Mais, à côté de cette recherche, prédomi
nante pendant lon^mps à ce point qu'elle était caractéristique du travail des physiologistes, d'autres se sont produites, peu nombreuses d'abord, de plus en plus actives ensuite, remportant peu à peu sur la première et attirant sur elles les efforts du plus grand nombre des chercheurs. La physiologie des mécanismes, celle qui est en partie liée à Tanatomie, puisque, pour comprendre comment fonctionnent les organes, il faut d'abord savoir comment ils sont disposés, a cédé peu à peu la place à la physiologie qui cherche la destination des organes, et surtout des produits de leur activité. C'est donc la recherche du pourquoi qui tend à se substituer à celle du comment. L'on voit naître alors des questions comme celle, par exemple, des corrélations fonctionnelles, et celle, connexe d'ailleurs à la précédente, des glandes défensives de l'organisme ; de là aussi bien des expériences sur le sort des substances qui servent aux échanges nutritifs. On est allé plus loin. De même que la morphogénie l'emporte sur la morphologie, 1 étude de la formation des mécanismes fonctionnels nous fait pénétrer plus avant dans la connaissance de la vie que l'analyse de ces mécanismes, si minutieuse qu'elle soit. Il faut montrer à l'œuvre ces tendances nouvelles. Elles se sont produites, ce me semble, dans trois directions principales : vers l'étude du fonctionnement des éléments cellulaires et la détermination des mécanismes généraux et essentiels
de la vie ; vers l'étude des relations réciproques des mécanismes fonctionnels ; et vers l'origine même et le développement des diverses fonctions, c'està-dire vers \di physiogénie. Quelque différents que soient beaucoup de ces travaux, ils offrent tous un caractère commun : ils ne sont plus d'ordre descriptif, ils sont explicatifs. Ce lien logique les unit. Ils sont, en outre, de même nature ; ce que l'on cherche, en effet, à connaître maintenant, ce sont les réactions, non plus même de la cellule, mais de la matière vivante. On se demandera ensuite comment ces réactions s'ordonnent en des mécanismes plus ou moins compliqués.
1*. — L'étude de la physiologie des cellules a nécessairement commencé par la détermination des propriétés générales des assemblages cellulaires, c'est-à-dire des tissus. Bichat avait montré toute l'importance de cette tâche. Quand ensuite Schleiden et Schvs^ann ouvrirent aux chercheurs le monde des cellules, on eut à fedre pour celles-ci le même travail. C'est encore en grande partie un travail de description. Dès la fondation de la Société, Brown-Séquard, par exemple, décritdes mouvements rythmiques dans les muscles respiratoires après la mort (1849) et dans le jabot des Oiseaux (1850) ; il montre (1849) l'action de la chaleur et du froid sur l'iris, l'œil ayant été extrait de l'orbite ; il montre aussi (1849) l'influence excitante du sang
veineux sur les muscles; il établit (1851) Tindépendance de Tirritabilité musculaire et de Texcitabilité nerveuse ; Gubler donne la preuve (1849) que les veines sont contractiles ; les belles expériences de Ranvier (1873) sur les propriétés et les fonctions des muscles rouges et pâles sont aussi du tnème ordre, avec celles de Dastre et Morat sur le rythme de la pointe du cœur (1877) ; celles de H. de Varigny (1885) sur le tétanos rythmique des muscles dln vertébrés; celles de Lapicque et Parisot (1885) sur les différences de l'action neuro-musculaire de la caféine suivant les espèces de Grenouilles, vérification de la théorie de Schmiedeberg à ce sujet ; celles deOleysur le tétanos du cœur (1890); celles de Contejean sur la nature de la contraction cardiaque (1894) ; celles de Carvallo et Weiss (1898 et 1899) sur différentes conditions de la contraction musculaire, etc. ; etj'ai cité plus haut les auteurs de quelques recherches concernant les propriétés générales des nerfs. Dans ce groupe de faits rentrent encore les observations de Davaine (1850 et 1869), qui ont pris de nos jours une si grande extensioni sur les mouvements d'expansion et de retrait des globules blancs du sang, mouvements qu'il comparait aux variations de forme de certains Infusoires, et sur l'absorption par ces globules des spores d'un Pénicillium, Peut-être conviendrait-il de voir dans ce dernier fait une des origines de la théorie si féconde de la phagocytose?
Mais déjà les nombreuses expériences de P. Bert (1863, 1864) sur les greffes de tissus animaux, celles de Philipeaux (1869, 1870, 1871) sur les transplantations de fragments de tissus ou d*organes dépassent les résultats précédents ; c'est Philipeaux qui, greffant une dent de Cobaye nouveau-né dans la crête d'un Coq, vit cette dent s'accroître, et c'est lui aussi qui observa, après la transplantation de L'ergot d'un jeune Coq dans la crête du même animal, que cet organe, deux ans plus tard, avait pris un accroissement égal à celui de l'ergot resté en place sur l'autre tarse; en 1871, Louis Reverdin montra qu'un lambeau de peau de nègre greffé sur un blanc pâlit peu à peu, les cellules profondes se décolorant. Ce sont les expériences de ce genre qui ont fourni la meilleure preuve et la plus directe de l'autonomie des éléments anatomiques. Si chaque tissu et chaque cellule vivent par eux-mêmes, il faut donc chercher quelles sont leurs conditions d'existence propre» De là, toutes les recherches, entreprises d'autre part, sur les diverses formes de la vie et sur l'influence des agents physiques sur les organismes et les parties qui les constituent.
En ce qui concerne les premières, il n'y a sans doute pas lieu de revenir sur la vie latente et sur la question des animaux reviviscents. Mais la dessiccation n'est pas le seul moyen de suspendre les manifestations de la vie ; en 1884 et 1885, Regnard a montré que des ferments figurés, des graines, des
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Infusoires, des Invertébrés, des tissas de Vertébrés, soumis à des pressions de 600 à 1000 atmosphères, perdent leur activité ; et il explique ce phénomène parla constatation qu'il apu faire, soit seul, soit avec Vignal, que, sous Tinfluence de ces hautes pressions, il y a pénétration d'un excès d'eau dans la matière organisée qui les subit; dans tous ces organismes se produit alors une sorte de vie latente qui dure un temps variable après qu'on les a sortis de l'appareil à compression. Quand la pression n'est que de 400 à 500 atmosphères, l'activité des ferments et des microbes ne paraît pas atteinte, d'après les expériences communiquées par A. Certes à la même époque (1884). — Une autre forme de la vie, celle que Claude Bernard qualiûait de vie oscillante^ a été, à plusieurs reprises, étudiée de près à la Société ; je veux parler de la vie hibernale. Dès 1886, P. Bert annonce qu'il a provoqué artificiellement l'hibernation des Lérots en diminuant lentement la quantité d'oxygène de l'atmosphère dans laquelle il avait placé ces animaux. En 1873, il revient sur la question ; il a remarqué que, dans certaines conditions où l'acide carbonique des tissus ne peut s'échapper dans le sang, ni celui du sang s'échapper au dehors, l'animal, lorsque son sang en contient 80 à 90 volumes, devient insensible ; et alors Bert de se demander : « La rétention d'une certaine quantité d'acide carbonique dans le sang serait-elle pour quelque chose dans l'hibernation des Mam-
mifères ? On sait qu^ils s'enroulent en boule dans des lieux où Tair ne peut que difficilement se renouveler et où la proportion d'acide carbonique doit pouvoir s'élever très haut. De plus, on sait que chez eux l'oxygène inspiré ne se retrouve pas dans la proportion habituelle dans l'acide carbonique expiré, d'où résulte une augmentation de leur poids. Il y aura là de curieuses expériences à entreprendre. » C'est dans cette voie que notre collègue R. Dubois (1888, 1889, 1893 à 1895) a entrepris de longues recherches qui l'ont conduit à ramener l'hibernation à une « narcose » due à l'accumulation de l'acide carbonique dans le sang de l'animal hibernant.
La question de l'influence des agents physiques sur les êtres vivants et sur leurs éléments constitutifs a donné lieu à de nombreux travaux, tels que ceux de P. Bert, relatifs à l'action de divers rayons lumineux sur le développement des plantes (1869 et 1871), sur la vie des végétaux (1878), sur l'étiolement des animaux (1869), sur la contractilité des chromatophores du Caméléon (1874), et que la longue série des recherches du même physiologiste sur l'action que les modifications de la pression barométrique exercent sur les phénomènes vitaux, dont la Société, il est vrai, n'a reçu que des fragments (1868, 1870, 1871, 1873, 1875, 1878); mais c'est à elle qu'il a donné sa première note à ce sujet, qui contient l'énoncé des principales expériences qu'il va pouvoir réaliser, « grâce à la gêné-
rosiié du D' Jourdanet », sur la vie des animaux dans une atmosphère à pression diminuée (novembre 1868). — Les expériences ded'Arsonval sur Taction physiologique derèlectricité(i882, 1884, 1886, 1887, 1890, 1891, 1893) forment un ensemble moins complet que le précédent et moins systématique, mais qui peut pourtant en être rapproché. — Le même physiologiste, pour généraliser les anciennes et admirables observations de Brown-Séquard sur ririsde TAnguille, a fourni en 1891 une élégante dé* monstration de Texcitabilité de la fibre musculaire par la lumière. — L'influence de la chaleur n'a pas été moins étudiée ; il faudrait revenir en partie, à ce propos, sur la question des animaux reviviscents ; je rappellerai seulement, à ce sujet, quelques communications de P. Bert (1872 et 1876), de P. Bert et Bureau (1868), deDavaine (1856), de J. CSiatin (1885), de Maurel (1899), de Maurel et Lagriffe (1899).
Ce sont tous les résultats des recherches de ce genre qui ont conduit à la claire conception des conditions physiques de la vie. Et celle-ci apparaissait en même temps comme liée également à des conditions chimiques. Si la Société n'a jamais vu se produire, au sujet de l'influence de l'oxygène, des séries d'expériences de l'importance de celles de Kuhne, par exemple, toujours est-il cependant que P. Bert (1873), Quinquaud et SchUtzenberger (1873) ont apporté d'utiles contributions à cette question. Corrélativement, celle de l'asphyxie a
suscité un grand nombre de travaux, de Balbiani (1857), de P. Bert (1864, 1868, 1883), de Gréhant et Quinquaud(1883), de Mangin (1896), deCh. Richet (1879, 1883, 1898), de Ch. Richet et J.-P. Langlois (1898). Je ne mentionnerai ici que pour mémoire les recherches de R. Dubois, dont il a été déjà parlé, sur le rôle de Teau dans divers processus vitaux (1884, 1885). Mais il importe de nepasoublier les mémorables expériences de Claude Bernard (1876) sur rinfluence des anesthésiques sur les végétaux et toute la série des observations de G. Pouchetet Legoff (1875), de G. Mer et Maxime Cornu (1876), de A. Certes (1885 et 1886), de Pilliet (1897) sur la fixation de différentes matières colo-» rantes par les tissus vivants. Cette importante question, dont l'étude n'a certainement point encore procuré les résultats qu'on est en droit d'en attendre, est donc née à la Société de biologie.
Les conditions physiques et chimiques dans lesquelles vivent les éléments anatomiques étant déterminées, on a pu rechercher quelles sont les causes qui entrent enjeu dans les fonctionnements cellulaires. Ces causes sont d'ordre physique ou chimique. En 1874 déjà, Onimus montre qu'il se produit des phé'nomènes électro-capillaires entre deux solutions séparées par de l'albumine. Mais c'est d'Arsonval qui a tenté une explication générale des phénomènes électriques qui se passent dans les nerfs et dans les muscles; il voit la cause de l'oscillation
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négative da muscle dans la variation de tension superficielle qu'entraîne la déformation mécanique interne de tout tissu contractile (1885) . D'un autre côté, par les variations de la tension osmotique, Ch. Bouchard et ses élèves, Claude et Baltbazard, Charrin et Levaditi, et, d'autre part, Garrion et HaUion, Chabrié, Hédon, Hédonet Arrous, Vaquez essayent d'expliquer les variations de composition de quelques humeurs et diverses actions sécrétoires (1898 et 1899); on sait quelle importance a prise, dans ces dernières années, tout spéciale* ment sous l'inQuence de Hamburger (d'Utrecht), la question del'isotonie qui avait été présentée, d'une manière sans doute encore indécise, il y a trente ans, à la Société, par Bouchard (1870) et par Malassez (1872) sous la forme modeste de la recherche du liquide le plus propre à empêcher la destruction des globules rouges du sang extrait des vaisseaux. Quant aux recherches récentes d'André Broca et Ch. Richet sur le travail des muscles (1896) et sur le rythme de l'activité du système nerveux central {1896 et 1897), elles aboutissent à des explications d'ordre mécanique.
L'étude des causes chimiques des phénomènes de la vie cellulaire a fourni plus de résultats encore. Sans doute on sait depuis longtemps que dans les éléments anatomiques il se produit des actions chimiques intenses. Mais on a commencé de connaître de façon précise, en les isolant et les caracté-
risant, plusieurs des substances entre lesquelles se font ces réactions. Aussi beaucoup de problèmes physiologriques se sont-ils simplifiés en même temps qu'expliqués. Ce n'est plus du fonctionnement d'un' organe donné qu'il s'est agi de rendre compte ; on a vu que la question se ramène à saisir le fonctionnement des éléments cellulaires qui composent cet organe, et, dans les cellules, du noyau et du protoplasma ; mds on a été plus loin encore et l'on a compris que l'activité protoplasmique se réduit à l'exercice des propriétés essentielles d'une substance définie et des influences qui mettent en jeu ces propriétés. Ne semble-t-il pas alors que l'idée de fonction aboutisse à celle d'instrument chimique? Afihâquejonction, exception faite des fonctions d'ordre mécanique, côrrespondjur^ qui n'est autre chose qu'une substance douée d'une action chimique spéciale. 'AinsrTâTbncïîcTnTéspiratoire s'exerce' au^inôyen de l'oxyhémoglobine ; chacun des actes de la digestion est assuré par un ferment spécifique; d'autres fonction^, encore à JTétudÇj, s^'acçomplissfint ^fàoe è des -sitbsianoes telles que l'iodothyrine, la substance active des capsulés surrénales, etc. Sous cette idée geftérstê, se réuniraient aisément un grand nombre dk Cidanmunioations faites à kb Se^ét44aas ces demièpes années peu* Abelous, Abelous et Biarnès, Arthus, Arthus et Pages, Bourquelot, Bourquelot et Gley, L. Camus, L. Camus et Oley, Dastre, Hannot,
Jaquet (de Bàle)^ Lépine, Regnard, Ch. Ricbet. C'est aussi sur les organismes inférieurs, tels, par exemple, que les Champignons inférieurs, que ce travcdl a été fait, en particulier par Bourquelot, soit seul (1887, 1891, 1893), soit avec Hérissey (1895). Toute cette physiologie si féconde, qui s'élabore à l'heure présente, science vraiment explicative des phénomènes antérieurement constatés, est assez connue pour qu'il ne soit pas nécessaire d'en noter les résultats déjà acquis. Peut-on cependant s'abstenir de rappeler que la plupart de nos connaissances actuelles sur cette nouvelle et importante classe de ferments, les oxydases, proviennent des travaux présentés à la Société par Jaquet (de Bâle) (1892), G. Bertrand (1894, découverte de la laccase), Abelous et Biarnès (1894, 1896, 1897 et 1898), Bourquelot et G. Bertrand (1895), Bourquelot (1896, 1897 et 1898), Abelous (1899)?
