‹ Essais de philosophie et d'histoire de la biologieChapitre 6 sur 32 · Paris · texte numérisé non relu

Paris

tact... La sensibilité est la conséquence de l'irritabilité, tandis que Tirritabilité n'est pas la conséquence de la sensibilité ; en d'autres termes, il faut être irritable pour être sensible... On voit que l'irritabilité est commune à tous les êtres vivants, depuis le végétal jusqu'à l'homme, et qu'elle est continue, tandis que la sensibilité est une faculté propre à certains animaux, qu'elle n'est pas continue, et qu'elle ne se manifeste que sous des conditions déterminées. Ces conditions sont l'existence d'un appareil nerveux, muni d'un centre, c'est-àdire d'un cerveau, et un état particulier de cet appareil » [De Virritation et de la folie^ t. I, p. 3, 4). Qu'on lise encore l'excellente critique d'une des principales propriétés admises par Bichat, la sensibilité organique^ et on verra comment, sous une analyse plus approfondie^ s'est réduit le nombre des propriétés vitales [Ibid.^ p. 5). Si Tirritabilité est la seule propriété de tous les tissus, c'est que ceux-ci, tant qu'ils vivent, sont continuellement excités. Broussais, à la vérité, attribue à tous les corps une activité primitive, mais sur la nature et la cause de laquelle il ne s'explique pour ainsi dire pas [Ibid, ; voy. surtout p. 242 et 243). Abstraction faite de cette activité première qui existe dans les corps vivants comme dans le reste des êtres, la vie paraît résulter pour Broussais de l'irritation qu'il entend d'une façon très simple et point du tout métaphysique : « L'irritation, dit-il, suppose : l°des corps

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vivants qui peuvent agir plus qu'à l'ordinaire dans un temps donné; 2° des corps ou des objets vivants ou non vivants qui leur font éprouver ce surcroît d'action » [Ibid.^ p. 2, en note). Aussi admet-il le principe de la doctrine de Brow^n, à savoir que la vie ne s'entretient que par l'excitation et que vivre n'est autre chose qu'être excité {Ibid., p. 45). Et l'idée qu'il se fait des excitants et de leur rôle est très précise : il y a, dit-il, trois ordres de puissances stimulantes ou excitantes : les corps extérieurs, excitation convergente ; l'influence du cerveau sur les tissus, excitation divergente, et les influences des organes les uns sur les autres [Ibid,, p. 59). L'action de tous ces excitants est identique sur toutes les parties de l'organisme et éveille dans tous les tissus une même propriété de réponse, l'irritabilité, dont les deux principales formes sont la contractilité et la sensibilité. Mais Broussais n'a pas poussé plus loin l'analyse.

5. ViRCHOw. — C'était l'œuvre réservée à Cl. Bernard. Dans l'intervalle de temps qui sépare ces deux grands hommes, les sciences biologiques, se développant extraordinairement, s'étaient enrichies des descriptions exactes d'un grand nombre de phénomènes. Le travail de généralisation de Bernard fut particulièrement facilité par les recherches sagaces et minutieuses des histologistes allemands. L'un d'eux, R. Virchow, ouvrit

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d'ailleurs la voie à ces généralisations mêmes. Pour Virchow, comme pour Broussais, l'activité vitale ne tient pas h une cause innée, immanente et entièrementcontenuedansl'élément vivant, mais elle dépend d'une excitation, qu'il appelle, lui aussi, ii'ritation. Celle-ci consiste en une altération passive àQ l'élément vivant, produite par une influence étrangère susceptible de troubler son arrangement interne; à la suite de cette modification passive se développe un processus actifs. De là la définition que donne Virchow de l'irritabilité : c'est « la propriété des corps vivants qui les rend susceptibles de passer à l'état d'activité sous l'influence des irritants, c'est-à-dire des agents extérieurs ». Cette activité prend trois formes diff'érentes, fonctionnelle^ nutritive ou formatrice. Mais cette propriété est-elle expliquée dans son essence même par le savant allemand? Ou bien la considèret-il comme caractérisée suffisamment par l'épithète vitale ? Il y a assurément une idée féconde dans cette opinion, que l'irritant détermine d'abord un trouble dans V arrangement interne du corps vivant. Mais l'irritabilité provient-elle de cette altération, sans doute physico-chimique ? C'est ce que Virchow ne dit pas. On trouve encore à la vérité, au chapitre xv de la Pathologie cellulaire^ une assertion qui, si l'auteur avait suivi

