DE LA PRÉEXISTENCE DE L’AME
La doctrine de la préexistence de l’âme ne remonte pas aux temps primitifs des peuples Indous, comme on l’assure d’ordinaire. Elle ne se rencontre pas dans les poésies, dont le recueil forme le Rig- Véda : elle leur est par conséquent postérieure. Dans ces chants, la croyance à l’immortalité de l’âme se présente simplement sous la forme du désir de revoir les personnes aimées, dont on a été séparé par la mort.
Il n’est question pour la première fois de la préexistence de l’âme que dans la religion brahmanique. Cette doctrine est née certainement à la suite du mouvement , encore couvert d’une profonde
obscurité , auquel se rattachent également le triomphe de cette forme religieuse et la division en castes. Le brahmanisme, le système des castes et cette doctrine sont liés par un rapport manifeste. Tout nous porte à croire que le sacerdoce la donna pour une explication suffisante, en même temps que pour une justification du classement des hommes en plusieurs catégories tranchées, classement qu’il trouva probablement déjà établi, mais qu’il sanctionna au nom de la Divinité et qu’il perfectionna. Il y trouva d’ailleurs un facile moyen de légitimer sa supériorité sur le reste de la nation et de maintenir dans la résignation et l’obéissance les classes déshéritées. On ne voit pas du moins qu’elle soit proposée dans un autre but par la religion brahmanique. Celte doctrine se borne en effet à enseigner que la position de chaque homme, aussi bien au point de vue moral qu’au point de vue physique, n’est pas le fait du hasard, mais qu’elle dépend des efforts qu’il a faits dans une existence antérieure pour atteindre la perfection.
Renfermée dans ces limites, elle est incomplète. Elle ne rend pas compte de la cause de l’association de l’àme à un corps. Elle manque, par conséquent, de sens métaphysique. S’il fallait en croire la plupart des historiens de la philosopliie, elle aurait pris une forme'nouvelle entre les mains des Pythagoriciens, qui, après avoir emprunté aux Égyptiens
leur dogme de la transmigration des âmes , lui auraient donné une plus haute portée. Les premiers, ils auraient enseigné parmi les Grecs que les âmes humaines avaient été primitivement des esprits purs ; que quelque transgression les avait fait exiler du ciel sur la terre et emprisonner dans des corps mortels, et qu’une vie conforme au bien pouvait les délivrer et les rétablir dans leur premier état, tandis qu’une vie déréglée les faisait descendre au contraire encore plus bas dans l’échelle des êtres.
On prête une doctrine analogue à Phérécide, à Empédocle et à quelques autres des philosophes antérieurs à Socrate. 11 ne serait pas absolument impossible que cette hypothèse eût fait partie des antiques philosophâmes grecs. Il est permis cependant de conserver quelques doutes, quand on considère qu’il n’en est parlé dans aucun document réellement antique 1 , qu’en particulier Aristote, qui rechercha avec tant de curiosité les opinions des philosophes anciens, n’en dit pas un seul. mot*, et que cette doctrine n’est décidément attribuée aux prédécesseurs de Socrate que dans des écrits qui datent d’une époque, où l’antique sagesse grecque et principalement la philosophie pythagoricienne, après un long oubli, avait été prise par les mystiques
1 Diog. Laert, liv. vin, cliap. I, sect. 1 3, § U.
* Aristot., De anima i, 3, 20-Î6.
les plus exaltés pour le cadre de leurs propres rêveries.
Quoiqu’il en soit, on la trouve dans toute sa perfection, dans quelques-uns des dialogues de Platon. Toutes les âmes, à ce qu’il assure, ont été formées, par le principe premier, dès l’origine des choses. Le monde suprasensible est leur demeure; mais il arrive qu’elles se laissent séduire par l’attrait des plaisirs sensibles; elles tombent alors sur la terre et viennent animer des corps mortels, jusqu’à ce qu’elles aient expié leur faute et reconquis leur pureté primitive : elles rentrent alors dans leur patrie*.
