‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 11 sur 27 · ESSAIS 1)E PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

ESSAIS 1)E PHILOSOPHIE

semblée. « Cette distinction des rôles, dit avec raison M. Ménard, est l'expression delà nature même, la seule condition possible d’une société entre des êtres, non pas inégaux, comme l’ont cru Platon et la plupart des philosophes, mais différents.- »

Est-il nécessaire de rappeler de quelle alfection les enfants, dans l’époque héroïque de la Grèce, payaient les soins qu’ils avaient reçus des parents ? Qui ne se souvient des paroles d’Ulysse recommandant, au moment de partir pour Troie, son père et sa mère à Pénélope ? « Prends soin d’eux dans ta demeure comme aujourd’hui, et plus encore pendant mon absence. » Qui peut lire sans attendrissement la reconnaissance d’Ulysse et du vieux Laêrte, au dernier chant de l’Odyssée ? Le roi d’Ithaque veut préparer son père h la joie qu’il lui apporte ; selon sa coutume, il invente une histoire. Il dit qu’il a été l’hôte d’Ulysse, qu’ils se sont quittes il y a cinq ans, croyant bien se revoir. Le vieillard espérait une meilleure nouvelle ; il sent qu’il est trop vieux pour attendre. « Le nuage noir de la douleur le couvrit, et, prenant de ses deux mains de la poussière desséchée, il la répandit sur sa tête blanche en gémissant profondément. Et le cœur d’Ulvsse était secoué et un soupir profond gonflait ses narines, tandis qu’il regardait son père chéri. Et s’élançant et le pressant dans ses bras, il l’embrasse et lui dit : — C’est moi qui suis Ulysse, mon père, celui que tu attends

et qui rentre après vingt ans dans ma patrie 1 . »

Des tableaux émouvants qu’Homère nous trace des sentiments pleins de piété des pères, des mères et des enfants pendant l’âge héroïque, rapprochez les légendes qui nous racontent les crimes et les punitions de ceux qui ont violé les saintes lois du foyer domestique, celle d’Hélène, pelle des Atrides, celle des Labacides, légendes antiques, et qui avant d’avoir inspiré les poètesdramatiques d’Athènes, avaient été traitées par la poésie épique, et vous aurez une idée du respect des liens sacrés de la famille dans l’ancienne Grèce.

La justice dans la vie publique et la sainteté dans la vie domestique, tels sont les deux grands traits de la morale primitive de la Grèce. A Sparte, il est vrai, la vie publique l’emportait sur la vie domestique, et la notion de la patrie sur celle de la famille. Mais ce fut là un effet du caractère dorien. Partout ailleurs, à Athènes surtout, le lien social fut resserré, sans relâcher en rien le lien de la famille. C’est ce qui se voit dans la législation de Solon, qui ne fit que transformer en un code de lois écrites des usages qui existaient de temps immémorial *.

Après avoir tracé le tableau de cette antique morale populaire, M. Ménard, ravi d’admiration pour

' Oihjss., liv. xxiv, vers, 116 et 117.

î Ménard, Ibid., p. 214.

le grand sens de la Grèce héroïque, s’écrie qu’elle mériterait la première place parmi les nations, lors même qu’elle n’aurait ni ses artistes, ni ses poètes, ni ses hommes d’Etat,. ni ses philosophes, ni ses orateurs *. Nous comprenons cet enthousiasme, et sans le pousser peut-être aussi loin, nous savons trop ce que le monde inoderne.doit h la Grèce, pour ne pas être pénétré à la fois de respect et d’admiration pour son génie. N’aurait-elle fait que dissiper la grande nuit du moyen âge, qu’elle aurait des droits impérissables ît notre reconnaissance. Aussi, si nous avions un reproche à adresser à M. Ménard, ce serait, non d’avoir porté trop haut le sens moral de la Grèce antique, mais de ne pas l’avoir saisi dans toute son étendue.

Le véritable sens du génie moral de la Grèce antique, sa profondeur, sa puissance se montrent, de la manière la plus évidente, dans la transformation qu’il fit subir aux antiques traditions religieuses de la race indo-européenne. C’est ici, plus encore que

1 Ménard, ibid., p. 283.

et d’histoire religieuse 91 dans la vie sociale et dans la vie domestique du peuple grec, que nous semble éclater en traits lumineux la tendance morale, qui constitue le fond de son caractère.

Les Grecs tenaient de la race à laquelle ils appartenaient une religion naturaliste. Les dieux qu’ils avaient emportés avec eux, en allant chercher au loin une nouvelle patrie, étaient des symboles des forces de la nature. Or, les inévitables effets des conceptions religieuses de ce genre sont l’affaiblissement, disons mieux, la suppression du sentiment de la dignité et de la liberté humaine. Des divinités qui se manifestent à. l’homme, uniquement dans les phénomènes cosmiques , l’écrasent sous leur puissance irrésistible. La religion, qui, comme l’a très-bien vu Schleiermacher, n’est, dans sa racine la plus profonde, qu’un sentiment de dépendance, y gagne sans doute, en un certain sens, en énergie et en étendue; mais elle y perd, d’un autre côté, en pureté et en sainteté. Comme elle n’est pas équilibrée par le développement normal des autres activités spirituelles, elle se perd en un mysticisme extravagant, comme dans le brahmanisme, ou en un formalisme puéril, comme dans le bouddhisme. Elle domine, il est vrai, l’homme tout entier, mais à la condition de le retenir dans un état perpétuel d’enfance, ne lui donnant pour unique occupation qu’une vague et oisive contemplation,

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qui obsède son esprit, sans lui ouvrir aucune vue claire et sereine sur les choses divines, ou qu’une répétition machinale et inepte de formules et de prières, dont il ne comprend pas le sens, et qu’il s’imagine propres à toucher les dieux.

