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DANS LA SECONDE MOITIÉ DK PREMIER SIÈCLE DE L’ÈRE CHRÉTIENNE

Un siècle environ avant le commencement de l’ère chrétienne , la religion païenne, combattue depuis longtemps par la philosophie, avait perdu tout son prestige et semblait à la veille de sa ruine complète. La plupart des hommes que leur instruction et leur position élevaient au-dessus de la foule, tenaient pour une insigne folie * la croyance à des dieux , auxquels les traditions sacrées prêtaient toutes les passions humaines et qui n’étaient supérieurs aux faibles mortels que par l’éclat de leurs

1 Ddirantium somnia, Cicéron, IM la iïature des Dieu*, liv, t, S 16 .

désordres *. Les stoïciens avaient en vain essayé de sauver l’ancienne mythologie, en lui donnant un sens symbolique. Leurs explications cosmologiques, loin d’être utiles à la religion, l’avaient rendue plus ridicule encore et faisaient sourire de pitié *. C’était une opinon générale parmi les hommes éclairés que toutes les croyances et les cérémonies religieuses n’étaient qu’une invention de la politique, qui avait eu besoin de retenir par la religion les esprits incapables d’être dirigés par la raison 3 . Euripide l’avait proclamé longtemps auparavant par la bouche de Sisyphe, et l’on se plaisait à répéter après lui que, comme la loi ne pouvait atteindre que les crimes manifestes et laissait impunis ceux qui se commettaient en secret, un homme habile et prudent avait imaginé de substituer à la vérité un mensonge officieux et utile, en persuadant aux peuples qu’un être éternel entend tout, voit tout et dirige l’univers par les lois les plus sages ‘. On pensait généralement

• Cicéron. De In Nature des Dieux, liv. 1 , § 16; liv. 11 , § 28.

* Ibid., lu: m, $ 23-25, 60, 62-64.

3 Tolam de diis immorlalibus opinionem ficlam esse ab honiinibussapienlibtis reipublicae causa, ut, quos ralio non posset, eos ad officium religio duceret. Cicéron , De la Nature des Dieux , liv. i, § 42. Rem ad mulliludinem imperitam et illis seculis eadem eflicacissimam, deorum metnm injiciendum (Numa) ratus est, Tite-Live, liv. i, g 19. Nulla res eilicacius mulliludinem régit quant superslilio : Alioqui impolens, sana, mutabilis; ubi vana religione capta est, melius vatibus quam ducibus suis paret. (Juinte-Curce . liv. iv, § 10.

4 Plutarque, Des Opinions des philosophes, liv. I, § 7.

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avec Diodore de Sicile que la fiction des Enfers avait eu pour but d’inspirer aux hommes la piété et la justice 1 * .

Le discrédit général dans lequel les oracles étaient tombés, avait fermé la bouche à ceux qui les rendaient. La Pythie était muette. Quelques rares défenseurs des anciennes croyances expliquaient ce silence, en assurant que la vertu qui les inspirait et qui ôtait une exhalaison de la terre, s’était évanouie avec le temps. Mais cette futile explication ne réussit qu’à aiguiser la verve railleuse des incrédüles. « Vous diriez, à les entendre, fait remarquer Cicéron , qu’il s’agit d’un vin ou de quelque salaison que le temps aurait fait éventer. Et depuis quand cette force secrète a-t-elle disparu? Ne serait-ce pas depuis que l’on est devenu moins crédule ?» *

La philosophie triomphait décidément. Pleine de confiance dans les lumières de la raison, elle repoussait avec dédain des traditions religieuses, dont elle mettait en évidence la puérilité 3 . Elle proclamait hautement que l’antiquité s’était trompée en beaucoup de choses et qu'elle avait été sagement réformée par le temps et l’instruction 4 .

L’incrédulité était générale parmi les hommes

1 Diodore de Sicile, i. § ï.

* Cicéron, De laDivinat., liv. n, 57.

3 Impiæ fabulæ, Cicéron, De la Nature des Dieux, liv. il, § 24. Superstiliones pene aniles; Ibid., liv. il, § Î8.

* Cicéron, De la Üivinat., liv., n, § 33 el 35.

éclairés ; le fait n’est pas douteux. Mais où en était le peuple par rapport à la religion ? Si les patriciens avaient pu dirigerà leur gré les esprits, ils se seraient bien gardés de laisser pénétrer dans les masses des idées qui ne leur paraissaient convenir qu’à ceux qui avaient quelque teinture delà philosophie. Vairon prétend très-catégoriquement que les explications rationnelles de la théologie sont pour les philosophes, et que la tradition pure et simple doit rester le partage du peuple '. Cicéron, Tite-Live, Denvs d’Halicarnasse, Diodore de Sicile s’accordent à répéter que le bien de l’État fait un devoir île conserver toutes les coutumes religieuses s . Elles n’ont en elles-mêmes aucune valeur ; mais elles sont un excellent moyen de domination *. Aussi quiconque aspirait à la direction des affaires publiques se croyait obligé de les maintenir au milieu du peuple 4 . A une époque où il était certainement superflu de faire un mystère de l'incrédulité, Cicéron prend les soins les plus minutieux pour que ses discussions avec ses amis n’éveillent aucun écho indiscret 3 . Il ne leur permet de parler qu’après s’étre

* Augustin, Cité de Dieu, liv. iv, chap. XXXI et XXXII ; liv. vi, chap. V.

* Cicéron, De la Dirinat., liv. h, § 1 2, 33 et 35. — Tite-Live, liv. i, S 19. — Denys d'Halic., Il v, h, 17, vin, 5.

3 Tite-Live. liv. i. § 19.

* Cicéron, De la Uivinat., liv. il, § 7î.

s De la Nature des Dieux, liv. i, § 30. — Augustin [Cité de

ET D’HISTOIRE RELlüIKESE lii

retiré dans son cabinet. Maintenant, leur dit-il, nous sommes seuls ; nous pouvons chercher la vérité sans contrainte*. Précautions vaines et tardives ! Le peuple se rit aussi bien que les patriciens de ce que ceux-ci, dans leur insolent langage, appellent la religion des ignorants s .

Comment en aurait-il été autrement ? Les plébéiens n’avaient pas besoin des leçons des philosophes peur apprendre à mépriser le culte de leurs pères. L’incrédulité était ouvertement prêchée, par la parole et les actions. Les séances du Sénat n’étaient pas tellement secrètes, qu’il n’arrivât aux oreilles du peuple quelque vague retentissement des railleries qu’on s ’ y permettait sur les augures et des doctrines impies qu’on y soutenait hardiment 3 . 11 entendait au forum le circonspect Cicéron lui-môme affirmer, tantôt que ce n’est que sur le théâtre que les dieux viennent se mêler aux affaires humaines *; tantôt que les torches des Furies ne sont pas autre chose que les remords de la conscience s . Jusqu’à quel excès le besoin de certaines causes ne devait-il

Dieu, liv. vi, chap. V) dit de Yarron : « Quand Varron le peut, quand il l'ose, quand il parle avec la certitude de l’impunité, il s’explique sans détour sur l’injure faite à la Divinité par les fables mensongères »

* De Ut Divinat., liv., n, § 42.

- De la Sature des Dieux, liv. ni, § 45.

3 Salluste, Conjuration de Catilina, 52.

* Discours sur la réponse des arvspices, 62.

s Pro Sexto Roscio, 68.

pas pousser les orateurs médiocres qui n’avaient ni

le tact, ni la modération de ce grand maître ?

Mais est-il nécessaire de s’arrêter à ces inductions, quand nous voyons l’athéisme prêché publiquement comme le résultat le plus positif de la philosophie? Amafinius , Rabirius et Catius avaient inondé l’Italie d’écrits populaires consacrés à l’exposition de la doctrine d’Épicure *. Lucrèce l’avait chantée dans son célèbre poème. « Tout le monde, dit Cicéron, l’a embrassée avec empressement, soit parce qu’elle est d’une intelligence facile, soit parce que les charmes de la volupté ont entraîné les esprits, soit parce qu'on n’avait encore rien de meilleur en philosophie *. »

Faut-il ajouter que l'impiété des patriciens éclatait dans toute leur vie ? Ici, on vendait à Brogitarus de Galatie le temple de la mère des Dieux, après en avoir brutalement chassé le grand-prêtre 1 2 3 4 ; là, on perçait de coups, dans un temple, en présence des images des dieux, un tribun du peuple que la sainteté de sa charge et la sainteté du lieu rendaient doublement inviolable *. A Rome , Sext. Seranus démolit un édifice consacré aux dieux, pour

1 Cicéron, Acadèm., liv. i. § 2; Tuscut., liv. iv, § 3; Lettres famil., liv. xv, ep. 19.

2 Tusai!., liv. iv, § 3.

3 Pour P. Sextius, 56, Discours sur la réponse des aruspices, 28.

4 Pour P. Sextius, 79-81.

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s’emparer des matériaux ’ ; Clodius met le feu au temple des déesses, et trouble les sacrifices secrets des vestales, dont l’accès était interdit aux hommes*. Ce mépris des dieux n’était-il pas le moyen le plus certain de détruire les croyances populaires?

Que les patriciens aient voulu ajouter à leurs autres prétentions celle de se distinguer du vulgaire par une savante critique de la religion ; qu’ils n’aient pas même cru possible que les idées et les sentiments qu’ils allaient puiser, à grands frais, aux écoles de la philosophie grecque, pussent se répandre parmi les classes inférieures ; qu’ils aient voulu laisser au peuple une foi dont ils se donnaient le privilège de rire, mais qu’ils savaient nécessaire à leur domination, ce sont là autant d’illusions qui, quelque invraisemblables qu’elles puissent paraître, peuvent facilement s’expliquer. Leurs désirs furent cependant trompés. A Rome et dans tous les grands centres de population du monde ancien, l’incrédulité descendit jusque dans les couches les plus basses de la société. Nous en avons pour garants tous les historiens de cette époque, Tite-Live, Diodore de Sicjle, Denys d’Halicarnasse, qui, tout en professant, pour leur propre compte, un profond mépris pour les croyances et les pratiques religieuses de

I Discours sur la réponse des aruspices, 32.