« Quand l’âme, dit Platon, ne peut suivre les » dieux, ni contempler les essences, et que, par » malheur, s’étant remplie de l’aliment impur du » vice et de l’oubli, elle s’appesantit, perd ses ailes » et tombe sur la terre, la loi défend qu’elle anime » le corps d’aucune bête brute dès la première gé- » nération. Celle qui a vu plus que les autres, vient » animer un homme dont la vie doit être consacrée » à la sagesse, à la beauté, aux muses et à l’amour. » Celle qui a moins vu, et ne se trouve ainsi qu’au » second rang, animera un roi juste ou guerrier et » puissant ; celle du troisième rang, un politique, » un économe, un spéculateur ; celle du quatrième,
• Platon dans le Phèdre, et le liv. x, de la République.
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» ud athlète laborieux ou un médecin ; celle du » cinquième, un devin ou un initié; celle du » sixième, un poète ou un artiste; celle du sep- » tième, un artisan ou un laboureur; celle du » huitième, un sophiste ou un démagogue; celle » du neuvième, un tyran *. »
Faut-il prendre au sérieux ce récit de la chute des âmes ? A vrai dire, si l’on ne trouvait dans plusieurs des écrits de Platon des allusions à cette singulière conception, s’il ne nous parlait à diverses reprises du souvenir que l’âme humaine conserve de sa patrie, qui est le monde suprasensible, et des choses qu’elle y a connues avant de descendre icibas, dans le monde des corps, on serait fort tenté de ne voir dans tout ceci qu’un spirituel badinage, et on placerait, sans balancer, la descente des âmes dans les corps mortels, à côté de l’androgyne et de tant d’autres traits piquants et poétiques dont l’imagination du philosophe a brodé, en se jouant, le fond général de son système. Le passage du Phèdre que je viens de rapporter, porte plus particulièrement le caractère de la plaisanterie. L’ironie et la satire y tiennent en vérité plus de place que ne le comporterait la gravité philosophique moderne ; et la doctrine de la réminiscence est un appui bien fragile pour le sens littéral du récit de la chute des
* Platon, trad.de Vict. Cousin, t. VI, p. 53 et 54.
âmes, car cette doctrine ne peut elle-même être prise à la lettre.
Quand la philosophie passa du génie brillant de la Grèce, de ce génie toujours disposé à sacrifier aux grâces et aux muses, au génie confus, lourd et avide d’images des hommes de l’Asie occidentale et de l’Afrique, la poétique conception de la chute des âmes subit elle-même la destinée qu’elle suppose aux habitants immatériels du monde suprasensible. Elle tomba des régions éthérées de la fantaisie dans l’épaisse atmosphère de l’école, et, enveloppée dans une formule raide et sans vie, elle devint une doctrine philosophique positive, destinée à expliquer l’entrée du mal dans le monde, et l’état d'ignorance et de péché de l’homme au moment même qu’il apparaît dans cette vie.
L’esprit pesamment sérieux de Philon était incapable de supposer que son maître Platon eut jamais sacrifié aux Grâces. Il ne manqua pas de prendre dans le sens le plus grossièrement littéral la gracieuse plaisanterie philosophique développée dans le Phèdre, et il entreprit de préciser la doctrine de la chute des âmes et d’en écarter les difficultés qu’elle lui semblait encore présenter.
Que des esprits purs, élevés au-dessus des faiblesses humaines et des occasions de tentation qui nous assaillent de tous côtés, nous pauvres humains, aient pu succomber à des séductions auxquelles l’homme
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lui-même sait parfois résister, voilà certes un fait étrange. Philon semble avoir compris qu’il y avait là une difficulté, et c’est, sans le moindre doute, pour la faire disparaître, du moins en partie, qu’il introduisit une modification dans l’hypothèse platonicienne.
