‹ Essais de philosophie et d'histoire religieuseChapitre 20 sur 27 · ESSAIS DE PH1L080PHIE · texte numérisé non relu

ESSAIS DE PH1L080PHIE

grec. Schwegler voit en lui un remaniement de l’Évangile des Hébreux, Évangile tout judaïsant, et que nous ne connaissons que parce qu’en rapportent les Pères de l’Église. L’Évangile de saint Matthieu est, d’après ce critique, l’Évangile des Hébreux dont on a affaibli l’esprit trop judaïsant, comme l’Évangile de Luc est, dans ce système, l’Évangile de Marcion, dont on a mitigé l’excessif paulinisme. Ce sont là deux faits parallèles. Ainsi les deux courants gardent encore leur caractère ; mais on les voit se rapprocher, et bientôt ils mêleront leurs eaux dans le même lit.

L’Évangile de saint Marc est d’une physionomie douteuse ; l’école de Tuhingue n’est unanime ni sur son âge, ni sur sa nature, ni sur son auteur. Baur le croit plus jeune que celui de saint Luc ; il lui semble écrit en dehors de tout intérêt de parti, et dans l’intention de raconter simplement les faits évangéliques. Schwegler, tout en s’accordant avec Baur sur l’âge de cet Évangile, le regarde comme l’ouvrage d’un partisan de saint Pierre, qui sentant, devant les nouveaux dangers qui menaçaient l’Église, dangers dont on va voir l'origine, le besoin d’une entente sincère entre les deux partis encore divisés, fait un pas vers la conciliation, et évite à dessein dans son récit toute expression qui pourrait blesser l’une ou l’autre conception dogmatique. Dans cette opinion, l’Évangile de saint Mare

et d’histoire religieuse 295 appartient au moment dont je vais parler, et représente, dans le camp judaïsant, le môme ordre d’idées dont les Épltres à Timothée et à Tite sont l’expression dans le camp paulinien.

Jusqu'à présent nous avons vu le paulinisme uniquement occupé à combattre le judéo- christianisme ou à l’attirer à lui par quelques concessions plus apparentes que réelles. Les épltres pastorales nous présentent un ordre d’idées tout autre, et cependant elles sont bien incontestablement l’œuvre de disciples de saint Paul. Il ne s’agit ici que d’hérésies à repousser, de doctrine orthodoxe à établir et à défendre, d’unité ecclésiastique à maintenir et à sauver. Que de mots nouveaux et de choses jusqu’alors inconnues ! Comment ce parti si entier dans ses opinions, si pénétré de la vérité et de la valeur de sa conception chrétienne, si intraitable dans son universalisme religieux, en est-il venu à donner une si grande importance à l’unité et à l’organisation ecclésiastique, à proclamer la bonté de la loi pour ceux qui en font un usage légitime L et sa conformité au glorieux Évangile de Dieu *, à recommander à ses adhérents d’éviter les disputes sur la loi, disputes inutiles et vaines 3 , à les exhorter à être riches en bonnes œuvres, afin de s’amasser pour

1 / Timothée, i, 8.

2 Ibid., I, II.

3 Tite, in, !).

l’avenir un trésor placé sur un bon fonds et d’obtenir la vie éternelle ' ? Tous ces changements ont leur raison dans un grand fait qui venait de se produire et qui menaçait également toutes les fractions de l’Eglise chrétienne.

Au commencement du régne d’Adrien, des sectes gnostiques, principalement celles de Valentin et de Marcion, sortant de l’obscurité au sein de laquelle elles étaient nées et avaient grandi, se posèrent en face des pauliniens et des pétriniens, comme la véritable Église chrétienne, et revendiquèrent pour elles seules la connaissance positive de la doctrine de Jésus-Christ. Ces prétentions furent un coup de foudre pour le paulinisme, que le parti contraire accusa d’ètre le père de la gnose. Le reproche était injuste, sans doute ; mais Marcion se donnait pour le disciple fidèle de saint Paul, et il avait avec lui plus d’un principe commun ; seulement il défigurait la doctrine de l’apôtre des Gentils par d’absurdes exagérations et par le mélange de quelques philosophèmes orientaux. Le parti paulinien ne voulut pas être responsable des erreurs gnostiques : il les désavoua et les combattit, et, se rapprochant en même temps do la fraction de l’Église dont il avait jusqu’alors repoussé les vues, il proclama la nécessité de l’union de tous les chrétiens, et le besoin d’une

