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VIII INTRODUCTION

tifique. Pour établir cette liaison entre les faits et pour réaliser la synthèse des idées que Ton peut découvrir sous les faits, on s'est particulièrement efforcé de suivre l'évolution de celles-là et de ceux-ci. Dans la philosophie biologique, comme dans la science elle-même, la notion de formation et de développement doit être prééminente. Parmi les savants, les biologistes plus particulièrement ont compris que les idées qu'ils ont à se faire des êtres et des phénomènes seraient d'autant plus adéquates à la réalité que deviendraient plus complètes leurs connaissances sur la manière dont se produisent les phénomènes et sur la genèse des êtres. De même, il faut dans la philosophie d'une science s'attacher à distinguer les conceptions relatives à la formation et à l'évolution des idées générales et des doctrines.

Il n'a rien été changé ni ajouté aux divers essais dont la réunion constitue ce livre. On a seulement légèrement modifié la forme de deux ou trois passages et, pour la commodité de la lecture, on a divisé le texte, partout oii ces divisions n'existaient pas primitivement, en chapitres et sous-chapitres.

Paris, août- 1900.

ESSAIS

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A partir du dix-septième siècle, il n'est peut-être pas un seul essai d'explication générale des phénomènes vitaux qui ne présente une théorie, ou tout au moins quelque notion de l'irritabilité. Dès que Glisson eut écrit le mot, tous virent la chose. C'est qu'en effet cette question est très étroitement liée au problème même de le^ vie qui domine toute la physiologie générale.

Les progrès de la biologie ont réduit successivement toutes les propriétés de tissus à l'irritabilité, j)ropriété fondamentale de la matière organisée et vivante, mais on est entraîné plus loin : on veut déterminer les conditions et la nature de l'irritabilité. On rencontre alors la question de savoir si c'est

1. Dictionnaire encyclopédique des sciences me'dicaleSi 4« série, t. XVI, 1889.

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seulement Glisson dénomme le premier Firritabilité, mais aussi qu'il Tattribue aux tissus, par exemple aux fibres du cœur, et qu'il la reconnaît jusque dans les os et dans les liquides du corps. La tendance à expliquer les actes de toutes les parties de l'organisme par une propriété générale, commune à toutes ces parties, est ici bien manifeste.

Mais il ne convient pas moins de remarquer que cette théorie rudimen taire de l'irritabilité est rattachée par son auteur à une théorie de la matière ; Glisson explique en effet l'irritabilité par les trois facultés, perceptive, appétitive et motrice, qu'il admet dans toute la matière, comme dans toutes les parties des animaux. Les parties vivantes, sous l'influence des impressions, se contractent et se dilatent successivement; l'aptitude à ces mouvements, c'est ce qui constitue l'irritabilité. Mais le mouvement ne se comprend pas sans tendance vers une fin, c'est-à-dire sans appétition, et la tendance ne serait pas possible, si la fm n'était à quelque degré perçue. Qu'on note ces mots : à quelque degré^ car Glisson admet des degrés dans ces facultés et dans leur exercice. Partout il retrouve les trois facultés de perception, appétition et mouvement. Ces facultés ne dépendent pas d'une âme de la nature, mais de propriétés vitales qui appartiennent à la matière. Car c'est un préjugé que de « regarder la matière comme une chose stupide et

inerte, un je ne sais quoi tout passif, dont toute la raison d'être est de remplir l'espace » [Traité de la nature énergétique de la substance). Au contraire, « la matière a la vie pour intime et inséparable essence, contient en elle la racine de la vie » {Ibid,).

Ces idées paraissent être si précises dans l'esprit de celui qui les émet qu'il en voit nettement une conséquence très importante au point de vue physiologique, à savoir que la vie, loin de résulter de l'organisation, en rend compte et la produit. « Les organes ne sont que les instruments de la nature : c'est la nature qui les forme, divers dans les divers cas. La nature est donc toute autre chose que l'arrangement des parties intégrantes » {Ibid.),

La doctrine physiologique de Glisson peut donc se ramener à quelques points : la matière, non pas douée de vie, mais qui a la vie pour essence ; la vie indépendante de l'organisation et consistant en définitive dans l'irritabilité; l'irritabilité impliquant la perception et l'appétition. On voit que, dès la première théorie de l'irritabilité, cette propriété se présente déjà comme susceptible d'expliquer la vie, mais aussi parait demander à son tour une explication. Glisson comprend à merveille que, comme l'irritabilité est une cause très générale, il ne peut chercher à en rendre compte que par des raisons plus générales encore : alors il donne à la matière toutes les pi^opriétés des êtres

vivants, et de ceux même chez lesquels la vie trouve sa manifestation la plus parfaite dans les phénomènes dits psychiques. La doctrine physiologique de Glisson est ainsi une doctrine hylozoïste, l'auteur ayant doué la matière de tous les attributs de la vie, y compris les plus élevés, ceux que Ton désigne sous le nom d'attributs de l'esprit. Aussi bien cet hylozoïsme radical était contenu d'avance tout entier dans cette simple proposition que le mouvement implique la tendance vers une fin et qu'il n'y a pas de tendance, c'est~à dire d'appétition, vers ce qui ne serait à aucun degré perçu.