La détermination des causes des phénomènes vitaux et l'analyse de leur mode d'action ont permis de mieux comprendre, en les ramenant à leurs véritables origines, ce que l'on peut appeler les résultats de la vie. Sans doute, l'étude de ces grands résultats, de la production de travail mécanique, de chaleur, et même d'électricité et de lumière par les êtres vivants, est commencée depuis fort longtemps. En ce qui concerne en particulier la thermogenèse, jamais l'œuvre de Lavoisiçr ne sera surpassée ; elle est restée la basç
inébranlable sur laquelle la physiologie s'est élevée. Mais l'analyse plus complète des mécanismes dont le jeu donne lieu à ces manifestations de l'énergie dans les organismes a permis la généralisation et la synthèse qui ont montré que tous ces résultats de la vie sont de même nature, chimique ou mécanique. En 1877, Cl. Bernard fait remarquer qu'il y a production de chaleur dans tous les tissus. L'œuvre même de Lavoisier a été modifiée et complétée par Berthelot. Le mémoire présenté le 15 juillet 1864 à la Société et qui assurerait à l'illustre chimiste, à défaut de ses autres travaux de biologie, une place parmi les grands physiologistes, débute par la position nette du problème : Lavoisier a assimilé^la production de la chaleur animale à celle qui résulte de la combustion directe du carbone et de l'hydrogène; il s'agit, en réalité, de chercher quelle peut être la relation entre la chaleur produite par un animal et celle qui résulterait des réactions chimiques effectuées dans ses tissus. De là les données essentielles de la question : la comparaison entre l'état initial d'un animal (au commencement d'une période quelconque de son existence) et son état final (à la fin de cette même période); Tétude des travaux extérieurs qu'il peut accomplir; la remarque bien simple, mais si féconde, que les animaux ne brûlent pas du carbone libre et de l'hydrogène libre ; l'étude des métamorphoses chimiques dans les tissus et spécialement des oxyda-
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tions; la démonstration que beaucoup d'autres réactions chimiques peuvent être une source de chaleur, d'où la détermination des oxydations dites incomplètes, de la production d'eau et d'acide carbonique par dédoublement, sans intervention d'oxygène libre, des réactions d'hydratation, cause de phénomènes calorifiques notables et négligés jusque-là. « L'idée fondamentale » de Lavoisier, concluait l'auteur, « subsiste, mais, comme il arrive toujours dans les sciences, le problème se complique, à mesure qu'on comprend davantage les conditions réelles du phénomène naturel. » Les recherches calorimétriques de d'Arsonval (1877, 1880, 1881, 1884, 1885, 1894) et de Ch. Richet (1884 et 1885), fondées sur une nouvelle méthode, celles de Kaufmann (1896), de Laulanié (1896 et 1898), de J. Lefèvre (1894-1899), qui les a presque toutes réalisées sur l'homme normal, celles de d'Arsonval et de son élève Bonniot sur l'homme également (1898), mais malade, ont éclairci nombre de points relatifs à la thermogenèse ; d'un grand nombre d'expériences, Richet a tiré une importante loi, à savoir que les oxydations et la chaleur qui en résulte sont proportionnelles, non au poids de l'animal, mais à la surface cutanée ; et d'Arsonval a démontré de son côté que, pour un même poids d'animal, la chaleur produite est simplement fonction de la surface ; enfm Laulanié a déterminé avec précision quelques-unes des
conditions qui règlent Tintensîté des combustions respiratoires. Quant au résultat le plus général de toutes ces expériences, il est très simple : la chaleur est produite chez les êtres vivants aux dépens de Ténergie chimique accumulée dans les aliments.
C'est aussi par des phénomènes chimiques que Ton tend à expliquer la production de lumière chez certains animaux . A partir de Tannée 1886 jusqu'en 1887, puis de nouveau en 1893 et 1896, R. Dubois a étudié le mécanisme de ce phénomène et, en fin de compte, il l'explique par l'action d'un ferment soluble sur une substance spéciale.
L'énergie électrique a aussi sa source dans l'énergie chimique des aliments. D'Arsonval a montré (1885) que l'intensité des courants électriques, dits de repoSy est en rapport avec l'intensité des phonomènes chimiques qui se passent dans le protoplasma. L'essai que le même physiologiste a donné (1885) d'une théorie complète de l'électrogenèse a vivement attiré l'attention; cette théorie, comme on sait, repose sur la notion des phénomènes électro-capillaires de Lippmann,qu'a généralisée d'Arsonval : toute déformation, même d'ordre moléculaire, à la surface de contact de deux corps fluides, ou semi-fluides, tels que les tissus vivants, produit un courant électrique. R. Dubois a commencé des expériences sur l'électrogenèse chez les végétaux (1899) qui paraissent déjà le conduire à la même théorie. Ainsi donc le travail mécanique se trans-
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formerait directement en énergie électrique, mais il est clair qu'il résulte lui-même d'actions chimiques. — Le nombre des Poissons électriques est trop peu nombreux pour qu'on néglige de rappeler ici qu'en 1865 Ch. Robin a fourni à la Société la démonstration expérimentale de la production d'électricité par les Poissons du genre des Raies.
• 2*. — Si la notion précise de l'autonomie des élé- .jnents anatomiques a conduit à une analyse plus tapprofondie de leurs conditions d'existence et d'acr-tivité, elle a^ d'autre part, de toute nécessité, pro- [ voqué des recherches sur les relations qui doivent ' exister entre tous ces éléments. Le consensu s vital^ en effet, sans présenter cette perfection que supposaient les philosophes de la finalité et que les physiologistes eux-mêmes ont longtemps admise, existe néanmoins ; bien des cellules d'un organisme vivent uniquement pour elles-mêmes, nous le savons aujourd'hui, et que les résultats de cette vie indépendante ne laissent pas souvent d'être nuisibles à des éléments voisins ; mais beaucoup d'autreSj simplement d'ailleurs en vertu de réactions mécaniques, et, par exemple, parce que les produits résultant de leur fonctionnement ont des propriétés chimiques telles qu'ils entrent en conflit avec d'autres substances^ s'associent entre elles, pour ainsi parler, au mieux de l'exercice de tout un appareil organique. Autonomie donc ne signifie.
pas toujours indépendance, et, s'il n'y a pas harmonie constante"et générale, bienjoin de là, il n'y a pas non plus'constammeot désordre, et Lutte partout. La recherche expérimentale des relations qiirpeuvent s'être établies entre les diverses colonies cellulaires, constitutives des organismes, est donc une œuvre nécessaire.
Rien peut-être n'a plus servi au développement yK^ de cette idée que les magnifiques résultats des expériences de Claude Bernard sur la fonction gly-
cogénique du foie; car il j iEP^-^--^^JL^Q^i-!d6 s .^ilQ q^o cette fonction n'a pas sa fin en elle-même. Quelle est ia destinée du sucre produit par les cellules hépatiques ? A une pareille question il fallait néces- ' sairementune réponse. Dès 185G, Ghauveau a indiqué les rapports de cette fonction avec la thermogenèse. A la vérité, ce n'est pas à la Société qu'il a apporté cette notion, mais la Société en a souvent entendu l'écho. La question s'est présentée sous une autre face, quand Claude Bernard, eh 1876, a montré qu'on ignorait de quelle façon se détruit le sucre dans le sang et que cette destruc- ^ tion se fait probablement par fermentation. C'est là un problème que les expériences de Lépine ont remis en vive lumière et qui a été discuté en 1891 et 1892 par Arthus et par Lépine et Barrai. Le sort des sucres a fait aussi l'objet d'intéressantes constatations de Bourquelot (1895) et de Bourquelotet Troisier (1889).
Glby. 15
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i lî est une autre question, que la Société a vue Mître et se développer, par laquelle le problème des corrélations fonctionnelles s'est posé dans toute son ampleur et avec une clarté qui le révéla à tous les yeux. Sous Tinfluence des idées émises par Brown-Séquard à l'occasion de ses retentissantes observations sur Faction thérapeutique du suc tes-
"" ticulaire (1889-1893), et grâce à des expériences, simultanément réalisées par d'autres physiologistes, sur les effets de Textirpation de diverses glandes, on s'aperçut que plusieurs fonctions glandulaires sont en étroite relation entre elles ou avec les fonctions d'autres organes. Assurément, comme je l'ai fait remarquer ailleurs, la question, indiquée au commencement de ce siècle par Legallois dans sa généralité même, avait été ensuite posée aussi nettement que possible par Claude Bernard *, mais, quelque précision que ce dernier ait mise à l'exposition de la doctrine qu'il avait conçue à ce sujet, et quelque significatives d'abord qu'aient été ses admirables expériences sur la production du sucre par le foie, la théorie qu'il soutint à plusieurs re-
' prises, bien loin de fixer l'attention, avait été universellement négligée. Comment donc a-t-on pu dire que Brown-Séquard a seulement « vulgarisé dans le monde médical » une connaissance « banale
1. Voy., pour les indications bibliographiques, E. Gley : Exposé des données expérimentales sur /es corrélations fonctionnelles chez les animaux yL* Année biolofjigue, t. I, p. 313- 330, 1897)
parmi les physiologistes * » ? Existe-t41 seulement / un traité de physiologie antérieur à l'année 1892 [ où on trouve les mots de sécrétion interne ? Et \ dans les mémoires spéciaux, n'en est-il pas de^ mênie ? Schilî, qui pourtant suivit toujours de si près tout ce que fit Claude Bernard, et dont les recherches sur les rapports entre le fonctionnement de la rate et l'activité digestive du pancréas constituent un des travaux les plus favorables à la thèse des sécrétions internes, ne prononce pas ces mots. Dastre a raison de dire que « la notion des sécrétions internes n'est pas due à Brown-Séquard », ce qui d'ailleurs avait été signalé du vivant même de rillustre physiologiste, sans que celui-ci fit entendre la moindre réclamation ^ ; mais pourquoi admet-il que les premiers travaux sur le rôle de la glande thyroïde, de Schiff, de Reverdin, de Kocher, et ceux de von Mering et Minkowski sur le pancréas « avaientconsacrédéfinitivement » le principe que Legallois avait exprimé en 1801 et dont Bernard avait donné une démonstration positive en 1855 ? La consécration alors n'était que tacite, car personne, je crois, n'a considéré la glande thyroïde ou le pancréas comme des glandes à sécrétion interne avant que Brown-Séquard n'eût renouvelé et
1. Dastre. Les sécrétions internes. Vopothérapie [Revue des Deux Mondes, !•' mars 1899, p. 197-212).
2. Voy. E. Glky, Conception et classification physiologiques des glandes [Revue scientifique^ 1®' juillet 1893. t. LU. p. 8).
généralisé la notion d'organes de cette nature. Sans doute, en faveur de cette conception, il n'a pas apporté lui-même de très nombreuses preuves, encore que ses observations, si discutées et même tant raillées, sur Faction dynamogène du suc testiculaire sur le système neuro-musculaire aient été dans ces dernières années confirmées par Zoth et par Pregl (de Gràz) et que ses idées sur la sécrétion interne des reins aient été vérifiées par les expériences de Meyer (de Nancy) et surtout par celles de Tigerstedt ; mais il a pu se servir, pour montrer la portée de la doctrine, des expériences relatives aux effets de la thvroïdectomie et à ceux de Textirpation du pancréas ou des capsules surrénales ; il en avait d'autant plus le droit qu'il avait fait voir, à une époque bien antérieure (1856j, que ces dernières glandes sont indispensables à la vie et qu'elles «produisent dans le sang des^uiodiflcations très profondes * ». On lui doit donc, non pas simplement, comme l'a dit Dastre, « l'initiative de l'application » d'une doctrine déjà reconnue, mais d'avoir en réalité fait partout connaître cette doctrine et de l'avoir du même coup inaposée à l'attention générale, et par suite d'avoir provoqué de toutes parts des recherches confirmatives, à tel point que les résultats de ces recherches forment
1 . Brown-Séquakd, Recherches expénmentaies sur la physiologie et la pathologie des capsules surrénales {Archives générales de médecine, S* série, t. VIII, oct. et nov. 1866).
ET L'ÉVOLUTION DES SCIENCES BIOLOGIQUES. 2b7
aujourd'hui une partie considérable de la physiologie.
Beaucoup de ces expérience sont été produites à la Société de biologie. Ce sont celles de Gley (1891- 1892), de Lépine (1891-1892), de Thiroloix (1892, 1894-1895) et surtout de Hédon (1890, 1891, 1892, 1894), suscitées par la découverte de von Mering et Minkow^ski, sur les effets de Tablation complète du pancréas et sur la cause du diabète consécutif à cette opération, et tout particulièrement les très. importantstravauxdeGhauveauetKaufmann(1893) sur l'influence de la sécrétion interne du pancréas sur les centres nerveux ou sur le foie et ceux de Kaufmann (1894, 1895, 1896) sur le mécanisme du diabète d'origine pancréatique. Ce sont les recherches de Gley (1890 à 1895), de Horsley (1885), de Laulanié (1891) sur les effets de la thyroïdectomie et les observations de Bourneville (1896) sur l'influence de la glande thyroïde sur la croissance, et enfin les expériences de Gley (1891, 1893 et 1897), de Moussu (1897 et 1898), de Rouxeau (1895 et 1897) sur le rôle des glandules parathyroïdes. Ge sont celles d'Abelous et Langlois (1891 et 1892), do Brown-Séquard (1892 et 1893), de Camus et Langlois (1898), de Langlois (1893, 1896, 1897), sur les effets de Textirpation des capsules surrénales, sur l'action de l'extrait capsulaire, sur la sécrétion interne des capsules. Et ce sont celles d'Abelous et Billard (1897 et 1898), de Gamus
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et Gley (1897 et 1808), de Contejean (1805 et 1896), de Dastre et Floresco (1807 et 1808), de Delezenne (1806, 1807 et 1808), de Delezenne et Hédon (1806), de Gley (1806 et 1807), de Gley et Pachon (1805 et 1807) sur la fonction anticoag-ulante du foie ou sur le mécanisme de cette fonction; question entièrement née à la Société, comme celle du rôle des glandules parathyroïdes. Ce sont celles enfin de Livon (1808 et 1800) sur Tinfluence des extraits d'organes sur les phénomènes cardio-vasculaires. \ Toutes, elles ont contribué au succès de la théorie .des glandes à sécrétion interne. L'idée des corrélations fonctionnelles s est par là même développée, car on a vu, par exemple, que, pour une part, l'activité du pancréas s'exerce solidairement avec celle du foie et que celle de la glande thyroïde est associée au fonctionnement de plusieurs autres organes. Cette idée trouvait en même temps un autre appui dans les expériences de Pachon et de son élève Cachet (1808) sur les rapports entre la rate et le pancréas, le rôle de la rate dans la formation du ferment protéolytique du pancréas; par ces expériences a été enfin confirmée la théorie, si longtemps attaquée, de Schiff.
Le plus ancien exemple de corrélation fonctionnelle que l'on rencontre à la Société est certainement le fait, encore qu'il consiste en une constatation anatomique, signalé par Ch. Robin (janvier 1850), d'une corrélation entre le développement de l'utérus et
ET l'évolution des SCIENCES BIOLOGIQUES. "^59
celui de la mamelle. Il ne faut pas oublier non plus les observations de Sinéty (1872) sur les relations du foie et des glandes mammaires, durant Tallaitement, et celles du même auteur( 1870) surles rapports entre rovu lation et la menstruation. Ranvier avait d'ailleurs déjà parlé (1871) d'une fonction stéatogénique \ du foie à propos des dépôts de graisse qui se font^ dans cet organe chez les femelles en lactation. Dans le même ordre de constatations histo-physiologiques, je signalerai encore une observation déjà ancienne (1887) de Retterer sur les effets de la castration sur révolution des tissus péniens.
Ainsi nombre d'organes peuvent agir à distance les uns sur les autres, non plus seulement, comme on le croyait, par rintermédiaire du système ner- . veux, mais par rintermédiaire de substances qu'ils produisent et qu^ils déversent ensuite dans le sang. Il résulte de là que certaines relations harmoniques que l'on peut constater entre divers organes commencent à s'expliquer; cette explication paraît bien être de l'ordre des explications mécanistes.
3". — Une dernière question, plus importante encore peut-être que les précédentes, est celle du développement des fonctions organiques. Pas plus que la paléontologie n'explique l'origine des variations des espèces, l'embryologie n'explique la formation des tissus et des organes ; c'est pour cela qu'est née peu à peu une science supérieure, la
morphogéaie, appliquée soit à Tindividu, soit à l'espèce, et qui s'occupe de déterminer les causes des agrencements des éléments anatomiquesdaiis l'être en voie de développement ou les causes des variations des êtres et par suite de la formation des espèces. De même, il est en physiologie une étude supérieure à celle du fonctionnement des organes, des tissus, des cellules et même du protoplasma ; c'est celle de la formation et de l'évolution des fonctions, que Ton peut appeler la physiogénie.
