K S S A 1 S DE PHILOSOPHIE
lois de la nature, qui ne fait régner l'unité qu’au sein d’une infinie diversité, but impossible par conséquent à atteindre, l’intolérance a partout sur son passage couvert le sol de ruines. Là où elle a réussi à établir son empire, elle a tout détruit ou tout empêché de se produire : la prospérité matérielle aussi bien que la culture de l’esprit. C’est qu’en étouffant la liberté de la pensée, on tue du même coup toute spontanéité et toute activité intellectuelle. Quand l’esprit languit, tout se flétrit, se décolore, et la vie finit par s’éteindre. C'est un fait mille et mille fois constaté que les pays d’inquisition sont restés, sous tous les rapports, bien au-dessous de ceux où règne la liberté de conscience.
C’est surtout au point de vue intellectuel et moral que la décadence est profonde. Une religion qui traite ses adhérents comme des mineurs incapables de se conduire eux-mêmes, n’étend bientôt plus son empire que sur un peuple d’enfants. Là où il n’est pas permis de penser librement, où, sous prétexte du salut des âmes, on les enferme dans un cercle qu’il n’est pa$ permis de franchir, la philosophie et l’histoire s’éteignent; la poésie devient un jeu puéril de lieux communs fadement exprimés; l’art se traîne dans la recherche de vulgaires effets ; l’inspi ■ ration disparaît au milieu du calme plat de la pensée. Même ce qui semblerait devoir, ici dominer, déchoit. La moralité se rapetisse, souvent même elle
s’altère. L’obéissance passive en matière de foi entraîne nécessairement après elle l’obéissance passive en fait de morale ; on dicte à l’homme ce qu’il doit faire tout aussi bien que ce qu’il doit croire ; il devient, au point de vue moral, une simple machine, comme il l’est au point de vue de la croyance. Et comme c’est l’autorité ecclésiastique qui détermine ce qui est bien au même titre qu’elle détermine ce qui est vrai, les pratiques minutieuses d’une dévotion souvent puérile sont mises sur la même ligne, sinon plus haut, que les combats intérieurs que l’homme de bien soutient contre ses penchants et ses intérêts pour obéir au cri de sa conscience. En certains pays, le brigand qui récite régulièrement ses oraisons et qui se confesse, a, pour entrer au ciel, des droits qu’on refuse très-catégoriquement à Socrate et à Epictète 4 . La théologie, enchaînée à des idées arrêtées d’avance, qu’il lui est interdit de discuter, dont elle ne peut rechercher ni les raisons logiques, ni les fondements historiques, n’est plus qu’un aride chaos de thèses arbitraires et de convention. La Religion enfin, au lieu de rester le sublime idéal de l’àme, se transforme en un vain formalisme, dans lequel le sentiment du divin s’assoupit, ou en un culte extérieur, capable peut-être encore
1 Benj. Constant, De h Religion, t. iv, p. 48 et suiv., et les passages auxquels il renvoie.
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de produire sur les sens une impression fébrile et passagère, mais impuissant à remuer les profondeurs de la conscience.
Les funestes effets de l’intolérance s’élèvent ainsi de tous les côtés contre elle, pour la condamner comme une erreur déplorable. L’économiste la repousse au nom de la prospérité des nations qu’elle ruine ; le philosophe, au nom du droit de la raison qu’elle outrage et de la liberté humaine qu’elle supprime; le théologien et l’homme vraiment pieux, au nom du sentiment religieux auquel elle porte atteinte et de la science des choses divines dont elle arrête le libre développement.
La vanité de ses efforts 11e convaincra-t-elle pas enlin l’intolérant qu’il fait une œuvre qui le trompe?
Le salut des âmes est une affaire de si haute importance , il prirne tellement tous les intérêts humains, même la liberté, même la vie, qu’on ne saurait, dira-t-on, marchander sur les sacrifices qu’il exige. Et s'il faut briser le vase d’argile pour
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sauver l’Aine qu’il renferme 1 , il n’y a certes pas à hésiter.
