‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 16 sur 27 · E8SAI8 DE PHILOSOPHIE · texte numérisé non relu

E8SAI8 DE PHILOSOPHIE

à la propager au xvii® siècle parmi les mystiques de cette époque. Elle a reparu de nos jours à la fois en Allemagne, en France et en Amérique ; mais c’est surtout dans le premier de ces pays qu’elle a trouvé des partisans, aussi bien parmi les philosophes que parmi les théologiens.

Je ne sais jusqu’à quel point on peut, avec M. Bruch, compter Kant parmi les partisans de cette doctrine *. Dans un système qui voit dans le monde phénoménal une manifestation de l’intelligible, et qui regarde le temps et l’espace comme des formes subjectives de la sensibilité, on peut bien, au point de vue logique, donner l’âme pour antérieure au corps, dans le même sens qu’une cause • immanente est antérieure à ses effets. Cependant, du moment que la notion de temps ne peut pas s’appliquer à l’intelligible, il ne peut y avoir pour l’-âme ni antériorité ni postériorité.

On ne peut pas mieux voir, ce me semble, cette doctrine dans la philosophie de Schelling. Dans l’évolution progressive de l’absolu, l’âme humaine n’est qu’un moment particulier du mouvement général , mais tenant intimement des deux côtés et au moment qui précède et au moment qui suit. Ce n’est pas, par conséquent, dans le sens précis du mot qu’il peut être question dans ce système d’une

1 Bruch, Die Lehre der Prtexitlenz der Seele , p. îi et suiv.

et d’histoire religieuse 175 préexistence de l’âme. Elle n’a pas préexisté, en effet, comme âme, mais comme puissance inférieure de l’âme, de même qu’elle persistera comme puissance supérieure *.

Il n’en est pas moins vrai que, si les deux sys- * tèmes n’ont pas adopté cette hypothèse dans son sens positif, ils ont ouvert une voie qui devait y conduire, et c’est ee qui est arrivé.

Le premier théologien qui s’est décidément prononcé de nos jours pour la préexistence de l’âme, est Wilh. Benecke, d’abord dans son Commentaire sur l’Épitre aux Romains, à propos du passage v, 2-11, et ensuite d’une manière plus affirmative dans une Lettre à Luche *. Tout en reconnaissant que cette doctrine n’est pas d’une importance nécessaire dans l’appréciation et dans la pratique du christianisme, il soutient qu’elle n’est pas antibiblique, qu’elle est très-propre à rendre compte d’un grand nombre de faits obscurs et difficiles de l'Ecriture Sainte et de la nature, et qu’elle est surtout d’un grand secours pour la solution du grand problème de l’origine du mal 3 .

On a déjà vu que c’est principalement en vue de

* Il faut reconnaître cependant que, si le système de Schelling ne conduit pas à la doctrine de la préexistence de l'âme telle qu’elle est généralement entendue, ce philosophe s’exprime parfois comme s'il l’admettait.

a Theol. Siud. und Kritik, 183Î, p. 6<6.

3 Bruch, Die Lettre der Preexist., p. 39 et 40.

ce problème que cette hypothèse a été imaginée. Ce n’est pas dans une autre intention qu’elle a été rappelée dans la théologie moderne. Son grand mérite aux yeux de Julius Müller, qui l’a adoptée dans son ouvrage sur le péché, est d’offrir un moyen de rejeter l’origine du mal sur la libre détermination de l’homme.

Le sentiment que le pécheur a de sa faute, fait observer ce spirituel théologien, prouve inévitablement que le mal moral est le produit de sa volonté. Mais où est le premier acte de sa détermination ? On le chercherait en vain dans sa vie empirique. Il ne reste qu’à remonter au delà, jusqu’à une existence intelligible qui l’a précédée, et qu’à placer dans cette existence antérieure la détermination primitive de la volonté humaine pour le mal '.

C’est sur un ordre de considérations un peu différentes que Rückert fonde, dans sa théologie, la doctrine de la préexistence de l’âme. De l’universalité du péché, il conclut à une chute des esprits dans une existence idéale. On ne peut expliquer, selon lui, notre dépendance de la nature dans cette vie, et l’union de l’esprit avec une nature animale, qu’en supposant qu’avant d’entrer dans cette existence terrestre, nous nous sommes déjà mis en op-

1 Brtich, DieLehre dur Preeristenz der menschl.Seelen., p. 44 et 45.

kt d’histoire religieuse 177 position avec les lois éternelles du monde, et avec la norme imposée par Dieu à notre volonté !

Rtlckert tient l’existence antérieure au temps pour supérieure à l’existence dans le temps, tandis que Julius Müller ne la regarde que comme une forme embryonnaire et encore imparfaite. Ni l’une ni l’autre de ces conceptions n’ajoute rien à la doctrine de la préexistence des Ames, et ne saurait lui prêter une force nouvelle. Au reste, Rückert avoue qu’elle est une simple hypothèse, qu’elle ne peut servir de base à aucuri développement scientifique, et que la preuve la plus solide qu’on puisse invoquer en sa faveur, c'est qu’elle ne peut être réfutée irrésistiblement par aucune raison contraire *.

Enfin, on peut ranger Fichte, le fils, parmi les partisans de cette doctrine. Son système, conçu d’un point de vue anthropologique, est un peu plus compliqué que les vues purement théologiques de Julius Müller et de Rückert. Fichte trouve dans l’homme trois parties distinctes : le corps, l’Ame et l’esprit. Ce qu’il appelle l’Ame se rapproche fort de ce que les vitalistes désignent sous le nom de force vitale; elle est cependant quelque chose de plus. Le corps n’est pas, selon lui, le produit de la génération par l’union du père et de la mère ; cette union engendre l’Aine, et c’est ensuite cette Ame

* Brucl), Ibid ., p. i9 et iiO.

qui forme le corps ; c’est elle encore qui le conserve : elle en est le principe plastique, et, sous ce rapport, elle est réellement antérieure au corps. L’âme et le corps ne constituent que l’être vivant. Le principe de la personnalité morale est d’un ordre plus élevé : c’est l’esprit; et cet esprit dérive d’une tout autre source que l’âme et le corps ; il vient d’une cause transcendante; il est un être supranaturel. Présent seulement au corps, qui n’est, en un certain sens, que sa demeure momentanée, il est antérieur à l’être humain vivant, comme il lui sera postérieur. Tous les esprits créés, immédiatement par Dieu, forment leur individualité en complétant les unes par les autres un système suprasensible, un monde invisible et supérieur à tout ce qui tombe sous les sens. Les membres qui le composent passent dans l’existence terrestre à mesure que se produisent les conditions nécessaires à ce passage 4 .

