CuviSR, Éloges historiques, t. III, p
bien que Ton fcdt aux hommes, écrit celui-ci, quelque grand qu'il soit, est toujours passager, les vérités qu'on leur laisse sont éternelles. » Cependant Pascal et Guvier sont aisément conciliés si l'on
réfléchit que les savants, en même temps qu'ils découvrent des vérités éternelles, prépeirent par cela même une humanité meilleure, moins grossière, accablée de moins de misères, soulagée de plus de peines, pourvue de plus de bien-être et d'un peu de loisir, devenant par conséquent plus indépendante et capable de plus en plus de développer en elle la bonté et la fraternité. Cela est vrai de tous les savants, car les progrès de chaque science sont liés à ceux de toutes les autres, les faits de la nature ne formant tous ensemble qu'une immerise chaîne ininterrompue, entre lesquels les nécessités de la recherche logique ont seules introduit des divisions. Mais cette vérité cependant s'applique encore mieux aux représentants des sciences qui ont l'homme pour objet direct. Ne me suffira-t-il pas de citer Pe^teur, sans nommer tant d'illustres chimistes, physiologistes ou médecins? Les vérités qu'ils ontpéniblement conquises n'ont-elles pas été en même temps des biens pour les hommes? Doucement ironique, Renan disait * : « Le poète est un consolateur,rhomme de bien est un infirmier, fonctions très utiles, mais temporaires, puisqu'elles supposent le mal, le mal
t. E. Renan, Dialogues et fragments philosophiques. Probabilités, p. 84.
que la science aspire à fort atténuer. » Vous avez donc eu raison d'estimer que les traits des grands biologistes qui furent nos présidents pouvaient être reproduits, devant être conservés à l'admiration et à la reconnaissance des générations à venir.
Enfin, il fut décidé que, dans la séance tenue à l'occasion du Cinquantenaire, un rapport serait lu sur Toeuvre générale de la Société, depuis sa fondation. L'intérêt de ce travail était évident. Mais qui n'a parcouru presque page à page les cinquante et un volumes de nos Comptes rendus depuis 1849 ne peut s'imaginer la masse de documents relatifs à toutes les parties de la biologie qui s'y trouvent accumulés, les rapprochements qui sortent en foule de ces faits et de nos connaissances à l'heure actuelle, le nombre d'idées qui s'élèvent de toutes parts, les réflexions inspirées par celles-ci et par ceux-là I 11 faudrait être, pour donner en quelques pages une représentation fidèle de ce mouvement scientifique, à la fois chimiste et physicien, anatomiste instruit, zoologiste et botaniste, et enfin physiologiste consommé et médecin exercé, et un érudit en toutes ces sciences. Un tel esprit encyclopédique ne se peut plus rencontrer à notre époque. Veuillez croire que, si j'avais pu, au moment où la Commission d'organisation du Cinquantenaire a voulu me confier ce travail, en mesurer, ne fût-ce qu 'approximativement, l'étendue, jen'enauraispaSjjel'avoue, assumé toute la charge, — surtout si j'avais alors connu les
paroles que Paul Bert, réélu président, adressait à la Société le 8 novembre 1884 : « J'aurais désiré, disait Paul Bert, pour répondre plus dig-nement à la marque de confiance et d'estime que vous m'avez donnée, faire devant vous un résumé de l'ensemble des travaux de notre Société pendant la première période de ma présidence. Mais, en me reportant à nos Mémoires et à nos Comptes rendus^ j'ai constaté, non sans orgueil, que cette tâche était impossible. Faire l'histoire de nos travaux, ce serait faire l'histoire des progrès des sciences biologiques en France, car il n'est pas de découvertes dont nous n'ayons eu la communication... Vouloir résumer » ces volumes, « quelques artifices qu'on y emploie, m'a paru tâche impossible. » Ce travail portant sur une période de cinq années, que Paul Bert, malgré l'étendue et la variété de ses connaissances, malgré la lucidité exceptionnelle de son intelligence, malgré la rare vivacité de son esprit, déclarait impossible, vous avez désiré qu'on le fît pour une période de cinquante années. Je n'ai ni l'immense érudition ni la pénétration d'intelligence nécessaires à sa bonne exécution. Je le regrette. Au fur et à mesure que j'avançais dans la lecture de ces cinquante et un volumes, pénétré de plus d'admiration pour la continuité de l'effort de tant de chercheurs et pour la grandeur des résultats acquis, j'aurais ardemment désiré pouvoir en donner une lumineuse çt forte expression. Je ne puisque vous assu-
rer de la bonne volonté, de la conscience et de l'attention que j'ai apportées à ce travail. Puissent celles-ci ne pas m'avoir laissé trop au-dessous de ma tâche !