Quelques faits, apportés à la Société, montrent la possibilité d'une telle science, et que celle-ci d'ailleurs a commencé de se constituer. Dès 1850, Prévost et Lebert, dans un mémoire sur le développement du cœur et de laorte pendant les cent quarante-quatre premières heures de l'incubation, notent que le cœur du Poulet commence à se contracter d'une manière évidente de la 3G* à la 40' heure ; d'autre part, vers le troisième jour, de la 48* à la 50*" heure, la circulation du fœtus, chez rOiseau, est analogue à celle des Poissons. Ces observations restèrent longtemps isolées. En 1870, l'étude de l'apparition des contractions du cœur chez l'embryon du Poulet fut reprise avec le plus grand soin par Malhias Duval et Laborde. En 1884, Kunckel d'Herculais note la suspension des mouvements du cœur chez divers Insectes pendant la métamorphose. La formation des éléments figurés du sang est l'objet des recherches méthodiques de
ET l'évolution des SCIENCES BIOLOGIOUES. 261
Hayem (1877, 1879), de G. Pouchet (1870, 1877, 1878, 1880), de Malassez (1881) ; dès Tannée 1868, à la suite d'une communication de Lortet qui fut l'occasion d'intéressantes observations de Gornil, Hayem, Ranvier, on voit que l'idée de la genèse spontanée des leucocytes dans les blastèmes n'a presque plus de partisans à la Société. Les recherches d'Ollier sur la production des os au moyen de la transplantation du périoste commencent en 1858; ses premières expériences sur ce sujet, qu'il devait faire si complètement sien et qui le conduisirent à des appUcations chirurgicales si heureuses, furent présentées à la Société le 13 novembre de cette année. L'importante question du mécanisme de la métamorphose a donné Heu, depuis l'année dernière, à la publication de nombreux faits d'un haut intérêt, dus à Giard (1898) et à quelques jeunes travailleurs étrangers à la Société, tels que Anglas, Terre (1899) ; dès la communication de Metchnikoff (1892) sur l'atrophie des muscles pendant la métamorphose des Batraciens, on pouvait aisément prévoir que cette question serait des plus fécondes. A mentionner encore toute une série d'expériences instructives qui concernent les fonctions des animaux nouveau-nés ; on sait que beaucoup de phénomènes physiologiques ne se passent pas chez ces animaux comme chez les adultes ; rien de plus utile que l'analyse de ces diflerences pour la connaissance du développement des diverses fonctions;
c'est ce que montrent les expériences de P. Bert '18C0 sur la résistance des nouveau-nés à plusieurs poisons, strychnine, digitaline ; de Bochefontaine (1877) et de Gley 1802) sur les effets des excitations électriques directes du myocarde chez ces animaux; de J. de Tarchanoff (1878' et de J.-P. Lang-lois fl880) sur les centres dits psycho- moteurs ; de J.-P. Langlois, en collaboration avec Charrin ou avec Rehns i800\ sur l'action physioloirique de l'extrait surrénal de fœtus ou de nouveau-nés.
Ainsi s'élargit la voie que William Edwards, au commencement de ce siècle, avait ouverte par ses belles expériences sur la température des nouveaunés ' et qui était restée trop longtemps inexplorée.
V bis
Cette revue de Tœuvre physiologique présentée à la Société ne serait point complète s'il n'était ici question des recherches de pharmacolog-ie expérimentale dont les résultats y furent si souvent produits. Il n'est guère en effet de substances toxiques et médicamenteuses qui, au cours de ces cinquante années, n'aient été l'objet de quelque étude plus ou moins détaillée. Sous l'influence de Claude Bernard, puis de Vulpian, on fit porter autant que
— 1 . William Edwards. De Vinfluence des agents physiques sur la vie, Paris, 1824.
ET l'évolution des SCIENCES BIOLOGIQnES. 263
possible sur toutes les fonctions de Torganisme l'analyse des efîets provoqués par ces substances. Les résultats obtenus, s'ils procuraient des renseignements précis sur le mode d'action des poisons considérés et par conséquent sur leur utilisation possible dans la thérapeutique humaine, ne laissaient pas non plus de fournir bien souvent des données utiles à la connaissance même des fonctions mises ainsi en jeu. Est-ce que la claire notion, qui, peu à peu, s'est imposée h tous les esprits, de l'indépendance de la vie de chaque élément anatomique, n'est pas en partie issue des expériences de Claude Bernard sur le curare, la strychnine, l'oxyde de carbone? C'est par le poison que Bernard « installa son laboratoire au sein de l'économie animale », faisant ainsi ce que l'on a appelé Y autopsie vivante. « Les médicaments, a-t-il dit luimême, sont des scalpels profonds. »
Beaucoup des travaux présentés à la Société pendant de longues années sur les substances toxiques se rattachent aux mêmes principes et ont fourni d'intéressants résultats. On ne peut citer que les principaux, relatifs à toutes les substances qu'il est permis de grouper sous l'expression de poisons du système nerveux, dus à P. Bert, Bochefontaine, Chouppe, Gley, Jolyet, Laborde, Langlois, Rabuteau, Ch. Richet, H. de Varigny; aux anesthésiques généraux ou locaux et aux hypnotiques, dus à Arloing, à Claude Bernard, à
P. Bert et à ses élèves, R. Dubois surtout, à Charpentier, Daslre, Desgrez et Nicloux, François- Franck, Gley, Gréhant et Quinquaud, Laborde, Langlois, Leconte, Lépine, Paul Loye, si prématurément disparu, Rabuteau, Ch. Richet et Hanriot ; aux poisons des muscles ou plutôt des appareils neuro-musculaires, y compris les myotiques et les mydriatiques, par Budin et Galippe, Gley et Rondeau, Jolyet, Laborde, G. Leblanc et Ernest Faivre (1854), Martin-Magron, Mendelssohn, Armand Moreau, Prévost, Vulpian; aux poisons cardio-vasculaires, par Carville et Polaillon, François-Franck, Gley, Laborde, Lapicque, Legros, Armand Moreau, Pelikan, Prévost, H. de Varighy, Vulpian ; aux poisons des sécrétions, par Bochefontaine, François-Franck, Hardy, Jolyet, Rabuteau, Albert Robin, Vulpian. C'est en 1864 que Claude Bernard publie sur Topium et ses alcaloïdes cette importante étude qui montre la dilFérenciation physiologique des divers principes immédiats d'un même groupe chimique. Toute l'œuvre de Bert sur les anesthésiques se trouve dans nos Comptes rendus. Une bonne partie des notions actuelles sur la cocaïne résulte des recherches d'Arloing, de Charpentier, de Laborde, de Ch. Richet. Les alcaloïdes des quinquinas furent étudiés de près par Bochefontaine, Laborde, Langlois, etc.
Que d'autres points seraient à relever, par exemple dans les expériences, si patiemment
poursuivies, de Gréhant sur les gaz toxiques ; la première communication de notre collègue sur Faction de l'oxyde de carbone date de 1870 et il n'a cessé de s'occuper de cette étude ; dans les intéressantes recherches de Galippe (1876, 1877, 1879), conduites avec tant de persévérance, sur l'innocuité du sulfate de cuivre introduit dans l'estomac; dans celles de Magnan (1868, 1872) sur l'épilepsie provoquée chez les animaux par les injections et chez l'homme par l'ingestion d'absinthe, constatation dont l'importance est soulignée par des remarques de Broca et de Brow^n-Séquard ; dans celles du même auteur (1872) sur l'action prolongée de l'alcool chez le Chien ; dans celles de Moutard- Martin et Ch. Richet (1879) sur l'action diurétique des sucres, d'où est sortie toute une longue série de travaux ! Et que de faits nouveaux dans l'œuvre considérable de thérapeutique expérimentale de Vulpian I Que de notions aussi à tirer des nombreuses communications de Laborde, dont l'activité, pendant si longtemps, a été presque exclusivement tournée vers les questions pharmacologiques ! Que de substances notre collègue a étudiées par luimême ou fait étudier par ses élèves! Et combien d'enseignements proviennent des recherches de Rabuteau sur les purgatifs salins, sur l'élimination de différents sels, sur les sels minéraux ou d'acides organiques, sur les ammoniums composés, etc. ! C'est lui qui, le premier, ce semble, signale (1882)
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l'innocuité relative de Tacide cacodylique. N'est-ce pas enfin ce chercheur qui a conçu dès 1867 et exprimé à la Société en 1868, 1874 et 1882, une des premières lois émises sur les rapports entre Taction physiologique des corps et leur constitution chimique? Sans doute la loi de Rabuteau, à savoir que les métaux sont d'autant plus actifs que leur poids atomique est plus élevé ou leur chaleur spécifique plus faible, n'a pas subsisté telle quelle ; Ch. Richet (1882) a montré qu'il faut y substituer une expression plus exacte, qui est la suivante : pour des substances qui portent leur action sur les mêmes éléments anatomiques, les doses sont proportionnelles non pas au poids absolu, mais au poids moléculaire ; toujours est-il que les expériences de Rabuteau ont grandement servi au développement de la toxicologie générale.
A ce même point de vue, on trouve dans nos Comptes rendus de très utiles contributions à la question si importante de l'antagonisme des substances toxiques, que l'on doit àVulpian (1875), à Morat (1881, 1883), à Ghouppe (1887 et 1888), à Roger (1888), à Morat et Doyon (1892).
Aupointdevue plus spécial des applications thérapeutiques, il y aurait à signaler bien des notes de Balzer, Hallopeau, Huette (1850), Isambert, Laborde, Quinquaud, Albert Robin, etc.
Depuis quelques années, les recherches du genre de celles dont il vient d'être parlé sont beaucoup
moins nombreuses à la Société, C'est que d'autres substances toxiques ont sollicité l'attention, les toxines microbiennes, les venins, les sérums. C'est tout un chapitre nouveau de pharmacodynamie qui s'est ouvert, sur les confins de cette science et à la fois de la physiologie et de la pathologie. Ce chapitre s'est singulièrement étendu à la Société, grâce aux travaux d'Arloing et Laulanié, de Charrin et Gley, Courmont et Doyon, Enriquez et Hallion, Roger, pour l'action -physiologique des poisons bactériens; de Galmette, Contejean et PhisaUx, Kaufmann, PhisaUx et Bertrand, pour celle des venins; de Camus et Gley, Charrin, Daremberg, Hayem, Héricourt et Richet, Roger, Vaquez, Widal, pour celle des sérums. Il ne faut pas oublier cependant que, dès 1856, Vulpian étudiait l'action des venins de Crapaud, de Salamandre terrestre et de Triton et qu'en 1874 il revenait sur ce sujet ; qu'en 1865 P. Bert étudiait le venin de Scorpion et d'Abeilles, et en 1885 celui de Grenouille et de nouveau celui de Scorpion; qu'en 1876 Laborde montrait ce fait intéressant de l'augmentation de la sécrétion biliaire sous l'influence du venin de Cobra ; qu'en 1885 G. Pouchet et Bovier-Lapierre décrivaient les effets du venin d'Abeille sur les tissus végétaux. — Quel que soit l'intérêt, au point de vue toxicologique, de la plupart des recherches relatives aux diverses substances mentionnées plus haut, celui que la pathologie générale y trouve est
plus grand encore; on essaiera de le montrer tout à rheure.
L'évolution des sciences pathologiques, dans ces cinquante dernières années, "a" Ta consrdSfSTana Société de biologie, où il semble bien qu'on en puisse prendre une vue suffisamment fidèle, encore évidemment qu'incomplète, n'est pas difficile à fixer dans ses grandes lignes. J. Grasset, dans la remarquable étude qu'il a consacrée à l'évolution médicale en France au xix* siècle *, distingue, après une première école clinique que Laënnec représente presque seul, une deuxième école « qui va d'Andral à Trousseau et à Charcot », et qui applique « à la médecine l'anatomie pathologique, la physiologie et les sciences physico-chimiques et naturelles ». C'est bien ainsi, à quelques réserves près, que la médecine s'est comportée depuis 1849 jusqu'à l'ère microbienne.
Vers le milieu de ce siècle, la pathologie consiste encore presque toute en des recueils d'observations cliniques ou de protocoles d'autopsies d'où Ton s'efforce de tirer, par comparaison, quelques lois qui ne sont que des rapports de concordance. Les essais de théories humorales qui venaient de se
1. Discours prononcé à la séance d'ouverture du Cin^ quième Congrès français de médecine. Lille, août 1899.
ET l'évolution des SCIENCES BIOLOGIQUES. 269
produire, sous l'influence d'Andralet Gavarret, de Becquerel, de J.-B. Dumas et des travaux de Denis (de Commercy) et de quelques autres, étaient voués d'avance à une quasistérilité, en raison de l'insuffisance à cette époque et des méthodes de la chimie physiologique et des connaissances générales que l'on possédait des processus chimiques de l'organisme. D'ailleurs^ les applications brillantes du microscope à la médecine, le rapide développement de la pathologie cellulaire, créée par Virchow, achevèrent de triompher/cfe cet humorisme à peine né. La clinique, et cette clinique demandante l'anatomie pathologique l'explication de tous ses problèmes, eut sa prédominance assurée. On crut qu'à chaque trouble morbide devait correspondre toujours une lésion déterminée, susceptible de rendre compte des désordres fonctionnels. Et il parut que l'étude de ces lésions pourrait donner les raisons des maladies. Mais on s'aperçut assez vite qu'à part de très rares cas spéciaux il n'y a point de lésion pathognomonique. La même lésion peut être produite par des causes difl'érentes. Et le même désordre fonctionnel peut d'ailleurs être dû à des altérations diverses, puisque les éléments anatomiques n'ont que deux façons de réagir, par l'exaltation ou par la diminution ou la suppression de leur fonction propre. De plus, l'anatomie pathologique ne constate que les lésions produites, elle ne peut révéler le mécanisme de la production ; elle
270 LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE DE i849 A 1900
peut rinduire sans doute, et c est ce qu'elle faisait; mais elle recourait alors à Thypothèse. Elle n'atteint
; donc presque jamais à cet éléjpent, essentiel pourtant dans toute explication , (jLé volutiop des troubles
i fonctionnels. Car elle n'est qu'une étude statique. C^isTa îa physiologie qu'il appartient de pouvoir fréquemment montrer le développement des phénomènes sur lesquels elle expérimente. La preuve de cette impuissance de l'anatomie pathologique à constituer la pathologie générale fut rapidement faite. Personne, assurément, ne songe à contester les immenses services que cette science a rendus et à nier qu'elle en puisse rendre encore de très grands; et vraiment, quand on pense à tout ce qu'elle a fait pour l'établissement d'une médecine scientifique, on est tenté d'effacer ce qui précède. Mais enfin elle ne marquait qu'un pas, considérable il est vrai, dans la voie d'une explication générale et systématique des troubles organiques. Par elle on connaissait mieux la maladie, on ne l'expliquait toujours pas.
C'est alors que l'expérimentation prit en pathologie une place qui ne devait cesser de s'agrandir. Ses débuts furent éclatants. Claude Bernard fit voir qu'il est possible de réaliser expérimentalement des syndromes cliniques, et ceux-ci furent soumis à l'analyse, à l'aide de tous les procédés de la physiologie. Ardemment on s'engagea dans cette voie nouvelle. L'ancienne conception delà maladie,
ET l'évolution des SCIENCES BIOLOGIQUES. 271
ridée de Tentité morbide, tendit à s'effacer devant ridée du complexus de symptômes, du syndrome; c'est que la physiologie pathologique considère des états morbides, la glycosurie, Talbuminurie, Turémie, etc. *, qu'elle peut reproduire à volonté et dont par suite elle peut étudier la genèse et les conditions. A la même époque, l'étude de l'innervation vaso-motrice paraissait pleine de promesses aux pathologistes, qui, voyant des syndromes s'expliquer aisément par les troubles circulatoires résultant des altérations d'un mécanisme nerveux connu, pensaient arriver enfin à la détermination des causes de quelques maladies. Il fallut cependant bientôt reconnaître que là n'était pas la solution du problème étiologique, tant poursuivie par la médecine scientifique. La reproduction expérimentale d'un ensemble de symptômes constitutifs d'une maladie ne permet nullement de saisir la cause de la production réelle de cette maladie; et quant aux altérations de mécanismes nerveux qui engendrent des déviations fonctionnelles, elles ont elles-mêmes besoin d'une explication causale.
Enfin Pasteur déchira le voile ; en quelques années toute la médecine se transforme ; sans parler de la chirurgie, à qui tout devient possible, de l'hygiène, qui acquiert une importance extraordinaire,
1. C'est à ce point de vue déjà que s'est placé Dkchambre, dans son remarquable article Déterminisme du Dictionnaire encyclopédique des sciences médicales^ pour apprécier le rôle de Texpérimentation en patholoige.
lanatomie pathologique se renouvelle et le rôle de la pathologie expérimentale grandit prodigieusement; Tétiologie s'éclaire et la pathogénie, rêve si longtemps déçu, se réalise.
C'est une très grande partie de la pathogénie, mais ce n^e^Lp^s toute la pathogénie. L'œuvre édifiée par Bouchard, vers le même temps, vint la compléter. Des preuves furent en effet données que les cellules animales produisent, en vertu de leur fonctionnement normal, des substances toxiques qui, par leur rétention dans l'organisme ou parleur production en excès sous des influences variées qu'il s'est agi de déterminer, amènent des désordres fonctionnels et des altérations structurales. De là le rôle de Tauto-intoxication dans les maladies par troubles de la nutrition ; et de là la question de savoir si les diathèses se ramènent toutes à des affections humorales. Cette œuvre fut singulièrement facilitée par la découverte due à Armand Gautier des leucomaïnes ou alcaloïdes formés normalement par les cellules vivantes, et des protéides toxiques qui proviennent aussi delà \ie cellulaire. La Société n'a pas eu directement connaissance de ces dernières découvertes. Seule, une élève du professeur Gautier, M°* Éliacheff, y est venue montrer (1890) que Ton peut, des urines normales et surtout pathologiques, extraire des substances non dialysables qui sont toxiques. — Pour Thistoire des doctrines, il n'est pas inutile de remarquer quel lien étroit
rattache la conception des auto-intoxications à l'idée générale sur laquelle Claude Bernard a si fortement insisté à plusieurs reprises, à savoir que toute manifestation vitale est accompagnée d'une destruction organique. Il fallait seulement montrer que les résultats de cette destruction aboutissent à la formation de poisons. Sur les travaux de Ch. Bouchard et sur les faits découverts par Armand Gautier s'est donc élevée toute une théorie pathogénique, parallèlement à la grande doctrine pasteurienne.
