‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 2 sur 27 · III · texte numérisé non relu

III

trer que la religion et le dogme, liés, je ne le nie pas. par des liens étroits, sont cependant au fond des choses différentes qu’on ne saurait confondre sans tomber aussitôt dans une foule de méprises.

Qu’est-ce qu’un dogme chrétien? une déclaration de Jésus-Christ ou des apôtres? En aucune façon. Il n’y a pas un seul des dogmes qui sont particuliers au christianisme et qui ne Jui sont pas communs avec toutes les autres religions, entre autres avec le judaïsme, qui soit exposé littéralement, en tout autant de termes, dans le Nouveau Testament.. Les mots de trinité, de péché originel, de satisfaction, de transsubstantiation, d’infaillibilité de l’Église, etc. , ne s’y rencontrent pas une seule fois. Un dogme est une déduction plus ou moins compliquée , ou une explication plus ou moins satisfaisante de paroles de Jésus-Christ ou des apôtres.

Jésus-Christ déclare , dans l’Évangile de saint Jean (x, 30) que Dieu et lui sont un (Ev). Cette déclaration peut recevoir une foule d’interprétations différentes. L’Église l’entend dans ce sens que Jésus-Christ, étant un avec Dieu, est Dieu an sens propre du mot. Cette explication est un dogme.

Il est dit dans plusieurs passages de l’Écriture sainte que l’homme viole de mille manières les commandements de Dieu ; qu’il n’y a pas parmi nous

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de justes, non, pas môme un seul, et dans une foule d’autres que Jésus-Christ est mort pour nos offenses, qu’il a répandu son sang pour nos transgressions, qu’il a porté nos péchés sur la croix, qu’il nous a rachetés de la condamnation, qu’il a fait notre paix avec Dieu. Toutes ces déclarations sont susceptibles d’explications fort différentes, plusieurs des expressions qui y sont employées étant métaphoriques, et pouvant recevoir bien des sens divers. L’Église admet, depuis Anselme de Cantorbéry, que, coupables devant Dieu, nous devions être punis, mais que Jésus-Christ ayant subi à notre place la peine qui nous aurait atteints, la justice de Dieu est satisfaite, et nous sommes quittes de la dette que nous aurions dû payer. Cette explication est un dogme.

Le dogme dépend donc, comme on le voit, de quelque chose d’antérieur. Ce dont il dépend est la religion. Il en est une explication, f Qu’est-ce maintenant que la religion ? Considérée en elle-même, elle est le sentiment qui naît en nous de la conscience de notre faiblesse comparée à la puissance d’un être qui nous est infiniment supérieur et que nous appelons Dieu. Ce sentiment, toujours le même au fond, varie dans son expression, selon que nous avons de Dieu une idée ditfé-

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rente, et c’est cette différence qui distingue les religions les unes des autres. Autre est la religion de l’Indou qui trouve Dieu dans les grands phénomènes de la nature; autre, celle du Grec qui se le représente sous les traits idéalisés et agrandis de l’homme ; autre, celle de l’Israélite qui voit en lui un juge et un roi; autre enfin, celle du chrétien qui le considère comme un père. Mais sous ces formes diverses, elle est toujours un sentiment, un sentiment de dépendance, et rien de plus. Que la valeur de ce sentiment ne soit pas égale dans ees différentes formes, il n’est pas nécessaire de le faire remarquer. Il est tout aussi superflu d’ajouter qu’autant vaut ce sentiment, autant vaut la religion qu'il constitue.

Il existe donc une différence radicale entre le dogme et la religion. L’un naît de la réflexion, l’autre du sentiment ; le dogme dérive de la religion sans doute, mais ne saurait la remplacer. Ce n’est pas le dogme chrétien qui a mis au monde la religion chrétienne; c’est au contraire la religion chrétienne qui a provoqué la formation du dogme chrétien. Il en a été de même dans toutes les religions qui ont été capables d’éveiller la réflexion et de produire une science religieuse, une théologie.

