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DicL encyclop. des se. méd.^ t. IX, 18C

ment dans la contractilité? S'il y a ici une entité, « une conception subjective », c'est la contractilité, et non l'irritabilité, qui est cette conception. Qu'estce en effet que la contractilité, sinon un pur mot, expression d'un fait? Une substance contractile n est pas tant une substance douée de contractilité qu'une substance qui peut se contracter. Or une contraction est-elle autre chose qu'un mouvement? La véritable question est de savoir pourquoi le tissu musculaire est susceptible de se mouvoir. On répond que cesphénomènes de mouvement tiennent à son irritabilité, c'est-à-dire à sa capacité de réagir contre diverses excitations. Ici seulement apparaît un pouvoir particulier, une propriété ; on n'a plus affaire à un simple nom. En déclarant que le muscle, comme tout élément vivant, estirritable, on ne veut donc pas dire que le tissu musculaire est en même temps et sous le même rapport irritable et contractile, mais qu'il est contractile parce qu'il est irritable. L'irritabilité est une faculté très g-énérale qui se montre dès la première et la plus faible marque d'organisation. Ainsi le protoplasma indistinct qui constitue les êtres les plus inférieurs réagit de la môme manière sous l'influence des divers excitants, par des mouvements confus de toute sa masse ; on observe les mêmes mouvements quand il vient à entourer quelque corps dont il se nourrit. Ce corps^ d'ailleurs, est aussi un excitant ou un irritant du protoplasma ; de telle sorte

qu'il est difficile de décider si, à la base de la vie, la nutrition est la condition de l'irritabilité ou l'irritabilité la condition de la nutrition. Présomption singulière en faveur de la profonde identité des propriétés vitales ! C'est seulement quand la substance vivante commence de s'organiser en des êtres de plus en plus perfectionnés, c'est-à-dire compliqués, c'est seulement quand par l'effet de la division du travail apparaissent des fonctions différenciées, que les propriétés vitales se séparent les unes des autres. Alors le même élément ne remplit plus indifféremment toutes les fonctions, mais celles-ci, à mesure qu'elles deviennent plus précises, se répartissent entre des tissus qui par cela même se constituent comme des organes particuliers. Sans doute Robin conteste jusqu'à un certain point la loi de la division du travail et nie que la fonction précède l'organe {Anat, et physioL cefL, passim). Il n'est pas possible d'instituer ici une discussion à ce sujet. D'ailleurs, quelque opinion que l'on adopte dans ces deux questions, les observations qui viennent d'être présentées ne conservent-elles pas toute leur valeur? Peut-on douter de l'existence dans tout protoplasma d'une propriété très générale de réaction contre les impressions extérieures et de laquelle semblent résulter les mouvements variés des êtres inférieurs? Chez les êtres très complexes, cette irritabilité prend suivant les tissus des formes spéciales, mais ce n'est que

grâce à une abstraction que Ton considérerait comnne des propriétés distinctes ces modalités d'une même propriété fondamentale.

Ainsi les propriétés fonctionnelles des divers tissus ne sont rien en soi, n'exprimant pas autre chose, les unes comme les autres, qu'un fait donné, un mécanisme particulier, qui constitue la façon propre de réagir de tel ou tel élément anatomique aux différents excitants. Quant à ce pouvoir de réaction, c'est la propriété très générale de la matière vivante, c'est l'irritabilité.