Pour appuyer cette théorie, plus neuve en vérité par la forme que par le fond, Fichte en appelle à des faits psychologiques que je me borne à indiquer, sans entreprendre de rechercher s'ils ne trouveraient pas une explication plus satisfaisante dans une tout autre hypothèse. Les principes de la pensée qui, bien loin de dériver des phénomènes empiriques, en rendent seuls I4 perception possible, vérité que

1 Fichte, Anthropologie , p. 530.

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Kant a mise hors de contestation ; les aspirations de l’esprit vers un monde meilleur, aspirations que Platon appelait des souvenirs de la patrie absente; l’universalité du mal moral, qui nous apparaît comme une dégradation de notre naturospirituelle 1 , tels sont les principaux faits qui montrent dans notre être spirituel et moral un hôte étranger à ce monde.

Nous voilà arrivés à la plus haute expression de cette hypothèse. 11 s’agit maintenant d’examiner ce qu’elle vaut.

Il*

Il n’est pas nécessaire, pour porter un jugement motivé sur la doctrine de la préexistence de l’âme, de suivre pas à pas les diverses considérations présentées en sa faveur ; il en est qu’on peut, en toute sûreté de conscience, se dispenser de discuter, de quelque nom qu’elles puissent se couvrir. Telle est, par exemple, celle que Schopenhauer a établie sur l’équilibre des morts et des naissances i . Cet équi-

• Ficlite, Ibid., p. 51-56.

2 Renie Germanique, t. xvm, p. 254.

libre fût-il parfait, faudrait-il en conclure qu’un

homme doit expirer, pour qu’il puisse y avoir une naissance dans un nouveau corps ? A ce compte, on serait obligé d'admettre que depuis le moment où l’espèce humaine a paru sur la terre, il y a toujours eu le même nombre d’individus vivants, ni plus ni moins.

Laissons de côté tous ces jeux d’esprit qui, sans rien ajouter à la valeur de la doctrine de la préexistence de l’âme, en voilent le véritable sens. Cette hypothèse n’est au fond qu’un expédient de théodicée. Ce serait une erreur de lui chercher un autre but. Elle est née uniquement du besoin d’expliquer deux faits considérables, très-obscurs pour notre esprit, d’un côté l’inégalité native des conditions humaines, et de l’autre la présence du mal moral. C’est en regard de ces deux problèmes, qu’il faut l’examiner.

11 semble que tous les hommes, en entrant dans ce monde pour la première fois, devraient être placés dans des conditions semblables et se trouver égaux au point de vue moral, comme au point de vue physique. Il n’en est rien cependant. La nature ne dispense pas ses faveurs d’une main égale.

L’un apporte des aptitudes très-prononcées pour le bien, l’autre des penchants décidés au mal. Placés dans des conditions analogues, le premier n’aura qu’à suivre sans le moindre effort ses penchants

naturels pou^ donner l’exemple de toutes les vertus ; le second, au contraire, deviendra un scélérat, s’il cède à ses instincts pervers, et s’il entreprend de leur résister, que de luttes, que de tourments, pour acquérir cette probité qui ne coûte aucune peine à l’autre.

Celui-ci est doué d’une vivacité d’intelligence, d’une fermeté de volonté, d’une sûreté de jugement qui lui assurent un succès presque infaillible dans toutes ses entreprises. Celui-là est venu au monde avec un esprit lent, confus, sans énergie, incapable de toute initiative, il est timide, il est indécis, il se traînera péniblement dans les routes battues : il est condamné par avance à n’être qu’un servile instrument des desseins ou des passions des âmes ardentes et ambitieuses.

L’un n’a reçu de la nature qu’un corps frêle et débile ; s’il a vu le jour sous des lambris dorés, il devra à sa fortune de ne pas être exposé aux angoisses de la faim ; mais chétive et inutile créature, il végétera plus qu’il ne vivra ; il n'a qu’un souille de vie, c’est à peine s’il pourra s’occuper d’autre chose que du soin de l’empécher de s’éteindre. Est-il au contraire l’enfant du pauvre, son sort est fixé ; il n’aura pas d’autres ressources que celles du mendiant, la charité publique. L’autre, au contraire, arrive à l’existence avec une organisation puissante qui lui permettra, s’il est riche, de jouir de tous

les plaisirs de la vie, et, s’il est pauvr?, d’affronter les labeurs les plus pénibles et de résister vaillamment aux misères de ce monde.

Ce ne sont pas seulement les aptitudes morales et intellectuelles de chaque individu qui décident de son avenir ou du moins qui exercent une influence considérable sur ses destinées. La position sociale dans laquelle sa naissance le place, le milieu dans lequel il vient au monde, les antécédents de sa famille, le caractère des auteurs de ses jours n’y ont pas une moindre part. Que pourra faire pour la culture de son cœur et de son esprit, cet enfant qui, né au sein de la détresse, sera obligé de consacrer tous ses efforts uniquement à trouver des moyens de ne pas mourir de faim ? Si, au contraire, il avait ouvert les yeux au milieu de l’opulence ou seulement d’une médiocrité dorée, que de secours n’aurait-il' pas trouvés pour son développement intellectuel et moral? Et dans tous les cas, que de peines et d’angoisse ne lui juraient- elles pas été épargnées ?

Qu’attendre de lui, s’il vient au monde dans une famille couverte de crimes? Elle donnera à sq jeune imagination l’exemple de tous les vices ; il n’entendra pas une parole honnête ; il ne sera témoin d’aucun acte honorable. Façonné au mal «lès sa naissance, ignorant de tout ce qui est bon, corrompu avant d’avoir atteint l’âge de raison, ne semble-t-il

ET D’HISTOIRE RELIGIEUSE

pas voué à la perversité par la nature elle-même ? Un tout autre avenir s’ouvrirait certainement devant lui, s’il avait été placé, dès les premiers moments de son existence, au sein d’une famille, dans laquelle la vertu est héréditaire. Il n’v recevrait que des leçons d’honneur et de probité, et il n’aurait qu’à suivre l’impulsion qui lui aurait été donnée pour être un homme de bien.