Enfin celle-ci même se rapprocha bientôt de la doctrine des auto-intoxications sur le terrain commun de l'humorisme. C'est que peu à peu le rôle du microbe, s'il conserva toute son importance étiologique, perdit de sa valeur pathogénique. Il fut établi pour presque tous les microbes qu'ils agissent uniquement par les poisons solubles qu'ils produisent. Comme on l'a dit souvent, l'infection se ramena à une intoxication. La chimie et la physiologie pathologiques reçurent de cette donnée une impulsion nouvelle. La plus grande révolution médicale que l'on ait jamais vue revenait ainsi d'elle-même à ces laboratoires, de l'un desquels elle s'était élancée dans tout le monde scientifique.
1. — Dans les premières années de la Société, les observations cliniques sont en assez grande quantité, fournies parBouchut, Charcot, Dumontpallier,
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Follin, Gubler, Hillairet, LeBret, Lécorché, Leudet, Lorain, Luys, Rayer, Second-Féréol, Tholozan, Vulpian, et, pour la médecine vétérinaire, par Goubaux principalement, et, pour les maladies des végétaux, par Montagne. Les observations anatomopathologiques sont encore en plus grand nombre, dues à Charles Bernard, Blot, Broca, Charcot, Charcot et Vulpian, Dumontpallier, Follin, Godard, Goubaux, Gubler, F. Guyon, Laborde, Laboulbène, Lebert, Lécorché, Leudet, Lorain, Luton, Luys, Rayer, Charles Robin, Verneuil, E. Vidal, Vulpian. Ce travail s'est toujours continué. Vers 1860 commence à se faire Tanatomie pathologique du système nerveux. Le mouvement d'études qui se produit ici est l'analogue du grand mouvement que l'on observe en physiologie à la même époque, mais dont la durée fut plus longue, puisqu'il avait commencé avant même la fondation de la Société de biologie et qu'il ne se ralentit que vers l'année 1890, par lequel presque tous les physiologistes avaient été entraînés à s'occuper du système nerveux. On pourrait dire qu'il y eut là, en médecine, de 1865 environ à 1885, la période de Charcot. Au début, cette anatomie pathologique est faite par Bouchard, Bouchereau et Magnan, Charcot et Vulpian, Hillairet, Laborde, Lancereaux, Sappey, Vulpian et Signol. En juillet 1862, par exemple, Sappey décrit, dans un cas d'ataxie musculaire progressive, une altération des racines postérieures,
la disparition partielle ou totale de la substance médullaire. La même année, en décembre, Charcot et Vulpian communiquent les résultats de Tautopsie de deux tabétiques chez lesquels ils ont constaté la sclérose des cordons postérieurs avec atrophie des racines postérieures. Mais voici cette série des belles et fécondes recherches de Charcotet de ses élèves sur une arthrite spéciale dans le tabès (Gharcot, 1868) ; sur l'altération des cornes antérieures de la moelle dans la paralysie infantile (Gharcot et Joffroy, 1869) ; sur les ecchymoses stomacales dans l'apoplexie chez l'homme (Gharcot, 1870) ; sur les troubles trophiques à la suite des lésions de la moelle ou des nerfs (Bail, Gharcot, Joffroy, 1871, 1872) ; sur la paralysie pseudo-hypertrophique (Gharcot, 1871) ; sur la paralysie labiog-losso-laryngée (Joffroy, 1872) ; sur les hémorragies viscérales chez les hémiplégiques (Gharcot, 1873), à propos d'une communication d'Ollivier relative à cette question ; sur les dégénérations secondaires de la moelle dans le cas de lésions corticales (Pitres, 1876), etc. En même temps, Vulpian étudiait les lésions de la paralysie infantile (1871), et Magnan et Mierzejevski (1872) les lésions de l'encéphale dans la paralysie générale ; puis Landouzy (1874) décrivait l'atrophie musculaire progressive de l'enfance ; Dejerine (1877) les lésions des racines antérieures dans la paralysie diphtérique, et, deux ans plus tard, les lésions ner-
veuses de la paralysie saturnine ; et Landouzy et Dejerine .1882^ les névrites des tabétiques. Bien d'autres questions du même genre furent, dans les années suivantes et jusqu'à nos jours, l'objet d'intéressantes communications de Babinski, Brissaud, Dejerine, Féré, LetuUe et Vaquez, Pierre Marie, Pitres et Vaillard. — Dans tous les volumes de cette période, on trouve de nombreuses observations de localisations cérébrales. Je noterai à ce sujet qu'un des premiers essais de classiGcation méthodique des divers troubles de la fonction du langage se rencontre à la Société. En 1860, Marcé, se fondant sur quelques observations cliniques, admit l'existence d^un principe coordinateur de récriture en rapport avec le principe coordinateur de la parole ; il distinguait un premier groupe de cas dans lesquels « l'agent coordinateur de la parole a seul été lésé ; les malades écrivaient correctement tous les mots et toutes les idées qu'ils ne pouvaient exprimer en parlant, mais il leur était impossible de lire» ; dans un deuxième groupe, « il va intégrité de la contractilité des muscles de la voix ou de l'écriture, et abolition simultanée de la faculté d'expression par la parole et de la faculté d'expression par récriture » ; enfin il montre l'indépendance de l'impossibilité de parler et de l'impossibilité d'écrire : des malades qui ne peuvent plus parler écrivent couramment. N'est-ce pas là une analyse déjà précise de la cécité verbale, et n'est-ce
pas la distinction nette de l'aphasie et de Tagraphie? Mais les documents fournis à Tappui de ces idées n'étaient pas assez sûrs pour que celles-ci ne fussent pas considérées simplement comme des vues de l'esprit. Il faut attendre vingt ans pour voir se constituer les diverses formes de l'aphasie. Les observations de notre collègue Magnan (1879, 1880 et 1883), d'une analyse si exacte, ont beaucoup servi à ce résultat. Et il était réservé à Dejerine de nous présenter, dix ans après (1891-1893), une étude positive, établie avec le soin qui caractérise les travaux de cet anatomo-pathologiste, des différentes variétés de cécité verbale.
La séméiologie des affections nerveuses et l'explication physiologique des troubles qu'elles présentent se poursuivaient simultanément par les recherches deBouchut, deBourneville, Brown-Séquard, Charcot, Charcot et Bouchard, Laborde, Lépine, Raymond, A. Voisin, Vulpian. Ce sont, par exemple, les observations de Charcot et de ses élèves (1806, 18G7 et 1871) qui ont montré les variations de la température centrale dans certaines affections convulsives et dans l'hémorragie cérébrale. C'est A. Voisin (1801) qui a vu des accès épileptiformes dans l'absinthisme chronique.
La même analyse, clinique ou anatomo-pathologique, ou à la fois l'une et l'autre, qui s'est faite en neuro-pathologie, s'est exercée avec succès sur
les autres parties de la médecine, grâce à Charcot,
Glby. 16
Cornil, Cotard, Dejerine, Duguet, Hayem, Hanot, Lancereaux, Magitot, Malassez, Pilliet, Poncet, Ranvier, Renaut, Trasbot, Troisier, E. Vidal, Vulpian. Entre tant de questions soumises à des investigations fructueuses, celle de la tuberculose est au premier rang. Elle fît en 1877 l'objet d'une discussion fort importante par ses conséquences doctrinîdes et pratiques; Gharcot démontra en effet que, conformément à la doctrine de Laënnec et contrairement à celle de Virchow, la pneumonie dite caséeuse est de nature tuberculeuse ; Malassez admit aussi cette analogie; et Grancher vint rappeler qu'en 1872déjà, dans les Archives de physiologie^ il avait soutenu cette opinion. L'année suivante Gharcot et Gombault, Gornil, Malassez, décrivent la structure et la formation de la cellule géante du tubercule. Les affections hépatiques, la cirrhose en particulier avec ses variétés, ne furent pas moins étudiées, par Lancereaux, qui, dès 1859, décrit l'altération du foie par abus des boissons alcooliques, par Gornil (1873) et Hayem (1873), par Albert Robin (1884), par Straus et Blocq (1887), et surtout par Hanot (1884, 1891 à 1895) et par son élève Gilbert, qui, seul ou en collaboration avec Gastaigne, ou Fournier, ou Garnier, continue l'œuvre de son maître (1897 à 1899). Les lésions de la rate ont été l'objet desexcellentes observations de Pilliet (1892 et 1894). En ce qui concerne les maladies de la nutrition, comment ne pas rappeler les recherches qui furent
directement inspirées par les découvertes de Bernard sur la glycosurie expérimentale? C'est en 1849 que l'illustre physiologiste communiqua à la Société le résultat de ses expériences sur la piqûre du quatrième ventricule. En 1857, Leudet donne un important mémoire sur l'influence des maladies cérébrales sur la production du diabète sucré, où il constate que « la coexistence de maladies cérébrales avec le diabète attira d'abord l'attention des médecins peu de temps après les recherches de M. Claude Bernard sur la production de la glycosurie chez les animaux ». Laméme année, Alvarez Reynoso et quelques autres montrent que l'on peut observer un « diabète temporaire » dans les « névroses convulsives », l'épilepsie, l'hystérie. En 18G0 Luys publie une observation de diabète avec lésion du quatrième ventricule. En 1873 se présente une observation plus complète de Liouville, qui avait trouvé sur le plancher du quatrième ventricule des foyers apoplectiques; le malade avait eu de la polyurie, de la glycosurie, de l'albuminurie. Remarquable accord de la clinique avec la physiologie, comme Bernard se plaît à le remarquer à la séance où cette présentation eut lieu! Dans rintervallc, en 18G7, Dumontpallier avait signalé la coïncidence du goitre exophtalmique et de la glycosurie ; c'est, on le sait, un fait bien connu aujourd'hui.
2. — Pendant que s'élaborait tout ce travail anatomo-clinique, pour employer une expression qui fut chère à Charcot, la physiologie pathologique, sous rinfluence de Claude Bernard surtout, de Brown-Séquard et de Vulpian, et même la pathologie expérimentale prenaient un grand développement. Ce fut la période où, comme on Ta dit quelquefois un peu dédaigneusement, \e physiologisme enva hit^ la médecine. Il est bien vrai que l'analyse physiologique et même la reproduction expérimentale des symptômes ne peuvent renseigner le pathologiste sur la cause de la maladie, c'est-à-dire sur la notion la plus nécessaire à qui veut faire œuvre médicale, c est-à-dire une thérapeutique efficace. Mais quelles données étiologiques possédait-on à cette époque ? Et le physiologisme avec ses essais d'explications partielles ne valait-il pas mieux encore que la stagnation dans laquelle Tanatomie pathologique laissait la médecine? Aujourd'hui, mieux éclairés sur l'évolution de leur science, les pathologistes peuvent comparer cette situation à celle dans laquelle, vers le même temps, se débattait la pratique chirurgicale. Révoltés par l'effroyable mortalité opératoire, les Chassaignac et les Maisonneuve s'ingéniaient à trouver des procédés par lesquels fussent évités les plus graves dangers apparents des interventions à main armée ; ne valait-il pas mieux les suivre que de garder fidélité à des méthodes meurtrières ou simplement de rester
dans l'inertie? La comparaison est d'autant moins déplacée que l'analyse physiologique du syndrome conduisait à cette méthode thérapeutique dite des symptômes, qui n'est point à dédaigner théoriquement et qui continue à rendre bien des services au praticien exercé.
Tout d'abord, les recherches de physiologie pathologique appliquées au système nerveux donnèrent des résultats excellents. Je ne reviendrai pas ici sur la question des localisations cérébrales, dont j'ai parlé plus haut, dans la partie de cet exposé consacrée à la physiologie. Mais combien d'autres contributions importantes l'expérimentation fournit à la neuropathologie! C'est le fait signalé par Vulpian (1854) de la nécrose des phalanges après section du nerf sciatique ; c'est l'étude fondamentale de Prévost et Cotard (^1865) sur la reproduction du ramollissement cérébral et des infarctus viscéraux qui l'accompagnent ; ce sont les mémorables recherches de Brow^n-Séquard (1869 et années suivantes), répétées par E. Dupuy,surrépilepsie expérimentale, la provocation de ce syndrome par des lésions de la moelle ou par la section ou l'irritation du nerf sciatique ; celles de Brown-Séquard encore (1869) et de Laborde (1869) sur les lésions trophiques consécutives à la section du même nerf, question qui fut par la suite maintefois et vivement discutée à la Société ; celles de Lé-
pine (1870) surles ecchymoses stomacales par lésions
282 LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE DE i849 A 1900
expérimentales dé l'encéphale; celles de Liou ville et Hayem (1870) sur les altérations intestinales consécutives à la section de la moelle ; les expériences de Brow^n-Séquard (1871) sur les lésions pulmonaires provoquées par des blessures de la moelle allongée, donnée que vint confirmer bientôt (1873) un bon mémoire clinique et anatomo-pathologique de Baréty ; celles de Ilayem '^1873 et 1874) sur Tatrophie de la moelle à la suite de Tarrachement du sciatique du même côté; celles de Veyssière (1874) sur la reproduction chez les animaux de Thémianesthésie d'origine cérébrale ; celles de Ch. Richet (1884) surl'hyperthermie produite par la piqûre de l'écorce cérébrale. La question de l'épilepsie expérimentale est revenue en 1899 devant la Société, envisagée au point de vue spécial du traitement, plusieurs chirurgiens ayant proposé de traiter l'épilepsie par la section ou la résection du sympathique cervical ou des ganglions cervicaux.
Pour les autres parties de la médecine, les résultats ne furent pas moindres : pour les maladies du cœur et des vaisseaux, grâce àMarey(1860 etl8G8) et à François-Franck (1879, 1882, 1883 et 1884); pour les maladies de la nutrition, grâce à Gubler (1853), à Gallois (1859), à Albert Robin (1880 et 1887), à Gilbert et Fournier (1894 et 1897), à OEschner de Coninck (1895 à 1897), etc. Il convient de mentionner particulièrement les importantes expériences de Ranvier (1873) sur la production de
ET L'ÉVOLUTlOiN DES SCIENCES BIOLOGIQUES. 283
l'œdème, dont l'exposé donna lieu à une discussion animée à laquelle prirent part Hayem, Laborde, Ranvier, Vulpian ; et surtout celles, issues des découvertes de Claude Bernard, relatives aux troubles de la fonction glycogénique et à la glycosurie : en 1849, Bouchut trouve que le foie des cholériques ne contient plus de sucre ; dès 1852, Leconte établit que l'injection d'azotate d'urane détermine de la glycosurie ; l'année suivante, c'est Alvarez Reynoso qui trouve que toutes les substances anesthésiantes, chloroforme, éther, acétone, ont le même effet; en 1850, Bernard lui-môme découvre que l'injection d'alcool fait augmenter la quantité de sucre du foie; plus tard, en 1876, Dastre montre que le sucre du sang augmente sous Tinfluence de l'asphyxie ; enfin Quinquaud(1889), Gontejean (1890), Hédon (1897) étudient la glycosurie produite par la phloridzine ou son mécanisme, etLépine (1892) celle que provoque la vératrine. D'autre part, Gallois, en 1863, apporte à la Société un excellent travail sur l'inosurie, syndrome alors tout à fait nouveau. Puis c'est de Sinéty (1872) qui étudie d'une façon très soig^née la glycosurie des nourrices; la question vient en discussion en 1876, entre Blot, Gubler et de Sinéty; en 1898, Hanriot l'aborde à son tour et la renouvellQ par son côté chimique. Quant au diabète expérimenA tal, il en a été parlé plus haut, à l'occasion de la phy- ' biologie des glandes.