Aussi bien le désaccord qui paraît exister entre cette conception et les idées de Robin n'est peutêtre pas aussi profond qu'on le croirait d'abord; Robin lui-même se charge de l'atténuer. D'une part, en effet, il estime que les propriétés vitales dépendent de l'organisation, et, d'autre part, que la vie n'existe que lorsque se trouvent réunies et les conditions relatives à la constitution intime des éléments anatomiques et celles relatives à la composition du milieu où résident ces éléments*. Or l'état d'organisation ne consiste, pour Robin, que dans un certain mode « d*union moléculaire en proportions différentes de principes immédiats, tant coagulables que cristallisables, d'origine organique et d'origine minérale, associés ainsi en un tout de petites dimensions temporairement indissolubles,

1. Voy. Anatomie et physiologie cellulaires^ passim, et plus particulièrement p. 19, 23, 26, 612.

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bien que d'une faible stabilité, chimiquement parlant» [Anatomie et physiologie cellulaires^^, 19). Mais, si Torganisation est effectivement « un certain mode d'association moléculaire », ce n'est pas dans les molécules associées que se trouve le caractère pour ainsi dire spécifique de cet état singulier de la matière, la chimie n'y saisit rien de spécial. Alors on aboutit à ce dilemme : ou bien cette association se fait mécaniquement, et les propriétés qui en résultent rentrent dans les propriétés ordinaires de la matière; ou bien elle se produit sous l'influence d'une idée directrice, de quelque principe en dehors des éléments composants de l'association. Cette seconde hypothèse n'est point pour séduire Ch. Robin. Reste donc qu'il n'existe dans la matière organisée, comme dans toute espèce de matière, que des propriétés physico-chimiques, seulement plus complexes à cause de cette complexité même des arrangements moléculaires que Robin, tout le premier, s'est plu souvent à signaler avec une si forte précision.

Cette dernière solution, aussi bien, reçoit une confirmation remarquable de deux précieuses assertions de Robin : la première de ces assertions, c'est que l'idée de la spontanéité d'action des corps est une pure abstraction et que le maintien de l'état d'organisation dans les éléments d'un corps vivant et le maintien de ces éléments dans un milieu convenable, c'est-à-dire en rapport avec leur constitu-

tion, font seuls leur aptitude à manifester les propriétés dites vitales [Ânatotnie et physiologie cellulaires, p. 614). — La seconde de ces assertions, c'est que la manifestation de ces propriétés est toujours subordonnée à des relations moléculaires ou corporelles de la substance organisée avec le milieu ambiant, soit extérieur, soit intérieur, comme le sang (article Biologie du Dictionn. encyclop, des se. îtiéd,^ p. 472}. Mais, étant donné cette absence de spontanéité, s'il y a toutefois cette relation incessante entre les éléments vivants et les corps extérieurs, il faut bien que ces éléments possèdent la propriété de recevoir les impressions du milieu ambiant et d'y répondre. Et c'est là justement ce qu'on appelle irritabilité.

A la vérité, Ch. Robin a raison, en un certain sens, de tenir au nom de propriétés vitales. Ces mots expriment une forme spéciale de phénomènes manifestés par la matière, grâce à une disposition particulière de ses molécules. C'est pourquoi on ne peut trouver la connaissance exacte et la véritable raison d'être des phénomènes organiques que par des observations approfondies sur les arrangements divers de la substance organisée et par des expériences directes et précises sur le mode d'accomplissement des actions physiologiques. Sans doute, en dernière analyse, il n'y a là pas autre chose que des phénomènes physico-chimiques, de même qu'il n'y a dans la matière organisée aucun élément de

nature spéciale. Une différence, non pas réelle, mais formelle, n'en subsiste pas moins entre les propriétés vitales et les propriétés physico -chimiques ordinaires; et c'est à bon droit qu'on veut l'exprimer. On peut même accorder que cette différence dépend de cet état particulier de la matière qui est l'organisation, à condition qu'on n'érige pas celle-ci en un principe producteur des phénomènes. Car il convient de se garder soigneusement de l'organicisme de l'ancienne École de Paris, qui éleva la tautologie à la hauteur d'un principe. On demande d'expliquer les propriétés vitales : Torganicisme invoque l'organisation, mais alors il faut expliquer l'organisation; et c'est ce que le système ne faisait point.