Que les destinées humaines ne dépendent pas absolument du hasard de la naissance, je le veux bien. Il est des pères pleins d’honneur qui ont à déplorer les égarements de fils auxquels ils n’avaient donné que des leçons et des exemples de vertu, tandis que des hommes, sortis de familles dans lesquelles la vertu était loin d’être en honneur, se sont ouvert une voie honorable. Socrate avait apporté en venant au monde, à ce qu’il assurait lui-même, des penchants décidés au mal. Une triste expérience nous apprend trop souvent, d’un autre côté, dans quel abîme de dégradation peuvent tomber les esprits les plus favorisés des dons de la nature. Mais, en définitive, ce ne sont là que des exceptions. Dans le cours ordinaire des choses et pour le grand nombre, la position donnée par la naissance et l’éducation pèsent d’un poids énorme sur la vie tout entière.

Comment se fait-il donc que tous les hommes ne viennent pas en ce monde avec d’égales changes

de bonheur et de moralité? Quelle est la raison des différences qui les distinguent dès leur naissance ? Seraient - elles les effets du hasard ? — Mais qu’est -ce que le hasard? Seraient - elles méritées? et comment? A moins que l’on n’admette qu’elles sont les inévitables résultats d’une vie antérieure.

Platon l’aurait cru, s’il fallait prendre au sérieux le passage du Phèdre que j’ai déjà cité. Si cet enfant est destiné à devenir un tyran et cet autre un sophiste, les êtres les plus détestables, au sentiment du disciple de Socrate, c’est que leurs âmes, dans une vie antérieure*, étaient tombées au dernier degré d’abaissement. Celles au contraire qui, même en leur déchéance, avaient suivi de loin la marche des êtres divins, deviendront, tombées sur la terre, des philosophes et des amis du beau et du bon.

Ce jeu d’imagination du philosophe athénien est une croyance fort sérieuse sur les bords du Gange, aussi bien chez les brahmanes que parmi les bouddhistes. Les lois do Manou annoncent aux hommes qui se livrent au plaisir des sens, qui négligent leurs devoirs et qui ne pratiquent pas les expiations saintes, qu’ils auront en partage dans une existence prochaine les conditions les plus méprisables *. Le meurtrier d’un brahmane renaît

• Loi* de Manon, xu, 52.

,ET d’histoire RELIGIEUSE clans le corps d’un animal ou d’un Tchandala, ou d’un Poukkasa, selon la gravité du crime *. Lorsque les hommes, quel que soit la classe à laquelle ils appartiennent, s’écartent de leurs devoirs particuliers; sans une nécessité urgente, ils passent dans les corps les plus vils et sont réduits à l’esclavage sous leurs ennemis 1 2 . Quiconque, au contraire, dans quelque disposition d’esprit produite par l’une des trois qualités, accomplit tel ou tel acte, il en recueille le fruit en renaissant dans un corps cloué de cette qualité 3 .

Telle est la doctrine des Indous : chacun est placé en naissant clans une condition qui est la récompense ou la punition de ce qu’il a été dans une existence antérieure. Telle est aussi la doctrine qu’enseignent tous les partisans de la préexistence de l’âme.

« Pour moi, dit M. Jean Reynaud, lorsque je pense à tout ce que j’ai eu à supporter de peines et de douleurs dès mon enfance, — l’ayant nécessairement mérité par ma conduite dans une existence précédente, car de Dieu ne saurait découler nulle rigueur gratuite, — je ne puis clouter que je ne sois arrivé sur la terre déjà chargé de grandes fautes* et je ne me plains pas de n’avoir possibilité de les sentir que sous un voile. Pour savoir par où

1 Lois de Manou, xii, 53.

* Ibid., xii, 70.

3 Ibid., xii. 8t.

j’avais alors failli, je n’ai qu’à faire la revue de toutes, les inclinations désordonnées qui ont commencé à se témoigner en moi, .dès mes premières années, et contre lesquelles j’ai dû lutter pour commettre ici-bas le moins de mal possible. Il ne m’en faut pas davantage pour être en état de régler, par mon expérience en même temps que par ma raison, ma vie actuelle, et de garantir ainsi ma vie future des conséquences que ma vie passée me fait endurer aujourd’hui *. »

Voilà qui e&t clair; mes défauts, et mes faiblesses, et sans doute aussi mes infirmités physiques comme mes infirmités morales, sont le résultat de l’imperfection de mon travail moral dans une vie antérieure. Jo cueille maintenant les fruits empoisonnés de mes fautes passées. Je n’ai qu’à m’en prendre à moi-même, si je suis l’esclave de cette passion. Pourquoi n’ai-je pas lutté plus énergiquement contre elle dans une existence précédente ? Aujourd’hui j’en serais délivré, ou du moins je serais plus fort contre elle. Ainsi s’expliquent les différences natives des aptitudes et des facultés des hommes, et c’est de la même manière qu’on rendrait compte de la différence des positions faites à chacun de nous au moment de notre naissance.

• Jean Reynaud, De la Mémoire dont l'Immortalité , Lettre « M. Chau jfour-Keslner , cité dans le Magasin pittoresque, 18til, p. 222.

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Cette explication peut paraître satisfaisante au premier abord. Elle semble faire disparaître des choses humaines' une partie des obscurités que notre ignorance est tentée d’attribuer au hasard, et ramener aux lois étemelles de la justice bien des faits dans lesquels on est porté à ne reconnaître, à première vue, que des accidents ou des actes arbitraires de la nature. Ce n’est là cependant qu’une illusion. Cette hypothèse ne fait pas disparaître la difficulté qui se trouve dans le fait des différences natives de tous 'genres qui se remarquent parmi las hommes. Elle la déplace seulement, la reportant plus haut et la laissant là tout entière.