î Ibid., 37-57.

leur temps, déplorent, au nom de l’intérét public et de la politique, le discrédit dans lequel la religion était tombée, et ne négligent jamais, chaque fois que l’occasion s’en présente, de vanter son utilité pour le bonheur des peuples. Cicéron lui-même ne se fait pas illusion sur l’incrédulité générale de ses contemporains. « Voilà, s’écrie-t-il, en parlant des antiques traditions, des mystères qu’aucune vieille femme ne croit plus '. »

La dernière heure du paganisme a-t-elle donc sonné ? L’antique mythologie, reléguée au nombre des contes absurdes, va-t-elle, épuisée, impuissante, laisser la place libre à un culte nouveau, plus spiritualiste, plus digne de la raison et de la morale, plus conforme à cette religion que les philosophes voudraient élever sur ses ruines? Qui ne le croirait, à la vue de ce débordement d’injures et de railleries dont on couvre en tous lieux les dieux d’Homère et les cérémonies dues à Romulus et à Nu ma ? Il n’en fut rien cependant. Les Varron et les Cicéron se proposaient de détruire la superstition au profit de la religion bien entendue. Ce fut le contraire qui eut lieu. La religion s’affaiblit de plus en plus, et la superstition resta, gagnant peu à peu le terrain

• llæc jam, milii credo, ne aniculæ quidem existimant. Dr In Divinnt., liv. 11 , § 13. Quæve anus lam excors inveniri pot est, qu;e ilia quæ quondam credebantur apud inferos portenta cxlimescat, De la Mature des Dieux, lib. il, § 5.

et d’histoire religieuse que la religion perdait. Cicéron aurait pu déjà l’observer dans quelques-uns de ses contemporains. César, défendant ses amis devant le Sénat, assure que la mort est le dernier terme de notre existence *, et quand il monte en voiture, il récite une formule dont l’influence doit le garantir de tout accident *.

L’envahissement de la superstition s’accomplit rapidement. Cinquante ans s’étaient à peine écoulés depuis la mort du grand orateur romain, que déjà les croyances les plus absurdes s’étaient fait une large place à côté de l’incrédulité la plus décidée. On n’admettait plus que les dieux dirigent les événements et veillent sur les destinées des mortels ; et des milliers de volumes de prédictions étaient, à Rome, seulement, entre les mains des particuliers 3 . On ne croyait plus à une autre vie ; on se riait de la vieille fable des Champs Elysées *, et on évoquait les ombres des morts pour leur arracher la révélation de l’avenir et des vicissitudes de la fortune, pour les interroger sur les choses les plus futiles 5 . Le Galle, orné de la tiare phrygienne, le

* Salluste. Conjur. de Catilina , § 5*.

* Pline, Ilist. n/itur., liv. xxvni, chap. II.

3 Suétone, Auguste, §34.

‘ Esse aliquos mânes et subterranea régna ..

Nec pueri credunt, nisi qui nondum a re lavantur.

Juvénal, Satire î, vers 4 49 à 45*.

3 Plutarque, Œuvres morales, trad. Ira ne., Paris, 4843, t. II, p. 231 à *85.

prêtre d’Isis à la tête rasée, et aux vêtements de lin, le charlatan juif se donnant pour le grandprêtre de Jérusalem l , l’augure arménien, l’astrologue de laChaldée, le devin de l’Inde, prélevaient de riches impôts sur la sotte crédulité des classes élevées, tandis que la foule se pressait autour des sorciers de has étage, établis dans le cirque et dans le champ de Tarquin î .

La superstition fut poussée jusqu’à la férocité. La voix publique accusa les initiés aux mystères de Mythra d’avoir immolé des victimes humaines ; ce bruit prit assez de consistance pour que, plus tard, l’empereur Adrien crût devoir interdire la célébration de ces mystères, et chasser de Rome les prêtres de ce culte sanguinaire 3 . Ces sacrifices huma ins, n’ont rien d’improbable, quand on voit toutes les classes de la société romaine se livrer publiquement aux pratiques les plus brutales et les plus révoltantes 4 . Pour détourner les malignes influences de la Fortune, les uns allaient au point du jour, au milieu de l’hiver, plonger trois fois la tête dans les eaux glacées du Tibre ; d’autres, demi-nus, •

' Interprcs legum solymarutn, Juvénal, Satire 6, vers 544.

4 Juvénal, Satire 6, vers SU -591.

3 Socralc, Ifist. Ecrlis., liv. ni, chap. II. Pliolius, Biblioth., p. 1 44S.Ceculte reparut après Adrien. Commode immola, dil-on, de sa propre main, un homme à Mythra, Lampridius, in Commodo, chap. IX.

4 Juvénal, Satire 6, vers 551 et 55î. Horace, Epode 5, vers 30 et 37.

et d’histoihe religieuse 117 tremblants de froid et de crainte, se traînaient sur leurs genoux ensanglantés autour du champ do Tarquin le Superbe ‘ ; d’autres encore, errant la nuit dans les sépulcres, ramassaient, pour des cérémonies criminelles et prohibées par les lois, les ossements des morts et les herbes qui croissent sur les tombeaux .

De tous les écrivains du premier siècle de l’ère chrétienne, Valère-Maxime est le plus propre à nous donner une idée de ce revirement des esprits par rapport aux choses religieuses. Cet homme qui ne se fit auteur que pour sauver sa vie, en se conciliant par ses flatteries la faveur de Tibère, et qui n’avait ni assez de connaissances ni assez de talents naturels pour produire une œuvre originale, recueillit dans des écrivains antérieurs une foule d’anecdotes plus ou moins curieuses, qu’il se donna seulement la peine de classer par ordre de matières. Le premier livre de cette compilation est consacré à la religion. Tous les faits qui y sont rapportés, sont des prodiges incroyables, la plupart d’une ridicule absurdité : ici, des châtiments atroces infligés

* Ter matutino Tiberi mergclur, el ipsis

Vorticibus timidum caput abluet ; inde superbi Totum regis agrum, nuda ac tremebunda cruontis Erepet genibus.

Juvénal, Satire 6, vers i>2î-5i(>.

î Ossa herbasque nocentes. Horace, Satire, liv. i*r, sect. 8, vers iî. Dezobrv, Borne au siècle d’Auguste, 4846, t.' II, pp. 349, 360, 369 et 377.'

par les dieux à la plus insignifiante irrévérence ; là, des miracles grotesques, présages de guerres et de calamités publiques, un bœuf qui parle, des boucliers qui suent du sang, des lambeaux de chair sanglante tombant en pluie sur les villes. Et ce qu’il y a de plus singulier, c’est qu’un grand nombre de ces récits sont empruntés à des écrivains qui ne les avaient rapportés que comme des fablesabsurdes, aliment impur de la crédulité populaire. Le peu judicieux compilateur qui les transcrit, ne semble pas douter un moment de leur réalité. Cicéron, dans les œuvres duquel quelques-unes sont copiées presque textuellement, avait tiré de leur examen cette conséquence raisonnable, que la vérité ne se prouve pas par des faits ou vrais par hasard, ou inventés par la mauvaise foi, et qu’il est bien permis d’ailleurs de ne pas croire* . Valère-Maxime y trouve au contraire une leçon de piété et de respect pour la religion 2 . Quel changement ne s’était pas opéré dans l’espace d’un siècle, et qu’on était loin de la haute et droite raison qui a inspiré les traités de la Divination et de la Nature des Dieux!

Ce n’est pas que Valère-Maxime, malgré ses dévotes protestations, soit au fond du cœur un bien sincère croyant. Cet écrivain, qui porte si haut la piété des anciens Romains, qui admire le prêteur

* fie la Divination, liv. u, § 41.

2 Valère-Maxime, liv. i, chap. VIII, § M.

et d’histoire religieuse 119

Pétilus, pour avoir fait briller, par la main des sacrificateurs, sept livres grecs qui auraient pu détourner du culte des Dieux *, et Tarquin pour avoir fait jeter à la mer le duurnvir Marcus Tullius, coupable d’avoir laissé transcrire à Pétronius Sabinus le livre secret des Cérémonies Sacrées *, qui affiche la foi la plus complète aux augures, aux songes, aux présages par lesquels les dieux font connaître aux hommes leurs volontés, avoue avec la plus étonnante ingénuité que tous les miracles et les prodiges ont été imaginés pour inspirer au peuple un plus grand respect pour les choses saintes, et que Numa, Minos, Lycurgue, et les autres anciens législateurs, n’ont feint d’avoir des rapports avec des êtres divins que pour abuser plus facilement de la simplicité des hommes et dans un but de domination 1 * 3 .

Que ce retour à des superstitions que l’on avait crues naguère à jamais abattues, ait été une réaction du sentiment religieux contre l’incrédulité *, ou l’effet des angoisses de la conscience au milieu de l’épouvantable démoralisation de cette époque ; que la crainte d’une ruine complète de l’ordre' social, ébranlé déjà jusque dans ses bases, par tant de di-

1 Valèrc-Maxime, tiv. i, chap. I, § 14.

- Ibid., liv. î, chap. I, §15.

3 Liv. i, chap. IV, §§ 1 e'. 8.

1 Benjamin Constant, Du Polythéisme roipain , liv. xil, chap. VI.

verses commotions, que les malheurs des guerres civiles, la perte de la liberté et l’établissement du despotisme, aient violemment ramené toutes les classes de la société vers la religion ; que toutes ces causes aient agi à la fois pour faire revivre des croyances et des pratiques, auparavant négligées et dédaignées, c’est ce que nous n’avons pas à rechercher ici ; le seul fait qu’il nous importe de constater, c’est que ce ne fut pas devant les progrès menaçants du Christianisme que le Paganisme se ranima, ainsi que le prétend Gibbon *. Il est certain que partout où la religion chrétienne prit quelque développement, elle souleva d’abord contre elle une opposition, dont l’effet le plus marqué fut de ramener la foule aux pieds des autels des dieux nationaux *. Mais ces mouvements partiels et isolés ne se manifestèrent guère que dans le courant du second siècle ; ils avaient été précédés, plus de cinquante ans auparavant, d’un mouvement général qui, à Rome et dans la Grèce, aussi bien qu'à Alexandrie et dans les grandes cités de l’Asie Mineure, avait relevé les antiques superstitions. - Bien avant que le Christianisme fût devenu menaçant pour l’existence de la religion établie, avant même qu’il fût sorti de l’obscurité qui enveloppa ses pre-

1 Hift. de la Uèradeuce de l'Empire romain, t. III, p. 210.

i Pline, Lettre, liv. x. Lettre s, 92.