1. R. Virchow, Pathologie cellulaire^ trad. franc, Paris, 1861, p. 326.

le sens de l'idée qu'elle contient, le conduisait à une explication chimique de l'irritabilité. « La plus petite excitation périphérique ou centrale, écrit Virchow, apporte une certaine modification dans la composition intime d'une cellule nerveuse » (p. 341). Ne peut-on légitimement ajouter: de toute cellule, et croire que cette modification consiste en un phénomène chimique? Mais ce n'est là, dans la Pathologie cellulaire^ qu'une vue fugitive.

G. Claude Bernard. — Enfin Cl. Bernard donne à la théorie de l'irritabilité sa forme la plus achevée, du moins jusqu'à présent. Quoi d'étonnant, puisqu'il joignit dans cette étude, comme dans la plupart de ses travaux, l'exactitude et la force de l'analyse à la puissance généralisatrice ? D'une part, en effet, reprenant Toeuvre incomplète de Haller et de Bichat, il applique l'expérience la plus précise à la recherche des facultés essentielles des tissus, considérées en elles-mêmes et comme ne dépendant que de leur substratum matériel; mais cette recherche, parce qu'il voit nettement les rapports que peuvent présenter entre eux les phénomènes, le conduit vite jusqu'aux idées de Broussais ; et, de même que l'histologie avait déjà découvert au fond de tous les éléments anatomiques une seule matière primordiale, qui est le protoplasma, de même entre ses mains la physiologie montre l'existence dans tout proto-

plasma d'une propriété fondamentale, qui est Tirritabilité. D'autre part, rappelant Glisson pour l'ampleur des conceptions, il tente d'expliquer la nature de l'irritabilité.

Ici son originalité fut grande. Cl. Bernard aperçoit et établit une étroite relation entre Ja doctrine des propriétés vitales et le mécanisme cartésien. C'est que, tout en maintenant le principe de la doctrine de Bichat, c'est-à-dire en définitive le principe même de la méthode expérimentale, en vertu duquel il faut d'abord étudier les phénomènes vitaux, comme tous autres phénomènes, non pas seulement par rapport à la matière qui compose les êtres où ils se produisent, mais aussi sous leur forme propre, qui constitue leur caractère particulier vis-à-vis de la multitude des autres faits, — il comprend que les propriétés par lesquelles on les explique ne peuvent être considérées comme des pouvoirs mystérieux, ayant en eux-mêmes leur raison d'être, mais qu'il faut, pour en rendre vraiment compte, les ramener à des conditions physico-chimiques. Et ainsi il s'attache à montrer que l'irritabilité rentre dans le fait général de la réaction de toute molécule matérielle à un choc extérieur. Cette idée n'apparaît que comme une conséquence logique de sa théorie delà vie, puisque pour lui la vie n'est l'œuvre ni de la matière, n de l'esprit, mais du conflit nécessaire entre des conditions organiques préétablies et des conditions physico-

chimiques déterminées, entre l'organisme et les conditions physico-chimiques ambiantes*. Or la matière organisée, comme toute autre espèce de matière, est inerte par elle-même, c'est-à-dire dépourvue de toute spontanéité ; par conséquent elle ne manifesterait jamais ses propriétés, si le milieu qui Tentoure ne lui en donnait l'occasion par le moyen d'irritants spéciaux qui constituent des conditions extérieures à la partie excitée. Il importe ici de laisser parler Cl. Bernard lui-même : « L'irritabilité, dit-il, est la propriété de l'élément vivant d'agir suivant sa nature sous une provocation étrangère. Avant tout, chaque tissu réagit à l'excitation du milieu extérieur, eau, air, chaleur, aliment, en opérant les échanges qui constituent la nutrition. C'est là ce que l'on a appelé V irritabilité nutritive ou propriété de réagir à la stimulation alimentaire du milieu ambiant en s'en nourrissant. En outre, chaque élément a la possibilité de manifester ses propriétés particulières, de se comporter d'une manière spéciale, caractéristique ; la fibre musculaire réagit en se contractant, la fibre nerveuse en conduisant l'ébranlement qu'elle a reçu, la cellule glandulaire en élaborant et en évacuant un produit spécial de sécrétion, le cil vibratile en s'infléchissantet se redressant alternativement, le globule sanguin en attirant l'oxygène, le grain de chloro-

