Ces mots ne sont pas soulignés dans le texte
pour caractériser la sensibilité, un- phénomène organique ayant pour point de départ l'impression d'un agent extérieur, et pour terme la production d'un acte fonctionnel variable, mouvement, sécrétion, etc. : ce qui caractérise la sensibilité, c'est la réaction matérielle à une stimulation^, » Ainsi l'identification entre l'irritabilité et la sensibilité est complète. Et cependant Cl. Bernard ne réserve pas le mot sensibilité seulement pour les phénomènes où se montre la conscience. Or il semble bien qu'on n'aurait le droit d'étendre, comme il le fait, la notion de la sensibilité, qu'en acceptant une doctrine hylozoïste qui, dans toute parcelle de matière organisée, avec la vie mettrait la conscience. Autrement, on n'augmente l'étendue de la notion qu'aux dépens de sa compréhension. — On sait, d'autre part, que de l'hylozoïsme Cl. Bernard s'est toujours tenu éloigné, gardant vis-à-vis de cette interprétation générale et systématique des phénomènes de la nature la même réserve qu'il a gardée plus d'une fois devant les questions philosophiques, auxquelles pourtant il arrivait nécessairement par la marche logique de ses études.
Il reste donc là un doute sur la pensée du grand physiologiste français : ou il n'a pas vu assez nettement toutes les faces du problème, ou bien il a hésité entre une conclusion absolument matéria-
1. Claude Bernard. Phénomènes de la vie communs aux végétaux et aux animaux^ t. I^'^ p. 286;
liste et une conclusion radicalement hylozoïste. C'est qu'en effet le problème se ramène, somme toute, à ces deux termes. Pour que la sensibilité constitue un caractère propre à la vie, il faut évidemment la reconnaître à tous les êtres qui vivent, et au protoplasma lui-même, car il se produit des réactions motrices dans un grand nombre de végétaux et d'animaux inférieurs dépourvus de système nerveux. Or n'est-ce pos seulement par l'adaptation ou convenance du mouvement que nous jugeons des états de conscience en dehors de nous, même chez nos semblables? Cl. Bernard l'a d'ailleurs parfaitement compris, qui déclare (voy. la citation ci-dessus) que la sensibilité est caractérisée par la réaction matérielle à une stimulation. Il y a là, sans contredit, un des éléments de la sensibilité. Mais est-ce le seul ? Toute réaction motrice n'est-elle pas chez nous accompagnée d'un phénomène de conscience, qui entre pour une part dans la formation de nos sensations? Alors, puisqu'en définitive, c'est d'après nous-mêmes, d'après notre expérience intime, que nous jugeons de la convenance du mouvement, partout où il y a mouvement nous devons mettre non seulement la vie, mais aussi la vie sensible, la conscience, réduite, il est vrai, à un minimum chez les êtres les plus inférieurs, monocellulaires. Si, au contraire, on affirme avec Cl. Bernard qu'il y a sensibilité avec ou sans
conscience, quand Têtre vivant répond à la provocation des stimulants, on n'envisage, à proprement parler, que rirritabilité.
Ainsi il n'est que deux manières d'entendre cette propriété. D'une part, on la considère comme le caractère spécial de la vie, et on ne regarde la sensibilité que comme un perfectionnement : la conscience n'est qu'un épiphénomène qui se produit à cause et en raison de l'union de toutes les parties de Torganisme, surtout chez les êtres supérieurs . On aboutit ainsi au matérialisme absolu. D'autre part, on peut rattacher l'irritabilité à la sensibilité, et celle-ci devient alors une propriété très générale et caractéristique de la vie ; il n'est point de •parcelle de la matière qui ne soit, pour ainsi dire, animée. C'est là la doctrine hylozoïste dont le terme ultime est la théorie de Haeckel sur l'âme des plastidules *.
Glisson, on le sait, n'hésitait pas à soutenir un hylozoïsme aussi radical. Telle semble être aussi l'opinion de Le Cat.