Tous les esprits purs ne sont pas, selon lui, exposés à une chute. Ceux qui habitent les plus hautes régions de l’air restent inaccessibles aux séductions du monde sensible. Ils ne sont, par conséquent, jamais condamnés à revêtir un corps mortel. Mais il est une autre classe d’êtres spirituels qui, placés plus près de nous, dans les régions inférieure* de l’air, en contact plus direct avec les choses de cette terre, se trouvent par cela même plus exposés aux séductions qu’elles présentent. Ce sont ces esprits d’un rang inférieur qui viennent animer des corps mortels, à mesure qu’ils succombent à la tentation.
Il ne dépendit pas d’Origène que la doctrine de la préexistence de l’âme n’entrât dans le cercle des croyances chrétiennes. Comme Philon, il prit au sérieux et à la lettre la conception du philosophe grec ; mais il lui donna une forme plus satisfaisante que n’avait su le faire l’écrivain juif. Elle devint entre ses mains une véritable théodicée.
Si les hommes apportent en naissant des facultés et des dispositions diverses, si les uns sont placés dans des conditions qui semblent devoir leur laisser
peu de chances d’arriver au bien, et les autres dans des positions qui les mettent presque en dehors des entraînements vers le mal, ce n’est pas à Dieu qu’il convient d’attribuer ces différences et ces inégalités. Où serait autrement sa justice? C’est aux hommes eux-mêmes qu’il faut les rapporter. Elles sont l’œuvre de leur libre détermination. Avant de revêtir des corps mortels, les âmes ont, dans une existence antérieure, préparé elles-mêmes leurs destinées sur cette terre. Dieu les avait créées toutes primitivement égales ; mais elles n’ont pas toutes su conserver leur pureté originelle. Tandis que les unes, résistant à toutes les séductions, deviennent les esprits bienheureux, que l’Écriture sainte désigne des noms de Trônes, de Vertus, de Principautés, et que d’autres, tombées au dernier degré de la dépravation, se transforment en démons, il en est d’autres qui, tenant le milieu entre les deux catégories précédentes, s’enfoncent dans le mal, sans s’y perdre cependant entièrement. Dieu, dans son infinie bonté, voulant offrir à ces esprits déchus une chance de salut et des moyens de relèvement, a créé le monde sensible pour qu’ils puissent y venir expier leurs fautes.
La doctrine de la préexistence de l’âme compta quelques autres partisans célèbres dans l’Église chrétienne; mais elle y rencontra un bien plus grand nombre d’adversaires. Enfin, au synode réu-
ni en 538, à Constantinople, par Justinien, pour condamner les erreurs d’Origène, elle fut déclarée une fable absurde, et l’anathème fut prononcé sur quiconque l’enseignerait désormais. Il ne suffisait pas cependant de la condamner ; il fallait la remplacer. Deux noûvelles théories avaient été déjà proposées : d’après l’une, Dieu crée chaque âme au moment même de la formation du corps qu’elle doit animer; d’après l’autre, elle est engendrée par les âmes des parents, à peu près dans le même sens que le corps de l’enfant est engendré par leurs corps. Le créatianisme offrait le double avantage de relever la valeur de l’âme et d’écarter tout prétexte de la regarder comme matérielle. Le traducianisme semblait plus d’accord avec la doctrine du péché originel. La scolastique se prononça pour la première hypothèse, qui est restée dominante dans l’Église catholique. Le protestantisme, au contraire, déterminé par l’importance qu’il donne dans l’ensemble de ses doctrines au dogme du péché originel, a depuis adopté la seconde.
La doctrine de la préexistence de l’âme n’a jamais entièrement disparu. Tandis que les cabalistes la développaient dans leurs écrits de la façon la plus aventureuse, quelques sectes obscures du moyen âge l’enseignaient dans leurs réunions prohibées. Au xvi e siècle, Giordano Bruno essaya en vain de lui rendre quelque éclat. Van Helmont le jeune travailla