8. Résumé. — De tout ce qui précède on peut conclure que l'étude de l'irritabilité a jusqu'à présent passé par trois phases. Dans la première, Glisson, frappé du rôle des mouvements accomplis par toutes les parties des animaux sous l'influence des impressions extérieures, mouvements coordonnés ou associés en vue d'un but, rapporte cette faculté à une propriété de leur matière constitutive. C'est cette faculté qu'il appelle irritabilité et qu'il explique, par une conception tout de suite très Jiardie, en la rattachant aux facultés qui servent à rendre compte chez l'homme et chez les animaux supérieurs des phénomènes les plus compliqués de

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la vie mentale, à la conscience et à la volonté. Ainsi le côté physiologique de la question disparaît très vite derrière le côté philosophique.

Dans une deuxième période qui s'étend jusqu'à Bichat, l'analyse, déjà sur quelques points expérimentale, s'applique au fait découvert par Glisson. Haller et Bichat voient la nécessité de décrire et de classer les diverses propriétés vitales, c'est-à-dire en définitive de réunir tous les phénomènes organiques, et de les ranger en groupes avant de les expliquer.

Ce travail de réduction des fonctions organiques à l'unité, à une seule qualité de la matière dans laquelle elles s'accomplissent, continué et môme achevé par Broussais, est parfait par Cl. Bernard. Ce dernier non seulement rapporte les phénomènes physiologiques à la seule irritabilité, dont toutes les propriétés vitales ne sont que des modes, mais encore s'efforce d'expliquer l'irritabilité. Comme, d'après lui, il n'y a en jeu dans la matière organisée que des forces physico-chimiques, l'irritabilité devient, pour ainsi parler, la forme organique de l'inertie. Onvoitdonc,aveclathéorie de Cl. Bernard, reparaître dans toute sa netteté le rapport que Glisson avait aperçu entre la question de l'irritabilité et le problème de la vie. Et nécessairement la solution à laquelle mène une analyse radicale se dresse : on fait rentrer la vie et les propriétés vitales dans les lois ordinaires de la matière, mais ou bien

on n'ajoute rien à ces lois que la structure et la composition spéciales que prennent dans la substance organisée les éléments de la matière; ou bien on met dans la matière toutes les qualités attribuées à ce que Ton appelle Tesprit*. Dans les deux cas, la conception scientifique de la vie aboutit à une doctrine qui ne trouve au fond de tous les phénomènes qu'un principe unique, à une doctrine moniste. — Claude Bernard n'a pas été tenté par rhylozoïsme radical de Glisson. Et cependant il n'a pas voulu ou n'a pas osé aller jusqu'au matérialisme absolu. Sous l'irritabilité, au plus profond des actions vitales, pour expliquer le sens dans lequel celles-ci se développent, il a cru saisir l'influence d'une idée qu'it a nommée directrice. Ici l'esprit fait son apparition dans la matière, sans pourtant rien changer à ses lois : sur ce point Cl. Bernard n'a jamais varié; il ne donnerait que

1. Au commencement de ce siècle — ie fait étonnera peutêtre bien des gens qui tiennent encore ce médecin philosophe pour un pur matérialiste, — Cabanis, dans son fameux livre, Rapports du physique et du moral de Phomme^ eut lldée nette de la nécessité logique de ces deux solutions et tendit vers la solution hylozoïste (voy. surtout le Dixième mémoire^ p. 472, 491, 492 et passim, dans la Jjettre sur h's causes premièresy qui n^est pas toute, quoi qu^on en ait dit, en contradiction avec la doctrine générale de Cabanis, mais où se trouvent en particulier développées, sur le point dont il s'agit, certaines des idées émises déjà dans le dixième mémoire [Rapp, du pfiys. et du moral, 8« édit., Paris, 1844]). Je ne fais que signaler ce point des doctrines de Cabanis, celui-ci s*étant fort peu occupé de la question même de l'irritabilité, dont il ne semble pas d^ailleurs avoir vu rimportance.

le sens de leur action. Mais cette manière de voir aboutit en somme à une doctrine dualiste, on le comprend aisément et je le montrerai plus loin.