Vain prétexte, excuse frivole. La foi imposée par la contrainte et le salut des «Ames n’ont rien de commun Quoi ! Parce que la crainte du supplice me fera répéter après vous telle ou telle confession de foi, je serai au nombre des élus ! Quelle idée vous faites-vous donc du salut et de la foi par laquelle on l’obtient !* Le salut n’est réellement que le résultat du développement moral de l’âme; une foi imposée par la contrainte ne contribue en rien â ce développement. Bien loin de lâ, elle a un effet tout contraire ; car elle ne produit que l’hypocrisie ou l’abétissement ; l’hypocrisie, si celui qui l’accepte ne cède qu’à l’instinct de sa conservation et qu’à des vues intéressées; l’abêtissement, s’il sacrifie sottement sa raison à des doctrines qu’il ne saurait comprendre. Croyez-vous donc que vos formules dogmatiques aient une vertu magique et qu’il suffise de les prononcer pour que, parce simple fait ma-
• Telle est l'opinion <lo saint Jérôme, qui n’hésite pas à l'appuyer sur une parole de saint Paul : « Je m’étonne, dit-il, en parlant de Vigilance, (|ue le saint évéque dans le diocèse duquel on dit qu'il remplit les fonctions de prêtre, souffre ses emportements. Je m'étonne qu’il ne «e serve pas de la verge apostolique, et de la verge de fer, pour briser ce vase inutile, et qu’il ne livre ]>as rct homme au démon pour mortifier sa chair, afin de sauver -on Ame. » Kpitro à Riparius, dans Hieronimi opéra, édit, des Bénédict , t, iv, i" part., p. 279. — On sait que ce sentiment a trouvé depuis de nombreux approbateurs.
tériel, la purification de l’âme, condition indispensable de son salut , soit immédiatement produite ?
La foi qui sauve est celle qui élève l’âme, qui la purifie. Cette foi est l’expression et le résultat de la vie spirituelle tout entière de chaque homme. Elle éclôt dans les profondeurs de la conscience, soit par l’effet des méditations et du travail de l’intelligence, soit encore sous l’influence d’un enseignement qui porte la lumière dans l’esprit, parle au sentiment et provoque de salutaires réflexions. Elle ne naît pas â la voix de la menace ou au commandement d’une église, quelle qu’elle soit.
Cette foi, produite par un travail personnel, est la seule qui soit réelle, active, vivante ; la seule qui puisse exercer une influence salutaire , la seule qui porte pour fruits le développement spirituel et moral. Quand on a réfléchi sérieusement sur ses propres besoins religieux et sur les grands objets de la religion, les convictions qui se produisent dans ces conditions, sont intimes, profondes, elles forment une partie désormais inséparable de la vie de l’âme. Mais qu’est-ce qu’une foi imposée ? Quelles racines peut-elle avoir dans la conscience ? Quelle action sanctifiante aura-t-elle sur la volonté?
Entre une foi personnelle, fruit du libre examen, et une foi imposée, il y a la mérpe différence qu’entre un homme vivant et un automate. Le mécanisme de celui-ci peut être partait ; ce n’en est pas moins une
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machine, à laquelle il manquera toujours ce sans quoi les choses de l’esprit n’existent point, c’est-àdire, la libre détermination. La foi personnelle suppose nécessairement l’action de la pensée ; la foi imposée lui impose au contraire silence. Dans le premier cas, on croit ce que l’on a trouvé conforme à la vérité, à la justice, à la conscience ; dans le second, on croit ce qu’une autorité religieuse veut qu’on croie ; elle aurait imposé une croyance contraire, qu’on l’aurait admise avec la même facilité, puisqu’on croit, non parce qu’on s’est convaincu de la vérité de ce qu’il faut croire, mais parce que c’est commandé. Est-il possible de renoncer plus complètement à sa nature d’homme? Et quelle peut- être la valeur d’une croyance qui exige un tel sacrifice? Au fond, les mots de croyance et de foi sont ici fort déplacés, c’est de crédulité qu’il faut parler et non d’autre chose. La véritable foi, la foi vivante est personnelle, et il n’y a pas de foi personnelle sans la liberté illimitée de conscience. Voilà des principes élémentaires en fait de religion ; on ne saurait les violer sans rabaisser la religion à n’être plus qu’une crédulité puérile, ou qu’une dangereuse superstition.
Ces principes s’appuient à leur tour sur un fait psychologique qu’il importe de mettre en lumière. Sur le fond commun de la nature humaine, une foule de variétés intellectuelles et morales se des-
sinent d’une manière trop apparente pour qu’on puisse les méconnaître. 11 est impossible qu’elles ne se reproduisent pas dans les conceptions religieuses. Chacun de nous, en effet , ne comprend les objets de la religion que dans la mesure de ses facultés et dans le ton général, si l’on peut ainsi dire, de sa nature spirituelle tout entière. L’esprit spéculatif a besoin d’y voir une profonde métaphysique, tandis que l’esprit pratique ne peut les saisir qu’ait point de vue moral. Le côté sombre du monde supra sensible impressionne de préférence les caractères mélancoliques qui se plaisent aux confuses rêveries du mysticisme ; il repousse au contraire les âmes tendres qui ne sont ouvertes qu’aux idées de grâce et de miséricorde.