J*ai pensé qu'avant d'entrer dans l'exposé même des travaux fÉÛts à la Société, il convenait de relater brièvement les principaux événements de son existence.
Quand elle fut fondée, elle choisit Rayer, vous le savez, pour président perpétuel. Les premiers vice-présidents furent Claude Bernard et Charles Robin, qui étaient alors, l'un professeur remplaçant au Collège de France, et l'autre professeur agrégé à la Faculté de médecine. Le trésorier fut Huette, les secrétaires Brow^n-Séquard, Follin, Lebert et Segond. Il n'y avait ni secrétaire général ni archiviste. Dès l'année 1850, le trésorier est en outre archiviste ; c'est Da vaine qui remplit ces fonctions. Les séances avaient lieu tous les samedis à trois heures, toute l'année. Ce n'est qu'à partir de 4872 qu'elles furent interrompues pendant les mois d'août et de septembre. Elles se tinrent d'abord dans les combles de l'École pratique de la Faculté de médecine. Plus tard, la Société fut mieux logée. Mais à toutes les époques elle a été reconnaissante de la franche hospitalité que lui donnait la Faculté
de médecine, grâce à Tamabilité de ses doyens successifs. lîb règlement primitif de 1848 était dû à Charles Robin. Les statuts et ce règlement ne se trouvent que dans le volume de Tannée 1850, le deuxième de la collection.
Ce volume contient aussi la première liste des membres de la Société. Parmi tous ces noms dont beaucoup étaient déjà ou sont devenus célèbres, il y en a cinq qui sont ceux de savants heureusement encore pleins de vie. En votre nom à tous, j'ai le plaisir de saluer notre éminent collègue, M. Leblanc ; nous sommes heureux de le voir assis au milieu de nous ; sa présence évoque un temps tout rempli des découvertes les plus fécondes. Nos autres collègues vivants sont le professeur Rouget et M. Leroy de Méricourt, membre associé, l'illustre chirurgien anglais sir James Paget, aujourd'hui membre honoraire, et son compatriote sir John Simon, le médecin bien connu, et deux des plus grands biologistes allemands de ce siècle, le professeur Kolliker et le professeur R. Virchowr, alors correspondants étrangers, aujourd'hui et à très juste titre membres honoraires. La Société se félicite et pour elle-même et surtout pour la science que tous deux, Kolliker et R. Virchovsr, parvenus à un âge avancé, aient conservé toutes leurs qualités d'esprit, qu'attesteraient encore, s'il en était besoin, les contributions si importantes qu'ils ont bien voulu nous envoyer pour notre volume jubilaire .