F, t d’histoire religieuse 121 miers pas, et que son nom fût prononcé et connu dans l’empire romain, la réaction païenne était accomplie; les maisons des particuliers s’étaient peuplées d’images d’Isis et de Mythra, et les autels de divinités barbares s’étaient élevés en grand nombre, à côté de ceux des Dieux de la Grèce et de Rome *.

Dès les premiers moments, cette réaction païenne se partagea en deux partis bien tranchés. Des deux côtés, on travaille avec ardeur au triomphe de l’antique religion sur l’incrédulité ; des deux côtés, on veut établir sa domination absolue sur les cœurs et sur les consciences. Mais ici on la veut telle qu’elle était aux temps où les oracles, la Pythie, les augures réglaient, sans contestation, la vie publique et la vie privée, avant que la philosophie eût élevé le moindre doute sûr sa valeur et son origine divine, quand elle était acceptée, sans arrière-pensée, avec une foi naïve, par les peuples, aussi bien que par ceux qui les dirigeaient. Là. au contraire, on lui demande de tenir quelque compte des changements siirvenus dans la culture intellectuelle, de s’entendre avec la philosophie spiritualiste des Pythagore et des Platon, et de se dépouiller de cet anthropomorphisme grossier sous lequel elle avait dû se pré-

1 Lucien, l'Assemblée des Dieux, dans Œuvres, trad. en fran^. Paris, 1789, t. V, pp. Î47, i48, Î93. Tertullien, Apologét., § 6.

senter aux intelligences peu développées des âges antiques, mais qui 11e pouvait plus être accepté par des esprits habitués à raisonner. Le premier parti constitue ce que l’on peut appeler, avec Benjamin Constant, l’orthodoxie païenne ; le second introduit une espèce de rationalisme mystique dans le sein du Paganisme.

Nous allons examiner, l’une après l’autre, ces deux faces de la réaction païenne.

On ne sait ce qui doit le plus étonner dans l’orthodoxie païenne, des desseins qu’elle médite, ou de l’audace avec laquelle • elle les présente. Ce qu’elle veut, c’est le rétablissement du polythéisme tel qu’il était à l’aurore de la civilisation grécoromaine; et, comme elle a la conscience qu’elle n’y réussira pas aussi longtemps que les écrits des Platon, des Aristote, des Cicéron, auront des admirateurs, elle condamne, au nom do la religion, comme des impiétés, toutes les conquêtes que la raison se glorifiait d’avoir faites, pendant les quatre derniers siècles, sur' les préjugés, l’ignorance et l’erreur. Ces sentiments, qu’on a peine à comprendre, au

sortir d’une époque de philosophie et d’incrédulité, elfe les affiche avec une assurance voisine de l’impudence, sinon du cynisme, et avec une violence dont on ne trouve pas d’exemple dans les écrivains antérieurs. Ce qu’elle relève avec le plus de zèle, ce qu’elle se plaît à exalter comme l’essence même de la religion, c’est précisément ce qui avait été le plus vivement attaqué, ce qui avait provoqué l’incrédulité dans les âges précédents, le côté surnaturel et anthropomorphique des traditions mythologiques. La philosophie n’est, à ses yeux, qu’une absurde débauche d’esprit, quand elle n’est pas une criminelle révolte contre les institutions divines; et les généreux efforts des penseurs les plus éminents, pour donner de la Divinité des notions plus saines, que d’impies et funestes entreprises contre les enseignements religieux, révélés par les dieux euxmémes.

Ce parti, qui se posait en vengeur de la religion outragée et en défenseur des intérêts du ciel, se donnait en même temps la mission de sauver la société qui se mourait, depuis qu’elle avait rompu avec les saintes traditions du passé. Conséquent avec ses principes. Il associait au rétablissement de la religion ancienne le rétablissement de l’ancien ordre de choses; il demandait que, repoussant toutes les dangereuses nouveautés qu’une raison pervertie par l’orgueil regardait comme des améliorations dans

la science et dans la vie, on en revînt tout simplement à ce qu’était Rome avant l’invasion de la philosophie grecque, ou, encore, à ce qu’était la Grèce des Orphée et des Linus. Tout ce qui s’était fait depuis, n’était qu’un long et coupable égarement auquel il fallait se hâter de renoncer. Il se plaisait à vanter les institutions de’ce qu’on pourrait appeler le moyen âge de l’histoire gréco-romaine, et à exalter les temps heureux où les Athéniens chassaient Protagoras de leur territoire, parce qu’il doutait de la Divinité, et brûlaient publiquement ses écrits '. En attendant le retour de ces siècles fortunés, les hommes les plus décidés de ce parti, donnant l’exemple de" ce que réclamait le salut de la société et de la religion, détruisaient les ouvrages dans lesquels les antiques traditions étaient directement, combattues. C’est à cette époque que périrent la plupart des écrits des Pyrrhoniens et des Épicuriens. Leur nombre était considérable. Ils existaient encore du temps de Cicéron; il n’en restait presque plus à l’époque de Julien, qui remercie les dieux, avec effusion, d’avoir éteint ces sectes impures, et d’avoir fait disparaître la plus grande partie de leurs livres *.

- Lucien raconte une de ces pieuses exécutions. Un

I Minutius Félix, Ortacius, chap. VIII.

• Julien, Œuvres traduites par Tourlet, t. II, p. 301

et d’histoire religieuse 125 fourbe, nommé Alexandre, qui trompa pendant plusieurs années toute l’Asie Mineure par de grandes démonstrations de piété et par la prétention de lire dans l’avenir et de faire des miracles, brûla, sur la place publique de Chalcédoine, sur un bûcher de bois de figuier, le livre des Pensées d’Epicure, et en jeta les cendres à la mer, pour obéir à un oracle qu’il avait rendu lui-même, et qui prescrivait de détruire par le feu les dogmes de ce philosophe impie. La foule, enchantée, applaudit hautement à cet acte pieux, auquel elle assista avec recueillement *.

Qu’on ne se hâte pas de conclure de ces faits et de la nature même de ces opinions, que ce parti ne se composait que d’hypocrites et de dupes, que l’ignorance et le fanatisme livraient à leurs audacieuses impostures ; ce serait une erreur. Il favorisa sans doute, peut-être sans le vouloir, les intrigues d’hommes assez vils pour exploiter à leur profit, sous le masque de la religion, la simplicité des âmes dévotes. Aucune secte ne peut se garantir de cette lèpre. Il est encore certain qu’il trouva ses plus nombreux adhérents dans les classes inférieures, qui, privées d’instruction, n’étaient en état de comprendre qu’une religion positive et concrète, et avaient un attachement aveugle pour le culte

1 Luciert, Œuvres , t. III, p. 39.

établi. Mais, à côté des charlatans qui en étaient la honte, et des masses ignorantes qui en faisaient la force, il comptait dans son sein des hommes honorables et sincères, dont le plus grand défaut était d’avoir plus d’imagination que de raison, plus de piété que de lumières, et d’autres encore qui manquaient moins d’instruction et de connaissances, que de l’esprit de discernement, sans lequel elles peuvent être plus nuisibles qu’utiles.

On en trouve la preuve dans Plutarque, qui nous fait connaître quelques partisans de l’orthodoxie païenne, entre autres le poète Sérapion d’Athènes *. Au siècle suivant, Lucien, qui les poursuit, de ses mordantes railleries, nomme parmi eux. des personnages distingués par leur fortune et leur considération, des philosophes, des médecins en crédit 2 . Plus tard enfin , le défenseur du paganisme orthodoxe, que Minutius Félix introduit dans son Octavius, est, non sans doute un penseur, tant s’en faut, ni même un esprit pénétrant et lucide, mais un homme appartenant à la classe éclairée, et, possédant, à un degré assez élevé pour cette époque, des connaissances littéraires et philosophiques 3 .

Il ne faut pas oublier que la décadence a commencé pour le monde gréco-romain. L’intelligence.

1 Plutarque. Œuvres morales, l II, pp. îfiG, i8(>, 8s7 Pt suiv.

* Lucien, Œuvres, 1. IV, p. 470 el suiv.

3 Ortarius, cliap. IV.

et d’histoire religieuse 127 affaiblie, languissante, ne comprend môme plus l’activité morale et l’énergie de la pensée. En philosophie, on travaille, sans goût et sans discernement, à une bizarre conciliation de systèmes inconciliables, dont les principes et les traits caractéristiques échappent à des esprits incapables de penser par eux -mêmes. On ne voit plus dans les Socrate, les Platon, les Aristote que des échos de doctrines antérieures, transmises jusqu’à eux par une chaîne non interrompue de sages, et qu’ils transmettent à leur tour à ceux qui leur succèdent. En littérature, plus de productions originales, si ce n’est dans le champ de l’histoire. On imite les anciens ; on les annote ; on les commente ; on épilogue sur des mots ; on passe des phrases au crible de la grammaire, de la rhétorique et de la poétique. C’est le règne de la critique savante et du pédantisme. En politique, on livre aux caprices d’un maître les affaires publiques qu’on ne sait ni diriger, ni même discuter; on courbe la tête, après avoir proclamé la résignation pour la première des vertus ; et quand le fardeau devient insupportable, on meurt, héroïsme de l’impuissance et du néant !

A mesure que la décrépitude fait des progrès, on devient moins sensible à ce qui, dans les fables païennes, blessait si vivement les Varron et les Cicéron; et on se livre d’autant plus facilement à l’autorité, qu’on est moins en état de discerner le

vrai du faux et de se conduire soi-même. Quand la raison a abdiqué, qu’il ne reste plus ni activité ni liberté, et que l’esclavage pèse sur la pensée aussi bien que sur la vie, quel autre guide peut-on suivre en religion, que la tradition qui, en dispensant les esprits de la fatigue de chercher, de comparer, de juger, leur donne des notions -toutes faites et des croyances arrêtées ? Elle s’imposait, par la force même des choses, à une société énervée et caduque. Si, dans cette ruine générale de tout ce qui fait la dignité humaine, quelque chose a droit de nous surprendre, ce n’est pas le retour presque subit de l’ancienne mythologie, au milieu du vide intellectuel et moral de cette époque; c’est la railleuse sérénité de quelques rares incrédules, assez sûrs d’eux-mêmes pour résister au torrent; ou bien encore la naïve illusion des philosophes païens, qui s’imaginent pouvoir épurer cet amas d’absurdités ; c’est surtout la généreuse vigueur de ces quelques novateurs, encore inconnus, bientôt destinés au supplice, qui, après s’être délivrés de la contagion générale, viennent, au nom du Christ, apporter une nouvelle vie dans ce champ de mort.