Qu’elle explique la position de chaque âme à l’entrée de chacune de ses existences, à partir de la seconde, cela se comprend. Mais elle ne saurait atteindre la première. Si, à cette première existence, les âmes sont également partagées, comme semblerait l'exiger la justice, on se demande comment il a pu se faire qu’elles n’aient pas toutes marché parallèlement dans leur développement postérieur, et comment des dons égaux ont pu produire des effets différents et contraires; et ni l’hypothèse de la préexistence de l’âme, ni aucune de ses conséquences, ni aucune hypothèse analogue ne peuvent donner de réponse à cette question. Et si, à leur première existence, les âmes diffèrent déjà les unes des autres, le problème reste tout entier : l’hypo-

ESSAIS DF. -PIIILOSOPniE

thèse de la préexistence des âmes ne le résout pas ; et, dans les limites de cette question, elle n’est qu’une oiseuse superfluité, contre laquelle d’ailleurs s’élèvent une foule d’autres difficultés.

Sera-t-elle plus heureuse dans l’autre problème pour la solution duquel on l’invoque? Je ne le pense pas. Il s’agit ici d’expliquer la présence du mal moral dans l’homme. Rien d’imparfait ne pouvant dériver de Dieu, il faut nécessairement, dit-on, tenir le mal moral pour le fait de la volonté de la créature. Or, comme le mal, ou, pour mieux dire, la capacité de produire le mal existe dans chaque homme, au moment même de son entrée dans l’existence actuelle, on est obligé d’en reporter la cause première dans une existence antérieure et d’aller chercher dans une vie précédente un premier acte de libre détermination, comme s’exprime Julius Mttller, qui a introduit, implanté, si l’on peut ainsi dire, le mal en nous.

Si l’on n’avait affaire ici qu’à des théologiens, il faudrait leur rappeler d’abord qu’ils se mettent en opposition avec les enseignements bibliques en

et d’histoire religieuse 18 ‘J transportant l’introduction du mal dans l’homme, de l’existence actuelle à une existence précédente. Les quelques écrivains sacrés qui parlent de l’origine du mal, ne disent pas un seul mot d’une existence antérieure: le mal s’est montré,' selon eux, pour la première fois sur cette terre et avec le premier homme qui l’a transmis à ses descendants comme une infirmité héréditaire.

Mais c’est surtout comme système philosophique qu’il s’agit d’examiner la doctrine delà préexistence de l’âme par rapport à l’explication de l’origine du mal, qu’on prétend en tirer. Or, la raison ne connaît pas plus que la Bible, ni une existence antérieure à l’existence actuelle, ni une première libre détermination, cause primitive du mal.

Il y a, il est vrai, un certain nombre de personnes qui assurent qu’elles ont eu parfois un souvenir plus ou moins vague d’une vie précédente. Je ne parle ici ni des puériles légendes relatives au bouddha qui embrassait, dit-on, d’un coup d’œil l’ensemble de ses nombreuses existences antérieures; ni des absurdes imaginations" des néoplatoniciens surPythagore qui, s’il fallait s’en rapporter à Jamblique, aurait affirmé lui-même qu’il se souvenait d’avoir vécu en Plirygie. sous le nom de Midas, et d’avoir été cet Euphorbe qui blessa Ménélas au siège de Troie et qui aurait reconnu, dans le temple de Junon à Argos, le bouclier qu’il portait à cette

époque ; ni des ridicules récits de Philostrate sur Apollonius de Tyane qui aurait, selon ce qu’il en dit, rencontré souvent des personnes qu’il avait connues dans son existence précédente. Si l’on n’avait pas d’autres témoignages de ces souvenirs de temps antérieurs à la vie actuelle, il n’y aurait qu’à passer outre, sans s’arrêter à .des contes qui ne sont, les uns, que des expressions mythiques de la croyance môme de la préexistence de l’àme ; les autres, que les rêveries maladives d’un mysticisme extravagant, d’autres, entin, que les inventions bizarres d’une grossière superstition alliée à une rare ignorance.

Mais quelques écrivains modernes sont revenus à ces rêveries d’autrefois. Ils les ont, en quelque sorte, couvertes de l'autorité de leurs noms, et il ne serait pas impossible qu'ils dissent fait naître un certain préjugé en faveur de l’hypothèse de la préexistence des âmes. L’immense majorité n’a conscience, en aucune façon, d’une existence antérieure. On ne saurait en douter. Malgré cela, quelques esprits faibles pourraient bien se dire qu'il n’y aurait rien d’étonnant qu’un fait de ce genre échappât au commun des mortels, et, en partant de là, se laissât aller à en admettre la réalité, de confiance, sur la foi dè quelques hommes éminents qui s’imaginent avoir un certain souvenir d'une existence précédente. Ce ne serait pas la première fois qu’on verrait la foule admettre pour des vérités in-

et d’iiistoire religieuse 191 contestables les rêves d’hommes supérieurs, en quelque sens^à leur temps.

Il n’est pas inutile de faire remarquer qu’il n’y a rien de précis dans les prétendus souvenirs d’une vie antérieure, qu’évoquent quelques écrivains modernes. « Il me semble souvent dans mon for inté- ‘ rieur, dit Schubert dans son Histoire de l'ànie, croire me ressouvenir d’un jour que je n’ai pas vu avec mes yeux d’ù présent, mais avec d’autres. » Il lui semble croire ; il n’ose pas même affirmer qu’il croit. « Je ne puis m’enlever cette idée, dit Lichtenberg dans sa Caractéristique du moi, que j’ai été mort avant de naître. » Schelling n’est pas plus afiirmatif en parlant des souvenirs d’une existence précédente *.

