ESSAIS UE PHILOSOPHIE
C’est parce que le sentiment religieux fut régi par le sentiment moral, que le mysticisme extatique fut absolument inconnu à la race grecque. Certes, le sentiment religieux ne mapque pas plus que le sens esthétique ;\la patrie des Platon et des Phidias; mais il ne s’égara en aucun temps dans les pieuses extravagances des Indiens. Ce ne fut que lorsque des hommes n’ayant de grec que le langage, et sortis de la Phrygie, de la Phénicie, de l’Égypte, quand les Plotin, les Porphyre, les Jamblique eurent remplacé le génie serein des Socrate, des Platon, des Aristote, des Zénon, par l’imagination sombre et ardente à la fois des barbares au milieu desquels ils étaient nés, que les rêves mystiques envahirent la philosophie grecque et la transportèrent dans la région des chimères et des visions. C’est encore parce que la morale eut constamment la haute main sur la religion, que le sacerdoce n’acquit jamais dans la Grèce l’intluence immense qu’on lui voit exercer dans l’Inde. Du temps d’Homère, les prêtres n’occupent qu’un rang subalterne. Dans toutes les cérémonies décrites dans l’Iliade et dans l’Odyssée, leur nom n’est pas même prononcé; c’est toujours le chef du peuple qui y préside. Le Grec ne sent pas le besoin d’aller demander ;i un sacerdoce les règles de conduite, que sa conscience lui enseigne avec la plus éclatante clarté.
Ce n’est pas cependant que M. Ménard ne recon-
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naisse très-bien le caractère moral du polythéisme grec, et ne fasse dériver ce caractère de la nature même du génie de la Grèce. « Comment, dit-il, la Grèce a-t-elle été amenée à admettre que les dieux et les hommes ont la même origine, selon le mot d’Hésiode ? Quel attribut est commun à l’homme et aux principes éternels du monde? est-ce la puissance? Mais celle des éléments nous domine et nous écrase, et, même parmi les êtres plus voisins de nous par la nature, il en est dont la force est bien supérieure à la nôtre. Mais l’homme se sent une force intelligente, une cause libre, une loi qui se connaît elle-même. 11 s’affirme devant la nature, il trouve son idéal en lui-même. Cet idéal, qui est en lui, il en revêt les dieux comme d’une pourpre splendide. Il conçoit les dieux à son image, parce qu’il a trouvé en lui le premier modèle de la liberté , de l’intelligence et de la loi. » *.
On ne saurait mieux dire; mais en constatant le fait, M. Ménard s’inquiète peu de son origine et de sa cause. Non-seulement il ne s’arrête pas au grand fait de la transformation du naturalisme primitif en une mythologie anthropomorphique, mais encore il tient toute recherche sur ce sujet de mince importance (p. 24 ), et, par suite de cette vue erronée, il laisse de côté la manifestation la plus éclatante,
* Ménard, Ibid., p. 22 et 28.
l’œuvre la plus considérable du génie moral de la Grèce, celle par conséquent qui en prouve le mieux la puissance et la profondeur. Peut-être que si M. Ménard avait porté avec plus de soin son attention sur cette question, il aurait plus nettement saisi la marche du génie grec, et la vue du mouvement grec l’aurait certainement rendu moins sévère pour la philosophie grecque. C’est ici le second reproche capital qu’il convient d’adresser à son ouvrage.
Les philosophes, qu’il accuse d’avoir ébranlé la religion de leur patrie, ne firent en réalité que suivre dans leur .œuvre le mouvement déjà imprimé, et qu’obéir aux lois qui régissaient le génie de la Grèce. Ils ébranlèrent la mythologie anthropomorphique, de la même manière et par les mêmes raisons que les poètes épiques avaient ébranlé les conceptions religieuses de leurs pères primitifs. En un certain sens, il ne dépendit pas d’eux de ne pas poursuivre le travail entrepris par la nation grecque tout entière.
La poésie épique avait senti que l’idée du divin est plus pure et plus vraie, conçue sous la forme de l'idéal humain que sous celle d’une forme de la nature. La philosophie fit un pas de plus dans la même voie; elle comprit que cette idée est encore plus pure et plus vraie, conçue sous la forme de la raison que sous celle de la nature humaine. La trans. formation de la conception anthropomorphique du divin en une conception rationnelle et spiritualiste
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fut entièrement analogue , mais d’un degré supérieur , à celle qu’avait consommée la poésie épique, en substituant l’anthropomorphisme au naturalisme.
L’une ne fut, à vrai dire, que la conséquence obli— * grée de l’autre. La Grèce était appelée épurer de plus en plus ses idées religieuses. Après s’ être représenté le divin sous la forme humaine, elle devait arriver à se le représenter sous la forme de la raison suprême. Considéré sous ce point de vue, le sooratisme fut en réalité l’expression dernière et complète du génie grec.