De ces considérations historiques et critiques sort sans doute une signification suffisamment précise de Tirritabilité. Il faut maintenant justifier ces considérations par Texamen de quelques faits essentiels de physiologie générale.

Etant admis que la vie existe avec ses caractères essentiels aussi bien chez les êtres inférieurs, monocellulaires ou même réduits à un simple protoplasma amorphe, que chez les êtres dont la structure est compliquée et dont les fonctions sont différenciées, il faut rechercher si Tirritabilité, d'où dépendent toutes les propriétés vitales, est une propriété spéciale s'exerçantspontanément,ou si au contraire elle n'entre enjeu que sous l'influence d'une excitation extérieure. Delà deux questions à résoudre : il s'agit de savoir d'abord si on observe quelque marque de spontanéité dans la substance organisée vivante, puis si la réaction de cette substance est toujours égale à l'action reçue. Que si ces deux questions sont résolues, la première négativement, la seconde affirmativement, par cela même la notion de l'irritabilité, telle qu'elle a été présentée dans les pages

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ci-dessus, sera démontrée réelle. Car, s'il estdépourvu de toute spontanéité,comme cependant il se meut, comme il agit, il est nécessaire que l'élément vivant puisse recevoir et transformer le mouvement que les corps extérieurs lui communiquent. Les modalités diverses en lesquelles il le traduit supposent toutes une indispensable faculté première et n'en sont que les expressions en rapport avec de certaines diiïérenciations structurales qu'il a éprouvées. Un nerf ne manifeste point son irritabilité de la même façon qu'un muscle. Il résultera que l'irritabilité ne tient pas à quelque principe de nature spéciale, en dehors des lois ordinaires de la matière. Toutefois il importera encore de faire voir qu'elle ne dépend pas davantage de l'organisation considérée comme un qtiidproprium. Il ne restera plus alors qu'à essayer, si ijossible, de montrer de quelle manière elle peut se rattacher aux forces physico chimiques.

1. — En pratique, rien ne semble plus aisé que de distinguer lescorpsvivantsdescorpsbruts; et, qu'on le remarque, cette différence qu'on établit comme instinctivement se fonde surtout, sinon exclusivement, sur la spontanéité d'action attribuée aux premiers, tandis que les autres paraissent ne pouvoir être mus que sous une influence étrangère.

S'il y a là quelque chose de réel, une « différence spécifique », ce caractère doit d'abord se rencontrer dans la substance que tous les biologistes s'accordent

aujourd'hui à considérer comme constitutive des élé ments vivants, le protoplasma. C'est bien ce que Engelmann, par exemple, a compris, qui attribue au protoplasma la faculté d'engendrer lui-même le mouvement, « l'automatisme », comme il dit (Protoplasmabewegung^ in Her?nann*s Handhuch dcr PhysioL, i.l, 1879).

Or il est à peine besoin de rappeler que dans le protoplasma, qui neprésente qu'une union complexe de corps inorganiques et organiques et qui n'offre aucune forme déterminée, se passent de nombreux mouvements; tous se produisent sous l'influence d'excitants variés dont l'action est aujourd'hui si bien connue qu'il est absolument inutile d'en parler ici : excitants mécaniques, physiques ou chimiques, comme la pression, la chaleur, la lumière, l'électricité, l'eau, diverses substances, au premier rang desquelles il faut placer l'oxygène, etc. Et, chose remarquable, tous ces excitants se comportent à l'égard du protoplasma comme à l'égard des tissus perfectionnés sur lesquels ils agissent et les réactions du protoplasma se font, d'une manière générale, sous les mêmes conditions et suivant les mêmes lois que les réactions des tissus différenciés.