Ce n’est pas là le seul mal. Les dieux, symboles des forces de la nature , peuvent bien inspirer la crainte ou la reconnaissance; on invoque leur secours, on les remercie de leurs bienfaits. * O Indra, s’écrie le poète védique, tu es le maître et le défenseur de tes serviteurs. » « Ennemi des impies, roi du ciel et de la terre, protège les mortels, enfants de Manou. » Mais ces dieux ne parlent pas au sens moral. « Les phénomènes physiques, dit avec raison Benjamin Constant, ne suggèrent à l’homme que l’idée du pouvoir. Il n’y a aucune affinité entre la foudre qui frappe, lg torrent qui entraîne, l’abîme qui engloutit, et le bien ou le mal moral. Après avoir personnifié les accidents de la nature en les attribuant à des êtres intelligents, et après avoir établi entre eux et lui un commerce auquel sert de base l’intérêt naturel des deux parties, l’homme semble avoir bien des pas à faire, avant de •leur imposer des fonctions gratuites et des devoirs désintéressés. » Si, dans les hymnes des dernières sections du llig-Yéda, on associe à la prière et au sacrifice l’observation des sept règles de conduite qu’ont établies les sages, ce n’est oue dans le but

et d’histoire religieuse 93 égoïste de gagner la bienveillance des dieux. « Pour prix des chants que nous adressons à une grande et forte divinité, dit le poète indien, puissions-nous traverser les maux de la vie comme on traverse un fleuve dans un bateau. » C’est toujours un traité ou un échange de bons procédés entre les dieux et leurs adorateurs. Le naturalisme ne va pas plus loin.

• Ces dieux, symboles des forces de la nature, devinrent, en Grèce, des dieux représentant les lois éternelles dont la morale, la loi de l’homme, est une des formes particulières, ainsi que le fait remarquer M. Ménard 1 . Ce caractère éclate dans la forme que les Grecs donnèrent aux antiques traditions ariennes. Indra frappe de ses flèches A lu, le Nuage-Serpent. Dans ce mythe védique, on a représenté la victoire du soleil et de l’air pur sur le nuage et l’obscurité, objets d’effroi pour le timide indien. Héraclès triomphe aussi des serpents et de l’hydre de Lerne; mais ces serpents et cette hydre ne représentent plus les nuages , ni la victoire d’Héraclès un phénomène atmosphérique ; les ennemis que terrasse son bras sont ceux de la société humaine. Quand Jupiter annonce à l’assemblée des dieux qu’il accorde l’immortalité à ce héros, il donne pour raison qu’lléraclès a purgé la terre des tyrans et des monstres,

* Ménard, Ibid ., p. 72.

ou, en d’autres termes, qu’il a été le défenseur de la justice parmi les hommes. 11 faut voir, dans l’excellente Histoire des religions de la Grèce antique de M. Alf. Maury, les preuves de cette transformation des mythes naturalistes de l’antique védisme en mythes, moraux au milieu des Grecs; il nous suffit ici d’en citer un seul exemple.

Il n’avait pas, du reste, échappé aux Grecs que leurs dieux étaient les représentants des lois éternelles, aussi bien de celles qui régissent le monde et maintiennent l’ordre et l’harmonie dans l’univers (Ivosmos), que de celles qui régissent les hommes, et maintiennent l’ordre et la sécurité -dans les sociétés et dans les familles. C’est même sur celte idée qu’ils se faisaient de leurs dieux qu’ils avaient fondé leur explication du mot même (théos), par lequel ils sont désignés dans leur langue, explication erronée sans doute, et que M. Ménard a eu le tort d’adopter; mais explication qui prouve jusqu’à la plus complète évidence le sens moral qu’ils attachaient à leur mythologie. Hérodote nous a transmis cette hypothèse : « Anciennement, dit-il, les Pélasges ne savaient pas les noms de leurs dieux, et cette expression (théos), par laquelle ils les désignaient, ils la faisaient dériver du verbe theo, parce que les dieux maintiennent en ordre toutes choses 1 .

* Hérodote, ii,§ 52 .

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Si les dieux sont représentés comme les créateurs et les conservateurs de ce monde, s’ils sont les protecteurs des villes et du foyer, domestique, si la société divine est organisée sur le modèle de la société policée des humains, c’est que les Grecs ont transporté dans leur panthéon l’idéal de ce qu’ils trouvaient de meilleur en eux-mêmes. Ce fut sous l’impression de leur idée de l’ordre, sous l’inspiration de leur sens moral qu’ils transformèrent les antiques traditions de la famille à laquelle ils appartenaient, en une mythologie anthropomorphique, et les antiques allégories des forces de la nature, telles que les avaient conçues les jeunes imaginations des patres de l’Aria, en des types divins qui sont des causes libres, et dont chacun d’eux, comme l’homme, porte en lui-méme sa loi, qu’il connaît et qu’il suit volontairement.

La transformation ne fut sans doute pas tellement complète que les anciens symboles naturalistes n’aient pas conservé quelque place dans la religion des Grecs, à côté de leur mythologie anthropomorphique. Zeus est encore resté un symbole de l’éther lumineux qui nourrit tous les êtres, féconde la terre et prend mille formes pour reproduire la vie ; et, compris dans ce sens, il est devenu le héros de ces continuelles unions qui ont donné lieu à tant de mythes poétiques et servi plus tard à égayer l’incrédulité, qui n’en saisissait pas le sens. Héraclès

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