‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 10 sur 27 · S0 ESSAIS DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

S0 ESSAIS DE PHILOSOPHIE

déterminent la famille et la société n’ont été en

somme compris avec plus de rectitude que dans la Grèce.

Il a pu y avoir chez d’autres nations un plus grand développement de quelqu’un des éléments de la nature humaine ; mais cet élément ne s’y est développé qu’au détriment de tous les autres. Parmi les Grecs, au contraire, tous se sont développés en une égale mesure ; de sorte que cette admirable nation nous offre encore, malgré les taches qu’on peut relever en elle, une des plus satisfaisantes réalisations de l’idéal humain , et que l’on est presque tenté de dire, avec M. Ménard, qu’elle occupe le point culminant de l’iiistoire aussi bien dans la morale que dans l’art*.

Les Grecs posèrent la justice comme loi fondamentale de la morale. Chaque homme doit respecter chez les autres les mêmes droits qu’il revendique pour lui-même ; telle est la base de la société hellénique. « Que les poissons, les bêtes fauves et les oiseaux ailés se dévorent entre eux, puisqu’il n’y a pas parmi eux de justice, dit Hésiode ; mais, aux hommes, Zeus a donné la justice, qui est la meilleure des choses. » Pour ce peuple de héros, le courage n’est estimé que parce qu’il est la sauvegarde du droit. Homère l’appelle le soutien de la loi, et les

• Ménard, Ibid., p, 285.

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héros qui ont mérité l'apothéose, les saints du polythéisme grec, sont des redresseurs de torts.

Cette justice ne consiste pas seulement à traiter chaque homme strictement selon ses mérites. Non ; bien avant que Socrate eût enseigné, dans sa prison, que c’est une obligation sacrée de ne jamais rendre injustice pour injustice, ni mal pour mal*, les anciens poètes avaient attribué plus de droits aux faibles, plus de devoirs aux forts. Le respect des orphelins, des étrangers, des suppliants, était consacré dans la Grèce héroïque. La justice grecque touchait de très-près à la charité. « C’est de Zeus, dit Hésiode, que viennent les mendiants et les pauvres. Sous la figure d’étrangers et de suppliants, les dieux parcourent les villes pour éprouver la justice des hommes. » Cette ingénieuse manière de recommander les déshérités de ce monde à la bienveillante sympathie des heureux rappelle involontairement Hne des plus touchantes déclarations de Jésus- Christ au sujet des attligés et des malheureux *.

Non-seulement l’injustice amène nécessairement une punition méritée sur celui qui la commet : « Les immortels observent avec soin, dit Hésiode, ceux qui se nuisent les uns aux autres sans s’inquiéter du regard des dieux; mais encore l’injustice

1 Platon, Criton, § 10 ; Rêpubl., I, § 9.

2 Matth., xxv, 34-46.

est aveugle dans ses desseins égoïstes et travaille a sa propre ruine. » « L’homme qui fait du mal aux autres, dit encore le même poète, s’en fait à luimême ; un mauvais dessein est surtout mauvais pour celui qui l’a conçu. » Le livre des Proverbes ne dit pas mieux, quand il déclare que le méchant fait une œuvre qui le trompe

Mais quoi ! que devient celte justice et ce sentiment humain en présence de l’esclavage? C’est la sans doute une ombre au tableau ; M. Ménard le reconnaît sincèrement; son enthousiasme pour les Grecs ne va pas jusqu’à une aveugle partialité ; mais tout en s’élevant contre le fait de l’esclavage parmi les Grecs, il présente les circonstances atténuantes, et peut-être pourrait-on ajouter qu’il ne les fait pas valoir toutes.

« Si l’on considère, dit-il, que la Grèce, par sa position géographique, était exposée sur toutes les côtes aux incursions de pirates phéniciens ou phrygiens, et, du côté du nord, à celles des peuples barbares de la Thraee et 'de l’Épire : que les uns et les autres, après avoir pillé les récoltes, enlevaient les habitants, hommes et femmes, pour les vendre , on reconnaîtra' qu’il eût fallu, pour ne jamais rendre la pareille une résignation au-dessus de la nature humaine. » L’esclavage ne se serait donc établi.

1 Proverbes, xi, 18.

et d’histoire religieuse 83 dans le principe, parmi les Grecs, que par la nécessité d’une légitime défense ; et soumettre les vaincus au travail au lieu de les tuer, aurait été, à tout prendre, un véritable progrès. Il faut ajouter qu’à l’époque héroïque, l’esclavage n’est encore qu’une exception et un accident. Homère ne nous montre des esclaves que dans la maison des rois; et, en certains lieux, par exemple, chez les Locriens et les Phocéens, les lois ne permirent d’avoir des servantes et des domestiques que vers l’époque macédonienne.

On aurait d’ailleurs une idée très-fausse de la servitude à cette époque, si on la confondait avec co qu’elle fut dans d’autres sociétés, ou même dans la Grèce en des temps postérieurs. « La condition des captifs dans Homère, fait remarquer M. Ménard, est très-différente du servage des ilotes de Sparte après l’invasion dorienne ; bien moins encore peuton la comparer aux serfs de l’Europe moderne ou aux nègres des colonies. L’esclavage n’était pas encore la condition d’une race entière ; c’était une exception, un accident, un de ces malheurs qui peuvent arriver à tous les hommes. L’affranchissement pouvait rendre un serviteur l’égal d’un homme libre, et l’homme libre savait qu’il pouvait lui-même être réduit à la condition servile, et que l’avenir est sur les genoux des dieux. »

Le mépris n’était pas attaché à la servitude ; car

le malheur n’est pas une tache : Apollon avait servi chez Admète; Héraclès avait été l’esclave d’Eflristhène. Les domestiques, lorsqu’on en avait, n’étaient que des auxiliaires, et la distance morale qui les séparait de leurs maîtres était très-faible. Un roi de l’époque héroïque, au milieu de ses serviteurs, qui font presque partie de la famille, ressemble bien moins à un monarque entouré de ses courtisans et de ses ministres, qu’à un propriétaire de campagne parmi ses fermiers et ses paysans. Dans l’Odyssée, Ulysse parle à Eumée et à Philetios comme à des amis; Euryclée, achetée autrefois parLaerte, élève sucessivement Ulysse et Télémaque et, devenue vieille, elle gouverne la maison de Pénélope.