3. — Nous voici maintenant arrivés à cette phase triomphale de révolution de la médecine qu'a ouverte Pasteur. Sans doute, la bactériologie n'a pas été créée de toutes pièces par son génie. Au moment où il commença d'étudier le charbon en 187G, plusieurs microbes pathogènes avaient déjà été découverts et Koch venait de publier son travail sur la spore de la bactéridie charbonneuse. On a dit souvent qu'il y a la médecine avant et après Pasteur. Il y a aussi la bactériologie avant Pasteur. Et il se trouve justement que cette bactériologie prépasteurienne s'est manifestée de façon très active à la Société de biologie. On peut célébrer les découvertes de Davaine sans diminuer en rien la gloire de Pasteur. Il n'est en science de vérité définitive que celle qui repose sur une démonstration que tous les esprits sont contraints d'accepter; et la certitude ainsi obtenue a sa meilleure garantie dans la possibilité oITerte constamment à tous de vérifier la démonstration. Quand sur un ordre de faits nouveaux un tel travail a été accompli, lorsque ces faits ont été établis au moyen d'une méthode et de procédés reconnus exacts, et lorsque cette méthode et les procédés employés ont été décrits avec la précision qui permet à d'autres chercheurs de les appliquer à leur tour, alors seulement le progrès en cause est réalisé ; la voie nouvelle qui vient d'être frayée apparaît à tous les yeux, les travailleurs peuvent s'y presser, les découvertes se multiplient.
ET l'évolution des SCIENCES BIOLOGIQUES. 285
Telle fut l'œuvre de Pasteur dans le champ des maladies microbiennes.
Dès 1850 Rayer avait communiqué à la Société le fait de la transmission du charbon par piqûre d'un animal avec un instrument chargé de sang* provenant de la rate d'un mouton atteint « de sang de rate ». On sait que, cette même année, il découvrit avec Davaine la bactéridie charbonneuse. Treize ans plus tard (1803), Davaine essaie de classer ces « corpuscules », et, d'autre part, il annonce que sur quatorze inoculations pratiquées sur des Lapins avec du sang frais infecté de bactéries, quatorze fois des bactéries semblables se sont produites chez les animaux inoculés qui sont tous morts. En 1804, il établit la présence des bactéridies dans la pustule maligne. En 1800, il expose une expérience qui avait pour but de prouver que les bactéridies constituent seules le virus charbonneux. En 1870 Nepveu trouvait des bactéridies dans le sang des érysipélateux. Puis c'est la septicémie qui est en cause. Vulpian, à la suite d'une communication de Davaine à l'Académie de médecine, montre (décembre 1871] que, la septicémie produite chez un Lapin, il suffit de quelques gouttes d'une solution au millième, au millionième et même au trillionième du sang « intoxiqué », inoculé à un autre Lapin,, pour amener chez ce dernier les mômes accidents. Ces expériences de Vulpian confirmaient donccelles de Davaine et aussi, il n'est que juste de le rappeler,
celles de Coze et Feltz (de Nancy). « C'est l'honneur de Davaine, a dit un juge que Ton ne récusera pas, d'avoir vu, sur ce point, plus loin que les hommes de sa génération et de s'être attaché à démontrer que la bactéridie était la seule cause du charbon... On peut dire que Davaine avait parfaitement démontré la coexistence de la bactéridie et du charbon *. » Même en admettant que la relation de cause à effet entre l'une et l'autre ne fut sûrement établie que lorsque Pasteur eut réalisé une série indéfinie de cultures successives de la bactéridie, toutes susceptibles de reproduire la maladie, les découvertes de Davaine n'en gardent pas moins une importance telle que Paul Bert a pu dire en annonçant sa mort à la Société, en 1882 : « Le grand mouvement de la pathogénie contemporaine a son origine dans les travaux de Davaine, à qui revient tout entière la gloire de la découverte initiale » , et que notre regretté collègue Laboulbène a pu justement écrire, dans l'éloge qu'il a consacré à la mémoire de son ami, le 2 février 1884: «Comme Claude Bernard annonçant à la Société la fonction glycogénique du foie et l'action émulsive du suc pancréatique sur les graisses, comme Berthelot vous apportant, pour la première fois, del'essence de moutardepréparée par synthèse, avec des corps inorganiques, Davaine en 1850, et puis en 1803, est venu montrer à la Société de bio-
1. E. DucLAUx. Pasteur. Histoire d'un esprit. Paris, 1896, p. 297,
logie un organisme inférieur, un Infusoire, comme il Tavait d'abord appelé, allongé, immobile, et qull avait aperçu dans le sang des animaux succombant à la maladie charbonneuse connue sous le nom de sang de rate. Ce corps microscopique, auquel il donna plus tard le nom de bactéridie, a été le sujet de controverses passionnées; mais le fait constaté par Davaine reste acquis, et c'est justice de désigner, comme Ta fait M . Pasteur, le Bacille du charbon sous le nom de Bactéridie de Davaine, » A partir de 1880, la place de la bactériologie en médecine devient de jour en jour plus grande. A la Société, milieu propice aux choses nouvelles, on avait toujours été très disposé à reconnaître le rôle étiologique des microbes. Depuis les années 1881 et 1882, le nombre des communications relatives à la microbiologie alla croissant, grâce aux travaux de Arloing, Ch. Bouchard, Capitan et Charrin, Ghantemesse, Charrin, J. Courmont, J. Gourmont et Jaboulay ou Rodet, Galippe et Vignal, Gamaleia, Gilbert, Héricourt et Richet, Laveran, Malassez et Vignal, L. Martin, Nepveu, Netter, Nocard et E. Roux, Phisalix, Rénon, Rodet, Rodet et G. Roux, Roger, E. Roux, Straus, Vignal, Widal, Wurtz, et d'une foule de chercheurs étranger* à la Société. C'est en 1882 que Straus et Chamberland établirent le fait du passage de la bactéridie charbonneuse à travers le placenta. La même année, Capitan et Charrin cultivent le microbe du pus bleu, premier
essai des long-ues recherches qui devaient conduire notre collègue Charrin à la « création d'une maladie nouvelle qu'il a constituée de toutes pièces en vue de l'étude de l'infection et qu'il a établie à titre de maladie d'étude en face de la maladie charbonneuse qui avait fourni les premières notions à Chauveau, à Toussaint et à Pasteur et qui, presque partout, a été remplacée par la maladie pyocyanique^ ».
Tous les résultats des expériences faites par Charrin, soit seul, soit avec l'aide de nombreux collaborateurs, tels que Arnaud, Babinski, Carnot, Desgrez, Gamaleia, Gley, Guillemonat, Guignard, Kaufmann, Langlois, Lapicque, Phisalix, Roger, Ruffer, sur le bacille pyocyanique, sa forme, ses conditions de vie, ses produits toxiques, ses variations de virulence, les altérations aiguës ou chroniques que détermine soil inoculation ou l'injection de ses produits solubles à des animaux de diverses espèces, l'immunisation contre la maladie ainsi provoquée, etc., ont été présentés à la Société au cours de ces quinze dernières années. L'étude du bacille de la tuberculose n'a guère suscité moins de recherches, dues à Gadiot, Gilbert et Roger, à Charrin, à J. Courmont, à Gilbert et Roger, Grancher et H. Martin, Héricourt et Richet, Malassez et Vignal, Roger, Straus, etc. En 1883 et 1884, Malassez et Vignal étudient les tuberculoses zoo-
t. Ch. Bouchard. Comptes rendus de l'Académie des sciences, 18 décembre 1899^ p. 1130.
giéiques, travail fondamental dans Thistoire des pseudo-tuberculoses. Bien d'autres microbes, streptocoques, staphylocoques, bacille d'Eberth,etc., ont été Tobjet d'investigations aussi soignées. En même temps on s'apercevait qu'il y a des maladies infectieuses qui ne sont pas dues à des bactéries, mais à desvégétauxplus élevés, comme les champignons, sur lesquels des observations et des expériences ont été présentées à la Société par Charrin et Ostrowsky (1895), Duclaux (1886), Malassez (1879), Mégnin (1882, 1890), ^énon (1893 à 1895), Roger (189C), E. Vidal (1879) et quelques autres. D'autres maladies, qui peuvent être aussi rangées parmi les infections, sont produites par des parasites aniniaux, par des Protozoaires, tels que l'Hématozoaire du paludisme découvert par Laveran et que notre collègue a étudié avec un soin si persévérant et un succès si mérité ; tels aussi que ceux décrits par Gaulléry et Mesnil, par Railliet, par Railliet et Lucet, etc. Laveran et Mesnil ont même récemment (1899) décrit les effets d'une toxine extraite des Sarcosporidies du Mouton. Ici se placent également les Coccidies dont le rôle pathogène, particulièrement dans les tumeurs épithéliales malignes, est encore discuté. Il faut rappeler à ce propos que, en 1854, Ch. Robin et P. Lorain ont fait connaître une forme nouvelle du cancer de la peau à la mamelle, qui n'est autre que la maladie de Paget. Les « psorospermoses cutanées » ont été l'objet en Gley. i7
1889 d'intéressantes observations de Darier et de Malassez. Mais la théorie parasitaire du cancer, quel que soit du reste le parasite cause du nfiaJ, a trouvé à la Société un adversaire tenace en la par* sonne de Fabre-Domergue.
Toutes ces études se rapportent sans doute ù l'étiologie, mais beaucoup sont aussi des études de patbogénie. Telles sont la plupart des recherches sur la tuberculose. Dès 1866, Hérard et Cornil venaient à la Société confirmer les expériences de Villemin sur Finoculation de la tuberculose de THomme au Lapin. En 1890 et 1891, J. Courmont et L. Dor annoncent la production chez le Lapin de tumeurs blanches par inoculation intraveineuse de bacilles de la tuberculose aviaire atténués. Les résultats de ces expériences eurent une grande importance dans le débat qui s'était élevé à la Société au sujet de l'unité ou de la dualité de la tuberculose des Mammifères et de celle des Oiseaux. Les observations de Bouchard (1890), de Gharrin et Roger (1891), de Gilbert et Girode (1891), sur la reproduction de l'angiocholite sont du même ordre, ainsi que celles de Babinski et Gharrin (1888) sur la paralysie pyocyanique et (1889) sur les arthropathies expérimentales ; celles de Bouchard et Gharrin (1889) sur la dégénérescence amyloïde expérimentale ; celles de Gharrin (1890) sur la dégénérescence graisseuse de même origine ; celles de Gilbert etLion (1892) sur les paralysies produites
par le bacille d'Escherich ; celles de Widal et Besançon (1894) sur la cirrhose tuberculeuse expérimentale; de Roger et Josué (1896, 1897 et 1899) sur la moelle osseuse dans les infections et les intoxications, et celles de Roger et Garnier (1898) sur les altérations de la glande thyroïde dans les infections, etc. On pourrait multiplier les exemples. En ce qui concerne les paralysies expérimentales de cause infectieuse, il serait juste pourtant de rappeler que sur ce point la cUnique a précédé l'expérimentation. Gubler soutenait qu'en dehors de la diphtérie il survient des paralysies dans le cours ou à la suite des « maladies phlegmasiques ou septiques ». En 1800, Leudet a publié dans nos Comptes rendus un excellent mémoire sur les paralysies essentielles consécutives à la fièvre typhoïde, et Gubler lui-même, l'année suivante, un mémoire également sur la paralysie amyotrophique consécutive à ladiphtérie, au choléra, à l'érysipèle, à la fièvre typhoïde. — Enfin il n'est pas jusqu'à Tanatomie pathologique de l'appendicite, que l'on doit à Laveran (1897), à JjOtuUe et Weinberg (1897) et à Pilliet (1898), qui n'ait profité des idées pathogéniques régnantes.
Le grand essor que ces idées ont pris tient manifestement à la découverte de l'action pathogène des corps solubles produits par les microbes. Cette idée avait été émise sans preuves suffisantes par Toussaint en 1878 et par Chauveau en 1879, puis,
en Allemagne, par Lôffler en 1884 et par Koch. Les premiers faits concernant la reproduction par ces substances seules des maladies jusqu'alors provoquées uniquement par Tinoculation de cultures virulentes, n'ont pas été présentés à la Société ; ils le furent, on le sait, à l'Académie des sciences, en 1880, par Pasteur et surtout, en 1887, par Charrin et, d'autre part, la même année, dans les Annales de r Institut Pasteur^ par Chamberland et Roux ; mais, cette réserve faite, et à partir de 1888, la Société a reçu sur ce sujet les plus intéressantes communications d'Arloing", de Bouchard, Chantemesse, Charrin, J. Gourmont, J. Courmont et Dor ou Rodet, Nocard,Rodet, Roger, Widal et d'autres encore.
Ce mouvement avait eu d'ailleurs des précurseurs. En 1876, P. Bert rapporta à la Société que le virus charbonneux, soumis à l'action de l'oxygène comprimé ou mélangé à de l'alcool absolu, de façon à tuer les bactéridies, puis inoculé à un chien, cause encore la mort de cet animal; mais le sang de celui-ci, inoculé à un autre animal, ne produit plus le charbon. Bert conclut de cette expérience que les bactéridies ne sont pas mortelles par ellesmêmes. Et, frappé de ces faits, Malassez remarque qu'il y a dans le virus charbonneux des bactéries qui vivent, se propagent et produisent une substance toxique qui sans elles ne se renouvelle pas. P. Bert revient d'ailleurs en 1877 sur la question
et ajoute même ces mots : « Je cherche maintenant à isoler le principe virulent qui parait se rapprocher beaucoup des diastases. » De son côté, un élève de Vulpian, Lebedeff, constate en 1882, en expérimentant avec le liquide séro-sanguinolent du tissu cellulaire des animaux morts de septicémie, que la matière virulente desséchée peut être portée à plus de 100** sans perdre sa virulence. Assurément, ces expériences comportaient des causes d'erreurs que nous voyons clairement aujourd'hui, ^râce à la connaissance que nous avons, par exemple, des spores de la bactéridie charbonneuse qui résistent à des températures élevées et sans doute éga^ lement à l'action de l'oxygène comprimé. Peut-être aussi n'ont-elles pas fixé suffisamment l'attention de leurs auteurs mêmes et de la plupart d es chercheurs, parce que les esprits, sous l'influence des idées alors soutenues par Pasteur, étaient tournés vers une autre direction ; on n'imaginait pas aisément que les microbes pussent agir autrement que par euxmêmes, en se développant dans l'organisme de l'animal infecté. Mais, après les premières découvertes de 1887 sur ce sujet, les travaux se multiplièrent rapidement, consacrés, d'une part, à la détermination des actions pathogènes, puis, d'une manière plus générale, des propriétés toxiques des substances microbiennes et, d'autre part, à la démonstration du pouvoir immunisant de ces substances. Il s'agit d'abord de montrer que ces toxines.
comme on les appela bientôt, peuvent faire tout ce que font les microbes, engendrer des maladies, réaliser des syndromes morbides, produire des lésions organiques, et c'est à quoi Ton s'employa activement. Puis on s'occupa d'analyser les différentes actions toxiques de ces poisons bactériens ; ici la pathologie générale se rattache à la pharmacodynamie ; à la suite, en effet, des expériences de Charrin et Gley (1890 et 1891) sur l'action vasomotrice des produits pyocyaniques, l'étude des produits microbiens en général ne se fit plus seulement du point de vue pathogénique, mais aussi du point de vuepbarmacologique ; et la connaissance précise que l'on put prendre dès lors du mode d'action de ces substances servit singulièrement à l'explication des syndromes qui se développent au cours des infections. Ce fut là, dans ces huit ou neuf dernières années, à. la Société, l'œuvre d'Arloing et Laulanié, de Charrin et Gley, de J. Courmont et M. Doyon, de Enriquez et Haliion, de Roger et de quelques autres, sur les toxines diphtéritique, pyocyanique, tétanique, etc. Bref, la détermination de la nature toxique des maladies infectieuses constitue un des plus grands progrès que pouvait réaliser la médecine . En même temps il y a là,dans l'analyse approfondie des propriétés de ce que l'on a appelé les sécrétions microbiennes y un bel exemple de la marche générale, à notre époque, de la pathologie, comme des au très scien ces biologiques , vers les explications.