Ce que nous savons de la vie de Jésus-Christ en

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serait, à défaut de toute autre preuve, une démons- ’ tration sans réplique. Si le dogme chrétien constituait la religion chrétienne, qu’aurait dû faire son révélateur î Tout simplement proposer un formulaire de doctrines, et, en en établissant la vérité pour chaque article, avertir ses auditeurs qu’on ne pouvait, sans y adhérer, entrer dans la vie éternelle et se ranger au nombre de ses disciples. Est- ce ainsi qu’il procéda? Pas du tout. Cet enseignement qui est celui de l’école, ne ressemble en rien à celui qu'il suivit. La foule, plus ou moins ignorante, qui se pressait sur ses pas, en avait saisi la différence, tant elle était frappante. Elle avait remarqué qu’il n’enseignait pas comme les scribes et comme les pharisiens *.

Jésus-Christ en appelle constamment à la conscience, tantôt pour faire sentir à l’homme sa faiblesse morale, tantôt pour le fortifier et le consoler par la pensée d'un Dieu de miséricorde et d’amour.

Il s’adresse au cœur; il cherche à agir sur le sentiment , principe central de la vie spirituelle de l’homme. Certes, si le dogme était la religion, Jésus-Christ n’aurait pas choisi le meilleur moyen de l'introduire dans le monde. Il aurait bien mieux

1 Ma lllt.. Vil, 28 et 29.

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valu la présenter sous la forme des canons d’un concile, ou des confessions de foi des églises protestantes. Ainsi, auraient été évités, prévenus ces nombreux malentendus qui remplissent l’histoire de l’Église et qui ont eu parfois de si déplorables conséquences.

Mais qu’est-il besoin de toutes ces déductions? Regardons autour de nous. Tous les théologiens sont-ils donc des modèles de piété? Et n’avonsnous jamais rencontré un sentiment religieux pur, profond dans des hommes d’un cœur simple et naïf, d’une conscience droite et sincère, mais peu capables de saisir les subtilités dogmatiques et, au demeurant, s’en inquiétant fort peu? La connaissance du dogme peut donc exister sans une véritable piété, et une véritable piété sans la connaissance du dogme. Pourquoi identifierait-on deux choses si souvent séparées dans la vie?

Le dogme n’est pas seulement par rapport à la religion un élément dérivé; il est encore un élément variable. On n’a jamais élevé de contestation sur l’essence même du christianisme ; toutes les sectes, toutes les églises, ceux même qui , sans faire profession d’en reconnaître roriginedivineousurnaturelle, l’ont étudié, s’accordent à reconnaître qu’il est un sentiment d’amour pour Dieu et pour tous les hommes.

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La doctrine au contraire a été, dans tous les temps, dans tous les lieux, un champ de discordes et de luttes ardentes. Les églises et les sectes se distinguent toutes les unes des autres par le dogme. 11 n’y a pas deux théologiens qui soient d’accord sur tous les points. Les oppositions sont même d’autant plus prononcées qu’on attache plus d’importance au dogme et qu’on l’étudie avec plus de soin. Ces divergences sont dans la nature même des choses, le dogme étant l’expression de la manière dont chaque époque, chaque contrée, chaque homme comprend la religion et traduit le sentiment religieux en doctrines explicatives. Il n’v a de paix que là où l’on ne pense pas, où l’on n’examine pas. C’est la paix de la mort. En matière de religion, la variété d’opinions est à la fois la conséquence et la preuve de la vie de l’esprit. La controverse est légitime, elle est un bien , aussi longtemps du moins que, restant dans le champ de la libre discussion . elle ne tombe pas dans un absurde dogmatisme qui remplace les arguments par des bûchers et des bourreaux.

S’il y a eu un moment où l’unité de doctrines, si elle pouvait se concilier avec la vie religieuse, aurait dû régner, c’est certes dans l'Eglise apostolique. L«s apôtres avaient eu le privilège d’enten-

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