1. Voy. les Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux^ Paris, 1878.

phylle en décomposant Tacide carbonique. Ce sont toutes ces facultés que Ton a appelées du nom générique d'irritabilité fonctionnelle. Mais toutes ces manifestations particulières sont dominées par une condition générale; elles sont les modes divers d'une faculté unique, l'irritabilité simple. Il n'est pas nécessaire selon nous de distinguer une irritabilité nutritive et une irritabilité fonctionnelle ; encore moins faut-il établir des distinctions dans chacune de ces propriétés, comme Ta fait Virchow. C'est au fond la même propriété essentielle qui caractérise les rapports entre la substance organisée et vivante ou protoplasma d'une part, et le milieu extérieur d'autre part ; la faculté la plus simple et la plus générale de la vie dans les animaux comme dans les plantes, l'irritabilité... »*.

7. Charles Robin. — Ces idées de Cl. Bernard ont été généralement adoptées par les physiologistes contemporains. Cette théorie a pourtant trouvé en Ch. Robin un adversaire acharné. Le savant histologiste, qui rejette d'abord avec beaucoup de vivacité la signification à la fois large et précise à laquelle la notion d'irritabilité, comme on vient de le voir, est peu à peu arrivée, de Glisson à Cl. Bernard, réduit ce mol à désigner seulement « certains modes dés manifestations de Tinner-

1 . Leçons sur les phénomènes de la vie communs aux animaux et aux végétaux, t. I, p. 248-260.

vation »*. On n'exprime par là qu'un degré de suractivité de la névrilité dans telle ou telle partie du système nerveux*. Dès lors Robin ne voit plus qu'un état pathologique dans ce qui passe pour la propriété physiologique fondamentale. Il importe au plus haut point, on le comprend, de se demander si l'ipritabilité doit effectivement cesser d'être considérée comme une propriété distincte, immanente à tout élément d'un organisme vivant. La grande raison que Robin invoque contre l'existence de cette faculté, qu'il a exprimée ou qui est sous-entendue en plusieurs endroits de son important ouvrage, Anatomie et physiologie cellulaires^ et qu'on trouve aussi émise dans le Dictionnaire enctjclop, des se. 7néd.^ aux articles Biologie et Blastème, — c'est qu'en dehors des propriétés, élémentaires d après lui, « de nutrition, de développement, de génération, de contractilité et d'innervation », il n'y a pas d'actes physiologiques, si ce n'est la manifestation simultanée de deux ou plusieurs de ces propriétés. On peut voir, en effet, en exercice quelqu'une de ces propriétés indépendamment de toutes les autres : en serait-il de même, si l'irritabilité était une qualité plus générale et commune à toutes? D'outre part, on peut

1. Voy. l'article Biologie du Dict. encycîop. des se, médi^ t. IX, p. 481, 1868.

2. Ch. Robin, Anatomie et physiologie cellulaires^ Paris, 1873, p. 627.

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faire disparaître expérimentalement une quelconque de ces propriétés, et jamais l'irritabilité ne persistera. Robin conclut que la notion d'irritabilité n'est qu'une conception subjective, « une conception ontologique, une entité... En dehors des propriétés élémentaires il n'y arien, absolument rien » [Anat, et physioL celL^ p. G24). On trouvera à l'article Blastème du Dictionn. encyclop, des se. méd. ', la mêm€ idée exprimée en des termes plus saisissants encore : « Mettre l'irritation comme chose commune au-dessus des propriétés végétatives et animales et dont celles-ci ont besoin pour se manifester, revient donc simplement à donner à la substance organisée la propriété d'avoir des propriétés de nutrition, de développement, de génération, et d'avoir en outre sur quelques espèces d'éléments les propriétés de contractilité et d'innervation. »

L'argument dont ces paroles constituent la conclusion est-il aussi triomphant qu'on le pourrait croire? Ne tombe-t-il pas, au contraire, tout entier, si on remarque que les propriétés vitales, distinguées par Robin, sont simplement les formes d'une qualité propre à toute substance vivante, l'irritabilité? On ne nie pas que, par exemple, la contractilité disparue, l'irritabilité disparaisse aussi du môme coup. Mais n'est-ce pas parce que la forme spéciale de l'irritabilité du muscle consiste juste-

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