Inversement, on peut se demander si le mouvement ne dépend pas de causes purement extérieures et mécaniques et si les mouvements, en apparence spontanés et appropriés à un but, des êtres vivants, ne résultent pas de leurs rapports nécessaires avec le milieu environnant et de l'adaptation machinale à leurs conditions d'existence. En même temps, parune analyse poussée jusqu'à ses extrêmes limites, on réduit toutes choses à quelques éléments très simples et on croit possible de rendre compte des formes les plus compliquées de l'être par les arrangements variés et les combinaisons différentes de la même matière, sans intervention d'une cause finale. Bref, on explique le composé par le simple, et ainsi on fait rentrer les propriétés dites vitales dans les propriétés physico-chimiques, et, loin de douer la matière des propriétés de l'esprit, on ra-

mène celles-ci à des mouvements de la substance nerveuse. Tel est le matérialisme absolu. Qu'on observe cependant que la question se pose encore de savoir si ce matérialisme se suffit à lui-même. Ainsi les problèmes que soulève la théorie de Tirritabilité, indiqués déjà par Glisson, ont gardé tout leur intérêt; il s'y est seulement ajouté d'autres éléments de discussion.

C'est ce que la suite de cet historique montrera. Je laisse ici de côté les intermédiaires, rares d'ailleurs et peu intéressants, qui existent entre Glisson et Haller, pour arriver tout de suite avec Haller à une nouvelle phase de la question.

2. Haller. — Haller réalise véritablement un progrès dans cette étude. C'est qu'en effet il commence de déterminer le siège de cette irritabilité que jusqu'alors on attribuait vaguement à toutes les parties des corps vivants. Les expériences par lesquelles il en prouve l'existence dans le tissu musculaire manquent sans doute encore de force et de précision, mais ce sont des expériences, et la voie est ouverte où la biologie rencontrera la démonstration de l'un de ses principes essentiels. Comme le muscle ne paraît se contracter que sous l'influence du nerf, Haller comprend d'abord qu'il faut établir l'indépendance des deux éléments*.

J. Voy. Elementa physioiogiœ^ surtout le tome IV, et Mé^ moires sur la nature sensible et irritable des parties du corps humain^ Lausanne, 1756, trad. fr.

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Aussi s'attache-t-il à montrer par des expériences diverses que le nerf n'intervient dans le mouvement musculaire qu'à titre d'excitant et que le muscle possède une puissance motrice propre. Généralisant ses recherches, Haller disting-ue l'irritabilité que nous appelons contractilité musculaire, de la contractilité, qui est notre élasticité, et de la sensibilité, qui est pour lui la manière de se comporter des nerfs, c'est-à-dire probablement leur pouvoir conducteur. En effet, s'il a vu l'indépendance réciproque du tissu nerveux et du tissu musculaire, il n'a pas signalé la moindre analogie entre la sensibilité et l'irritabilité. Cela tient à ce qu'il a confondu dans le niuscle l'irritabilité et la contractilité. Donnant à celle-là le nom de celle-ci [Hœc vis contractilis irritabilitas dicta est, écrit Haller), il se mit dans l'impossibilité d'étendre à tous les tissus cette propriété fondamentale de réaction qu'il avait recherchée et constatée dans le muscle comme un pouvoir propre, alors qu'il aurait dû faire de la contractilité simplemement une manifestation spéciale de l'irritabilité.

Aussi la question ne garde-t-elie guère chez lui de la portéephilosophique qu'elle avait chez Glisson, et ce qu'elle gagne en précision, elle le perd en étendue. Mais l'analyse à laquelle Haller avait soumis le tissu musculaire resta néanmoins comme une sorte de démonstration générale. La preuve en est qu'à la suite de ses expériences sur l'action des

divers excitants dans leurs rapports avec les organes, peuàpeu le sens du mot s'agrandit et vint à désigner la faculté primordiale, en vertu de laquelle toutes les propriétés vitales peuvent être mises en jeu par un stimulant.

C'est cette opinion que la doctrine de Broussais sur l'irritabilité exprimera fortement. Cependant, avant que Broussais fit de l'irritabilité la faculté essentielle de la substance organisée, revenant ainsi à la théorie de Glisson, que celui-ci d'ailleurs avait établie seulement, comme on l'a vu, sur des considérations a priori^ Bichat avait repris l'œuvre analytique de Haller, la réduction des phénomènes vitaux à des propriétés spéciales.

3. Bichat. — La doctrine de Bichat repose sur un principe fondamental, l'opposition complète qu'il admettait entre les êtres organisés et les êtres inorganiques ; c'est là sans contredit le sens du début si souvent cité de VAnatomie générale^ (t. I, p. 1). Mais ce n'est pas dans cette idée qu'il convient de voir Toriginalité de Bichat. De tout temps on avait cru généralement à l'antagonisme de la matière vivante et de la matière brute. Qu'on place, en effet, vis-à-vis de l'antique atomisme d'Épicure et des doctrines hylozoïstes, c'est-à-dire vis-à-visdes systèmes qui cherchent à établir l'unité radicale de la matière et de ses propriétés essentielles, toutes les théories

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