Il était donc dans l’ordre des choses, que les anciennes croyances reprissent leur prestige. Elles envahirent l’empire romain. Mais leurtriomphe souleva contre elles tous les hommes restés fidèles au culte de la philosophie. Des querelles qui sem-

blaient depuis longtemps vidées, se réveillèrent. 11 fallut de nouveau plaider la cause de la raison, combattre la superstition et l'anthropomorphisme, défendre le spiritualisme religieux contre les grossières conceptions des âges antiques. On reproduisit les pressantes argumentations de Platon contre la mythologie homérique; on fit revivre les mordantes railleries de Cicéron contre les vieilles histoires des dieux.

L’orthodoxie païenne ne se déconcerta ni devant les raisonnements des philosophes, ni devant les traits satiriques des incrédules. Elle opposa aux uns et aux autres, pour la défense de sa théologie surannée, un certain nombre de considérations, assez pauvres en elles-mêmes, mais qui, présentées avec l’assurance ordinaire à ce parti, devaient produire quelque impression sur les esprits dégénérés de cette époque. Ces preuves forment une espèce d’apologie de la mythologie païenne. Pendant trois siècles, elles servirent à la défendre, d’abord contre les rationalistes païens et les sceptiques obstinés, plus tard, contre les chrétiens, adversaires bien autrement dangereux.

On ne rencontre nulle part une exposition d’ensemble de ces divers arguments, soit que ce parti ait manqué d’un homme assez habile pour en faire un corps de doctrine, soit qu’il n’ait pas cru nécessaire de les proposer par écrit, soit enfin que les

ouvrages qui les contenaient n’aient pas été jugés dignes de passer à la postérité. Mais ils nous ont été conservés par les écrivains qui s’attachèrent à les réfuter. Il est facile de les recueillir dans leurs livres, et de donner, en les rapprochant, une idée des moyens employés par l’orthodoxie païenne, pour faire valoir son système.

Deux ordres de considérations générales forment le fond, et, sans aucun doute, ce qu’on regardait comme la partie la plus solide, de l’apologie du paganisme orthodoxe. D’un côté, on prétendait que la raison humaine ne peut pas par elle-même s’élever à la connaissance des choses divines, pour conclure de là qu’il ne reste en religion qu’à s’en rapporter aux révélations antiques ; et, d’un autre côté, on s’attachait à montrer que la prospérité des peuples .et le bonheur des individus avaient toujours été en raison directe de leur piété, pour tirer de là cette conséquence que la religion ancienne trouvait dans une sanction si positive la marque la plus certaine de sa vérité et de sa divinité.

Cécilius, dans la bouche duquel Minutius Félix a mis la défense du paganisme *, va nous apprendre comment on présentait ces deux ordres de preuves.

11 commence par entasser contre la raison humaine tous les arguments que pouvait faire valoir

* Octavius de Minutius Félix, cliap. V-VII.

et d’histoire religieuse 131

le scepticisme vulgaire de son temps. Tout, dans les choses humaines est, à l’en croire, incertain et douteux. Il y a partout plus de vraisemblance que de réalité. Les écoles des philosophes disputent, depuis des siècles, sur les questions les plus importantes, sans avoir pu tomber d’accord sur aucune. L’esprit de l’homme est tellement borné, qu’il ne lui est donné de connaître, ni ce qui est dans le ciel, audessus de sa tête, ni ce qui est sous ses pieds, dans les entrailles de la terre. Il ne lui est pas même permis de se livrer à de semblables recherches ; il serait impie de les entreprendre ; vouloir s’élever audessus des astres, c’est de l’audace, de la folie *.

Mais ces déclamations sur la faiblesse, sur l’impuissance de la raison humaine, n’ont pas d’autre but que d’établir la nécessité de se livrer en aveugle aux enseignements d’une révélation divine. Puisque nous ne pouvons rien savoir par nous-mêmes des choses divines, continue Gécilius, le plus sûr est 'd’admettre les croyances de nos ancêtres, de suivre une religion consacrée par une longue tradition, d’adorer les dieux que nos parents nous ont appris à craindre, avant que nous fussions en état de les connaître.

Nous en rapporter à nos pères, est d’autant plus sage que, dans un siècle encore grossier, à l’ori-

1 Oclaviut de Minulius Félix, chap. V.

gine des sociétés et comme à la naissance du monde, ils furent jugés dignes d’avoir des dieux pour bienfaiteurs et pour rois C’est de ces dieux qu’ils apprirent à observer les augures, à inspecter les entrailles des victimes, à instituer des sacrifices, à consacrer des temples.

Ainsi, c’est en réalité à une antique révélation que Cécilius renvoie les hommes de son temps, après leur avoir prouvé, à ce qu’il croit du moins, leur incapacité à trouver quelque chose de certain sur la Divinité. Il ne suffisait pas cependant d’affirmer que celte révélation avait été donnée par les dieux ; il fallait en donner des preuves. Cécilius les trouve dans les heureux effets qu’elle a produits partout où elle a été pieusement acceptée.

C’est en suppliant, dit— il,, les dieux irrités, que les anciens Romains, n’ayant plus d’autre retraite que le Capitole, passèrent, avec la religion pour seul bouclier, à travers les rangs pressés des Gaulois, pleins d’admiration pour cette sainte audace *. C’est en se prosternant aux pieds des dieux des peuples vaincus, dans l’ardeur même de la victoire, au moment qu’ils venaient de renverser les remparts ennemis; c’est en cherchant partout des dieux hospitaliers pour adopter leur culte ; c’est on élevant

1 Octavius de Minutius Félix, cliap. VI.

* Cécilius emprunte celle manière d'exposer ce fait à Tite- Live, decade I, liv. v, § 3i.

et d’histoire religieuse 133 des autels aux dieux mânes et aux dieux inconnus, qu’ils ont réussi à donner des lois à la terre, et à étendre leur empire au-delà des limites de l’Océan et des lieux où le soleil finit sa course *.

On répéta pendant longtemps que la grandeur du peuple romain avait été la récompense de sa piété et qu’une preuve sensible que ses dieux étaient les seuls véritables, c’est que leurs plus fervents adorateurs avaient été la nation la plus puissante. Tertullien n’est pas le dernier écrivain chrétien qui ait eu besoin de réfuter cette argumentation *. Au cinquième siècle on rattachait encore la gloire de l’ancienne Rome à sa piété pour les dieux du paganisme, et on imputait les guerres et les fléaux divers dont l’univers était désolé à l’abandon de leurs cultes antiques 3<

Et si la piété fait le bonheur des nations, l’impiété entraîne toujours à sa suite les plus sanglants revers. La journée de l’ Allia ne fut si funeste que parce qu’on avait négligé les aruspices ; la même faute envers les dieux fit de la bataille livrée par Claudius et Junius, moins un combat qu’un désastreux naufrage ; Flaminius dédaigna les augures, et le lac de Trasimène s’eutle du sang romain ;

1 Octavius de Minutius Félis, chap. VI.

*Terlullius, apologèt., § 23.

3 Augustin, Cité de Dieu, presque tout ie premier livre et les chap. I, 11 et III du second.

Crassus, attirant sur ses armes la malédiction des Euménides dont il s’est raillé, oblige Rome à redemander aux Parthes ses enseignes perdues 1 .

A cet argument en faveur de l’origine divine du paganisme, on en ajoutait un autre tiré de l’accomplissement des oracles *. La réalisation des prophéties de la Pythie n’était-elle pas une preuve qu’elle était inspirée d’Apollon, en même temps qu’un signe certain de la divinité de la religion païenne ? C’est dans cette persuasion que le poète Sérapion fait observer qu’en affaiblissant la confiance aux oracles, on ébranle la foi au pouvoir et à la providence des dieux 3 .

L’apologie du paganisme orthodoxe ne se renfermait pas tout entière dans ces considérations générales ; on relevait en détail tous les services que la religion rend à la faible humanité. Elle seule a des consolations pour les infortunés et des espérances pour les affligés ; elle seule sait adoucir les peines de la vie. C’est elle qui dispose les cœjirs des riches et des puissants à secourir les malheureux, à répandre les dons de la charité sur les pauvres et les malades ; c’est elle encore qui, par les soins des prêtres, instruit les hommes de leurs devoirs, leur fait connaître les moyens d’éviter les dangers qui

< Oclaviusde Minutius Félix, chap. VII.

a Plutarque, Œuvres morales, l. Il, p. 256, 257, 276.

3 Ibid., t. II, p. 293.

et d’histoire religieuse 135 les çienacent, les met en garde contre les incertitudes d’un avenir que les oracles leur révèlent *. On lui doit encore un bien plus grand bienfait : elle est l’unique appui de la société qui, sans elle, ne tarderait pas à se dissoudre. C’est ici surtout que triomphaient les orthodoxes païens. Ils n’avaient pas assez d’anathèmes pour les incrédules et les demi-croyants, ces insensés, qui, en travaillant à détruire ou seulement àaffaiblir lesantiques croyances, brisaient le seul lien qui pût retenir les hommes. * Ils insistaient d’autant plus fortement sur ce thème, qu’ils savaient que les riches, quelque précaire que fût leur position, n’envisageaient qu’avec terreur un avenir gros d’orages, et qu’ils étaient certains d’obtenir sur ce point l’approbation et peutêtre aussi le concours des hommes d’État, qui, quelle que fût leur opinion individuelle sur la religion, poursuivaient sans relâche l’incrédulité comme une cause de dissolution sociale 3 .

- Il n’est pas une seule des anciennes institutions religieuses qui ne fût opiniâtrément défendue et chaudement prônée par les orthodoxes, sans avoir le moindre souci du démenti qu’ils donnaient effrontément à la saine raison. Le style barbare de la Pythie avait fourni aux incrédules un intarissable

* Octavius, chap. VII.