En 1857, les fonctions de trésorier-archiviste furent dédoublées... En 1864, grâce à Rayer, la Société fut reconnue d'utilité publique, par décret impérial du 15 novembre. Le règlement, élaboré à ce moment, autorisa les membres titulaires à prendre, sur leur demande et au bout de neuf ans, le titre de titulaires-honoraires ; le nombre de ces derniers devait être illimité. Cette heureuse combinaison, qui permettait le rajeunissement constant de la Société, ne reçut pourtant son plein effet qu'en 1887. En 1868, on nomma un secrétaire général; le regretté Dumontpallier, sur qui se portèrent les suffrages, devait conserver ces fonctions pendant trente ans; il les exerça durant ce long espace de temps avec une régularité et une fidélité qui ne pouvaient avoir leur source que dans un profond attachement à la Société. Dans le volume de 1868 se trouvent reproduits le règlement primitif de 1848-49, le décret impérial du 15 novembre 1864, les statuts de la Société et son règlement intérieur, le décret impérial du 22 août 1868, qui avait pour unique objet de sanctionner la modification aux statuts portant institution d'un secrétaire général...
La dernière modification de la Société remonte à l'année 1887, On décida d'abord que le passage des membres titulaires parmi es titulaires-honoraires, au lieu d'être facultatif, se ferait d'office et régulièrement après neuf ans de titulariat. Personne
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peut-être n*a mieux exprimé que M. Chauveau, dans son discours présidentiel du 2 avril 1892, combien cette disposition favorise l'activité de la Société : « Que ne dois-je pas à cette fréquentation, à ce contact avec les jeunes, que le mode de constitution de la Société permet d'y faire entrer incessamment ! Tout au moins y ai-je gagné de n'être point devenu un laiidator temporis acti : travers facile à ceux qui se laissent vieillir en s'éloignant du mouvement de la jeunesse. Ce mouvement est d'une activité entraînante dans votre Société, et les vétérans qui en font partie peuvent se créer facilement l'illusion de contribuer à cette activité. Au lieu de s'immobiliser dans la contemplation du passé, ils continuent, grâce à vous, à ouvrir leur esprit sur les idées du temps présent, même sur les conquêtes scientifiques qui se préparent dans l'avenir. Elles se feront, ces conquêtes, à côté d'eux, sans eux ; au moins goûteront-ils la satisfaction d'avoir conservé l'aptitude à en comprendre l'intérêt et à en apprécier le mérite. » D'autre part, un conseil de la Société fut institué et la présidence perpétuelle fut remplacée par la présidence quinquennale. Celle-ci existait d'ailleurs déjà en fait. Paul Bert, élu président perpétuel le 14 décembre 1878, avait annoncé, en prenant possession du fauteuil huit jours après, qu'il ne le garderait que cinq ans. Au bout de ce temps, il donna en effet sa démission, mais il fut réélu le 8 novem-
bre 1884. Vous vous rappelez pourquoi il ne mena pas jusqu'au bout cette seconde présidence. Au milieu des grands devoirs dont il avait vaillamment pris la charge, en ce lointain pays d'Annam qu'il s'agissait d'organiser, une mort prématurée l'attendait, qui l'a placé parmi ceux auxquels le poète souhaitait « un beau trépas ».
Voici en quels termes toutes ces réformes de 1887 étaient appréciées par un des vice-présidents d'alors, recevant en séance le premier président quinquennal, Brown-Séquard, que la Société avait nommé en remplacement de Paul Bert, le jour même où elle avait voté les modifications aux statuts dont il vient d'être question et son nouveau règlement : « Ce n'est, disait M. Dastre, un mystère pour personne que notre organisation n'était plus à la hauteur du rôle que nous avions à remplir. Nous étions comme l'homme de Bonald, « gêné « par nos organes », au lieu d'être servi par eux. Nos statuts avaient vieilli, notre règlement était resté embryonnaire. Il fallait re viser notre constitution.
« Cela a été fait. Nous sommes maintenant organisés d'une manière irréprochable. Nos statuts ont été modifiés dans le sens de la simplification ; notre règlement comprend un nombre respectable d'articles : tout y est prévu. Cette rénovation fait honneur à nous tous, puisque nous avons eu la sagesse de l'adopter d'un accord unanime; mais elle fait surtout honneur à la commission qui nous
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Ta proposée et en particulier à son très zélé rapporteur, M. Malassez, qui a apporté à cette besogne nouvelle le raême soin et le même souci de la perfection auxquels il nous a habitués dans Tordre scientifique. » Ces éloges adressés à l'un de nos collègues les plus appréciés et les plus aimés, combien la pratique les a justifiés! Vous savez, en effet, quel accroissement d'activité a reçu la Société, depuis que fonctionne sa nouvelle organisation.