Présentez à un esprit qui incline au mysticisme une conception morale de la religion, par exemple celle de Kant : incapable d’en sentir la beauté, il la rejettera comme un système sans grandeur et sans élévation. Prétendrez-vous la lui imposer? Vous ferez de lui un hypocrite, s’il est faible et timide; un incrédule, s’il est ferme et décidé. Un esprit pratique ne verra, de son côté, dans une conception exclusivement mystique de la religion . qu’un tissu de vaines rêveries; il la repoussera comme un objet sans valeur. Avec la liberté illimi— mitée de conscience, chacun donnera à sa foi religieuse la forme la plus conforme à sa nature mo-
RT D’HISTOIRE RELIOIEl'SE 221 raie, et cette foi sera pour lui un principe toujours vivant de sanctification et de développement spirituel.
Votre conception du christianisme n’est pas identique à la mienne; mais elle vous console dans vos peines, elle vous soutient dans vos épreuves, elle vous encourage et vous fortifie dans la pénible recherche du bien moral. Je me garderai bien de vouloir vous contraindre à accepter mes idées particulières, qui, sans rapport avec vos aptitudes spirituelles, ne diraient rien à votre cœur, ne convaincraient pas votre esprit et vous laisseraient froid et indifférent. Je suis heureux que vous trouviez la vie dans votre foi personnelle; permettez, il votre tour, que je garde celle qui s’adapte il ma nature, et qui, seule, peut entretenir en mon sein le feu de la vie spirituelle.
Est-ce il dire qu’il n’y ait rien de commun entre nous? Non, non; au-dessus de ces variétés de détail, l’amour de Dieu et de Jésus-Christ, la poursuite de l’idéal moral, l’aspiration vers les biens célestes nous réunissent plus sûrement que ne le ferait une aride confession de foi. Vous croyez que la doctrine de la Trinité forme une partie essentielle du christianisme; je ne saurais accorder une aussi grande importance à ce dogme métaphysique. Vous expliquez la présence du mal dans le monde par une chute primitive; je suis porté à chercher une autre
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explication de ce grand fait. Vous regardez l’Écriture— Sainte comme littéralement inspirée dans toutes ses parties; je ne saurais trouver en elle qu’une influence générale de l’Esprit-Saint. Mais si nous différons sur ces points, et peut-être sur bien d’autres encore, nous combattons pour la même cause ; nous employons des armes différentes, mais nous dirigeons nos coups sur le même ennemi ; nous travaillons également, chacun de notre côté et à notre manière, pour le triomphe de l’esprit sur la chair. La différence de nos doctrines 11e saurait faire de nous des adversaires. Au-dessus des Églises de confession de foi, il y a l’Église de sentiment; c’est en elle que nous nous réunissons et que nous sommes frères. « En Jésus-Christ, ce qui sert, ce n’est ni d’être circoncis, ni de 11e l’être pas, mais c’est la foi qui est agissante par la charité 1 . »
Ai-je besoin d’ajouter maintenant que je suis peu troublé, quand j’entends accuser la liberté illimitée de conscience d’ouvrir la porte à des sectes sans nombre. Que ce soit là une exagération, ainsi qu'on l’assure; qu’il y ait ou non, aveu la liberté de conscience, autant de religions que de têtes, que m’importe, en vérité? Je ne trouve point d’inconvénient à ce que la vje, qui se manifeste dans la nature de tant de manières différentes, sans en briser l’unité,
* Galates, v, f», vi. 43.
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éclate dans les choses religieuses sous les formes les plus diverses. La variété des croyances dogmatiques est moins un empêchement qu’une condition de la véritable unité chrétienne, qui réside dans des régions spirituelles bien élevées au-dessus des étroites oppositions des théologies scolastiques.
A ceux qui prétendraient, du point de vue peu spiritualiste des Églises de confession de foi, ramener tous les esprits à l’unité de croyance, sous le prétexte spécieux que la vérité est une, je demanderai d’abord de me montrer les titres sur lesquels ils fondent leur prétention à la possession exclusive et entière de la vérité, et ensuite de m’expliquer quelle valeur morale peut avoir à mes yeux et quelle action peut exercer sur ma conscience et ma volonté une prétendue vérité que je ne puis ni comprendre, ni par conséquent m’assimiler, et qui, par cela même, reste pour moi un mot vide de sens ? Quand on aura répondu à ces deux questions, il sera temps de reprendre la discussion de l’unité de l’église fondée sur l’identité des croyances. En attendant, répétons avec M. Schœffer qu’il n’y a qu’une seule orthodoxie chrétienne : « celle du chrétien de cœur, qui vit chrétiennement 1 . »
1 Schaeffer, Essai sur l’avenir de la tolêranee, p. 3*.