ET l'évolution des SCIENCES BIOLOGIQUES. 295
Enfin on eut à étudier la vaccination par les substances solubles microbiennes. Cette étude se relie logiquement aux précédentes. Si la maladie infectieuse est une intoxication, on est amené à se demander comment l'organisme résiste naturellement dans quelques cas^ ou comment il acquiert la résistance aux poisons qui se forment durant l'infection. La question de l'immunité naturelle n'a j>as donné lieu à beaucoup de travaux. Il en fut tout autrement de celle de l'immunité acquise. C'est, en premier lieu, le fait même de l'immunisation, au moyen, par exemple, de petites doses répétées de toxine, qui, à la Société, fut établi par les expériences d'abord de Bouchard, de Charrin, de Charrin et Ruffer, puis d'Arloing, de J. Courmont et L. Dor, Gilbert, Nocard, Rodet, Roger, etc. C'est en 1888 que Bouchard fit voir que l'élimination des matières morbifiques et vaccinantes que fabriquent les microbes pathogènes a lieu par les urines. Il résultait de là que ces matières doivent se trouverdans le sang, ce qui fut démontré directement l'année suivante par Charrin et Ruff'er. Les faits de ce genre, d'autres -encore, bien entendu, conduisirent à la recherche du mécanisme de l'immunité. Dans quelle partie du sang se trouvent les matières vaccinantes qui se sont formées?On aappris qu'ilfaut les chercher dans le sérum. Aussi les premiers essais d^hémato thérapie de J. Héricourt et Ch, Richet (1889, 1890 et 1891) peuvent-ils être considérés maintenant comme
296 LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE DE ÎU9 A 190er '
étant une des bases de la sérothérapie. La détermination devint donc nécessaire des propriétés du sérum des animaux vaccinés et particulièrement de son pouvoir immunisant. A la Société, elle fut faite pour divers sérums par Charrin, par Charrin et Gamaleia ou Roger, J. Courmont, Rodet, Roger, Roger et Josué,Widal et se&élèves, et par plusieurs des travailleurs de l'Institut Pasteur, tels que Marchoux, Marmorek, etc. A partir de 1896, les conamunications sont nombreuses que suscite la découverte du séro-diagnostic de Widal, ou diagnostic de la fièvre typhoïde par l'agglutination des bacilles dans le sérum des typhiques. L'étude de la propriété agglutinante des sérums prit dès lors une grande importance.
A ce développement des questions d'immunité et particulièrement des problèmes relatifs au méc€fcnisme de llmmunité ont contribué les recherches de Calmette (1894) et de Phisalix et Bertrand (1894) sur l'immunisation contre le venin des Serpents, et plus tard celles de J. Héricourt et Gh. Richet (1897) et celles de L. Camus et Gley (1898) sur l'immunisation contre le sérum d'Anguille. Plusieurs des faits découverts par Phisalix et Bertrand (1893 et années suivantes) concernant la présence dans le sang des Batraciens et des Reptiles de substances toxiques très analogues, sinon identiques, à celles des venins de ces animaux, présentent un grand intérêt pour l'explication de l'immunité naturelle.
Cette question avait autrefois préoccupé Vulpian, qui signale en 1854 l'immunité du Crapaud commun pour son propre venin. Dix ans après il revient sur ce fait et montre, à la suite de Claude Bernard, que cet animal ne résiste cependant pas à une forte dose de son venin, quoique celle-ci agisse encore, dans ce cas, plus lentement que sur un animal d'une autre espèce ; il établit ensuite qu'il en est de même pour le venin dé la Salamandre terrestre. Mais il semble bien qu à cette époque il était difficile de dépasserces simples constatations. Le problème du mécanisme de l'immunité est encore impliqué dans les belles expériences que Heymans et Masoin (de Gand) ont présentées à la Société, en 1896, sur l'action antitoxique de Thyposulfite de soude vis-à-vis du nitriie malonique et dont les résultats constituent le premier exemple certain d'antidotis??ie cellulaire.
Reste encore une question de pathogénie qui s'est •trouvée souvent posée à la Société, c'est celle de l'influence, sur le développement des microbes pathogènes, du terrain, c'est-à-dire de l'animal avec ses qualités propres, chez lequel ces microbes doivent vivre et se propager. Dès que Pasteur eut abordé l'étude de l'atténuation des virus, il s'aperçut vite que « le mot virulence résume le résultat d'un conflit entre deux êtres : il faut donc y tenir compte des qualités des deux adversaires* ». A la Société,
I. E. DucLAUx, Pasteur. Histoire d^un esprit. Paris, 1896, p.37D.
Paul Bert, en 1883, déûnit très nettement le problème, au point de vue médical, dsins une note préliminaire en collaboration avecCapitan : «Dans la lutte, disent les auteurs, qui s établit entre lorganisme et les 'microbes inoculés, ceux-ci sont vaincus quand Tanimal est bien portant, sain, disposant de toutes ses forces et dans des conditions normales, tandis que, lorsque ces circonstances font défaut, c est lorganisme qui est vaincu. » Suit en quelques mots tout un programme d'expériences : « On conçoit qu'on puisse changer le résultat du combat, soit en diminuant les forces de Tun des combattants, lorganisme, soit en augmentant celles de Tautre, les microbes. » C'est surtout Técole de Bouchard qui s'est appliquée à l'étude de ces conditions. Des expériences de ce genre ont été réalisées par J. Courmont, par J. Courmont et Rodet, par Roger, qui de 1880 à 1895 ont montré que divers microbes produisent des substances solubles favorisant l'infection. D'autre part, Charrin etRoger (1890), étudiant l'influence du surmenage préalable des animaux sur l'infection; Charrin et RufFer (1889) et Roger (1889 et 1890), étudiant l'influence des lésions nerveuses; Roger (1890) celle des troubles circulatoires; Gilbert et Dominici (1894), recherchant celle du régime alimentaire sur le développement des microbes de Tintestin ; Wurtz et Hudelo (1895) celle de l'alcoolisme surrinfection, ont fait voir de quelle importance est la diminution
de résistance de rorganisme. — Dans d'autres expériences, Charrin, avec divers collaborateurs, Cassin, A. Lefèvre, Levaditi, a tenté (1895 et 1897 à 1899) de déterminer la valeur des procédés par lesquels l'organisme se défend normalement contre les invasions bactériennes constamment possibles; de leur côté, J. Gourmont et Duffau (1896 à 1898) ont étudié avec soin le rôle de la rate dans les infections, et Roger (1897 à 1899) a établi le rôle protecteur du foie, des poumons et du grand épiploon contre diverses infections. — Ainsi les qualités propres des organismes dans lesquels se développent les microbes ont la plus grande influence sur la genèse et sur la marche de la maladie. On sait que, pour la plupart, ces qualités ne sont pas spéciales à l'individu, mais qu'elles sont héritées. De là la nécessité d'observations propres à montrer si les maladies infectieuses des ascendants ne modifient pas laconstitution générale des descendants. Les expériences systématiquement poursuivies par Charrin et Gley, de 1891 à 1896, ont prouvé l'influence nuisible des toxines microbiennes sur la fécondation et sur la gestation et l'influence tératogène des mêmes substances. Charrin a transporté cette étude sur le terrain clinique (1895 et 1897 à 1899) et montré, soit seul, soit avec Guillemonat ou Nattan-Larrier, soit avec Nobécourt ou Riche, qu'une infection chez la mère entraîne chez le nouveau-né des perturbations fonctionnelles di-
verses ou même quelquefois des lésions organiques. C était reprendre et développer les belles observations, trop oubliées, de Bouchut qui, dans deus. mémoires parus dans le premier volume de nos Comptes rendus il849), avait fait voir quelle action fâcheuse le choléra exerce sur la grossesse ou sur le produit de la gestation. Ck)nstantin Paul nous avait appris aussi (1861) que Tintoxication saturnine est un facteur d'hérédité pathologique.
4. — En face de ce grand mouvement bactériologique et en même temps se produisait cet autre courant de recherches, moins ample à la vérité, qui a conduit les médecins à la doctrine des autointoxications.
On dirait que, par une sorte de loi, il s'est rencontré des précurseurs, à la Société de biologie, pour la plupart des idées fécondes ou des grandes doctrines. En voici un nouvel exemple à placer à côté de tous ceux que Ton a dû signaler au cours . de cette étude. N'est-il pas curieux, en effet, de lire déjà le mot d'aiitotoxémie, en 1867, dans un long mémoire de Chalvet sur les matières extractives dans les maladies ? C'est en 1884 que Ch. Bouchard présenta à la Société les résultats, d'une si haute portée, de ses expériences sur la toxicité des urines humaines normales. Ses élèves, Charrin et Roger, déterminèrent ensuite (1886 et 1887) la toxicité des urines des différents animaux ; Roger
étudia en 1893 l'action thermogène des urines humaines; Tannée suivante, Lapicque et Marotte suivirent les variations de la toxicité sous Tinfluence du régime lacté. Récemment, la valeur pathogénique des urines s'est encore accrue à la suite des observations de Bouchard (1899) sur le poids moléculsûre moyen des substances urinaires et sur l'emploi de cette donnée pour apprécier l'état de la nutrition générale. — En même temps, on s'occupait de la toxicité urinaire dans les maladies. Déjà, en 1882, Ch. Bouchard avait décelé la présence d'alcaloïdes dans les urines au cours de certeiines maladies infectieuses, fièvre typhoïde, pneumonie, pleurésie infectieuse, mais il considérait alors ces corps comme résultant uniquement de la désassimilation des agents infectieux. Plus tard, la toxicité urinaire fut étudiée dans la pneumonie par Roger et Gaume (1889), dans les maladies du foie par Surmont (1890)^ dans l'épilepsie par Chouppe et Deny (1889) et par Féré (1890 et 1893), etc. La même recherche fut faite pour la grossesse par Chambrelent et Démon t (1892) et par Labadie-Lagrave, Boix et Noé (1897).
Si les urines contiennent des substances toxiques, de telles substances doivent également se trouver dans le sérum sanguin. Cette idée inspira de nombreux travaux, depuis celui de Daremberg (1891) sur le pouvoir globulicide des sérums, jusqu'à ceux de Mairet et Bosc (1894) et de plusieurs autres cher-
cheurs sur la toxicité générale de ce liquide, encore queHayem ait soumis à une vive critique (1894) les notions résultant de ces dernières expériences. Pour des raisons faciles à comprendre, on n'a pu étudier aussi facilement le sérum que les urines, au point de vue clinique. Cependant Chambrelentet Tarnier (1893) ont vu la toxicité du sérum augmenter considérablement chez les éclamptiques.
Récemment (1896 >, Arloing a prouvé la toxicité dune autre excrétion, la sueur, apportant ainsi de nouveaux faits à lappui de la théorie des autointoxications.
Une dernière question se rattache aux précédentes, c'est celle de la toxicité des tissus normaux. Elle a été spécialement Tobjet des investigations de Roger (1891, 1893).
Ainsi, des preuves furent fournies de la formation incessante dans l'organisme de composés susceptibles, par leur rétention en excès, de provoquer des désordres plus ou moins graves. On conçoit que l'application directe de ces données à la clinique n'ait guère pu se faire à la Société, l'étude des maladies par troubles de la nutrition étant surtout d'ordre médical. C'est sous sa forme physiologique et au point de vue pathogénique que cette question nous a été apportée.
Beaucoup des expériences dont il a été parlé au cours de ce travail ont été faites à l'aide de procédés, d'appareils ou d'instruments nouveaux. J'ai laissé volontairement de côté toute cette partie technique des recherches, n'ayant à présenter de celles-ci que les résultats les plus généraux. Est-il besoin d'ajouter que l'on n'a pas entendu par là méconnaître l'importance de la technique? Il n'est pas un homme de science qui ne soit convaincu de cette importance. Les progrès d'une science, quelquefois même les directions nouvelles, peuvent dépendre d'un procédé meilleur ou nouveau de coloration ou de dosage, ou d'un perfectionnement instrumental. Mais il n'était guère possible, dans cette étude déjà trop longue, d'indiquer tout ce qui a été présenté en ce genre à la Société. Qu'il me suffise de dire qu'on y vit bien souvent les ingénieuses inventions d'hommes, comme d'Arsonval surtout, comme Chabry, Malassez, Marey et d'autres encore, qui tous, à des titres divers, pourraient être placés parmi ces savants dont parle Franklin, « capables de scier avec une vrille et de percer avec une scie ».
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Si le mot de BufTon, que « les recueils d expériences et d'observations sont les seuls livres qui puissent aug-menternos connaissances ^ », est vrai, il me semble qu^on est en droit de l'appliquer à nos Comptes rendus. Et il me semble aussi que ces cinquante et un volumes en sont une ample justification. Assurément, toutes les questions biologiques qui se sont posées depuis cinquante ans ne Tout pas été en premier lieu à la Société et il en est aussi qui souvent n'ontété l'objet que d'un examen incomplet. Des découvertes, initiatrices de grands mouvements de recherches, se sont produites ou pleinement développées ailleurs. Si l'on songe un seul instant à ce qui, dans la même période, s accomplissait en dehors de notre pays, le souvenir revient immédiatement à l'esprit de cet adihirable ensemble de recherches d'embryologie ou de ces pénétrantes investigations dans toutes les parties de la chimie physiologique, conduites en Allemagne avec une discipline dont la rigueur a maintenu la fécondité et avec une persévérance inégalée, et des nombreux et si fructueux travaux réalisés en Angleterre et en Italie sur le système nerveux. Et que
1. Préface de la Statique des végétaux, par Halbs, Iraductiou française.
d'autres exemples analogues se pressent dans la mémoire ! L'œuvre effectuée à la Société de biologie n'en reste pas moins considérable. Mais sa valeur tient aussi à ce qu'elle est représentative ; il n'est guère de question, qu'elle en ait eu les prémisses ou qu'elle ne lui soit arrivée que secondairement, qui ait échappé à l'activité de ses membres ou de ses habitués. De telle sorte que l'évolution des questions scientifiques à la Société ne représente peut-être pas intégralement, mais néanmoins reproduit fidèlement l'évolution de la biologie dans la seconde moitié du xix* siècle.
Quelque rapide qu'ait donc été cette revue, en comparaison du grand nombre de travaux qu'elle devait comprendre, elle suffira peut-être pour justifier le bien qu'on a toujours pensé de notre Société. Quinze ans seulement après sa fondation, son président Rayer, dans la séance du 4 février 1865, où pour la première fois fut décerné le prix Godard, se croyait déjà autorisé à dire : « La biologie, fractionnée dans l'Académie des sciences, moins largement représentée à l'Académie de médecine, méritait bien, par son extrême importance dans l'ordre scientifique, de trouver une place où elle fût cultivée pour elle-même. Aussi, en un petit nombre d'années, notre Société a-t-elle exercé une haute et salutaire influence sur les progrès de la science des êtres vivants et sur les applications de la biologie à la médecine. » Vingt ans plus tard, le 25 oc-
306 LA SOCIÉTÉ DE BIOLOGIE DE t849 A 1900
tobre 1884, Paul Berl déclare qu'il tient pour un très grand honneur la présidence d' « une Société à laquelle sont apportées les prémisses de toutes les découvertes qui se font en ce pays dans l'histoire des êtres vivants » ; et, huit jours après, il remarque encore qu' « il n'est pas de découvertes dont nous n'ayons eu ici la communication. Et la nature de nos publications, l'allure de nos séances, l'absence de prétention à l'érudition ou à la rhétorique, qui caractérisent notre Société, font que ces découvertes se sont plus souvent présentées devant elle à l'état de primeurs, avec la saveur et la naïveté de débutantes sur la scène du monde ». Enfin, et pour borner là ces citations, le 19 décembre 1898, dans l'éloge de Brow^n-Séquard, auquel j'ai eu déjà l'occasion d'emprunter, M. Berthelot indique en ces termes ce que fut la Société de biologie et ce qu'elle est toujours : « C'était et ce n'a pas cessé d'être un milieu excellent pour l'étude et la discussion des problèmes naturels : milieu moins solennel que les Académies, où la controverse est plus amicale, n'étant pas exposée au môme degré au choc des vanités et des personnalités, que surexcite une publicité parfois excessive. On y trouve à la fois les conditions d'une sincérité et par conséquent d'une certitude plus grandes dans les démonstrations, ainsi que le concours et la collaboration des camarades d'âge, non encore divisés par les rivalités de carrière. » Il est donc bien vrai que la Société a
reçu la communication et souvent les prémisses de la plupart des 'découvertes faites dans toutes les parties de la biologie depuis cinquante ans.