Quelle valeur peut-on accorder à des idées vagues, incohérentes, qui traversent parfois l’esprit, sans qu’on puisse les rattacher à rien de certain, quand on les met en présence du sentiment unanime des hommes de tous les pays et de tous les lieux, qui n’ont aucun souvenir de ce genre? On alléguerait en vain que ces illustres rêveurs ont pu pénétrer plus avant que les esprits vulgaires dans les obscurités qui nous environnent de toutes parts. S’il s’agissait d’un fait du ressort de la science ou encore d’une conception métaphysique, en un

1 Reçue Germanique , t. xvm, p. 253.

mot, de .choses ou d’idées obscures pour la foule et accessibles seulement à un petit nombre d’hommes d’élite, il faudrait sans doute peser les suffrages et non pas les compter. Mais on est ici en présence d’une question essentiellement pratique, d’un fait qui, s’il avait quelque réalité, serait aussi manifeste à chacun de nous qu’il l’est à l’homme d’un âge mûr qu’il a ôté enfant, et au vieillard qu'il a passé par l’enfance et ensuite par la force de l’âge. Si nous avions déjà vécu d’une existence humaine avant la vie actuelle, il y aura.l nécessairement un lien entre ce que nous avons été et ce que nous sommes, ainsi que le supposent les brahmanes et les bouddhistes, un lien tout à fait analogue à celui qui rattache l’enfance à l’âge de raison et l'âge mûr à la vieillesse. Ce rapport n'aurait quelque réalité qu’ autant que nous en aurions conscience, et c’est un fait attesté par le sentiment commun de tous les hommes, que nous n’avons conscience de rien de semblable.

Non, disent d’autres partisans de l’hypothèse de la préexistence des âmes, qui, contrairement aux précédents, reconnaissent qu'il n’y a en nous aucun souvenir d’une existence antérieure, non, il n’est ni utile ni convenable que nous ayons conscience de ce que nous avons fait avant d'entrer dans la vie actuelle. Le trésor des expériences acquises dans les existences précédentes serait, selon M. Pierre

et d’iiistoire religieuse 193

Leroux, uninsupportablefardeau,et le souvenir de ce que nous avons été un cruel supplice.

Mais si l’âme, avant de rentrer dans ce inonde, boit, selon l’expression des anciens, l’oubli dans le Léthé, quels fruits peut-elle retirer de ses existences antérieures? Comment se corrigera-t-elle des défauts ou des vices qu’elle y a contractés, si elle n’en a aucun souvenir? Comment continuera-t-elle le développement des facultés qu’elle avait commencé d’y perfectionner, si elle n’a pas conscience de ce qu’elle a fait alors 1 ? Dès que l’on enlève la mémoire d’une existence à l’existence suivante, on supprime

* De bonne heure on a fait valoir ce défaut de liaison de la conscience entre deux existences consécutives, comme un argument victorieux contre l’hypothèse de la préexistence des âmes. Justin Martyr s’explique très-clairement sur ce point, dans son dialogue avec le juif Tryphon : t Rentrée dans l’homme, l’âme se » souvient-elle de ce qu’elle a vu? — Jo ne le pense pas. — A » quoi lui sert-il donc d’avoir vu Dieu? Quel avantagea-t-elle » sur l’âme qui ne l'a pas vu, si elle ne se souvient pas même de » l'avoir vu? — Je ne saurais ici vous répondre. — Mais quelles » peines souffrent les âmes qui ne sont pas jugées dignes de voir » Dieu ? — Elles sont enfermées dans le corps de quelques bêtes » comme dans une prison. Tel ost leur châtiment. — Mais sa- » vent- elles pour quelle raison on les enferme dans ces nouveaux » corps? Leur a-t-on dit que c’était pour les fautes qu’elles » auraient commises? — Je ne pense pas qu’elles le sachent. — » Alors le châtiment me parait inutile; jo pourrais même dire » qu’elles ne sont pas punies, si elles ne savent pas que c’est un » châtiment. — Non, sans doute. — Ainsi donc les âmes ne » voient point Dieu ; elles ne passent pas non plus dans d’autres » corps; car, si elles y étaient envoyées, elles sauraient que » c’est une punition, et elles craindraient désormais de com- » mettre la plus légère faute. » Justini Mariyri opéra. Lutet, Paris, â615, in-fol., p. 2Ï3.

en réalité le sentiment de l’identité personnelle. L’âme restera, si l’on veut, la même substance pendant toute la série de ses existences humaines ; mais dans chacune elle sera une personnalité nouvelle. Qu’importe cette continuité métaphysique, du moment qu’il n’y a pas continuité personnelle et morale? Y eût-il un lien réel entre la vie actuelle et les vies précédentes, dès que nous n’en avons pas conscience, les rapports entre ces existences diverses sont pour nous comme s’ils n’étaient pas. Tout recommence pour nous à chaque nouvelle entrée dans ce monde. La plus exacte justice ne peut nous rendre responsables que de l’usage que nous faisons de nos facultés dans l’existence actuelle ; il ne peut plus être question d’une première libre détermination au mal dans une première existence ou dans un temps antérieur à toute existence humaine; et l’on ne comprend plus la nécessité de l’hypothèse de la préexistence des âmes, si ce n’est pour expliquer la différence des conditions humaines. Mais on rentre alors dans le cas que j’ai examiné précédemment, et je crois avoir prouvé qu’elle est complètement incapable de résoudre ce problème.

Cependant ces philosophes, qui reconnaissent qu’il ne nous reste plus aucune conscience de nos existences antérieures, veulent que, malgré cet oubli, chacune d’elles laisse dans l’âme des impressions, des dispositions qui influent sur sa ma-

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nière d’être actuelle. Comment le savent-ils? La règle commune aurait-elle été suspendue pour eux, et auraient-ils été exemptés de boire les eaux du Létlié, en passant de la vie précédente à la vie actuelle?

Voudrait-on prétendre , avec Lessing , avec M. Pierre Leroux et M. Jean Revnaud, qu’il n’est pas nécessaire que nous apportions dans chaque nouvelle existence le souvenir de celles qui ont précédé, pour que la continuité existe et que le développement se poursuive? Mais alors le développement moral se ferait en nous, mais sans nous; nous deviendrions bons ou mauvais sans le concours de notre volonté et de notre intelligence, dans tous les cas sans en avoir conscience. Que les choses se passent ainsi dans les végétaux, je le veux bien ; mais je ne saurais le comprendre dans des êtres raisonnables.