A côté de ces transformations successives de la Société, ne dois-je pas aussi mentionner les incidents les plus marquants de son histoire? Le plus grave fut certainement la mort de Rayer. La place qu'occupait Rayer à Tancienne Biologie était très spéciale. « La Société de biologie, disait sur sa tombe, le 12 septembre 1867, Benjamin Bail, vice» président, parlant au nom de la Société, doit tout à Rayer ; il lui a donné l'impulsion scientifique et l'existence légale ; il lui a imprimé un caractère indélébile; il lui a fait conquérir la place qu'elle occupe dans le mouvement moderne ; et s'il ne l'a pas créée de toutes pièces, on peut affirmer, du moins, qu'il en a résumé, je dirais presque personnifié les tendances. » Écoutez aussi ce que dit de lui Paul Bert, quand il prit la présidence, le 21 décembre 1878 : « Je suis de ceux qui n'oublieront jamais notre premier président Rayer... Je suis de ceux qui peuvent ici rendre témoignage de la vivacité et de la souplesse d'une intelligence toujours
en éveil, de la variété de connaissances d'un esprit que ses productions écrites ne peuvent fîdre suffisamment apprécier, et de la bienveillance, à laquelle on ne pouvait reprocher que le plus aimable des défauts, je veux dire Texcès, d'un président toujours prêt à encourager les jeunes travailleurs par la parole, par les conseils, et, s'il était besoin, par des sacrifices personnels. » Et voici enfin, sur Rayer, un jugement de M. Berthelot, dans le vivant éloge et si rempli d'idées qu'il fit de Brow^n-Séquard à l'Académie des sciences, le 19 décembre 1898 : « La Société de biologie fut dès l'origine en mesure d'apporter quelque aide aux jeunes savants qui se pressaient dans son enceinte, en raison à la fois de la confraternité d'études et de la bienveillance de son premier préaident Rayer. Rayer était un esprit tempéré plutôt qu'un novateur, un homme habile parvenu par son mérite à une haute situation matérielle et scientifique. Mais il se souvenait qu'il avait été victime, dans sa jeunesse, de l'intolérance religieuse et philosophique de la Restauration qui lui avait fermé la carrière de l'enseignement*, et il se plaisait à protéger les jeunes savants et à les aider dans la mesure d'une influence déjà considérable et qui devait grandir encore, en raison de l'autorité même que procurèrent à Rayer sa grande
1. On avait refusé à Rayer son inscription comme candidat à TagrégatioD, parce qu'il venait d'épouser une protestante. Voy. Journal des connaissances médicales et pharmaceuti» quee, t. XXXIV, no 26, p. 401, 20 septembre 1867.