Prétendrait-on par hasard que la philosophie fit reculer la morale? Que les principes qui étaient dans les mœurs ne furent plus dès lors que dans les livres? Qu’on disserta plus sur la vertu qu’on ne la pratiqua ? L’histoire tout entière de la Grèce s’élèverait hautement contre cette étrange assertion. Le siècle qui vit naître Anaxagore et Socrate donna aussi le jour à Hérodote, à Sophocle, à Hippocrate, h Périclès, à Phidias. Leurs pères, qui avaient vaincu à Marathon et à Salamine, pouvaient être fiers de ces enfants. La longue guerre du Péloponèse, et les querelles cent fois soulevées ensuite par les rivalités des divers états de la Grèce, eurent sans doute des résultats déplorables pour la moralité publique. Mais toute vertu était-elle donc éteinte dans un siècle qui produisit un Agésilas, un Pélopidas, et cet Épaminondas dans lequel se résument toutes les
vertus du véritable héros? La philosophie ne contribua en rien au mouvement de décadence qui emportait déjà la Grèce vers sa ruine ; c’est elle seule au contraire qui entretint l’amour de la justice. Quelle noble idée ne devrions-nous pas avoir de son enseignement, quand il n’aurait formé qu’un seul homme comme Épaminondas !
L’accuserait-on d’avoir tué les arts, en dépouillant le divin de ses formes humaines, et fait baisser le goût, en attirant à sa suite des esprits d’élite dans la pure contemplation d’un monde idéal?
Étrange accusation. Est-ce que Socrate n’avait pas été lui-même un artiste, et un artiste distingué, s’il faut s’en rapporter au témoignage de l’antiquité, avant d’obéir à la vocation qui l’entraîna à devenir le précepteur de ses concitoyens ? Platon n’avait-il pas cultivé la poésie avant de se livrer tout entier à la philosophie? et sa philosophie n’est-elle pas même une poésie?
L’auteur de Phèdre et du Banquet manquait-il donc du sentiment du beau ? Et Aristote lui-même, le plus austère métaphysicien de la Grèce, était-il donc l’ennemi des beaux-arts, lui qui a voulu leur indiquer les meilleurs moyens d’émouvoir les cœurs t Phidias, certes, était plus près de Platon que d’Homère, quand il conçut sa Minerve et son Jupiter Olympien. 11 s’inspira plus d’idées voisines de celles que Platon développe dans son Traité de la Répn-
blique, que des descriptions des dieux contenues dans Y Iliade.
On sait qu’Euripide fut le disciple d’Anaxagore et Tarai de Socrate. Au-dessus de tous ces détails plane d’ailleurs ce grand fait que le siècle de Périclès fut aussi celui de Phidias et de Socrate ; que l’art atteignit dans la Grèce son plus haut degré de perfection en même temps que la philosophie, et qu’ils furent l’un et l’autre poussés à cette hauteur par un souffle commun.
En définitive, toutes ces récriminations contre la philosophie, au nom de l’art, ne reposent que sur un passage de Platon, passage fort mal entendu d’ailleurs. Le disciple de Socrate voulait bannir Homère de sa cité idéale; mais il n’entendait pas en chasser la poésie ; comment autrement aurait-il mis tant de soin ft la recherche du véritable principe du beau ? Il attaquait la mythologie anthropomorphique et non Fart, dans la personne du vieux aède. Mais, en chassant le chantre des dieux humains, il rendait hommage à la poésie, en le couronnant de fleurs. Homère aurait-il jugé dignes de cet honneur les poètes védiques dont il renversait les conceptions naturalistes ?
Non, la philosophie grecque, fille de la poésie, n’a pas blasphémé sa mère. Elle l’appela au contraire à une mission plus haute et plus digne d’elle ; Platon le pensait, du moins. La poésie disparut, il
est vrai, mais non devant la philosophie, qui était, elle aussi, une nouvelle forme de la poésie; elle fut entraînée dans la décadence de plus en plus profonde du génie grec, précédant de bien peu la philosophie elle-même, qui allait bientôt s’éteindre dans une érudition aride et sans inspiration. Les ennemis de la poésie, les hommes insensibles à sa beauté, il ne faut pas les chercher dans la Grèce antique, toujours accessible au sentiment de l’art. Ils sont à Alexandrie et à Rome, dans ces siècles crépusculaires qui virent s’agiter dans leurs ombres épaisses les rêves désordonnés des écoles néopythagoriciennes et néoplatoniciennes.
M Ménard s’est laissé séduire par de fausses inductions , quand il a glorifié comme un retour à la véritable intelligence religieuse ce mélange incohérent de toutes les superstitions antiques, que, par un contre-sens continuel, lesPlotin, les Jamblique et les Porphire croyaient retrouver dans les écrits (Je Platon et d’Aristote. Cette abstruse théosophie ne fut en réalité qu’une résurrection de l’antique naturalisme des peuples enfants de l’Orient, dissipé autrefois au souffle du sentiment moral de la t Grèce.
Les considérations que nous venons de présenter, loin d’affaiblir le sentiment de M. Ménard sur la morale de la Grèce antique, le fortifient au contraire en le complétant. L’œuvre commencée dans
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les âges héroïques avec les poètes épiques se continua dans les âges suivants, sous une nouvelle forme, avec les philosophes. On peut regretter que M. Ménard ne l’ait pas reconnu, et qu’il ait été trop sévère pour le socratisme. Mais on ne saurait lui contester le mérite d’avoir pénétré profondément dans l’esprit de la Grèce antique et d’avoir établi par des preuves solides que déjà, avant les temps historiques, par l’etfet d’une inspiration du génie qui lui fut propre, la nation grecque avait assis, sur le fondement inébranlable de la morale, la famille, l’Etat, le monde et la religion.