Dans la plus grande partie de la Grèce, à Athènes entre autres, l’esclavage n’eut pas le déplorable résultat qui l’accompagne presque partout ailleurs, de jeter de la défaveur et du mépris sur- le travail manuel. Les anciens poètes ne cessent jamais de glorifier le travail. « La paresse est haïe des dieux, » dit Hésiode. On sait que le mot grec qui signifie paresse est synonyme de lâcheté.

La forme la plus ancienne et la plus sainte de l’industrie humaine, l’agriculture, est un don de la grande déesse Déijiéter, et cette déesse, la mère de l’agriculture, est en même temps la législatrice Thermophore, les Grecs ayant voulu, par cette association, montrer que c’est en substituant le travail

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pacifique à la rapine et à la violence, que les hommes sortent delà barbarie et se constituent en société policée. « Ce rôle de civilisateur, dit M. Ménard, fut aussi, par la môme raison, attribué à Dvonisos, dont le culte prit une si grande extension, à mesure que la vigne devint une source de richesse pour les Grecs. Le rapport, si naturel entre les travaux de la terre et la civilisation, se traduisit encore sous une autre forme par les légendes locales des filles de Cécrops, associées avec celles de la déesse qui fit présent aux hommes de l’olivier sacré, symbole de la paix. Après l’agriculture, se développent successivement les autres formes du travail humain, placées d’une manière générale sous l’invocation d’ Athénée, de Prométhée et d’Hephœstos. La plus ancienne et la plus utile des sciences est enseignée par Apollon et son fils Asclipéos. Poséidon protège la navigation, Hermès le commerce et les échanges *. »

Homère enveloppe dans une égale réprobation ceux qui ne cultivent pas la terre, et ceux qui n’ont ni sociétés, ni lois, ni foyer. Hésiode ne cesse de recommander le travail. « Souviens-toi de mon précepte, Persès, race divine, dit-il, travaille afin que la disette te haïsse et que tu sois aimé de Déméter à la belle couronne, et qu’elle emplisse ton grenier de provisions, car la disette accompagne

* Ménard, Ibid . p. 85-87.

toujours le paresseux. Les dieux et les hommes s’indignent contre celui qui vit dans la paresse, pareil aux frelons inutiles, qui dévorent le travail des abeilles. C’est par le travail que tu deviendras cher aux immortels, car ils ont horreur du paresseux Aucun travail n’est honteux : c’est l’oisiveté qui est honteuse. »

On est bien loin ici à la fois de cette oisiveté contemplative des sociétés orientales et des préjugés aristocratiques des sociétés modernes, et l’on ne peut qu’admirer cette morale active de la lutte et du travail, qui est née d’un sentiment réel de la nature humaine.

C’est de la même source qu’est sortie l’idée et l’institution de la monogamie. Dans la Grèce héroïque, la femme est élevée pour la première fois à la dignité de mère de famille et de maîtresse de la maison. M. Ménard rappelle que dans le portrait peu flatté qu’Homère fait de la vie sauvage et pastorale, la polygamie n’est pas oubliée ; on la trouve en compagnie du mépris des dieux et de l’anthropophagie, chez les Gyclopes violents et farouches, qui ne cultivent pas la terre. Le poète peint, au contraire, la femme grecque sous les traits les plus touchants. C’est Arété, épouse d’Alkinoüs, honorée comme aucune autre n’est honorée sur la terre parmi les femmes qui possèdent une maison sous l’autorité d’un mari. C’est Pénélope, l’idéal de la

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fidélité conjugale, n’hésitant plus à reconnaître Ulysse, quand il lui décrit leur chambre nuptiale, où aucun autre n’était jamais entré.

Si Homère nous montre, dans Hector et Andromaque, l’inimitable modèle de l’amour dans le mariage, ce n’a été, sans doute, comme le conjecture M. Ménard* qu’entraîné parle besoin de créer un grand type moral ; car les mœurs asiatiques régnaient à Troie. Des cinquante fils de Priam, dixneuf étaient nés de la même mère, les autres lui avaient été donnés par ses femmes dans sa maison. Dans lafamille^recque, l’épouse n’a pas de rivales. Arété est assise au foyer, dans la lumière du feu, adossée il une colonne, tirant de sa quenouille des fils de pourpre, merveilleux à voir, en compagnie d’Alkinoüs, son époux, assis à côté d’elle, et buvant le vin ; et Ulysse, tout entier au souvenir de Pénélope, refuse l’amour de deux déesses qui voulaient le rendre immortel, et la main de la vierge Nausicaa, que lui offre la bonté hospitalière d’Alkinoüs.

La femme grecque représente dans la famille la bienveillance. C’est à sa mère que Nausicaa conseille à Ulysse de s’adresser d’abord. Elle règne dans la maison. L’éducation première des enfants et l’administration intérieure lui sont conlîeés. Le partage de l’homme, c’est d’assurer la vie de ses enlimts par son travail au dehors, ou leurs droits par ses armes il la guerre et par ses conseils à l’as-

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