notoriété professionnelle et les services médicaux rendus par lui aux puissants de ce monde. Claude Bernard, Charles Robin, et d'autres encore, parmi lesquels je m'honore de compter, ont reçu de Rayer dans leur carrière un concours qu'ils n'ont jamais oublié. »
La mort de Claude Bernard ne fut pas un moindre coup pour la Société. Claude Bernard est encore trop près de nous, trop nombreux sont encore ceux qui l'ont connu et peuvent parler de lui aux plus jeunes, pour qu'il soit nécesscdre de rappeler le grand rôle qu'il a joué à la Société, Permettez-moi cependant de vous lire sur lui quelques lignes de cette même allocution de Paul Bert dont je viens tout à l'heure de vous citer un autre passage; ici Paul Bert nous fait sentir l'influence que la Société de biologie, par une heureuse réciprocité, a pu avoir sur Claude Bernard :
« L'histoire de Claude Bernard se lie doublement à celle de notre Société. Et ce n'est pas seulement la phase purement expérimentale de sa vie que nous pouvons réclamer tout entière. Lorsque la maladie eut éloigné momentanément du laboratoire le vaillant lutteur qui, à lui seul, en avait rapporté plus de vérités jusqu'alors inconnues que tous ses contemporains ensemble, il sembla se faire en lui une métamorphose : le chercheur naïf, auquel une sorte d'instinct montrait les découvertes, apparut comme le législateur de la méthode expé-
rimentale, dont il traça en maître les règles dans le domaine de la biologie^
« Or, la Société de biologie a le droit de prétendre à une part de cette gloire nouvelle. Il est permis de penser que la multiplicité des sujets qui sont traités dans son sein, la variété des points de vue, rintérêt général des problèmes, le défilé des aspects variés que présente l'étude des êtres vivants, ont puissamment agi sur Tesprit du maître, et entrcdné ses méditations au delà de Tatmosphère relativement restreinte d'un laboratoire de vivisection. »
Je n'ai maintenant, je crois, à vous parler ni de la présidence de Paul Bert, ni de celles, plus voisines encore de nous, de Brown-Séquard et de Chauveau, qui ont été, l'une et l'autre, si favorables pour des raisons diverses au développement de la Société, et encore moins, quels que soient nos sentiments de reconnaissance, de l'œuvre si discrètement efficace du président actuel.
Mais ne serait-ce pas un acte d'ingratitude que de négliger de rappeler ici les noms de nos bienfaiteurs ? C'est d'abord Godard, un des élèves les plus distingués, les plus intelligents et les plus actifs qu'ait eus Charles Robin, et dont le testament, rédigé aux approches de la mort, au cours d'un voyage scientifique, à JafPa, où il se trouvait tout seul, et où il mourut, est conçu en termes si touchants pour la Société de biologie . C'est ensuite
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Georges Pouchet, disparu, lui aussi, en pleine maturité^ et laissant sa petite fortune à la Société, pour qu'elle fasse du revenu, non pas un prix, mais remploi qu'elle estimerait le plus utile à la biologie. Et c'est aussi le regretté Chabry, que tout le monde n'a peut-être pas, de son vivant, apprécié à sa juste valeur, qui était très haute, esprit original, merveilleusement doué pour l'invention technique, mort dans toute sa force intellectuelle et nous léguant une partie du peu qu'il possédait. Et ce sont, si elles veulent bien me permettre de le dire, M°" Gallois et Leudet, veuves de nos excellents et éminents collègues, qui, en mémoire de leurs maris, dont l'attachement à la Société leur était bien connu, nous ont fait des dons importants. Ce ne sont point là, vous le voyez, des legs, comme tant d'académies en reçoivent, mais des souvenirs que l'on pourrait presque qualifier d'intimes, preuves d'une affection qui a cherché à se manifester encore après la mort, de la meilleure façon, en servant la science.
Quelles sont les causes du succès obtenu par la Société de biologie, de la renommée qu'elle s'est acquise, du développement qu'elle a pris, de l'activité à lacjuelle elle s'est inaintenue?
On voit tout de suite des raisons de ce fait dans la libéralité absolue de notre règlement, qui est telle que chacun, connu ou inconnu, peut, sans formalités, nous apporter ses observations ou ses expériences, et dans la régularité assurée de nos Comptes rendus.