Ainsi la vie du protoplasma paraît dépendante de l'action sur sa substance de ces divers stimulants. Robin, à la vérité, prétend qu'il n'est point logique de donner le nom d'irritants aux conditions d'existence et d'activité d'un organisme et de ses parties

constituantes {Anatomie et physiologie cellulaires^ p. 619). N'est-il pas clair pourtant que, si le milieu était immuable, les corps vivants ne pourraient manifester leurpuissance interne et latente de mouvement? En fait, on ne les voit jamais entrer en activité sans qu'il y ait eu quelque variation du milieu extérieur ou intérieur dans lequel ils se trouvent. Ce sont ces variations qui amènent des changements d'état dans la matière organisée. Et ainsi la vie résulte du conflit qui s'établit entre celleci et son milieu, grâce à l'irritabilité.

Mais le protoplasma se comporte toujours de même, qu'il soit libre ou captif, c'est-à-dire pourvu d'une membrane d'enveloppe, parvenu à l'état cellulaire. Il y a là une singulière présomption en faveur de la similitude des phénomènes physiologiques chez tous les êtres. De ce que tous les tissus se ramènent en définitive à des cellules dont un protoplasma identique, sauf quelques diff*érences danslacomposition chimique, constituela substance, et comme on ne trouve pas de marque de spontanéité dans les actions cellulaires, qui se font toutes sous des influences du milieu ambiant, on peut au moins supposer que l'identité morphologique entraîne l'identité fonctionnelle.

Cette supposition prend d'autant plus de valeur que la théorie de la division du travail est aujourd'hui solidement établie. Les difl^érences d'activité fonctionnelle, qui séparent les êtres vivants supé-

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rieurs des inférieurs, ne sont point des différences de nature, mais de degré, et H. Milne-Edwards a prouvé depuis longtemps qu'elles tiennent à ce que la division du travail se produit à divers degrés dans les organismes. La même masse de protoplasma pourvoit à toutes les fonctions chez les êtres inférieurs; elle est successivement organe de nutrition, de mouvement, de reproduction. La différenciation morphologique et fonctionnelle se produit progressivement et se complique peu à peu. Il est par suite facile de comprendre pourquoi chez les êtres supérieurs les tissus autres que le tissu musculaire ne répondent pas aux excitants par des réactions motrices. En vertu de la loi de la division du travail, le mouvement s'est localisé dans le système musculaire. Sans doute les échanges nutritifs ne sont plus assez rapides ou assez intenses dans les éléments des autres tissus pour amener des effets mécaniques apparents; ces éléments gardent par devers leur protoplasma, dans son intimité, l'énergie qui leur est communiquée par les aliments, et leur action, par suite de la différenciation fonctionnelle, donne lieu à des phénomènes de sécrétion ou de prolifération, par exemple . Mais au fond toutesles activités cellulaires sont réductibles au mouvement mécanique proprement dit. C'est ainsi, pour prendre un exemple, que Ranvier considère avec raison les glandes comme des organes spéciaux de mouvement.

Mais, si les êtres inférieurs ne sont nullement indépendants du milieu cosmique, en est-il de même des êtres supérieurs? 11 se peut qu'avec la complication des phénomènes vitaux apparaissent des propriétés nouvelles, irréductibles. Sans doute la prétendue spontanéité des corps organisés vivants, pour bon nombre de ces corps, se ramène à rinfluence directe qu'exerce sur eux le milieu cosmique ; ils ne manifestent leurs propriétés vitales que sous l'action de l'humidité, de la chaleur, de la lumière extérieure; qu'une ou plusieurs de ces conditions viennent à manquer, la vie cesse avec les phénomènes physico-chimiques desquels elle résulte. Or, comme le remarque Cl. Bernard, Tcau, la chaleur, l'électricité, sont aussi les excitants des phénomènes physico-chimiques ordinaires, de telle sorte que les influences qui provoquent et rég'issent les manifestations vitales chez les êtres organisés vivants sont exactement les mêmes que celles qui provoquent et régissent les activités des corps inorganiques. Mais la vie est-elle ainsi, à tous ses dcg'rés, étroitement dépendante du milieu extérieur?

On peut aujourd'hui considérer comme établie la réalité de cette parfaite dépendance, grâce surtout à deux remarquables conceptions de Cl.