Le Cat ne craint pas de nier absolument l'irritabilité qu'il appelle déjà hallérienne {ouv. cite\ p. 205) et de la ramener à la sensibilité, celle même
1 . Voy. Essais de psychologie cellulaire, traduction fr. par J. Soury, Paris, 1880.
qui existe chez rhomme et se manifeste, lorsque, par exemple, on lui pique la main. Il n'importe pas que la partie irritée soit séparée du corps de ranimai. « Les fibres d'un animal mort, qui se contractent encore sous une piqûre, nous prouvent que la sensation à cette piqûre y subsiste un certain temps après que la vie, qui lui a fourni cette sensation, a cessé d'exister dans l'animal » (p. 298). Le Cat prévoit alors l'objection qui ne peut manquer d'être faite : « Pourquoi, réplique le partisan de M. Haller, cette contraction ne se ferait-elle pas sans l'intervention d'aucune sensation, et par un pur effet mécanique de la piqûre, comme la contraction des feuilles de la plante nommée sensitive se produit par une mécanique que le seul attouchement met enjeu? » (P. 298.) Là-dessus, notre auteur, contestant d'abord le pur mécanisme de la « contraction » de la sensitive, avance que celle-ci pourra bien devenir quelque jour « un zoophyte, ou au moins un demizoophyte », et ajoute même ces mots, précurseurs de tant de travaux contemporains : « Le polype d'eau douce, l'animal-fleur, etc., doivent nous inspirer une grande réserve dans nos décisions sur les limites précises des règ-nes animal et végétal. » (P. 290.) D'ailleurs, si la main se contracte parce qu'elle sent, c'est pour le mt^me motif que se contracte le cœur séparé du corps. On conviendra que l'objection adressée à Haller par Le Cat ne
d'après le CAT 97
manque pas d'une certaine force logique. « Si Ton prétend, dit-il, que la contraction d'une fibre piquée après la mort se fait mécaniquement et indépendamment du sentiment, pourquoi ne se fera-t-elle pas de même pendant la vie? » (P. 299.) D'autre part, Haller n'a pas d'autres signes de la sensibilité d'un animal que « le mouvement que l'animal faisait en conséquence des piqûres, des brûlures et autres impressions dont il affectait les parties. Par quelle contradiction ce savant veut-il donc aujourd'hui que ces mêmes mouvements, cette même contraction d'un organe affecté d'une piqûre, ne soient plus un signe et une preuve de sa sensibilité? » (P. 302.) Il faut bien accorder en effet, la remarque en a déjà été faite plus haut, que, pour reconnaître la conscience chez un être donné, nous n'avons guère d'autre signe que la convenance de certains mouvements. — Par conséquent, « le paradoxe de Virritahilité sans sentiment ne peut être décoré d'aucune explication raisonnable n (p. 299) .
Ainsi il parait impossible à Le Cat d'expliquer comment les fibres d^un animal se contractent, sans que le sentiment fasse agir la puissance motrice de ces fibres. Cette difficulté nous semble aujourd'hui très simple, puisque nous admettons, au contraire, que tous ces phénomènes de mouvement sont purement mécaniques. Ce mécanisme est-il spécial, se faisant en vertu de propriétés Glky. 6
vitales, ou n'est-il qu'un cas de la mécanique générale? c'est-à-dire les propriétés dites vitales dépendent-elles d'un principe spécial ou rentrentelles dans les propriétés physico-chimiques ordinaires? Telle est pour nous toute la question.
Pour Le Cat, c'est un principe spécial qui explique le mouvement qui suit le sentiment. Or, comme il a avancé que toute fibre, séparée ou non du corps, ne se contracte que par l'effet du sentiment, il admet que cette fibre subit l'action de l'âme. Théorie cellulaire à part, on dirait la psychologie de Hœckel. La vraie irritabilité, c'est la sensation d'un aiguillon qui excite la puissance motrice des fibres*. Aussi l'âme agit-elle jusque dans ces parties séparées du corps. Car « il n'y a point de lieu pour l'âme ; elle n'est nulle part qu'en puissance ; nous ne saurions fixer de distance à celle-ci; elle est partout où l'on a des marques de ses fonctions; et ces marques sont la sensation, la contraction » (p. 312).