2 Ibid., chap. VIII,

3 Benj. Constant, Du Polythéisme romain, t. II, p. 2.

i36 ESSAIS DE PHILOSOPHIE

sujet de plaisanteries, et en même temps un «.objection souvent reproduite contre la divine inspiration de ses oracles. L’objection pouvait n’ètre pas pas très-solide. Un païen prudent aurait pu répondre que la barbarie du langage n’entraînait pas nécessairement la fausseté de l'oracle, et que la Pythie n’était ni un poète, ni un professur de grammaire. Et c’est en effet par cette distinction que Plutarque essaya de sauver son autorité *. Mais ces termes moyens étaient hautement méprisés dans le camp orthodoxe : on les y condamnait comme de coupables et dangereuses concessions ; on s’en riait comme de pauvres conceptions d’esprits étroits et à demi pervertis par les fausses maximes du siècle. On trouvait bien plus digne delà vraie piété de nier hardiment que le langage de la Pythie fût barbare. Il ne paraissait tel qu’à une génération indigne d’en sentir les beautés mâles et primitives. « Quoi ! s’écrie le poète Sérapion, nous croirons que ces vers sont d’Apollon, et nous les jugerons bien inférieurs à ceux d’Homère et d’Hésiode ! Pourquoi plutôt ne pas reconnaître qu’ils sont bien faits, et réformer les jugements que nos préjugés et nos mauvaises habitudes nous font porter? Nos yeux et nos oreilles ne sont pas sains. L’habitude du luxe et de la mollesse ne nous fait

• Plutarque, Œuvres morales, t. II, p. Î30 et suiv.

et d’histoire religieuse 137 regarder comme belles que les choses oui sont douces*. » Ainsi, ce n’était pas le langage des dieux qu’il fallait changer, il était irréprochable; c’étaient les hommes qu’il était nécessaire de rendre de nouveau capables d’en apprécier la sublimité *. Loin de capituler avec l’incrédulité, sur ce point, comme d’ailleurs sur tous les autres, les orthodoxes païens affirmaient que ces accusations étaient dictées parle caprice d’un goût dépravé, et, loin de courber la religion devant l’opinion pervertie par des écrivains incrédules, ils prétendaient plier sous son joug des esprits rebelles que l’habitude d’un examen téméraire avait corrompus, et qui nourrissaient l’orgueilleuse prétention de sacrifier les traditions saintes à leurs vaines et fausses délicatesses 3 .

Ces raisonnements et ces récriminations n’étaient pas les seules armes des hommes qui s’étaient faits, de leur propre mouvement, les bruyants défenseurs de l’antique religion. A les en croire, les dieux, prenant en main leur propre cause, allaient eux-mêmes ramener les peuples aux pieds de leurs autels, en confondant par des prodiges cette philosophie insensée qui avait tourné en dérision des miracles attestés par l’antiquité tout entière. Une piété intéressée et une dévotion puérile s’accordaient à col-

* Plularque, Œuvres morales, t. 11, p. Ï56 et ÎS7.

î Néander, Hisl. de l’Église, 1. 1, p. 74 et 76.

3 Benj. Constant, Du Polythéisme romain, t. II, p. 136 et 138.

i38 ESSAIS DE PHILOSOPHIE

porter par tout l’empire le récit des événements les plus extraordinaires. On ne parlait en tous lieux que d’enchantements *, que d’apparitions de fantômes, que de statues sacrées parlant et se mouvant *. Les oracles avaient recouvré la parole ; leurs prédictions étaient toujours suivies d’un accomplissement certain I * 3 4 . Il devint à la mode d’être crédule et dévot, comme il l’avait été, cent ans auparavant, d’être incrédule et philosophe. Jeunes et vieux, riches et pauvres, artistes, écrivains, philosophes, médecins, jurisconsultes, acceptaient avec la plus entière confiance les miracles qui s’accomplissaient chaque jour, comme ceux que rapportait l’ancienne invthologie. La grande majorité des Grecs et des Romains ne se composaient guère plus, selon l’ expression de Lucien, que d’imbéciles sottement avides de prodiges * ; et quiconque se permettait de laisser percer le moindre doute sur la réalité des événements extraordinaires racontés en tous lieux, était honni comme un personnage ridicule et mal élevé 5 .

Cependant, cette admiration sans réserve pour les anciennes traditions, cette impétuosité, quelque peu

I Apulée, trad. de M. Bétolaud, t. I, p. <7. 19. 130 et suiv. — Saint-Augustin, Cité île Dieu, liv. xvm, chap. XVIII.

5 Lucien, Œuvres, t. I, p. 436 et suiv.; t. IV, p. 180; t. V, p. 144.

3 Aulu-Gelle, Des Nuits uniques, liv. xiv, chap. II.

4 Lucien, Œuvres, t. IV, p. 48o.

5 Lucien, Œuvres, t. IV, p. 184 et ÎI6.

et d’histoire religieuse 13'-f

brutale, avec laquelle on poussait les esprits à des doctrines depuis longtemps contestées et battues en brèche par la philosophie, cette prétention de rétablir la théologie des âges barbares sur les ruines de la culture intellectuelle et morale, résultat des travaux des grands écrivains de la Grèce et de Rome, attristaient profondément une classe encore nombreuse d’hommes qui aimaient aussi la religion, qui désiraient lui voir reprendre son empire sur les âmes, mais qui ne pouvaient renoncer ni aux exigences de leur raison, ni â la vie littéraire à laquelle ils s’étaient formés à l’école des philosophes. Ces témérités de l’orthodoxie païenne leur semblaient pleines de danger pour la religion elle-même, et c’est en son nom, et dans son intérêt, qu’ils crurent devoir les combattre. Ce qu’on exaltait, ce qu’on proposait à l’adoration de la foule, ces dieux pleins de colère et de menace, toujours prêts à la vengeance, souillés de plus de passions, et de passions plus aveugles que celles qui troublent les cœurs des faibles mortels, c’était précisément ce qui avait fait naître l’incrédulité. Le prestige de la religion était tombé du moment que les esprits plus éclairés avaient remarqué que les divinités, aux pieds desquelles on s’était prosterné jusqu’alors, étaient faites à l’image de l’homme et participaient à toutes ses faiblesses. Et l’on venait reproduire, sans correctifs, sans modifications, ce grossier anthropomorphisme !

n’était-ce pas fournir à l’incrédulité une nouvelle occasion de triomphe 1 ?

Élevés dans les écoles de la philosophie grecque, et accoutumés à regarder l’étude des lettres comme l’occupation la plus nohle et la plus digne de l’esprit ’, ces hommes ne pouvaient accepter pour euxmêmes des croyances dont ils avaient percé à jour tous les défauts, et dont ils avaient lu mille fois la solide réfutation dans les écrits de leurs maîtres. Ils ne pouvaient pas mieux, gardant pour eux leur religion philosophique , laisser à la multitude ignorante ses vaines erreurs et ses antiques préjugés ; leur conscience ne leur permettait pas ce lâche accommodement. Ils poussaient l'illusion jusqu’à croire que leurs principes pourraient devenir populaires, et ils se flattaient d’élever tous les hommes à leur niveau.

Peut-être aussi avaient-ils quelque pressentiment que le rétablissement des anciennes croyances aurait pour conséquence nécessaire le rétablissement de l’ancienne barbarie, et ils n’entendaient nullement

sacrifier, même â leur sentiment religieux, le précieux résultat de plusieurs siècles de travaux littéraires et philosophiques. On détruisait par le feu les écrits des pyrrhoniens et des épicuriens ; mais, après, ne s’en prendrait-on pas à ceux des stoïciens

* Plutarque, Œuvres morales , t. III. p. 516, t. V,p. 383 et 388.

* Ibid. t. Y, p. ÏÎ7.

ET d’hISTOIUE RELIGIEUSE 141

et des péripatéticiens, et ensuite à ceux des platoniciens? Ces conjectures n’étaient pas mal fondées. Le parti qui brûla les Pensées d’Epicure demanda plus tard, au Sénat, un décret pour faire subir le même sort au Traité de la Divination et à celui de la Nature des dieux

Il n’était que trop évident qu’on était menacé d’étre ramené à la barbarie des âges précédents. Il importait de conjurer le danger. Ce fut la tâche que s’imposèrent les hommes dont nous allons dépeindre la tendance et les travaux en fait de religion. Ils ne réussirent pas, il est vrai ; ils ne pouvaient réussir, parce qu’ils se tournèrent, eux aussi, vers le passé, au lieu de regarder vers l’avenir. Il était réservé à des doctrines plus nouvelles de rendre la vie au monde. Mais ils voulurent sauver les droits de la raison. Ils plaidèrent la cause de la culture de l’intelligence. A ce titre, la postérité doit quelque reconnaissance à leurs efforts, quelque mal entendus qu’ils aient été.

1 Arnobe, Contra gentei, lib. ni. Dioclétien se rendit enfin à ces désirs, et fit brûler, en 30î, en même temps que la Bible, ces deux traités de Cicéron.

L’orthodoxie païenne, telle que nous l’avons décrite, était aux yeux des hommes dont nous avons à parler, l’avilissement de la religion. Plutarque, l’écrivain le plus éminent de cette époque, le premier, comme le plus digne représentant de ce parti , publia contre elle un traité spécial, dans lequel il la flétrit du nom de superstition, et il ne laisse échapper aucune occasion de faire ressortir, dans la plupart de ses autres traités, tout ce qu’elle contient d’erreur et de danger pour la religion bien entendue. Tantôt il accuse les croyances défi superstitieux orthodoxes d’étre plus insupportables que l’athéisme : « L’athéisme , dit-il, est une fausse opinion qui, persuadant à l’impie qu’il n’existe point d’étre immortel et souverainement heureux, le conduit, par cette incrédulité, à un état d’indiflerence envers les dieux. Le motif qui porte à nier leur existence est de n’avôir pas à les craindre. La superstition est une opinion vive et forte, qui trouble l’imagination et inspire dans l’âme une frayeur accablante. Elle croit qu’il existe des dieux ; mais elle se les repré-

ET D’niSTOIRE RELIGIEUSE 143

sente comme des êtres malfaisants et nuisibles 1 . Lo sommeil même n’est pas pour elle un temps de trêve. Jamais elle ne laisse à l’âme le loisir de respirer, de reprendre courage, et d’écarter les opinions funestes qu’elle a conçues de la Divinité. Le repos du superstitieux ressemble au Tartare. Il voit des spectres effrayants, des supplices affreux qui le réveillent en sursaut; à son réveil, il se livre à des illusions qui ne font qu’augmenter son troûble ; il est dupe d’une foule de charlatans et d’imposteurs qui lui font payer bien cher le$ conseils qu’ils lui donnent *. Sa terreur redouble dans les temples où les autres hommes trouvent la paix de l’âme. Audelà même des limites de cette vie, il n’aperçoit que des objets de crainte, des juges, des bourreaux, des abîmes , d’épaisses ténèbres , des cavernes profondes, enfin tout l’appareil des plus horribles supplices 3 . »

Tantôt il leur reproche de servir de prétexte à l’athéisme, prétexte faux et injuste sans doute, mais dont enfin les impies s’autorisent. « Les actions ridicules qu’enfante la superstition , ces paroles, ces mouvements, ces tours et retours, ces sortilèges,ces charmes magiques, ces bruits d’instruments, ces impures purifications, ces expiations profanes, ces

* Plutarque, Œuvres morales, 1. 1, p. 369.