Je ne me dissimule pas que l’âme subit une foule d’influences dont elle n’a pas une claire conscience, et que les actions dont nous n’avons aucun sentiment bien défini ont sur nos dispositions morales un effet plus considérable qu’on ne le supposerait à première vue. Je reconnais également que chacun de nous est sous le coup de tout le développement, bon ou mauvais, qui s’est accompli avant lui/qui forme le milieu social dans lequel il vit, et qu’il subit bon gré mal gré, qu’il le sache ou qu’il l’i-

gnore, sans qu’il y ait contribué en rien. Chaque moment de l’état social dépend, en très-grande partie, de celui qui l’a précédé; il est le résultat des vices ou des vertus du moment antérieur, et sous ce rapport chaque homme est, en un certain sens, ce que l’a fait la série des événements qui se sont produits avant lui. Nous n’avons pris aucune part aux fautes de nos pères; nous avons été complètement étrangers à leurs efforts vers l’accomplissement du bien moral ; la plus grande partie de nos contemporains n’a même aucune connaissance ni des uns ni des autres; nous supportons cependant les tristes conséquences de leurs faiblesses et de leurs erreurs, comme nous cueillons les fruits de leurs vertus.

Faudrait-il conclure de là, par analogie, que nous pouvons également porter la peine d’une transgression commise dans une existence antérieure, sans qu’il soit nécessaire que nous en ayons une claire conscience? Mais il n’v a rien de semblable entre ces divers ordres de faits. Ces actions qui s’exercent sur l’âme sans qu’elle en ait conscience ne viennent ou que d’impressions infiniment petites, échappant par cela même à notre faculté de percevoir, qui est limitée, ou que d’impressions se répétant sans cesse, et auxquelles l’habitude nous rend insensibles. Mais si, à la suite et sous le coup de ces actions inaperçues, il peut se former en nous certaines affections, .certains préjugés dont la cause

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réelle nous reste inconnue, ou encore se fortifier certaines dispositions dont nous portions les germes, mais qui, en d’autres circonstances, auraient été contrebalancées par des affections contraires ou d’un autre genre, qui ne reconnaîtra que ces effets, de quelque importance qu’ils puissent être dans la vie pratique, n’ont aucune parité avec le grand fait d’une disposition totale de notre être qu’on veut faire venir d'une existence antérieure? Que mon caractère moral contracte certains plis, si je puis ainsi dire, sous l'influence d’impressions multipliées et infiniment petites, comme le rocher s’use et se creuse sous la goutte d’eau qui le ronge sans discontinuer, et que je n’aie de cette action lente et continue aucun sentiment clair, cela se conçoit; mais que je sois devenu ce que je suis par suite d’une libre détermination de ma volonté dans une existence antérieure, et que je n’en sache absolument rien, c’est ce qui ne peut être admis, c’est, dans tous les cas, ce qui ne peut avoir la moindre analogie avec. les faits dont il vient d’être question.

La solidarité qui nous rattache aux actes de ceux qui ont vécu avant nous ne peut pas mieux être mise en parallèle avec la solidarité que l’on prétend établir pour chaque homme, entre son état moral actuel et une prétendue existence antérieure dans laquelle il se serait fait lui-même ce qu’il est dans la vie présente. Si nous portons les iniquités de nos

pères et si nous jouissons du fruit de leurs vertus, c’est là une des conditions de l’histoire, une nécessité de la succession de la société humaine, une loi que nous subissons, comme nous subissons celles de la nature physique, sans que nous puissions ni les changer, ni les suspendre, ni les abroger; elle est en dehors de toute action de notre volonté, qui ne peut rien sur elle, pas plus qu’elle ne peut sur le système du monde. Le premier acte d’une libre détermination vers le mal, que suppose Julius Muller, comme aussi tout le travail moral appartenant à une existence antérieure, travail qui, s’il fallait en croire les partisans de l’hypothèse de la préexistence de l’âme, aurait déterminé notre état moral actuel, sont au contraire des faits volontaires, accomplis avec une pleine conscience, dont chaque âme est l’auteur libre. Il y a, par conséquent, entre les deux ordres de faits une ditférence qui ne permet d’établir entre eux aucune analogie. L’état actuel de chaque individu dépendant, dans l’hypothèse de la préexistence de l’âme, de ses efforts volontaires antérieurs, l’influence que ce travail antérieur exercerait sur lui ne peut être mise en parallèle avec celle qu’il subit du milieu social, à la formation duquel il n’a contribué en rien. Il y a, si l’on veut, continuité dans les deux cas; mais, dans celui-ci, c’est l’espèce qui se continue, et cette continuité ne demande que la succession des relations sociales;

et d’histoire religieuse 199 dans celui-là, au contraire, c’est l’individu, et l’individu ne peut, à chacune des phases de sa vie totale, s’oublier lui-môme et poursuivre cependant son propre développement moral, ce développement ne pouvant se continuer qu’avec une pleine conscience, librement et volontairement.

Qu’on cesse donc de nous parler de faits d’une existence antérieure, qui auraient ou changé les conditions de l’existence actuelle, ou exercé sur elle une influence immense, et dont néanmoins il ne nous resterait pas le moindre souvenir. Voilà c que la raison ne saurait admettre sans les preuves les plus convaincantes, et on ne nous présente que quelques inductions, et des inductions dénuées même de toute vraisemblance.

S’il n’y avait pas d’autre hypothèse pour expliquer la présence du mal dans l’homme, on pourrait peut-être à la rigueur se rendre, quoique, à vrai dire, il fût, dans ce cas, plus prudent et plus sage de se résoudre à ignorer la cause de l’origine du mal, que de recourir à une explication, dans tout état de cause, fort peu satisfaisante. Mais les hypothèses abondent, et s’il n’en est aucune dont la raison puisse se contenter entièrement, il en est peu du moins qui soient moins invraisemblables et qui soulèvent plus d’objections que celle qui se fonde sur la doctrine de la préexistence de l’âme.

Jusqu’ici je n’ai examiné que les difficultés inhérentes à l’explication de l’origine du mal, explication qu’on prétend donner pour une preuve de la préexistence de l’âme. Il faut maintenant serrer la question de plus près et montrer que cette prétendue explication ne rend compte de rien.

Ceux de mes lecteurs qui sont peu habitués aux subtilités théologiques, ont peut-être déjà trouvé étrange qu’au lieu de laisser le mal se produire simplement dans la vie actuelle, dont il semble une des conditions naturelles et où d’ailleurs l’état des choses lui offre les plus grandes facilités, les partisans de l’hypothèse de la préexistence de l’âme aillent en placer la cause première dans un ordre de choses où il aurait certainement bien moins d’occasion d’éclater. Et, en effet, on s’explique bien que l’âme, dans sa condition présente, tourmentée par tant de besoins, assaillie par de si fréquentes et de si puissantes tentations, succombé et devienne la proie du péché. Cette chute est, au contraire, bien autrement difficile à comprendre pour l'âme vivant dans un monde suprasensible, et purement spiri-

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tuel, exempte de toutes les misères propres à l’existence actuelle et unie par des liens plus étroits au principe même de la sainteté.