Il y en a une autre encore dans la participation prise aux travaux de la Société, dès son origine et dans la suite, par un grand nombre d'hommes éminents. On ne saurait donner, par exemple, une plus juste idée de ce que fut la Société dans ses premières années qu'en rappelant les termes pénétrants qu'a employés, pour parler d'elle, notre illustre collègue, M.Berthelot, à l'inauguration de la statue de Claude Bernard, le 7 février 188G : « Elle a été, dès son origine, et elle est restée un centre puissant d'initiative scientifique, plus vivant et plus libre que les académies. Elle était peuplée alors de jeunes gens qui s'appelaient : Robin, Broca, Charcot, Verneuil, Laboulbène, Vulpian, Sappey, Brown-Séquard, Rouget, P. Lorain et bien d'autres amis que j'oublie, les uns vivants et présents ici, les autres disparus. Sous la présidence amicale de Rayer, avec la vive sympathie et le franc abandon de la jeunesse, nous y échangions nos idées, en nous communiquant les uns aux autres l'élan et l'esprit d'initiative. Mais Claude Bernard était l'étoile et le favori de la Société . » Ces noms célèbres, on peut à toutes les époques les remplacer
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par d'autres. II y eut toujours aux séances de la Société un groupe d'hommes d'une grande culture scientifique, doués du pouvoir de discerner la valeur des faits, à l'esprit critique, à la parole aisée et généralement courtoise, dont la présence attirait de tous côtés les travailleurs.
Mais il me semble qu'il faut chercher la vraie cause de Theureux développement de la Société dans l'esprit même qui a présidé à sa fondation et qui, modifié sans doute, mais persistant néanmoins dans son essence, l'anime encore. « Rien, a-t-on dit, ne retirera du tissu de la science les fils d'or que la main du philosophe y a introduits ^ » Le 7 juin 1848, Charles Robin lisait à la Société une étude écrite à la demande de ses collègues, qui se trouve au commencement du premier volume des Comptes rendus^ c'est-à-dire du volume paru en 1849*, et qui est intitulée : Sur la direction que se sont proposée en se réunissant les membres fondateurs de la Société de biologie pour répondre au titre qu'ils ont choisi. Cet exposé doctrinal débute par la distinction de six sciences fondamentales : mathématiques, astronomie, physique, chimie, biologie et science sociale; nous disons
1. F. Papillon^ Histoire de la philosophie moderne^ t. I, p. 300.
3. C'est par erreur que, dans ce yolume, le travail de Robin est daté du 7 juin 1849. Voy. à ce sujet 6. Podchbt, Char^ les Robiriy sa vie et son osuvre {Joum, de Vanal, et de la physioL, 1886).
aujourd'hui sociologie. Vous reconnaissez là la classification des sciences d'Auguste Comte. La biologie, à son tour, se divise en quatre branches : considérée du point de vue statique, elle comprend l'anatomie et la biota^e ; ce nom désigne la science des lois de l'arrangement des êtres en groupes naturels, d'après la conformité de leur organisation ; considérée du point de vue dynamique, elle est la physiologie, c'est-à-dire l'étude directe des fonctions de chaque organe, et elle est, d'autre part, la science qui étudie l'influence du milieu ou des agents extérieurs sur l'être vivant ; Robin remarque à ce propos que l'idée d'être organisé vivant est impossible, si l'on ne prend en consi- j dération le milieu] il rappelle, pour montrer l'importance de cette partie de la biologie, les travaux de William Edwards. Ici encore il est donc bien le disciple du philosophe qui, dans sa Biologie^ avait si puissamment mis en relief la doctrine des milieux. Aujourd'hui, à côté de ces beaux travaux de W. Edwards qui n'ont point vieilli, combien en pourrait-on citer, exécutés sans doute dans des directions différentes et au moyen de méthodes tout autres, mais que la même tendance a fait, naître 1 Tels sont beaucoup des travaux de Giard et de quelques-uns de ses élèves. Dans cette science aussi rentre une partie déjà considérable de la bactériologie, destinée à prendre un plus grand développement encore. A côté de chaque science,
ajoutait Robin, il y a un art principal; nous dirions aujourd'hui une technique. Ainsi, à côté de la pathologie (histoire non naturelle) se place Tart médical. Celui-ci a été la source de nos connaissances en pathologie, en physiologie, mais « le temps est venu, par suite du développement de ces sciences, de les considérer d'abord indépendamment de toute idée d'application ».