*Ibid.„ t. I, p 37t.

3 Ibul., t. I, p. 373 et 374.

pénitences illicites et barbares, ces incisions sanglantes, qu’ils font clans les temples, tout cela donne occasion aux impies de dire qu’il vaudrait mieux qu’il n’y eût point de dieux que d’en avoir qui approuvent ces pratiques absurdes, qui les voient avec plaisir, et qui,, trop faciles à s’irriter, exigent des satisfactions si cruelles et si humiliantes ' . »

Ici, il montre que l’anthropomorphisme religieux est le produit de l’ignorance. « Le superstitieux ajoute foi à des ouvriers en fonte , à ceux qui travaillent la pierre ou qui moulent la cire, qui lui disent que les dieux ressemblent aux hommes , qui leur donnent des formes humaines, qui parent et adorent les images qu’ils en font. 11 n’écoute ni les philosophes, ni les hommes instruits qui lui prouvent qu’en Dieu la grandeur et la majesté sont jointes à la douceur et à la bienfaisance*. » Plus loin, il lui fait un crime de conduire aux plus cruels excès, armant une main fanatique contre son semblable, et le faisant tomber sur l’autel de dieux avides de sang 3 . Ailleurs, il signale dans cette résurrection des anciennes croyances la plus insigne folie. « S’il y a des hommes, dit-il. qui attribuent des actions révoltantes à la Divinité, dont le caractère distinctif est d’être heureuse et incor-

I Plutarque, Œuvres morales, t. I, p. 385 et 586.

* Ibid., 1. 1, p. 375 et 376.

* Ibid., t. 1, p. 386 et 387.

et d’histoire religieuse 145

ruptible, et qui les donnent pour des faits réels, je n’ai pas besoin de vous prévenir que, selon l’expression d’Eschyle, il faut cracher et se nettoyer la bouche ; car, de vous-mêmes, vous concevez sans doute une juste indignation contre ces hommes qui se font sur les dieux des opinions si étranges et si impies'. »

La plus grossière insulte qu’on puisse, faire à la Divinité, c’est, selon lui, de lui supposer des passions semblables à celles des hommes. Il vaudrait mieux nier leur existence. «Je m’étonne, dit-il, qu’on traite d’impies les athées, et qu’on n’adresse pas le même reproche aux superstitieux ! Quoi donc ? l’homme qui nie l’existence des dieux est coupable d’impiété, et celui qui les croit tels que le superstitieux se les figure, n’est-il pas dans des opinions encore plus impies? Pour moi, j’aimerais beaucoup mieux qu’on dit : Plutarque n’existe point, que d’entendre dire : Plutarque est un homme faible, inconstant, chagrin, vindicatif, facile à s’irriter*. »

C’est avec la même énergie qu’ Apulée, au siècle suivant, repousse et condamne les croyances anthropomorphiques. Selon lui, le culte superstitieux du vulgaire grossier, étranger à tout ce qu’il y a de saint, de raisonnable, de religieux, de vrai , ne

• Plutarque, t. V, p. 337,

* Ibid.,t. 1, p. 38*.

ESSAIS DF. PHILOSOPHIK

déshonore pas moins les dieux qui résident dans les hautes régions célestes, loin de tout contact humain, que le mépris le plus insolent de l’incrédulité. L’impiété du petit nombre qui les désavoue, ne lui parait pas plus coupable que la terreur ignorante qui constitue la religion illégitime de la foule *.

Enfin , les superstitions étrangères que des imposteurs .venus de l’Orient répandaient dans la Grèce et dans l’Italie, ne sont ni moins dangereuses, ni moins erronées , au jugement des rationalistes païens, que celles qui dérivaient de la mythologie homérique. Plutarque, qui est plein de respect pour la sagesse orientale, déplore que des fourbes la déshonorent, en s’autorisant de son nom pour propager des pratiques abjectes et criminelles. Son indignation ne connaît pas de bornes contre ces bateleurs, ces charlatans , ces bouffons, ces prêtres errants de la grande déesse et de Sérapis, dont les uns se permettent de prédire l’avenir, d’autres tirent le sort dans des livres, et qui, tous, dupent les esclaves et les femmes, et ruinent, par leurs impostures, la véritable religion 1 .

Ce n’est pas, cependant, au triomphe de l’incrédulité , que voulaient travailler les philosophes païens, en poursuivant iï outrance la superstition.

* Apulée, Du Dieu tle Socrate, dans la traduction des œuvres d'Apulée, par V. Bétolaud, t. III, p. 126 et 127.

2 Plutarque, Œuvres morales, t. Il, p. 28S.

et d’histoire religieuse 147 Bien loin de là ; leur piété, moins bruyante que celle des orthodoxes, était tout aussi sincère, et l’idée qu’ils se faisaient de la religion, était bien autrement pure et profonde.

Pour eux , la religion , sentiment gravé par la nature dans l’âme, est le premier et le plus noble de ses besoins. Aussi est-elle commune à tous les hommes, et n’est-il aucun, peuple qui, sous une forme ou sous une autre, ne fasse monter ses vœux vers la Divinité. « Vous trouverez, dit Plutarque, des villes qui ne sont pas entourées de murailles, qui n’ont point de littérature, qui n’ont pas de rois, qui manquent de maisons et d’argent, qui ignorent même l’usage de la monnaie, qui ne connaissent ni les théâtres, ni les exercices gymnastiques ; vous n’en trouverez aucune qui soit sans Dieu , qui ne pratique pas le serment , qui n’emploie ni la prière, ni le sacrifice, pour obtenir des biens et détourner des maux ; jamais on n’en vit de semblables ; jamais on n’en verra 1 . »

De tous les biens que l’homme possède, il n’en est pas qui le rapproche plus de la nature divine, et qui contribue aussi sûrement à son bonheur, que la faculté qui a été donnée à sa raison de s’appliquer à la connaissance des dieux*. Ce glorieux privilège

1 Plutarque, t. V, p. 269.

* Ibid ., t. V, p. 385.

148 ESSAIS DE rniLOSOPHIE

est aussi la source du plaisir le plus pur, de la satisfaction la plus vive que l’âme puisse goûter. « La persuasion où nous sommes que tous nos biens viennent des dieux, fait naître en nous une joie inexprimable. C’est comme une lumière douce et pure qui sourit aux hommes vertueux*. » Et tandis que, pour le superstitieux, le culte religieux, avec toutes ses pompes, est plein de terreur*, il n’a que de douces émotions pour Plutarque. « Dans la conviction qu’elle est en présence de son Dieu , notre âme, à cette pensée, bannit, dit-il, les soucis, la crainte et la douleur, et dans une douce ivresse, elle se livre sans réserve aux jeux , aux ris et à la joie 3 . »

Telle est, à ses yeux, la sainteté de la religion qu’jl s’indigne contre ceux qui n’apportent dans les temples que des préoccupations profanes et qui consultent l’oracle sur des choses de la vie terrestre et sans rapport avec les biens de l’âme. Dans plusieurs de ses écrits, il s’élève avec une sainte colère contre les hommes qui s’adressent aux dieux pour savoir s’ils feront bien de se marier, de mettre leur argent â intérêt, d’entreprendre un voyage, et contre les villes qui leur font demander si les récoltes seront abondantes et l’année exempte d'épidémie.

* Plutarque, t. Y, p. 216.

* Ibid., I, I, p. 212 et 21 4.

3 Ibid. j t. V, p. 212 et 21 4.

et d’histoire religieuse 149

Que ce langage est différent de celui du farouche orthodoxe qui ne parle que de dieux irrités, que de vengeances célestes ! Ce n'est plus ici l’esprit inquiet qui, ne sachant se rendre compte à lui-même ni de la nature des besoins religieux qu’il éprouve, ni de ce que doit être la religion qui peut les satisfaire, cherche dans une tradition lointaine et mal comprise, dans des croyances sanctionnées par le temps et admises sans examen, une solution aveugle des problèmes qu’il ne sait pas même regarder en face ; ce n’est plus l’âme troublée qui ne peut se délivrer de l’anarchie de l’incrédulité, qu’en se courbant sous un despotisme religieux. Plutarque est un homme qui a voulu s’expliquer à lui-même l’objet de sa foi, et qui, après l’avoir examiné avec soin, est sûr, ou du moins, croit l’être, de la solidité de ses croyances, et trouve dans cette certitude même la paix et le calme, inconnus au superstitieux.

