DE LA LIBERTÉ DE CONSCIENCE
Si jamais la raison prend la place de la routine et de l’intérêt dans la direction des actions humaines, ce sera un profond sujet d’étonnement que la conquête de la liberté de conscience ait coûté tant d’efforts, et qu’il y ait eu des hommes assez insensés pour prétendre façonner à leur gré, par la contrainte, la vie spirituelle de leurs semblables. Que celui qui, doué d’une intelligence supérieure, a été appelé par la nature à travailler à l’éducation du commun des humains, entreprenne de les soustraire à l’ignorance et à l’erreur dont ils sont trop souvent le jouet; qu’il essaye de les élever jusqu’à lui en les instruisant et en les moralisant; qu’il réveille
leur intelligence, qu’il fortifie leurs facultés, qu’il les rende capables de se diriger eux-mêmes dans les choses religieuses, rien de plus légitime et de plus conforme aux lois du monde moral. Mais qu’un homme, quelle que soit sa position et quelque titre qu’il s’attribue, veuille en forcer un autre d’admettre une opinion dont la vérité ne lui est pas évidente; qu’il regarde comme un crime une résistance qui n’est que l’inspiration d’une àme droite et sincère ; qu’il s’arroge le droit d’attenter à la liberté, parfois même à la vie de quiconque comprend autrement que lui les rapports mystérieux du Créateur et de la créature, ce n’est pas là seulement un déplorable abus de la force brutale, c’est une véritable démence.
Si encore il s’agissait ici de quelqu’une de ces vérités capitales de la conscience qui sont la base de l’ordre public, et les conditions de la prospérité des Étais, on pourrait, tout en déplorant ces violences et ces cruautés, essayer du moins de les excuser au nom du salut de la société menacée dans son existence. Mais, non : les diverses doctrines religieuses, dont les partisans respectifs se combattent et se persécutent réciproquement, sont en ellesmêmes si peu capables de troubler la tranquillité des peuples et de porter atteinte à la vie sociale, qu’on les voit en certains pays exister en paix les unes à côté des autres, et que ces pays sont préci-
et d’histoire religieuse 213 sèment les plus florissants. Ce qu’il y a de plus étrange encore, c’est que les opinions que l’on prétend imposer ne sont ni des faits manifestes, ni des idées simples et évidentes. Les bûchers n’ont été allumés, les échafauds n’ont été dressés que pour des points d’une métaphysique obscure, qui portent sur des objets inaccessibles à l’intelligence humaine, et qui. de l’aveu même des persécuteurs, sont peu conformes aux analogies de ce qu’il y a de plus certain pour nous, quand ils ne sont pas directement contraires aux principes de la raison.
Au reste, comme toutes les choses fausses et contraires à la nature et à la raison, l’intolérance n’a jamais atteint le but qu’elle se propose. En multipliant les supplices, elle n’a produit que des maux sans fin, sans les racheter par aucun bien. Elle devait avant tout maintenir l’unité de doctrines; et, du moment que le glaive a été tiré contre les hérétiques, l’hérésie s’est multipliée sous les formes les plus diverses. Ce n’est pas seulement par des révoltes de détail, que l’Église a été déchirée; des dissidences considérables ont éclaté dans son sein. L’Orient s’est séparé de l’Occident, et l’Occident lui-même a fini par se diviser en deux grandes fractions. La chrétienté, qui devait être une alliance fraternelle de tous les hommes, a été transformée en un vaste champ de bataille.
En poursuivant un but imaginaire, contraire aux