1 Timothée t vi. J 8 et <9.

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organisation ecclésiastique forte et homogène, pour résister à l’ennemi commun. Ce fut sous cette impression que furent écrites les Épîtres pastorales. De son côté, le parti judaïsant se réconcilia avec les pauliniens, et, répondant à ses concessions par des concessions étendues, il reconnut que saint Paul n’avait rien de commun avec les hérétiques qui abusaient de son nom, et qu’on ne pouvait le rendre solidaire de leurs erreurs. La seconde Épltre de saint Pierre est l’expression de ces sentiments nouveaux de l’ancien parti judaïsant.

Dès ce moment l’Église catholique est constituée, du moins en Occident ; elle se développera sans doute encore, mais la base est posée, et désormais deux choses la préoccuperont presque exclusivement, l’unité de la doctrine et l’organisation ecclésiastique.

Le mouvement que je viens de décrire fut propre à l’Occident ; il eut Rome pour centre ; ce fut là du moins que vinrent aboutir, et ce fut de là que partirent toutes les causes d’agitation, depuis que la ruine de Jérusalem avait forcé les apôtres à se disperser au loin. Que se passa-t-il cependant en Orient et que devint le christianisme dans l’Asie Mineure ? Ici encore la conception universaliste du christianisme et sa conception judaïsante se trouvèrent en présence, et amenèrent de profondes divisions. Mais la question, tout eu restant la même au

fond, ne fut discutée ni de la même manière ni sur le même terrain. En Occident, la discussion s’était établie tout de suite sur le côté pratique du point controversé. Le christianisme n'a que faire de la loi de Moïse, puisqu’il suffit de la foi pour être justifié, disaient les pauliniens; le christianisme est le privilège du peuple élu, soutenaient les judaïsants; quiconque veut jouir de ses bienfaits doit entrer dans le sein du judaïsme et observer la loi. Il s’agissait pour les uns et les autres du gouvernement des âmes; c’était la seule manière de traiter la question de la nature du christianisme qui pût convenir â l’esprit pratique et gouvernemental de Rome. Et quand les deux partis se réconcilièrent enfin sur le terrain de l’organisation ecclésiastique, ce fut bien encore lâ un effet du génie romain, plus propre aux affaires politiques qu’aux idées abstraites. 11 en fut autrement dans l’Asie Mineure. Le génie spéculatif de la Grèce n’y était pas éteint ; la philosophie y avait conservé quelque vie; et quand la question religieuse vint agiter les esprits, elle y fut saisie et débattue dans ce qu’elle avait de métaphysique. 11 y a bien encore ici des judéochrétiens et des chrétiens universalistes; mais ils ne sont placés ni les uns ni les autres sur le même terrain que les partis chrétiens correspondants de l’Occident. Les universalistess'inquiétèrent beaucoup moins de la doctrine pratique et anthropologique

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do la justification par la foi, que de la doctrine spéculative de la nature de Jésus-Christ. Les judéo-chrétiens parlent bien du régime diététique ordonné par Moïse et de toutes lesautres prescriptions légales, mais ils font de leur observation une certaine discipline ascétique entièrement étrangère aux judaïsants de Rome 2 . Tout prend ici une teinte mystique, une forme métaphysique, dont on ne trouve pas de trace dans le mouvement occidental. Ainsi, à l’aurore même du christianisme, se dessine cette différence de tendances dogmatiques qui séparera plus tard si profondément les Pères de l’Église d’Orient, les Clément d’Alexandrie, les Origèue, les Grégoire de Nazianze, et les Pères de l'Église latine, lesTertullien, les Cyprien, les Lactance.

L’Épltre de saint Paul aux Galates, qui appartient au commencement du mouvement chrétien de l’Asie Mineure, nous apprend que les églises de cette contrée étaient déchirées par les mêmes divisions que celles de Rome et de Corinthe. Ses vues universalistes y avaient rencontré pour adversaire saint Jean. L’Apocalypse, œuvre de cet apôtre, est judaïsante autant par ses tendances dogmatiques que par sa forme, qui appartient en propre à la littérature

* Ciilomen» , il, 21 et ii.

- Les chrétiens judaïsants de l’Asie Mineure rappellent lesEsséuiens, ceux de l’Occident les Pharisiens.

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