Il y a cependant quelques exceptions qu'il n'est pas sans intérêt de signaler. Assurément les travaux spéciaux des zoologistes et des botanistes et beaucoup de travaux de médecine n'ont pas en général été publiés à la Société. Rien d'étonnant à cela. Il existe à Paris des sociétés importantes où chacune de ces sciences est cultivée pour elle-même . Ce que Ton apporte à la Société de biologie, c'est justement tout ou à peu près tout ce qui, dans une science particulière, offre un caractère suffisant de généralité pour intéresser le plus grand nombre des biologistes, quelle que soit leur spécialité. Mais les questions que je voudrais indiquer étaient tout à fait de notre domaine. C'est, par exemple, l'œuvre de Duchenne (de Boulogne), c'est la découverte du rôle de la troisième circonvolution frontale gauche ou circonvolution de Broca, et c'est aussi le transformisme. Duchenne (de Boulogne) n'a jamais rien présenté à la Société. Broca a fait à la Société anatomique, en i861, puis à la Société d'anthropologie, en 1863, ses premières communications sur la perte du langage articulé. A la Société de biologie, ce que l'on produisait, peu après, c'étaient des observations en apparence contraires à la localisation du langage. Peut-être Duchenne avait-il des raisons particulières de ne point venir
à la Société ; peut-être craignait-il d'être froidement accueilli par quelques-uns des médecins qui la fréquentaient. Quant à Broca, le caractère anatomo-pathologique de ses premières recherches (août 1861) a pu luimasquer d'abord le haut intérêt physiologique de sa découverte. Ceci n'est qu'une supposition. Ce qui est sûr, c'est que, dès que sa chère Société d'anthropologie fut fondée, il quitta, pour s'y consacrer tout entier, la Société voisine et plus ancienne. — Reste le transformisme. Sîms doute, dans un mémoire de Rouget, de 1852, sur les Polypes hydraires, on peut lire ces mots : « L'étude de l'évolution du type de la forme animale, dans la série des organismes, a pour complément nécessaire l étude de cette même évolution dans la série des développements embryonnaires. » C'est là, sous une expression un peu différente, la loi de Serres, de Fritz Miiller et de Haeckel, la fameuse loi du parallélisme de l'ontogénieetdelaphylogénie. Mais, pour si pénétrante que fût cette proposition, n'était-elle pas simplement incidente ? Quant à l'étude comparative que fit, en 1857, Gh. Martins, des membres thoraciques avec les membres abdominaux, elle aurait pu être l'œuvre d'un pur anatomiste, très instruit à la vérité et doué d'un esprit critique et généralisateur. Le transformisme ne se montre à la Société qu'incidemment, quand Brown- Séquard vient communiquer, de temps en temps, à partir de 1859, durant plus de quinze ans, les
résultats de ses fameuses expériences sur la transmission héréditaire de quelques mutilations ou d'un trouble morbide, telqueTépilepsie (1869 et années suivantes) expérimentalement provoquée ; en 1870, il établissait, en dépit des critiques, la transmission héréditaire en ligne paternelle de malformations diverses des membres chez le Cobaye. Plus tard, en 1890, A. Nicolas présenta aussi un bel exemple de transmission d'une anomalie musculaire. Enfin, Charrin et Gley, de 1893 à 1895, signalèrent quelques cas d'immunité héréditaire. Certes, l'importance est grande des faits de ce genre et premièrement des expériences de Brown-Séquard pour la grave question de l'hérédité des caractères acquis. Toujours est-il que le transformisme n'a jamais été l'objet à la Société d'un examen direct pas plus que d'une discussion, au contraire de ce qui se passait partout ailleurs à son sujet. On peut se demander simplement si, à l'époque où il commença d'être étudié en France, quand il revint sous la forme du darwinisme dans le pays de Lamarck, il y avait à la Société assez d'hommes capables de prendre une part effective à cet examen. On peut plutôt se demander si ceux qui auraient été à même de discuter la question n'étaient pas détournés de le faire à la Société par les tendances tout expérimentales et très positives qui y dominaient. Nous aurions ainsi en quelque sorte payé la rançon de l'esprit qui a présidé à notre fondation. C'est qu'en elîet le positi-
310 LA SOCIÉTÉ OC BIOLOGIE DS i849 A 1900
visme, à commencer par son chef, a été très hostile au transformisme ; et Ch. Robin, en particulier, a plus d'une fois manifesté cette hostilité.
Au cours de ce travail. Messieurs, j'ai surtout utilisé les faits nouveaux qui ont servi à rétablissement de notions essentielles à la science ou de théories constitutives de celle-ci. Mais à travers cette loDgrue lecture des volumes publiés par la Société, que d'observations ou d'expériences on peut relever dont les auteurs n ont rien tiré î C'est qu^une découverte scientiGque consiste rarement dans le simple énoncé d'un fait nouveau. 11 faut, pour rendre celui-ci fécond, qu'une patiente étude sV applique longuement ; U faut le distinguer de tous ceux qui Tenvironnent, déterminer ses principales conditions et établir ses rapports essentiels avec les données déjà acquises, puis, si possible, isoler ses causes. Seul, ce travail engendre les idées scientifiques. Autrement, les faits restent dans une indécision qui peut les laisser longtemps stérUes. Et ceux qui les ont trouvés n'en obtiennent même pas quelque renom.
Que d'autres aussi sont oubliés ! Les maisons que nous habitons ne sont pas bien vieilles. Chacun
néanmoins ignore le nom de rarchitecte qui construisit celle où il demeure. Et si Tarchitecte n est plus connu, les ouvriers ne Tontmôme jamais été. Telle est bien souvent la destinée des hommes de science. Dans la mémoire des hommes subsistent quelques grands noms ; ceux des ouvriers qui travaillèrent modestement, mais utilement, à côté des maîtres, complétant leur œuvre sur des points de détail, vérifiant et étendant un peu des expériences, trouvant quelques faits confirmatifs d'une loi, sont voués à l'oubli. Convient-il de s'en plaindre ? Le champ de la science est comme la terre au moment des semailles : il faut que le laboureur jette le grain largement pour que la récolte soit riche, car tous les grains ne germeront point, beaucoup seront détruits. De même toutes les observations n'aboutissent pas à des résultats intéressants, toutes les expériences ne sont pas productrices de notions importantes. Quel gaspillage de labeur et de bonne volonté ! C'est celui qu'entraîne presque toute œuvre humaine. De là naît un sentiment de mélancolie pénétrante.
Rien ne serait plus triste que cette pensée du travail à peu près vain, si elle n'était adoucie par le sentiment que même ceux qui ont le plus perdu leurs efforts n'en ont point souffert. C'est que les sciences, elles aussi, sont des consolatrices. Elles font, elles aussi, partie de ce chœur des Muses, « éternellement belles, éternellement pures, clé-
mentes à qui leur revient, fidèles à qui les aime » * . C'est d'elles que George Sand a dit : « Les sciences ne trompent pas. Ce sont de saintes amies qui n'ont pas besoin du public... et qui, sans enfler notre vanité, peuvent toujours nous donner une attitude digne et indépendante devant les hommes. » Tels sont, en efi*et, la puissance et le charme de la vérité que rien ne peut détacher d'elle ceux qui les ont une fois éprouvés.
1 . Prévost-Paradol, Essais de politique et de littérature^ 2« série.
Telle était Tactivité de M. Brown-Séquard, si intactes étaient restées toutes ses qualités d'esprit et de cœur, que, malgré Tàge déjà avancé auquel il était parvenu, samort peut être qualifiée, non pas sansdoute de prématurée, mais d'inattendue. Seuls ses amis intimes savaient que, depuis le mois de janvier, depuis la mort de sa femme, il avait reçu un coup dont peut-être il ne se relèverait pas. Et ce n'est pas une des moins remarquables particularités de l'existence de Brown-Séquard, que cette conservation parfaite de facultés qui sont d'ordinaire le propre de. la jeunesse, la vivacité de l'intelligence, la facilité des conceptions, l'abondance de rimagination, une curiosité d'esprit si grande qu'il continuait à suivre avec un intérêt passionné le développement de la physiologie dans tous les pays, une capacité de travail extraordinaire.
1. Aixh, de physiol. norm, et path., 5* série, t. VI, p. 501, 1er juillet 1894.
Glkt. 18
Né le 8 avril 1817, à Port-Louis (île Maurice), d'un père américain, M. Brown,.de Philadelphie, et d'une mère française, M"" Séquard (sa mère était née à Maurice, alors que cette île était encore terre française), il vint à Paris en 1838. Il avait (je tiens cette anecdote de son élève et ami, leD'' E. Dupuy) une recommandation pour Charles Nodier, qu'il lui remit avec un roman. Nodier lut le roman et lui déconseilla d'en faire d'autres. On sait que pareille aventure arriva à Claude Bernard qui se présenta, à sa venue à Paris, chez Saint-Marc Girardin avec une lettre de recommandation et une trag-édie en cinq actes ; la tragédie de l'un ne valait pas mieux, parait-il, que le roman de l'autre, et Saint-Marc Girardin fit comme Nodier. Et Brown-Séquard devint, comme Claude Bernard, étudiant en médecine. Les lettres ont-elles perdu quelque chose à ce changement de deux destinées ? Tout le monde sait ce que la science y a gagné.
Brow^n-Séquard fut reçu docteur en médecine en 1846, après avoir été externe des hôpitaux, dans le service de Trousseau, en même temps que Gh.
Robin , puis dans le service de Rayer. En 1849, il remplit les fonctions de médecin auxiliaire à l'hôpital militaire du Gros-Caillou, pendant toute la durée de l'épidémie de choléra.
En 1852, il quitta la France. Ardent républicain, il avait défendu, les armes à la main, la liberté contre le coup d'État ; il craignait avec raison d'être inquiété , et il partit pour TAmérique. Ici commence la longue période anglo-américaine de sa vie, au cours de laquelle il déploya tant de patiente énergie et montra tant de ressources d'esprit. Tout d'abord il s'embarque, pour avoir le temps d'apprendre à parler l'anglais, sur un voilier qui devait faire une longue traversée. Arrivé à New^-York, il donne des leçons de français, mais est à même bientôt de faire des cours de physiologie. En 1853, il se trouve, à Richmond (Virginie), professeur de physiologie. L'année suivante, uneépidémiede choléra sévissant à l'île Maurice, il n'hésite pas à aller au secours de ses compatriotes ; un hôpital de cholériques fut confié à ses soins. A la fin de l'année 1854, il retournait aux États-Unis. En 1855, il est professeur libre de physiologie à New- York et exerce en même temps la médecine.
Cette année même, il revhit à Paris, où il passa près de deux ans, travaillant dans un petit laboratoire, dans une maison de la rue Saint-Jacques, qu'il avait installé, à frais communs, avec Charles Robin ; c'est là qu'il eut quelques élèves avec lesquels il resta, depuis, toujours lié : Rosenthal, plus tard professeur de neuro-pathologie à l'Université de Vienne; Westphal (de Berlin); Czermak; le professeur Laboulbène. Mais^ en 1857, il part pour l'Angleterre
OÙ, dans plusieurs Universités, celle d'Édimbourgr, celle de Glascow, au Collège des médecins de Dublin, il est appelé à donner des cours.
En 1858, il fonde, à ses frais, à Paris, le Journal de physiologie que ses travaux remplissent; grâce à sa prodigieuse activité, ilputlefaire vivre jusqu'en 1864. C'est, encore aujourd'hui, un recueil des plus précieux. Cette période de sa vie se partage entre Londres et Paris. C'est en 1858 qu'il professa, au Collège des chirurgiens, à Londres, ses fameuses leçons sur la physiologie et la pathologie du système nerveux central (Philadelphie, 1860). De ce cours date sa grande réputation comme médecin, comme neuro-pathologis te. A la fin de l'année 1859, il fut nommé médecin de l'hôpital des paralytiques et des épileptiques de Londres; il resta à la tête de cet important service jusqu'en 1863.
On le retrouve, en 1863, professeur de physiologie et de pathologie du système nerveux à l'Université d'Harvard, aux États-Unis.
En 1867, il rentre en France. En 1868, il fonda avec ses amis Vulpian et Charcot les Archives de jjhysiologie normale et pathologique^ dont il devait rester seul directeur en 1889. La même année, il fut chargé du cours de pathologie comparée et expérimentale à la Faculté de médecine de Paris, qu'il professa avec un grand succès, de 1869 à 1872. Au moment de la guerre de 1870, il se trouvait en voyage aux États-Unis; il y fit des conférences
dont il envoya le produit en France, pour les blessés.
En 1872, ayant abandonné son cours à la Faculté de médecine, afin que Vulpian pût prendre cette chaire et laisser à Gharcot celle d'anatomie pathologique qu'il occupait, il revint encore en Amérique et s'établit à New- York comme médecin. Il y fonda les Archives of scientific and practical Medicine. C'est dans ce journal que parut son premier mémoire sur l'inhibition. Trois ans après, il abandonne définitivement les États-Unis et va habiter Londres.
Il rentrait à Paris en 1875. En 1877, il acceptait la chaire de physiologie de l'Université de Genève. Mais, au commencement de l'année suivante, on lui offrit la chaire de médecine expérimentale au GoUègede France; Glaude Bernard, qui l'occupait, venait de mourir: il méritait de s'v asseoir. « On peut vraiment dire qu'il a. dignement soutenu le renom de la chaire », écrivait le journal TheLancet^ au lendemain même de sa mort.
Gette dernière partie de sa vie est naturellement mieux connue. Jamais son activité scientifique ne fut plus grande ; il faisait presque autant d'expériences et découvrait autant de faits nouveaux qu'à aucune autre époque de son existence. Les honneurs vinrent alors le trouver; l'Académie des sciences lui décerna le prix Lacaze, en 1881 , et le grand prix biennal, en 1885; et, l'année suivante, l'élut dans
3i8 LA VIE ET L^ŒUVRE DE BROWN-SÉQUARD
la section de médecine en remplacement de Vulpian, nommé secrétaire perpétuel. Il était depuis longtemps membre de la Société royale de Londres, où il avait faitla. Leçon Croonienne, en 1861, et membre d'une foule d'académies et de sociétés scientifiques ou médicales. Mais le titre auquel il tenait le plus fut certainement celui de président de la Société de biologie. Il avait remplacé Paul Bert dans ces fonctions quinquennales. Comme il aimait passionnément l'activité, il avait pour cette Société très vivante une réelle tendresse, quasi paternelle, pourrait-on dire, puisqu'il restait un de ses rares membres fondateurs, s'intéressant vivement à ses destinées, s'occupant ardemment de ses affaires, accueillant avec une bienveillance pleine de cordialité les nouveaux-venus, écoutant et lisant avec soin tout ce que l'on y faisait.
L'œuvre scientiflque de Brown-Séquard est des plus considérables ; non seulement il a étudié avec prédilection un grand nombre de questions importantes, mais il n'est guère de parties de la physiologie qu'il n'ait plus ou moins explorées; indépendamment de ses découvertes maîtresses, il a trouvé une foule de faits de détail.
Il y a deux formes principales de l'esprit scienli-
LA VIE ET l'œuvre DE BROWN-SÉQUARD 319
fîque ; parmi les savants, les uns, doués d'une intelligence critique et qui possèdent à un haut degré la faculté d'analyse minutieuse, ont accoutumé de poursuivre avec une patiente ténacité Fétude complète d'un phénomène, s'attachant étroitement à la détermination précise de toutes ses conditions, satisfaits seulement quand leur travail se présente achevé, pour autant que la connaissance exacte d'un phénomène naturel peut être achevée; et les autres, livrés par une imagination dominatrice à plusieurs idées à la fois, veulent se hâter de les soumettre toutes à la vérification expérimentale, entraînés qu'ils sont déjà vers de nouvelles recherches; le temps leur manque alors pour une analyse étendue et rigoureuse des faits; c'est assez qu'ils en aient constaté l'existence; et ils poursuivent leur marche rapide vers les réalités inconnues dont ils ont l'intuition. Ces esprits divinateurs ne rendent sans doute pas moins de services à la science que les premiers. Ne convient-il pas de penser ici comme Gœthe, demandant, choqué de se voir comparé sans cesse à Schiller, pourquoi l'on tenait tant à savoir lequel des deux était supérieur à l'autre ; ne fallait-il pas se réjouir plutôt de ce qu'ils étaient différents l'un de l'autre ? A la vérité, il vaudrait mieux pour le progrès régulier de la science que ces deux grandes tendances d'esprit fussent également fortes chez le même homme.
Mais une si heureuse disposition mentale n'est
donnée qu'à de très rares génies. Elle s'est trouvée éminente chez Claude Bernard. Très souvent, d'ailleurs, dans la société contemporaine, de vulgaires questions matérielles s'opposent au développement harmonieux des esprits les mieux doués. L'antique aphorisme n'est pas moins vrai de la physiologie que de la médecine : ars longa, vita brevis.., La vie est courte; et encore faut-il souvent chercher des moyens de vivre ; et les expériences sont difficiles et longues. Gomme les esprits riches ont une notion plus vive du temps qui presse, ils se laissent pousser en avant par leurs idées incessamment renouvelées ; les heures qu'ils prennent aux occupations nécessaires, ils les consacrent d'instinct à des recherches nouvelles, plutôt qu'au définitif établissement, si laborieux, de vérités qujls jugent acquises. Brow^n-Séquard fut un des plus grands decoiivreuf^s de faits que l'on ait jamais vus.
Il serait impossible d'exposer en un petit nombre de pages les résultats de ses innombrables recherches. On peut néanmoins donner une idée, sans doute incomplète, mais assez juste encore de son œuvre, en rappelant seulement ses principaux travaux.