Ce n’est pas à dire, toutefois, qu’il méprise la doctrine que ses ancêtres Ini ont transmises *, et que sa religion soit purement philosophique. Quelque confiance qu’il ait en sa raison, il ne la juge pas capable, par ses seules lumières, de l’éclairer suffisamment sur les graves questions qui touchent de si près au bonheur de son âme. 11 en appelle, lui aussi, aux traditions antiques ; il reconnaît en elles des révélations

1 Plutarque, Œuvres morales t. III, p. <62.

divines, et un jour que, discourant avec quelques amis sur les oracles, on s’émeut d'une opinion qu’il vient d’émettre et qui peut faire supposer qu’il les rapporte uniquement à des causes naturelles, il se hâte de se justifier, ne voulant pas, dit-il, passer dans l’esprit de la respectable assemblée qui s’entretient avec lui, pour un homme qui, démentant la gravité de son âge, chercherait par un langage artificieux, â détruire, ou même à affaiblir la vérité des idées religieuses, inspirées par les dieux et généralement reçues *. Ailleurs, il déclare que nier et détruire les oracles, c’est faire tomber le pouvoir et la providence des dieux. Quel homme, s’écrie-t-il, ne reculerait pas devant cette funeste conséquence ; et il ajoute que, quand on trouve des contradictions dans les révélations divines, on doit chercher à les expliquer, et prendre garde, avant tout, de ne blesser en rien la foi qu’on a reçue de ses pères, comme un précieux héritage s .

Telle est, par rapport à la religion, la position qu’il prend, celle que prenaient, avec lui, tous les hommes qui ne voulaient sacrifier ni la religion à la philosophie, comme faisaient les incrédules, ni la philosophie à la religion, comme faisaient les orthodoxes. Ils repoussent aussi bien l’incrédulité que la superstition; pour fuir les opinions contradictoi- ♦

1 Plutarque, Œuvres morales , t. II, p. 348.

* Ibid. y t. II, p. 27î, t. III, p. 513.

et d’histoire religieuse 151

res de l’orthodoxie païenne, ils ne veulent pas se précipiter dans les horreurs de l’athéisme; ils prétendent s’arrêter dans un juste milieu sur lequel repose la véritable religion, et qui est également éloigné de l’un et de l’autre excès 1 . Il s’agissait pour eux de concilier la religion ancienne avec les résultats les plus incontestables de la pliilosophie, ou, comme nous nous exprimerions aujourd’hui, la révélation avec la raison. Cet accord, en outre qu’il était une nécessité pour leur propre intelligence, leur semblait le moyen le plus efficace de vaincre l’incrédulité, de ruiner à jamais la superstition, et de rendre à la religion tout son lustre.

En réalité, cet accord était impossible. La philosophie pouvait céder, et elle céda en effet, sur une foule d’articles qui n’avaient alors qu’une importance secondaire, et auxquels il était aisé, avec quelque habileté, de trouver une explication plus ou moins satisfaisante. Mais, il était un point sur lequel/ aucune concession n’était possible, point fondamental duquel dépendait la religion tout entière ; nous voulons parler de l’idée même de la Divinité. La philosophie ne pouvait reconnaître et avouer qu’un Dieu spirituel, moral, père et bienfaiteur des hommes, et les dieux des traditions sacrées étaient souillés de tous les vices et de tous les cri-

< Plutarque, 1. 1, p. 388.

mes qui fout la honte de l’humanité. Comment purger la mythologie de ses anthropomorphismes, et transformer ses récits de violences, de combats, d’adultères en des enseignements propres à éclairer la raison ou à édifier l’âme? Là était la difficulté la plus sérieuse. Pour des esprits non prévenus, elle était insoluble. Une philosophie forte, conséquente avec elle-même, aurait rompu avec les. traditions, et aurait cherché ailleurs une base plus solide et plus digne pour son système religieux. Mais on était à une époque de décadence; la philosophie n’avait pas échappé à la contagion générale; incapable d’un sublime effort, elle eut recours à un subterfuge et appela à son aide l’interprétation allégorique, cette dernière ressource d’une théologie aux abois.

Repoussant le sens littéral, on supposa aux traditions religieuses Un sens caché, couvert d’un voile pour les ignorants, mais accessible à l’oeil de la raison '. Les fables sacrées furent dépouillées de tout caractère historique, et devinrent des mythes, destinés à représenter, sous une forme dramatique, des vérité? philosophiques et morales. Cette commode théorie laissa un champ libre à l’imagination, et permit de découvrir, dans l’ancienne mythologie, le spiritualisme le plus satisfaisant.

1 Julien. Œuvres traduites par Tourlet, t. III, p. 38.

ET n’niSTOIRÉ RELIGIEUSE 153

Ce procédé était trop arbitraire pour ne pas soulever une vive opposition. 11 avait pour lui, il est vrai, l’autorité de Platon, celle des stoïciens. Mais Platon imposait peu aux orthodoxes, et les stoïciens n’étaient pour eux que des impies. Adopter une méthode d’interprétation, sanctionnée parles philo—' sophes, en faire une règle générale et l’appliquer à toutes les données historiques de la religion, c’était tout simplement donner la main à l’incrédulité; c’était ruiner toutes les croyances, sous prétexte de les établir sur de plus solides fondements. Les orthodoxes durent demander aux rationalistes de quel droit ils donnaient un sens allégorique à des récits dont le sens littéral était clair, positif, incontestable, et les accuser de mettre, en définitive, leur raison individuelle à la place des révélations divines.

On ne saurait douter que ces difficultés n’aient été soulevées, quand on voit le soin avec lequel Plutarque s’efforce de les faire disparaître, et la peine qu’il se donne pour établir que les traditions religieuses ne peuvent être prises à la lettre. « La théologie naturelle, dit-il, non-seulement chez les Grecs, mais encore chez les barbares, n’était primitivement qu’une sorte de raison naturelle, enveloppée de fables, une science mystérieuse, voilée en grande partie sous des énigmes et des allégories. Ce qu’on y disait ouvertement était plus intelligible au simple peuple que ce qu’on y cachait, et ce

qu’on y cachait faisait beaucoup plus entendre que ce qu’on y disait. C’est ce qui parait clairement par les vers d’Orphée et par les traditions écrites des Égyptiens et des Phrygiens. Mais rien ne fait mieux connaître les opinions des anciens, sur cette matière, que les cérémonies des initiations et les actions symboliques accompagnant les sacrifices 1 . »

Il y avait de l’habileté à soutenir que les premiers auteurs des fables religieuses n’avaient pas eu d’autre but que d’enseigner une théologie naturelle, sous une forme allégorique. Mais cette assertion aurait eu besoin de preuves plus solides que les inductions indiquées par Plutarque, avant de pouvoir elle-même servir de preuve. Il était tout aussi vain de prétendre que l’absurdité même du récit renvoie forcément à la recherche d'un sens caché * L’orthodoxie ne trouvait rien d’absurde dans les traditions antiques, et, appliquant ici ce que le poète Sérapion disait des vers de la Pythie, elle reprochait aux incrédules et aux rationalistes d’avoir perdu la faculté de comprendre et de sentir le divin.

Malgré les explications de. Plutarque, la théorie du mythe resta le côté faible du rationalisme. On

1 Plularque, Œuvres morales, t. V, p. 480 et 480, et Eusèbe, Préparation évangélique, liv. lit, cbap. I.

* Celte idée est répétée par toute l'école néoplatonicienne. Julien, Œuvres traduites par Tourlet, t. II, p. 434.

ET p’histoire religieuse 155

en a la preuve dans les efforts répétés que firent pendant longtemps ses partisans, pour la mettre audessus de toute constestation. Ce fut une des préoccupations de l’école néoplatonicienne. On peut en suivre le développement progressif dans Jamblique ', Salluste le philosophe*, Julien 1 * 3 et Olympiodore 4 qui semble avoir résumé, dans une théorie complète, tous les essais de ses prédécesseurs.

Il ne suffisait pas, cependant, de montrer que les traditions religieuses sont dos allégories ; il fallait encore les expliquer et en trouver le sens. Ici, surgissaient des difficultés bien autrement embarrassantes. Comment s’accorder sur leur interprétation? Un récit, quel qu’il soit, pris à la lettre, n’a qu’un sens ; regardé comme une allégorie, il peut en admettre une infinité. Il arriva que, semblables aux légers nuages qui flottent dans les airs, les traditions païennes prirent indifféremment la forme qu’il plut à chacun de leurs interprètes de leur donner 5 . Il ne fut môme pas rare de voir des philosophes attribuer au môme fait, selon les nécessités du

1 Jamblici, Vita Pythagora cap. XXXII. Pythagorie. cummentar., cap. XXI.

* Salluslii. De Dits et mundo, cap III.

3 Julien, Œuvres traduites par Taurlet, t. II, p. 32, 133, 442 et lil

* Cousin, Fragm. sur l’Hist. de la Philosoph. ancienne, p. 287 et 291 de l'édition de 4840, in-8,

s Plutarque, Œuvres morales, 1. 1, p. 43 et 44.

moment, tantôt une signification et tantôt une signification contraire. Ce fut d’abord une confusion extrême. Plutarque semble ne savoir il quel principe s’arrêter. Ici, il admet, avec les stoïciens, qu’il combat cependant d’ordinaire, que la mythologie a pour but d’expliquer les phénomènes cosmogoniques et physiques. La dispute de Jupiter et de Junon ne représente, par exemple, que le trouble des éléments, quand il n’existe pas entre eux une proportion convenable Ailleurs, il n’est pas éloigné de croire que certaines traditions religieuses sont destinées à conserver la mémoire des vertus et des grandes actions de rois et de princes, auxquels la reconnaissance publique a donné une origine céleste s . Ce système, c’est celui d’Évhémère, a, selon lui, des fondements dans l’h'stoire; il est des traditions antiques qui sont incontestablement des faits réels, mais agrandis et revêtus d’ornements poétiques par la postérité 3 . Il offre, d’ailleurs, le grand avantage d’expliquer les anthropomorphisme^. en permettant de rapporter à des hommes ce qui, dans plusieurs fables, ne peut pas, sans inconvenance , être attribué à des diepx. Mais la crainte d’ébranler les bases delà religion, en fai-

* Plutarque, t. V, p. 4S4 et Eusèbe, Préparai, étang., liv. m, chap. I.

* Plutarque, (Entres morale t, t. V, p. 339.

3 Ibid., t. V, p. 340.

et d’histoire religieuse 157 sant cause commune avec Evhémère, arrête Plutarque sur cette pente fatale *. En général, il préfère suivre les traces de Platon, et voir dans la mythologie des symboles des vertus et des actions de l’ânie humaine *.