Ils auront peut-être trouvé tout aussi étrange que l’âme qui, dans l’hypothèse que je combats, n’est entrée dans la vie actuelle que pour expier ses fautes antérieures, et, pour s’en corriger, ait été placée dans une situation de beaucoup plus favorable au péché que son état précédent. « Lorsqu’un homme, dit M. J. -B. Meyer, est changé en tigre en punition de sa fureur coupable, il y a peu d’apparence qu’il apprendra , comme tigre , à apaiser cette même fureur * . »

Ainsi, dans l’hypothèse de la préexistence de l’âme, on place le premier acte de la libre détermination au mal dans une existence où les causes d’entraînement au mal étaient, sinon entièrement nulles, du moins infiniment moindres que dans l’existence actuelle, et l’expiation de cette première faute et l’amélioration de l’homme dans un ordre de choses où l’excitation au péché est infiniment plus considérable que dans l’existence dans laquelle il s’est perverti. C’est à peu près le renversement de ce qu’on aurait quelque raison de supposer.

Ce n’est là, cependant, une difficulté qu’en regard du sens commun. Les partisans de l’hypothèse de

* Revue Germanique , t. xvm, p. 23Î.

la préexistence de l’àme n’en tiendraient, à vrai dire, aucun compte. Elle tombe, en effet, en dehors de leur point de vue. Mais elle peut déjà faire soupçonner que leur point de vue manque de valeur réelle et qu’il est purement artificiel et de convention.

Ce point de vue est bien autrement compromis par un autre ordre de considérations. On affirme que l’àme, créée pure par Dieu, s’est déterminée librement elle-même au mal, et comme on ne trouve pas de trace de cette première détermination libre dans l’existence actuelle, on se croit obligé de la renvoyer à une existence antérieure. Mais comment ne voit-on pas qu’il y a une contradiction de fait dans le point de départ ? Car enfin si l’àme, ici ou ailleurs, dans cette vie ou dans une autre, peu importe, a pu se déterminer librement au mal, c’est qu’elle n’était pas pure. Si elle avait été pure, il lui aurait été impossible de vouloir être impure. Quelle que soit l’époque à laquelle elle a pris librement la détermination de se livrer au mal, elle ne l’a fait que parce qu’elle était capable de le faire. Elle a péché parce qu’elle était pécheresse. Ni le temps ni le lieu n’y font rien. Dans cette vie, comme dans une vie antérieure, vous vous trouvez toujours en présence d’une âme qui peut pécher, qui a été créée, par conséquent, dans cet état. Reculez tant qu’il vous plaira le moment delà chute, il n’en restera pas moins certain que celui-là seul peut vou-

et d’histoire religieuse 203 loir faire le mal qui a déjà le mal en lui-même. Comment autrement le voudrait-il et pourrait-il le vouloir?

La doctrine de la préexistence de l’âme n’atteint donc pas son but ; elle ne fait pas avancer d’un seul pas la difficile question de l’origine du mal moral. Elle encombre, par conséquent, inutilement le chemin de la recherche de la vérité. Elle a des effets plus funestes encore. Née d’une vue dogmatique que l’expérience tout entière contredit, elle détourne l’attention de l’observateur de ce qui est, pour l’arrêter à de stériles raisonnements sur une hypothèse que rien ne justifie et qui a contre elle toutes les analogies d’une véritable science. On dirait que les partisans de cette hypothèse sont entrés dans le conseil du Créateur, ou, pour mieux dire, ils lui imposent leurs propres conception^. Il faut qu’il ait donné à toutes choses ce qu’ils considèrent comme la perfection, et, comme ce qui existe ne répond en aucune façon au plan qu’ils supposent à Dieu, il faut que l’ordre primitif ait été détruit. Et par qui ? Par un être infiniment chétif qui aurait autrefois, et encore sans avoir la possibilité de le pouvoir, organisé la révolte contre les décrets divins, et qui, entraîné lui-même dans la tempête qu’il aurait soulevée, serait tombé du faîte de la pureté au dernier degré de la misère morale.

Certes, le drame est émouvant ; mais il fait un peu trop bon marché de la puissance, de la justice,

de la bonté du Père et du Créateur de toutes choses. Dans la tragédie antique, l’homme entrait aussi en lutte avec l’ordre immuable de l’univers ; mais, du moins, il était brisé sans pouvoir réaliser sa coupable pensée.

En réalité, l’àme humaine, à son entrée dans l’existence actuelle, ne parait nullement sortir d’un développement antérieur. Elle ne porte aucune des marques qu’on devrait apercevoir en elle, si elle avait déjà vécu, ou du moins si elle avait vécu d’une vie spirituelle analogue à celle qu’elle va commencer. La partie morale et intelligente de l’homme est alors encore enveloppée, si je puis ainsi dire, plus semblable à un germe destiné à s’accroître qu’à un être recommençant au matin la vie interrompue la veille parle sommeil. La naissance ne ressemble en rien à un réveil. Les premiers moments de l’existence nous donnent le spectacle du commencement de la conscience.

Et ce fait est en parfaite harmonie avec la destination de l'homme, sa loi consiste dans le développement moral. Or, un être dont le développement moral est la fonction, doit nécessairement partir du plus bas degré de l’existence morale pour s’élever ensuite et peu à peu, par ses propres efforts, jusqu’au plus haut degré qu’il lui soit possible d’atteindre. Ce plus bas degré de l’existence morale se montre précisément dans les premiers moments de

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la vie actuelle; et, si nous trouvons le commencement de l’existence morale à l’origine même de la vie actuelle, nous n’avons que faire de lui chercher, dans des temps antérieurs, des antécédents inutiles. Tel est le véritable état des choses. L’homme, au moment de son entrée dans la vie présente, apparaît à l’observateur attentif, non point comme une ruine qu’il s’agit de réparer, ni comme un être qui, déjà formé sous certains rapports, au point de vue moral, n’a besoin que de continuer une œuvre depuis longtemps commencée , mais comme un embryon spirituel destiné à se développer, comme un être qui, partant d’un état voisin de l’animalité, est fait par sa nature pour travailler à devenir un pur esprit, autant du moins que le lui permettent les limites dans lesquelles il est renfermé par les conditions de son existence actuelle.