Ainsi la conncdssance la plus compréhensive de toutes les propriétés et de toutes les manières d'être des corps organisés, voilà ce que se proposait la Société de biologie; et les recherches, quelles qu'elles fussent, devaient être dirigées vers un même but. « Nous avons pour but, écrivait Charles Robin, en étudiant l'anatomie et les classifications des êtres, d'élucider le mécanisme des fonctions, en étudiant la physiologie d'arriver à connaître comment les organes peuvent s'altérer et dans quelles Umites les fonctions peuvent dévier de l'état normal. » C'est l'idée que Virchow a exprimée d'une façon plus juste encore quand il a dit que la physiologie représente la partie essentielle de la science, parce que seule elle nous met à même de suivre l'enchaînement des faits recueillis par l'anatomie, la chimie, la clinique, etc. Il faut donc, en étudiant les êtres d'un point de vue statique, s'élever vers le point de vue dynamique. Ce principe de subordination, qui est bien dans l'esprit de la philosophie positive, n'a pas cessé d'être en honneur à la Société.
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Gomme conséquence, et en cela fidèle encore à Tesprit du positivisme, qu'elle en ait eu ou non conscience, elle a toujours repoussé ce que le fondateur de la doctrine appelait le « particularisme scientifîque ». Le fait même de son existence n'est-il pas d'îdlleurs une réprobation de ce particularisme? Auguste Comte craignait non sans raison que les progrès de l'analyse ne fissent aboutir la science à l'excès des « spécialités ». De là, selon lui, résulterait « l'anarchie dans le domaine des sciences » et ce particularisme aboutirait à « l'égoïsme pratique » qui fmit par éteindre l'ardeur même pour la science ^ Contre ces dangers, la Société de biologie et, par suite, on peut le dire, la biologie française ont été préservées par le souci persévérant de la compréhension des rapports entre les données diverses de l'observation comme entre les multiple, résultats de l'expérience et par la prédominance de la recherche des relations causales et même des raisons d'être des phénomènes, c'est-à-dire par la prédominance de la physiologie, qui est proprement la science des subordinations et des coordinations*! Tout péril, à la vérité, n'a pas disparu. Encore que» la plupart des savants soient bien éclairés maintenant sur les inconvénients résultant de l'excès des spécialités, la force des choses peut néanmoins les faire tomber dans le particularisme; la complication
1 . A. GoMTB, Cours de philosophie positive^ t. !«', p. 426 et 8uiy.
croissante des techniques et la nécessité d'une connaissance étendue et précise de la bibliographie sont devenues telles qu'il est de plus en plus difficile, sinon impossible, et d'abord faute de temps, de se rendre maître de plusieurs techniques et de posséder un ensemble suffisant de notions exactes sur plusieurs sciences. Force est donc de se limiter. La Société de biologie repose sur des bases si solides et répond à des besoins si réels, que la création ou le développement de diverses sociétés spéciales ne lui a porté aucun préjudice. Mais ne serait-elle pas diminuée par l'institution d'une société de physiologie qui restreindrait chez elle l'importance d'une science h laquelle toutes les autres demandent ou apportent quelque chose? Que cette épreuve nous soit épargnée, qui ne serait peut-être pas moins préjudiciable aux physiologistes eux-mêmes qu'aux représentants des autres sciences de la nature ! Puissions-nous rester toujours mêlés et unis les uns aux autres, physiciens, chimistes, naturalistes, médecins! Car c'est dans un tel milieu que peuvent aisément se produire ces faits qui ressortissent à la fois à plusieurs ordres de connaissances et qui, par cela même, sont souvent d'une fécondité exceptionnelle. Ici, pour emprunter à M. Liard* une pensée très juste et très ingénieusement exprimée, ici l'on est « sur ces confins des sciences où se rencontrent parfois les coins les plus fertiles. C'est là que se