Bernard. La première, que l'on peut appeler la notion de la diversité de la vie, a montré que les fonctions vitales tiennent à la relation plus ou moins

étroite et harmonique entre les organismes et les conditions cosmiques : de là les trois g-randes formes de la vie, distinguées par Cl. Bernard^ vie latente, vie oscillante^ vie constante ou libre, La seconde conception est la théorie du milieu intérieur. Cl. Bernard a fait voir qu'il y a chez les êtres supérieurs un mécanisme compliqué, grâce auquel tous leurs éléments vivent dans un milieu à peu près invariable, le sang, qui conserve toujours à peu près même composition et même température. Que si le sang subit quelque altération, quantitative ou qualitative, la vie de l'animal s'affai* blit en proportion. C'est la fixité du milieu intérieur qui assure la vie libre, en apparence indépendante. Cette fixité dépend elle-même du maintien de toutes les conditions nécessaires à la vie des éléments anatomiques. Et cet ensemble de conditions ne peut se maintenir que par une accommodation continue de l'organisme aux variations du milieu extérieur. «Bien loin, par conséquent, queTanimal élevé soit indifférent au monde extérieur, il est au contraire dans une étroite et savante relation avec lui, de telle façon que son équilibre résulte d'une continuelle et délicate compensation établie comme par la plus sensible des balances*. »

Ainsi la vie dépend des conditions physico-chimiques extérieures aux êtres vivants. On ne croit le

1 » Cl. Bernard, Phénomènes de la vie communs aux végé^ taux et aux animaux, t. I, p. 113.

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contraire que par une illusion qui provient de ce que leur milieu intérieur place les animaux dans les conditions d'humidité et de chaleur nécessitées pour la manifestation des phénomènes biologiques. Chez les êtres vivants, comme partout ailleurs dans la nature, on ne trouve rien en dehors du corps dans lequel se passent les phénomènes observés et des circonstances extérieures, ou milieu, qui déterminent le corps à manifester ses propriétés, cellesci d'ailleurs ne dépendant que de «a constitution physico-chimique. Aussi bien, que Ton altère Torg-anisme, le milieu restant intact, et la vie cesse; d'autre part, que l'on vicie le milieu, l'organisme restant indemne, et la vie disparaît également * . Si par la pensée oa isole absolument un corps, on supprime tout phénomène. Au contraire, si les rapports d'un corps avec le milieu sont multipliés, les propriétés de ce corps sont par cela même multipliées, comme on le voit chez les animaux supérieurs, où la division du travail est extrême. Ce fait n'est pas moins une vérification de la théorie de Cl. Bernard sur le milieu intérieur que de la loi même que H. Milne-Edwards a posée. La vie n'est donc que le résultat du contact et des relations de l'organisme et du milieu. C'est dire qu'elle tient à l'irritabilité, puisque c'est à la suite des impressions extérieures que l'organisme est le

1. Claude Bernard, Introduction à V étude de la méd. expé" rimentalCy p. 128 et suiv.

siège de phénomènes divers. Ces phénomènes sont évidemment spéciaux, car leur forme ne peut pas ne pas être déterminée par l'arrangement particulier de la matière dans laquelle ils se passent. Mais la réaction n'est pas ici moins déterminée et nécessaire qu'ailleurs; il faut, pour qu'un élément entre en fonction, une excitation qui peut être absolument extérieure ou qui peut provenir soit du sang, soit d'un nerf.

II y a dans ce dernier fait un point essentiel de la théorie du milieu intérieur. Les divers éléments anatomiques jouent les uns par rapport aux autres le rôle d'excitants ; on n'a plus à le démontrer aujourd'hui, et les fonctions de l'organisme sont au moins autant l'expression des relations réci* proques et harmoniques de ses éléments entre eux que des rapports de ces derniers avec les corps extérieurs. Là encore, on le comprend aisément, est une raison de l'apparente spontanéité des animaux.