Ce furent ces principes qui finirent par dominer dans cette école, sans exclure cependant entièrement les explications physiques des stoïciens. Nous ne nous engagerons pas, ici, dans l’exposition des doctrines qui en sortirent ; mais nous devons faire remarquer que l’interprétation allégorique adoptée par les rationalistes payens porta ses fruits. La partie historique fut absorbée de plus en plus par les doctrines philosophiques que, dans le principe, on avait prétendu seulement en faire sortir ; et il arriva un moment où la mythologie ne fut plus que le vêtement peu gênant d’une philosophie mystique. Telle est la fin nécessaire de toute théologie rationaliste qui veut rester conséquente avec ses principes. Elle part du dessein bien arrêté de mettre la révélation d’accord avec la raison, et elle arrive en dernière analyse à une philosophie pure qui n’a rien de commun avec cêtte révélation.

1 Plutarque, t. V, p. 339 et 340.

* Ibid., t., p. 43 et 44.

Après avoir exposé les vues principales des deux partis qui divisèrent le paganisme, depuis le moment de sa restauration au milieu du premier siècle de l’ère chrétienne jusqu’à la ruine définitive des autels des faux dieux, il ne sera pas inutile de les mettre en présence, pour tirer de cette comparaison une idée plus nette encore de leur valeur relative. Nous nous bornerons aux traits les plus caractéristiques.

On a dû remarquer que ces deux partis représentent deux systèmes bien distincts. L’orthodoxie

regardait les traditions religieuses comme le récit de faits réels; les rationalistes, comme des allégories contenant un enseignement philosophique. Ce dernier système, développé par l’école néoplatoniciennne, est généralement admis par les savants modernes, qui donnent ainsi raison au rationalisme contre l’orthodoxie. Ce n’est pas ici le moment d’examiner une question qui ne peut être traitée incidemment, et, aussi, n’est-ce pas nécessaire à notre but ; il nous suffit de faire observer que les oracles, la seule autorité'légitime et souveraine en fait de religion chez les Grecs et chez les Romains, s’étaient prononcés dans un sens contraire à celui

et d’histoire reliqieuse 159

qui a prévalu parmi les philosophes et les érudits. Dans le culte public, officiel, la mythologie était acceptée comme un ensemble de faits historiques ; c’était ainsi que devait l’entendre celui qui restait fidèle à la religion de son pays. Que dans les écoles philosophiques, on ne se soit pas contenté de ces croyances vulgaires ; qu’on ait cherché à les rendre plus conformes aux exigences de la saine raison, c’est ce qui s’explique aisément, c’est même ce qui était inévitable. Mais ces théories, résultats d’une critique savante des objets de la foi populaire, appartenaient à la science ; elles ne furent jamais admises par les ministres de la religion. On peut leur faire une place dans les mystères ; on les bannit constamment des temples. On ne les laissa môme se produire impunément dans les écoles, que quand le relâchement de la foi ne permit plus l’application des peines, autrefois infligées aux impies.

Le parti que nous avons désigné, avec Benjamin Constant, sous le nom d’orthodoxe, méritait ce titre, en reconnaissant et en acceptant comme des faits ce que les rationalistes, à l’imitation de Platon et des stoïciens, se plaisaient à expliquer comme des mythes. Il suivait la tradition sanctionnée, pendant une longue série de siècles, par l’autorité religieuse compétente. Seul, il était le fidèle défenseur du véritable paganisme. Et, si la-science le condamnait, que lui importait ? il n’avait à compter avec elle

que pour la combattre et la convaincre d’erreur. Les rationalistes , successeurs des Anaxagore et des Socrate, dont la loi avait puni l’impiété, des Platon et des Aristote qui auraient dû subir le même sort et qui n’y avaient échappé qu’avec peine, s’abusaient eux-mêmes, quand ils se donnaient pour de sincères païens. Ils professaient en réalité une espèce de religion naturelle, qui n’avait à peu près rien de commun avec le paganisme; et, en la rattachant, d’une manière tout à fait artificielle, aux traditions antiques, ils auraient donné lieu à leurs adversaires de les accuser d'hypocrisie, ou du moins de complaisance pour l’opinion publique, si leur caractère honorable 11e les avait pas mis au-dessus de semblables récriminations. Mais, en rendant témoignage à la sincérité de leur sentiment religieux, les orthodoxes pouvaient, du point de vue païen, leur reprocher, avec raison, d’être infidèles aux enseignements et aux prescriptions du culte national.

Le rationalisme, de son côté, avait-il le droit d’accuser l’orthodoxie de superstition ? Il est positif que la religion, telle que la présentaient les orthodoxes, était un amas indigeste de traditions absurdes, de croyances puériles, de pratiques ou ridicules ou révoltantes. Mais le paganisme de la Grèce et de Rome, celui qui, depuis des siècles, régnait dans les temples, que reconnaissaient les lois, qui était passé dans les usages publics, et constituait la foi

et d’histoire religieuse 16 i

populaire, n’était pas autre chose. Gomment les rationalistes qui demandaient aussi la restauration de l’ancienne religion, pouvaient-ils condamner des superstitions qui étaient précisément cette religion elle-même? Ce reproche avait un sens dans la bouche des incrédules ; il n’en avait pas, il était souverainement injuste et déplacé dans celle des rationalistes. En attaquant avec violence la philosophie, en repoussant obstinément toute la culture intellectuelle qu’elle avait produite, en préconisant les anciennes mœurs, la barbarie des âges passés, les préjugés, l’ignorance, les orthodoxes étaient conséquents avec eux-mêmes. Le paganisme ne pouvait exister dans toute sa plénitude, ni avec la philosophie, ni sans les repoussantes coutumes de l’antiquité. Le point de départ était faux et absurde, sans doute; mais dès qu’il était admis comme vrai, comme utile, les conséquences étaient forcées; les orthodoxes étaient logiques en les réclamant ; les rationalistes ne l’étaient pas, en déclarant le paganisme bon et salutaire, et en repoussant les superstitions qui lui appartiennent en propre. Il n’y avait dans le monde païen que deux positions franches ; celle des orthodoxes et celle des incrédules : le juste milieu, sur lequel, d’après Plutarque, repose la véritable religion *, était plein d’inconséquences.

t Œuvres morales , t. IV, p. 88.

Attaqué des deux côtés, ce parti de la modération et de la sagesse prêtait des armes contre lui et à l’incrédulité et à la superstition. Les écrits dans lesquels ses sentiments étaient exposés étaient un riche arsenal dans lequel les incrédules puisaient à pleines mains des arguments contre les croyances populaires; et ces arguments paraissaient d’autant plus solides aux esprits forts de bas étage qu’ils appartenaient à des penseurs célèbres et respectés. De leur côté, les orthodoxes, prenant acte de leurs témoignages de vénération pour les antiques traditions religieuses, persuadaient aux hommes à demi éclairés, que les philosophes eux-mêmes étaient obligés de rendre hommage au culte établi. Ainsi le nom et l’autorité de Plutarque et de ceux qui se faisaient honneur d’être de ses disciples ', servaient de recommandation à la fois à l’incrédulité qu’ils détestaient et aux superstitions qui leur étaient odieuses.

Que conclure de toutes ces considérations, sinon que le rationalisme païen s’abusait sur la nature de la religion qu’il se proposait de relever , qu’il poussait l’inconséquence jusqu’à se mettre en contradiction avec lui-même, et qu’il manquait enfin de l’habileté nécessaire à tout parti? Et cependant, nous aimons à nous persuader que, si nous avions vécu à la fin du premier siècle de l’ère chrétienne, nous au-

i Julien, Œuvres traduites par Tourte t, t. lï, p. 402 et 403.

et d’histoire religieuse 163 rions préféré les doctrines mal liées de Plutarque au système tout d’une pièce du poète Sérapion.Nous ne pouvons le cacher, toutes nos sympathies éclatent pour les rationalistes ; les orthodoxes ne nous inspirent que du dégoût. L’amour des premiers pour la culture intellectuelle, la pureté et l’élévation de leurs sentiments, la noblesse et la profondeur de leurs vues religieuses nous charment et forcent notre estime et notre admiration, tandis que nous sommes repoussé par les grossières conceptions des seconds, barbares défenseurs de l’ignorance, des préjugés et de l’abrutissement. Le reflet du Platonisme, quelque affaibli qu’il soit, qui colore encore les ouvrages de Plutarque et ceux de ses successeurs, nous séduit et nous enchante. Nous nous sentons disposé à leur pardonner leur attachement aux fables absurdes de l’ancienne mythologie en faveur des explications morales et spiritualistes qu’ils en donnent. Leurs erreurs sont celles de leur temps ; ce qu’il y a de grand et de vrai dans l’ensemble de leurs conceptions leur appartient en propre. La raison, muette partout ailleurs, fait entendre parfois sa voix dans leurs écoles. Seuls, ils font quelques efforts pour sauver la vie intellectuelle du sommeil de mort dans lequel tombe la civilisation gréco-romaine. C’est la pâle lumière qui vacille avant de s’éteindre au milieu des épaisses ténèbres qui s’amassent sur le vieux monde païen.

Gomment les inconséquences auxquelles leur sentiment du vrai les entraînait à chaque pas, ne leur firent-elles pas comprendre que la vieille tradition religieuse était usée, fausse, pleine de danger pour la vie de l’esprit ? Gomment purent-ils s’obstiner à chercher la lumière dans le passé, où elle était éteinte, au lieu de se tourner vers l’avenir, où elle commençait à poindre ? La pureté de leurs instincts religieux, au sein des plus grossières superstitions, la dignité de leur caractère au milieu du débordement des plus basses passions, la haute estime qu’ils avaient pour les biens de l’âme, quand autour d’eux régnaient les appétits sensuels et terrestres, toute leur nature morale, en un mot, les conviait à se joindre aux pieux novateurs qui, déjà, faisaient entendre la parole de vie. Le prestige de l’antiquité, si puissant à cette époque, les éblouit. Ils restèrent dans le paganisme, quand leurs idées les plus chères protestaient hautement contre lui. Mais en croyant le défendre, ils le combattirent sans cesse. Ces hommes qui se faisaient gloire d’être des fidèles païens, méritèrent plus tard qu’un Père de l’Église leur rendît, à deux, différentes reprises, ce témoignage, qu’ils n’auraient eu que quelques mots à changer dans leur système pour être des chrétiens *.

* Saint Augustin, De Vera religione, VII, dans Opéra. Parisiis, 1836, t. I, p. 1812, et É pitre à üiodore, § XXI; dans Opéra, t. II, p. 503.

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