1. — C'est assurément la physiologie du système nerveux que Brovs^n-Séquard a le plus étudiée. Dès sa thèse de doctorat en médecine {Recherches et
expériences sur la physiologie de la moelle ëpinière^ Paris, 8 janvier 1846), il avait trouvé deux faits importants : le premier, que le pouvoir réflexe de la moelle épinière, presque nul après que la moelle a été séparée de Tencéphale, augmente ensuite graduellement ; et le second, que la transmission des impressions sensitives dans la moelle ne se fait pas tant par les cordons postérieurs que par la substance grise. Dans des recherches ultérieures, il est revenu sur cette question du rôle de la substance grise comme conducteur et en a bien montré toute la réalité ; il en a fait une donnée classique. Toutes ses idées à ce sujet recevaient encore, il y a peu d'années, de la découverte de la syringomyélie, comme entité morbide, une éclatante confirmation, La question générale de la transmission des impressions sensitives ou des incitations motrices dans la moelle Ta d ailleurs et souvent occupé ; ce fut une de ses études préférées. Nous pouvons difficilement aujourd'hui nous faire une idée des discussions passionnées que soulevèrent, de 1850 à 1860, sinon même plus tardivement encore, les idées de Brown- Séquard sur Tentre-croisement dans la moelle des éléments conducteurs de la sensibilité, chez les animaux et chez l'homme. Il fallut le fameux rapport de Broca à la Société de biologie, lu le 21 juillet 1855, au nom d'une commission composée de CI. Bernard, Bouley, Broca, Giraldès, Goubaux, Vulpian, pour imposer à l'attention les expériences dont
on refusait d'admettre les résultats. C'est que, aussi bien, ces résultats venaient troubler profondément la quiétude scientifique des contemporains. La doctrine de Gh. Bell sur la fonction des cordons postérieurs delà moelle et celle des cordons antéro-latéraux, les uns seuls conducteurs de la sensibilité, et les autres exclusivement moteurs, cette doctrine si simple et si claire, complétée par Long-et, en ce qui concerne le pouvoir excito-réflexe, propriété de la substance grise, avait séduit tous les esprits. Or, comme le disait excellemment Broca, « les belles expériences de M. Brown-Séquard viennent de renverser pour toujours cet édifice si bien cimenté... Les esprits étaient si prévenus en faveur de la doctrine de Gh. Bell que les premiers travaux de M. Brown-Séquard furent accueillis avec une certaine méfiance, et n'obtinrent qu'une attention passag-ère. Notre infatigable collègue ne se laissa pas décourager. Il continua ses recherches avec persévérance, il varia ses expériences à l'infini, il sut leur donner une forme saisissante qui ne laissa prise à aucune objection, et lorsque tout récemment, au retour de son dernier voyage d'Amérique, il vint reprendre sa place au milieu de nous, il jugea qu'il était temps de mettre la Société de biologie en demeure de se prononcer sur la question la plus fondamentale delà physiologie du système nerveux » . Et Broca, se rendant un compte exact de la portée des faits découverts par son collègue de la Société,
Ik VIE ET l'œuvre de BROWN-SÉQUARD 323
terminail ainsi son rapport : « A aucune époque peut-être la physiologie du système nerveux n'a été bouleversée par une révolution plus radicale et plus rapide... » Ces belles expériences dont parle Broca, c'était la démonstration du trajet complexe des impressions sensitives dans la moelle, de l'importance du rôle conducteur de la substance grise, du fait de l'hyperesthésie à la suite de la section des cordons postérieurs, etc.*. De l'ensemble de ces recherches et d'autres encore il résulta, entre autres conséquences, qu'une section transversale d'une moitié de la moelle détermine une paralysie du mouvement du même côté et une paralysie de la sensibilité du côté opposé, dans les régions qui reçoivent leurs nerfs de la partie de la moelle située au-dessous de la section. C'est là ce qu'on a appelé la paralysie unilatérale de Brown-Séquard, Celui-ci en effet montra que le même syndrome peut se présenter chez l'homme ; à la suite de ses expériences, les médecins et les chirurgiens avaient donc le moyen de diagnostiquer Texistence de certaines lésions unilatérales de la moelle.
1. Le phénomène général de la persistance de la sensibilité dans le segment inférieur des cordons postérieurs coupés, qui parut si étrange à Tépoque où Brown-Séquard l'an* nouça et qui devait étonner pendant si longtemps^ n*a-t-il pas reçu tout récemment sa profonde explication anatomique, depuis que Ramon y Cajal a montré que les fibres des racines postérieures se divisent dans la substance blanche de la moelle en une branche ascendante el une branche descendanie?
Quant au premier fait indiqué par Brown-Séqu€U'd dans sa thèse, il fut aussi le point de départ de beaucoup d'autres recherches qu'il poursuivit à diverses reprises; elles le conduisirent toutes à admettre qu'il suffit d'une très petite portion de substance grise pour que les réflexes soient conservés.
Cette partie de ses travaux concerne autant la physiologie générale du système nerveux que Ja physiologie spéciale de la moelle. Ici les faits nouveaux découverts par Brown-Séquard se présentent en foule : c'est d'abord une étude approfondie de l'énergie aveclaquelle se manifeste la faculté réflexe dans les diverses classes d'animaux et suivant l'âge et suivant la taille (1849) ; ce sont des recherches sur les caractères des mouvements réflexes en rapport avec les excitations (1857), d'où sont sorties des données tellement répandues aujourd'hui qu'elles nous paraissent avoir été connues de tout temps ; et c'est aussi une belle étude de l'influence du sangoxygéné sur la sensibilité et sur les réflexes (1858, 1860). Ne convient-il pas de rappeler ici cette expérience saisissante qui consiste, après la décapitation , à faire reparaître, sous l'influence d'une injection de sang défibriné saturé d'oxygène, la sensibilité et l'excito-motricité dans la tête du chien opéré? Puis ce sont les expériences qui ont montré pour là première fois que des lésions de la moelle, de lamoelle allongée ou du cerveau peuvent déterminer
dans différents organes des cong-estions, des hémorragies ou des œdèmes ou de l'anémie (1851, 1852, 1870, 1871), et que des irritations du système nerveux peuvent donner lieu à des altérations des sécrétions ou de la nutrition (1860) ; celles qui ont montré que l'irritation ou lalésion d'un nerf chez l'homme peut produire les effets les plus variés, paralysies, anesthésies, sécrétions, altérations de nutrition, etc., du côté opposé à celui où se trouve la lésion aussi bien que du même côté (18.59, 1869, 1870, 1871); celles qui ont prouvé la réalité de la douleur dépendant de l'irritation des fibres sensitives des muscles (1850, 1860); celles dans lesquelles il s'est efforcé d'établir le mécanisme de l'arrêt des mouvements respiratoires sous des influences nerveuses (1871- 72-73), etc.
D'un grand nombre de ces faits s'est peu à peu dégagée une loi générale qui constitue certainement un des plus importants résultats auxquels soit arrivé Brown-Séquard dans cette partie de son œuvre; c'est ce que l'on pourrait appeler la loi du rapport réciproque entre les irritations cérébro-bulbaires et les irritations nerveuses périphériques ; s'il est vrai que certaines irritations du système nerveux central peuventdéterminer dans des points éloignés de l'organisme des troubles divers, il n'est pas moins vrai que l'irritation d'un nerf périphérique peut amener des désordres variés dans l'encéphale.
Quand on voit quelle masse de faits Brown-Séquard Gley. 19
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avait rassemblés dans cet ordre d'idées, on comprend qu'il soit de bonne heure arrivé à cette conception, qui lui était si chère, de la puissance que possède lesystèmenerveuxd'agir àdistance, suivant son expression; en d'autres termes, une lésion d'un point limité des centres encéphalo-méduUaires est susceptible d'occasionner dans des organes éloignés des altérations diverses. C'est que tout un jeu de phénomènes intercentraux peut se produire qui amène ces effets lointains; une irritation d'une partie du système nerveux, se propageant à une autre partie de ce système plus ou moins éloignée, modifie dynamiquement^ disait Brown-Séquard, les propriétés et le fonctionnement de cette dernière ; bien plus, elle peut modifier, en se propageant de cette mêmefaçon, les propriétés etlefonctionnement des organes périphériques. Et, suivant l'état des régions centrales ainsi ébranlées, l'intensité de ces effets est souvent disproportionnée à l'intensité de la cause excitatrice. Quant à la nature même des effets, elle est double : c'est tantôt une augmen tation, tantôt une diminution des propriétés et de l'activité de la partie sur laquelle a retenti l'excitation; la section transversale du bulbe, par exemple, diminue l'excitabilité d'une grande pai'tie de la moelle cervicale ; la section du nerf sciatique augmente l'excitabilité de tout un côté du système nerveux central et diminue celle de l'autre côté. Que d'expériences de ce genre a faites Brown-
Séquard! Il ne se lassait pas d'accumuler les phénomènes de dynamogénie et dHn?iibition\ ces termes sont aujourd'hui compris de tous les physiologistes et de tous les médecins. Avant lui sans doute on connaissait quelques phénomènes d'arrêt ; mais on ne pouvait voir là qu'un mode de fonctionnement spécial, propre à certains nerfs centrifuges; avec une grande hardiesse et une admirable persévérance, il a généralisé cette notion, montrant dans l'action d'arrêt une forme essentielle de l'activité de toutes les parties du système nerveux, un élément nerveux quelconque pouvant être inhibé par l'activité d'un autre. Il serait superflu, à l'heure présente, d'indiquer les conséquences de cette doctrine de l'inhibition, en physiologie, en pathologie, en médecine légale (explication d'un grand nombre de cas de mort subite), et jusqu'en psychologie; les applications en sont aussi nombreuses qu'importantes. La conception corrélative des actions dynamogéniques ne s'est pas encore aussi fortement imposée à tous les esprits; cette notion cependant, à savoir que des irritations centrales ou périphériques peuvent augmenter rapidement la puissance d'action ou les propriétés de parties diverses des «entres nerveux, n'est peutêire pas moins grosse de conséquences ; et il faut bien reconnaître que, jusque dans ces dernières années, Brown-Séquard avait apporté à l'appui de cette idée, tout de même qu'à l'appui de la
théorie des actions inhibitoires, un nombre impo sant de faits.
La conception générale des actions dynamogéniques et inhibitoires n'est pas la seule idée doctrinale à laquelle Brown-Séquard ait été amené par* Tétude des nombreux faits, qu'il avait observés, d'irritations nerveuses agissant à distance du point lésé, pour produire ces actions; la considération de ces mêmes faits l'a certainementconduit àsa théorie, si discutée, des fonctions cérébrales. Il avait vu si souvent des phénomènes de paralysie ou d'ânesthésie survenir à la suite de lésions des parties les plus diverses de l'encéphale, et de quelque côté que siégeât la lésion, qu'il ne pouvait admettre les délimitations rigoureuses des centres cérébraux moteurs ou sensoriels, dont les physiologistes et les cUniciens surtout, à partir de 1870, se sont appliqués à prouver l'existence* Mais, montrant d'abord* par des faits, et cela dès 1861-1862, c'est-à-dire bien avant Goltz, qu'il est nécessaire de distinguer les phénomènes résultant d'une irritation, de ceux qui dépendent directement de la perte de fonction de la partie lésée, puis s'efforçant d'établir que les effets à distance, si variés, des lésions du cerveau s'expliquent par des actions inhibitoires, il repoussa avec la plus grande décision la doctrine des localisations cérébrales. Dans cette lutte ardente contre l'école anatomo-pathologique, il a été moins heu-
reux que dans celle qu'il avait autrefois soutenue pour faire accepter ses idées sur la physiologie de la moelle. Ce n'est pas qu'il ait apporté moins d'expériences et moins d'observations à l'appui de sa théorie et contre la doctrine adverse. Mais, outre que celle-ci a pu invoquer aussi en sa faveur bien des observations probantes, il semble que l'on ait quelquefois fermé les yeux, comme systématiquement, sur la valeur des arguments de Brown- Séquard. Il était si simple de conclure toujours du symptôme observé au rôle de la partie cérébrale détruite. Les choses, cependant, sont peut-être plus complexes en réalité. Voilà qu'aujourd'hui l'on est obligé d'admettre déjà que les régions, primitivement considérées comme motrices, sont aussi sensitives.
A approfondir la question, on peut d'ailleurs se demander s'il n'y a pas, dans le débat qui s'était élevé entre les localisateurs ei Brown-Séquard, un malentendu réciproque, de nature doctrinale. Au fond des idées de Brown-Séquard sur les fonctions du cerveau apparaît, en effet, une pensée directrice, principe purement théorique, qu'il n'a, du reste, je crois, jamais émis. Des considérations de toute sorte nous engagent à nous représenter les éléments anatomiques de même origine comme essentiellement doués des mêmes capacités; ils doivent donc êtres aptes à remplir les mêmes fonctions. N'est-ce pas pour cela qu'il nous semble rationnel de recon-
naître aux g*ang*lions sympathiques le pouvoir réflexe, attribut caractéristique des centres nerveux? De même, dans un autre ordre d'idées, s'étonnet-on beaucoup de voir les glandes de la muqueuse intestinale sécréter dans certaines conditions un ferment saccharifiant et un ferment peptonisant, comme les cellules du pancréas? Tous les épithéliums de même provenance ont virtuellement et à l'origine les mêmes propriétés. Aussi est-il permis de croire que la conception des centres corti eaux parfaitement distincts, à laquelle on arriva vers 1875-1880, est un peu étroite. Il en sera peulf'tre du cerveau comme de la moelle. Peu h peu on a reconnu que les centres vaso-moteurs, les centres sudoripares n'occupent pas des régions exactement circonscrites, mais qu'ils s'échelonnent en quelque sorte tout le long de l'axe médullaire, sans limites rigoureuses. Cependant il faut bien admettre — et c'est l'autre face de la question — qu'il s'est produit, au cours de révolution des organismes, des différenciations fonctionnelles; pour cette raison, les fonctions cellulaires sont à la fois variées et localisées. Ici apparaît dans toute sa valeur le principe de la division du travail. Cette division du travail est la cause des différences physiologiques dans des tissus de même origine, c'est-à-dire primitivement doués en puissance des mêmes propriétés. En somme, l'identité radicale des propriétés cellulaires, dans des éléments d'origine commune,
Là vie et L'ŒUVRE DE BROWN-SÉQUARD 331
apparaît comme limitée par les différenciations fonctionnelles et par la subordination de fonctions qui en résulte. Et c'est alors une question de fait qui se pose, de savoir si dans un tissu donné tous lès éléments ont conservé les mêmes propriétés et une activité identique, ou bien dans quelle mesure ils se sont physiologiquement différenciés. Cette question de fait est-elle complètement et définitivement résolue pour Tencéphale? Si même on la tenait pour résolue, et dans le sens conforme à la doctrine des localisations, il resterait encore h voir si dans des celluUes différenciées la restitution de propriétés primitives ne peut jamais se produire. Schiff a vu les cellules glandulaires de la muqueuse intestinale suppléer celles du pancréas détruit, dans leurs pouvoirs saccharifiant et peptonisanf. A la vérité, cette suppléance peut-elle être parfaite? Le retour physiologique des éléments cellulaires vers la commune origine peut-il être intégral ? Pour reprendre Texemple cité plus haut, les cellules des glandes mtestinales ne parviennent pas à suppléer celles du pancréas dans la fonction, éminemment différenciée, que possède cet organe de transformation des matériaux sucrés. En ce qui concerne le cerveau, on sait que tout de suite, dès les premières recherches sur les localisations, la question des suppléances des centres les uns par les autres s'est fortement posée.
Quoi qu'il doive maintenant advenir de la doctrine
de Brown-Séquard, il est au moins curieux de remarquer que les deux parties, les plus considérables à coup sûr*, de son œuvre relative au svstème nerveux, Tensemble de ses recherches sur les actions dynamogéniques et inhibitoires, et l'ensemble de ses recherches sur les fonctions de Tencéphale, sont nées des mêmes expériences, se sont développées par l'étude des mêmes faits et se rattachent aux mêmes idées théoriques. Ainsi apparaît dans cette œuvre une unité profonde ; elle n'est nullement confuse ; seule, une vue superficielle, sous la masse véritablement énorme d'expériences accumulées par Brown-Séqu6u*d durant tant d'années et dispersées dans vingt recueils, ne pourrait distinguer la pensée une et forte. Celle-ci, assurément, se serait cependant mieux dégagée si l'illustre physiologiste avait trouvé le temps de réunir tous ces faits, de les classer, de les coordonner et, les expliquant dans leur ensemble, d'en présenter une critique systématique et la théorie générale. Bien des fois, et l'année dernière encore, il a voulu entreprendre ce travail ; les loisirs nécessaires lui ont toujours manqué.
Parmi toutes ces recherches sur la physiologie du système nerveux, on en peut distinguer qui concernent spécialement les propriétés et les fonctions des nerfs. Les plus importantes sans con-