M. Julius Müller cherche avec anxiété un premier acte de libre détermination au mal, et, ne le trouvant pas dans cette vie, il suppose une vie antérieure dans laquelle il a dû, selon lui, s’accomplir. C’est là prendre le problème tout à fait à contresens. Il n’y a pas de premier acte par lequel l’àme se soit décidée au mal ; il n’y en a point, ni dans cette vie, ni dans aucune autre. C’est qu’on ne tombe dans le mal ni par détermination libre, nj autrement; on y reste purement et simplement, si l’on ne fait pas un effort continuel vers le bien, si

par un acte de courage on ne s’élève pas de plus en plus à la vie spirituelle. Le mal, c’est la persistance dans l’état d’enveloppement dans lequel l’âme se trouve en apparaissant pour la première fois sur cette terre. L’homme ne naît ni corrompu, comme le veulent les uns, ni indifférent au bien et au mal, comme le veulent les autres. Au moral comme au physique, il naît à l’état de germe; et son affaire est de se développer au moral, comme il se développe au physique, avec cette différence toutefois que le développement moral a toujours besoin du concours de la volonté, d’abord d’une volonté extérieure, c’est lâ ce qui constitue l’éducation, et ensuite de la volonté même du sujet, dont l’action soutenue est ce qu’on appelle la vertu, c’est-à-dire le courage moral, tandis que le concours de la volonté n’est nécessaire au développement physique que dans une mesure fort restreinte.

Qu’on se rappelle la parabole des taleuts *, magnifique peinture de la vocation de l’homme sur cette terre. Celui-là est un serviteur inutile, un homme nul, qui a conservé son talent tel qu'il l’avait reçu, c’est-à-dire qui est resté ce qu’il était en venant au monde, et qui n’est à la fin de sa carrière que ce qu’il était au commencement, rien de plus, ni rien de moins. Celui-là, au contraire, a

I Mallh., xxv, < 4-30.

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rempli sa destinée terrestre, qui a fait produire d’autres talents à ceux qu’il avait reçus, c’est-àdiré qui est devenu par son propre travail tout ce qu’il pouvait être. L’âme humaine, qui n’est pas éclose , qui ne s’est pas transformée en un pur esprit, comme le gland qui n’est pas devenu un chêne, a manqué sa destinée; elle est restée dans le mal.

On en appelle encore en vain en faveur de l’hypothèse de la préexistence de l’âme, au sentiment de notre culpabilité. Sans doute, il faut le reconnaître, ce sentiment' occupe une place immense dans notre vie morale. 11 est un témoignage positif, irrécusable, un témoignage qui ne saurait nous tromper, que nous sommes les auteurs de notre misère morale , que nous n’avons à nous en prendre à d’autres qu’à nous-mêmes de notre propre péché. Mais nous force-t-il, comme le prétendent Julius Muller, Rückert et Fichte, à remonter au delà de l’existence actuelle ? En aucune manière ; le sentiment de notre culpabilité n’est pas, ne peut pas être le souvenir confus, à demi etfacé d’une chute première dans une existence suprasensible. Ce sentiment, en effet, nous ne l’apportons pas avec nous en venant au monde, nous le voyous naître ; nous pouvons en suivre les progrès. C’est un fait que nous n’avons conscience du mal moral qu’ autant que nous avons d’abord quelque connaissance du

bien moral ; la première est constamment proportionnée à la seconde. L’enfant n’a pas le moins du monde, dans les premiers temps de son existence, le sentiment du mal qu’il fait. Il blesse, il déchire, avec la plus complète indifférence, la main qui le soigne. Sa quiétude n’est pas plus troublée de son profond égoïsme que celle de l’animal qui s’endort, bien repu, sur les restes sanglants de sa victime. Il rapporte tout à lui sans en éprouver ni peine, ni regret. S’il y avait un homme qui restât enfant jusqu’aux dernièresdimites de sa vie, il n’aurait jamais la conscience du mal.

Mais, à mesure cpie l’intelligence grandit, la conscience du devoir devient de plus en plus claire, et l'on apprend à juger que l’on n’est pas ce que l’on devrait être C’est alors qu’apparaît en nous le sentiment, ‘auparavant * absent, de la culpabilité. Ce sentiment se développe dans la même mesure que l’idéal que l’on se fait de la vie humaine. Les peuplades incultes et grossières qui errent dans les déserts n’ont qu’une idée fort peu relevée du but de la vie ; c’est pour cela que la conscience du péché est presque nulle chez elles. Et dans le sein des sociétés policées et bien réglées, où tout nous parle de la nécessité du bien et nous invite à une vie régulière et morale, le sentiment de la culpabilité est loin d’être égal chez tous les hommes. Chose étrange et inexplicable dans l’hy-

ET D’HISTOIRE RELIfilETSE

pothôse d’une chute primitive, c’est dans les meilleurs qu'il est le plus profond, et chez les pervers qu’il est le moins prononçé. C’est là un fait universel. Que prouve-t-il, sinon que ce sentiment est tout simplement le résultat de la comparaison de la vie réelle à l’idéal que chacun se fait? Il est donc dans l’ordre des choses que l’homme, à mesure qu’il comprend mieux le but de sa destinée sur la terre, éprouve un plus poignant regret de n’avoir pas travaillé plus sérieusement à son accomplissement.

Nous n’hésitons pas à affirmer que c’est de ces principes que doivent partir les conceptions religieuses, si elles veulent avoir quelques prises sur les consciences. L’hypothèse de la révolte des âmes dans une existence antérieure, et de la descente successive des citoyens du royaume des esprits dans des corps préparés pour les recevoir, n’est qu’une vaine fantasmagorie métaphysique, dont la réapparition au milieu de la science actuelle ne peut qu’accuser la décadence des fortes études et l’atTaiblissement de la pensée.

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