Ces raisons manquent assurément de solidité et de précision. Ce sont de vieux arguments métaphysiques tirés de la nature de l'âme, substance immatérielle et qui, conséquemment et par définition, n'occupe pas de lieu. Mais ce qu'il y a de
1. Cette puissance motrice n'est-ellepaspropremeDt Tirritabillté, se manifestant par la contraction ? Il convient en effet de noter que Le Cat semble avoir confondu l'irritabilité et la contractilité. C'est par là que pèche son ai*gumentation contre Haller.
remarquable, c'est que Le Cat n'a pas craint de supposer une âme partout où il voyait vie.
De fait, c'est à cette conclusion qu'il était amené, du moment qu'il confondait l'irritabilité et le sentiment. Qu'on lise ce curieux passage : « Comment, dira le physiologiste théologien, d'après saint Augustin, que ce phénomène a aussi fort embarrassé, vous supposez le principe du sentiment, l'âme par conséquent, subsistant dans un cœur séparé du corps, dans un morceau d'intestin aussi séparé,etenfindans tous les tronçons d'uneanguille, dans toutes les hachures d'un polype ; en sorte que vous supposerez l'âme de ces animaux divisée en autant de parties qu'il vous plaira de les diviser. » (P. 303.) Sans doute, c'est par une conception quelque peu singulière et obscure que Le Cat s'imagine répondre à cette objection : il suppose une âme existant non pas physiquement, mais en puissance, en un, deux ou trois endroits, et là produisant des actions vitales. Mais, à s'attacher au fond même de sa doctrine, il est clair que celle-ci consiste à admettre l'existence dans tout corps vivant d'une âme, c'est-àdire de quelque chose doué de sensibilité consciente. N'en voit-on pas une preuve curieuse dans cette observation, faite cent ans avant Pfltiger et avant Vulpian, qu'une grenouille décapitée conserve tous ses mouvements et sa sensibilité ? (P.304. ) C'est, on le sait, sur des expériences analogues que Pfliiger établit sa théorie des centres conscients dans la moelle.
Tels sont, d'après Le Cat, les rapports de la sensibilité et de l'irritabilité. Comme il avait bien vu que les marques objectivement saisissables de Tune et de l'autre sont en définitive les mêmes, ne comprenant pas le mouvement sans le sentiment, il ramena l'irritabilité à la sensibilité. A la vérité, il manqua de l'esprit philosophique nécessaire pour atteindre à la conception de l'unité de substance et arriver à rhylozoïsme,non pas tel assurément qu'un Haeckel devait l'entendre, mais qui pouvait du moins être déjà plus scientifique que celui des anciens philosophes g-recs. Il s'en tint à un système dualiste fondé sur des raisons un peu banales : « Sentir et penser sont une même chose ; or la matière est incapable de penser » (p. 305). Donc avec la matière il existe une âme qui produit la sensation et la contraction dans toute partie vivante (p. 313). Il est permis, toutefois, d'attribuer une place aux idées de Le Cat dans l'histoire des doctrines biologiques ; car il a saisi l'importance d'un des grands problèmes de la physiologie générale et, étant donné le point de départ de l'étude qu'il en fit, c'est à une solution très logique qu'il aboutit en supposant une âme dans toute parcelle de matière vivante. Ainsi il est à quelques égards, mais sans doute d'un peu loin
et un peu superficiellement, le continuateur de Glisson et le précurseur de Haeckel et de Pfluger.
Cl. Bernard qui, après un siècle, reprit la même question, paraît avoir plus hésité que Le Cat sur la solution. On a vu qu'il ramène la sensibilité à Tirritabilité et, par suite, qu'il semble très disposé à considérer en définitive la conscience comme une résultante, un épiphénomène. Et pourtant il s'est toujours gardé d'affirmer une thèse aussi nettement matérialiste. D'autre part, il n'a jamais admis l'hylozoïsme.
On connaît, il est vrai, le grand sens critique de Cl. Bernard ; si donc il a hésité sur le problème dont il s'agit, n'est-ce pas parce que le problème est encore insoluble, les deux solutions étant à peu près au même titre des hypothèses?