'action des agents physiques, vibration
lumineuse, vibration sonore, vibration calorifique ou contact, la modification physiologique qu'ils subissent, le physiologiste doit l'appeler sensibilité. La sensation n'est qu'un élément de ce complexus qui peut faire défaut, les autres subsistant » *. Aussi la propriété de réagir appsœtient-elle à tous les tissus, à tous les éléments anatomiques de l'organisme. « Les physiologistes, depuis Haller et Glisson, ont désigné par le nom d'irritabilité ce privilège commun des tissus animaux *. » La sensibilité proprement dite est l'irritabilité propre aux nerfs, « compae la propriété de contraction est l'irritabiJité spéciale au muscle,comme la propriété de sécrétion est l'irritabilité spéciale à l'élément glandulaire. Ainsi ces propriétés sur lesquelles on fondait la distinction des plantes et des animaux ne touchent pas à leur vie même, mais seulement aox mécanismes par lesquels cette vie s'exerce. Au fond tous ces mécanismes sont soumis à une condition générale et commune, l'irritabilité' ». La sensibilité n'est donc que l'expression très élevée des conditions ou propriétés physico-chimiques de la matière organisée des nerfs*.
Et Cl. Bernard croyait que l'expérimentation confirme ces vues. Étudiant laction des anesthé-