Quant au système nerveux, il n'est pas4)lus doué de spontanéité que toute autre partie de l'organisme. C'est toujours notre ignorance qui nous fait croire à cette prétendue spontanéité. Il est malaisé de découvrir les rapports qui existent entre l'activité cellulaire dans les tissus perfectionnés et ses irritants ; il est difficile de démêler dans la complexité des phénomènes vitaux les antécédents et les conséquents de chaque action. Combien plus

simple la croyance à la spontanéité des êtres vivants ! Déjà pourtant que de faits bien analysés qui démontrent qu'un centre nerveux entre seulement en jeu sous Finfluence d'irritations extérieures! Tels sont les réflexes des grenouilles décapitées et tels sont ceux d'un homme endormi. Manifestement, dans ces cas, il faut une impression extérieure pour tirer de leur repos les cellules nerveuses de la moelle. H y a sans doute des cas plus compliqués. Nombre de mouvements coordonnés paraissent s'exécuter spontanément. Msds qu'on n'oublie pas que les éléments nerveux sont susceptibles d'une sorte d'éducation, qu'ils prennent comme des habitudes, par suite de la fréquente répétition de certains actes. De là résulte une faculté de réponse très rapide, une' excitabilité plus grande. Mais le premier terme de l'acte réflexe, Texcitation extérieure, ne cesse pas d'être nécessaire. Or cette propriété de contracter des habitutudes est commune à toutes les parties du système nerveux. Aussi comprend-on, comme le fait excellemment observer François-Franck^, que « la spontanéité d'action devient apparente, si nous oublions de nous reporter aux périodes initiales de ces éducations centrales. » Qu'on se rappelle, d'autre part, que beaucoup d'actions vitales sont dues aux influences réciproques des éléments anatomiques.

1. Article Système nerveux (Physiologie) du Dict, encyctop. des se. méd.

Gela est vrai surtout du système nerveux. Enfin il convient de rappeler que la réaction de la cellule nerveuse dure très longtemps, alors que la réponse d'un nerf ou d'un muscle est relativement très rapide. Il y a une propriété fondamentale des cellules nerveuses que Gh. Richet a proposé d'appeler mémoire élémentaire et qui explique à merveille divers phénomènes consécutifs aux excitations du système nerveux central. — Ne conçoit-on pas alors cet appareil comme présentant un ensemble de dispositions non pas seulement structurales, mais aussi fonctionnelles, acquises autant que primitives, comme constitué par une agglomération de centres, suivant le mot usité, qui jouent les uns par rapport aux autres le rôle d'excitants ? Et ainsi il se produit une infinité d'actions moléculaires nerveuses qui, pour nous être encore la plupart du temps dissimulées, n'en déterminent pas moins d'ordinaire les fonctions organiques, cérébrales et autres. Aussi bien, de nouvelles investigations étendent sans cesse le champ de l'acte réflexe; peu à peu on ramène à ce mécanisme très simple tous les modes de l'activité nerveuse*.

Mais aussi ces faits compliquent étrangement les actions cérébrales, à ce point qu'il devient souvent très difficile de les rapporter à l'irritabilité. — Elles ne sont pas moins compliquées par l'inter-

1. Voy. Ch. Richet, Physiol. dea muscles et des nerfs^ 1882 et Essai de psychologie générale^ 1887.

vention de la conscience. Par cela qu'il prend conscience des actes qui se produisent en lui et ainsi les voit naître en quelque sorte, Thomme, par exemple, est tenté de croire qu'il en est le maître et la cause.

L'irritabilité est donc la propriété fondamentale commune à tout élément vivant. C'est la conclusion qui ressort de tous les faits exposés cidessus. Reste à établir, si possible, une contreépreuve. Cette vérification est réalisée par les agents anesthésiques. Il existe des substances qui, au lieu d'exciter les mouvements du protoplasma, les abolissent. Tels sonti'éther, le chloroforme, etc., qui agissent de la même façon sur le protoplasma végétal et sur le protoplasma animal, sans doute en les modifiant chimiquement. Cl. Bernard a été tellement frappé de ces phénomènes qu'il a fait des anesthésiques un véritable réactif de l'irritabilité et de la vie. L'anesthésie atteint même le protoplasma dans ses actions les plus intimes, la nutrition, le développement, la germination*. Ainsi le chloroforme agit de la même manière sur tous les tissus, quel que soit leur degré d'organisation, en supprimant leur propriété de réponse aux excitations. Cette propriété détruite, la vie cesse. Les différences dans l'action des anesthésiques ne

1 . Cl. Bernard, Phénomènes de la vie communs aux végétaux et aux animauxy t. I, et La science expétHmentaUt p. 228-234.

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tiennent qu'aux différences mêmes de Tirritabilité, suivant les arrangements complexes des éléments anatomiques et l'intensité des phénomènes chimiques qui s'y passent. Aussi Cl. Bernard est-il en droit d'affirmer qu'il y a dans tous les tissus une même propriété essentielle dont les anesthésiques suspendent le jeu, l'irritabilité ou sensibilité initiale de l'être, et que cette propriété réside dans une substance primordiale, le protoplasma, identique à elle-même à tous les degrés de l'organisation. Il n'y a donc pas de spontanéité, au sens propre du mot, dans la matière vivante, pas plus que dans la matière inorganique. Est-ce à dire que la matière soit absolument passive ? On ne concevrait pas alors qu'elle eût pu jamais entrer en mouvement, à moins de supposer une intervention supérieure, en dehors et au-dessus d'elle, d'où lui serait venue au moins la première impulsion. Qu'on remarque seulement que le mouvement est au contraire l'état naturel de toute masse matérielle, comme le montre l'attraction qui s'exerce entre toutes les molécules corporelles ; les savants contemporains ont été obligés de ramener les forces des anciens physiciens ou les qualités de la matière à des mouvements de différentes sortes ou de différentes intensités et vitesses. De là il résulte que le mouvement est immanent à la matière, dont il constitue d'ailleurs les phénomènes et en dehors duquel il ne semble pas que nous connaissions sûrement

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quelque chose. Par le mot d'inerte on n'entend donc pas que la matière est essentiellement passive et qu'elle a besoin, pour se mouvoir, d'un principe d'action étranger, car l'idée de matière se ramène à l'idée du mouvement, mais, par suite des nombreuses ot très étroites relations de tous les corps qui composent la nature, l'activité, tout intérieure et comme latente, de l'un quelconque de ces corps ne peut jamais se manifester, ne peut apparaître que sous l'influence des autres. L'inertie, dans le sens strictement scientifique de ce mot, consiste en ce qu'un corps qui donne du mouvement* en perd une quantité égale à celle qu'il communique, un corps ne pouvant d'ailleurs prendre de lui-même le mouvement. Aussi son activité est-elle en rapport avec sa facilité de réaction, qui tient ellemême à la faible stabilité chimique des molécules constitutives. On comprend en effet que, moins est stable l'équilibre dans lequel se trouvent les parties d'un corps donné, plus instable est aussi ce corps relativement à ceux qui l'environnent. La moindre excitation est donc susceptible de déterminer en lui quelque changement qui peut devenir du mouvement apparent, suivant l'intensité de la réaction proportionnée à celle de l'action. Il arrive en outre que la plus légère influence peut donner naissance au dedans de lui à des mouvements, en vertu des combinaisons variées que produisent entre elles ses parties douées d'une trop grande instabilité

pour ne pas agir les unes sur les autres. C'est pour cela que l'activité des corps vivants, chez lesquels les phénomènes chimiques sont très énergiques, est si considérable. L'intensité de ces phénomènes serait sans doute la meilleure mesure de la vitalité. Celle-ci ou, plus spécialement, l'excitabilité de tel ou tel tissu, est certainement en rapport avec l'énergie des réactions interstitielles dont ce tissu est le siège.

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